ANATOMIE D'UN SUICIDE

Ecrit entre janvier et avril 1990, 214 pages.
Publié par les éditions Denoël, en mars 1992.
Collection « Sueurs Froides », dirigée par Jacques Chambon.

anatomie d un suicideRésumé : Le mardi 12 juin 1989, à 22h35, le corps de Claire Landon, jeune professeur de français, bascule dans le vide. Suicide ? Le divisionnaire Gremay l’admettrait volontiers si, de dépositions en interrogatoires, de correspondances privées en coupures de presse, de présents mortels en passés recomposés, une autre vérité ne lui faisait signe…

Réactions : « Un superbe polar construit comme une enquête réelle, avec les dépositions des témoins, les articles de la presse locale, tout nous est transcrit dans les moindres détails. Ce roman-dossier est passionnant de bout en bout avec un flic-conducteur admirable… » (Véronik Blot, L’Echo de la presqu’île).
        « C’est la construction même du récit qui est particulièrement intéressante. Difficile, d’ailleurs, de parler de récit quand on se trouve face à un assemblage d’extraits de dépositions et de coupures de presse, de rapports de police, de procès-verbaux, d’interrogatoires et de fragments d’un journal intime. Le plus fort, c’est que ça marche ! Suicide ou meurtre ? Le subtil itinéraire choisit par Robert Deleuse pour y répondre révèle un talentueux explorateur de l’expression écrite… » (Michel Rosso, Le Nouveau Journal d’Orly).
        « Robert Deleuse, fidèle à sa ville de Lamont, met en scène des personnages d’une petite bourgeoisie de province dans un livre qui prend la forme originale d’un roman-dossier. Le ton est juste et l’intrigue bien menée. La méthode choisie par l’auteur rend certes le récit un peu sec mais sa belle écriture en compense la rigueur… » (Danièle Thiéry, La Tribune du commissaire de police).
        « Sans aucun doute un des tout meilleurs polars français de l’année et, en tout cas, un des plus originaux dans sa structure : l’enquête sur le suicide présumé de la jeune enseignante Claire Landon est démontée sous tous les angles et toutes les coutures. Un procédé qui n’exclut pas, loin s’en faut, le suspense, et qui ménage même à l’intrigue une progression parfaitement maîtrisée et totalement captivante… » (Patrick Coulomb, Le Méridional).
        « C’est un ballet de pièces écrites qui se libère sous les yeux du lecteur : articles de presse, extraits de dépositions, fiches, procès-verbaux d’interrogatoires, rapports, lettres, fragments de journal intime… Maître du suspense, chirurgien de la vérité, Robert Deleuse fait de ce roman une viande saignante à braise d’urgence… » (Guy Delhasse, La Wallonie).
        « Héroïne romanesque, Claire Landon est le centre d’attraction de différentes affaires. Un lieu emblématique de l’époque que Deleuse a choisi de nous faire découvrir sous diverses facettes. C’est là l’inverse d’une démarche habituelle, la ville qui va au roman noir et elle lui va bien… » (Hervé Delouche, Révolution).
        « Polar très particulier puisque, plutôt que de raconter de manière linéaire l’enquête qui se déroule autour du suicide de Claire Landon, l’auteur nous donne à lire les procès-verbaux des enquêteurs. Témoignages, interrogatoires, le lecteur suit pas à pas le travail des inspecteurs. Innovation dans le style et l’écriture de Robert Deleuse qui montre que le monde du polar n’a plus de secrets pour lui… » (Josefa Martinez, La Marseillaise).

Historique : Les éditions Denoël venaient de procéder à une charrette de licenciements. Parmi les victimes figurait Michel Bernard qui avait accepté avec enthousiasme mon premier roman. Son remplaçant se nommait Jacques Chambon et il assurait déjà la direction de la célèbre collection de science-fiction, « Présence du futur ». Mon deuxième roman avait été accepté par Michel Bernard quelques jours à peine avant son licenciement… En France, la chose est connue : les successeurs n’apprécient guère les décisions de ceux qui les ont précédés à leur poste. C’était d’autant plus regrettable pour moi qu’Anatomie d’un suicide, deuxième roman de ma suite romanesque Chroniques d’une ville exemplaire,  était un récit assez complexe dans sa structure puisqu’il se présentait sous la forme d’un roman-dossier dont le puzzle reconstruit donnait la solution… Deux ans auparavant, rue du Faubourg Saint-Denis, j’avais relevé la Une d’un quotidien épinglé à la devanture d’un kiosque. Je n’avais pas acheté le journal. C’était inutile. Pour ce que je voulais éventuellement en faire, tout était contenu dans le titre. Je m’en suis pleinement servi pour démonter pièce à pièce la mort maquillée du personnage central de mon roman. Moins nombreuses que pour mon précédent ouvrage, les critiques n’en tarirent pas moins d’éloges. Mais avant cela, il fallut me battre (ainsi que je l’avais pressenti) avec mon nouveau directeur de collection pour que ce roman vît le jour. En effet, Jacques Chambon s’était laissé plus ou moins phagocyter par un membre influent du Comité de lecture et lui-même auteur, lequel avait courageusement rédigé (après le départ de Michel Bernard) une note peu amène à l’encontre du roman et de moi-même. Chambon joua le jeu avec moi et, sans me révéler le nom de « l’indélicat », m’énuméra la liste des reproches qui m’étaient adressés sur la fiche de lecture. Une dizaine de minutes à peine me suffirent pour convaincre le nouveau directeur de la collection « Sueurs Froides » de l’ineptie des arguments avancés et, au terme de notre entretien, il déchira la fiche, me demanda d’opérer quelques modifications et prit la responsabilité de publier ce roman qui ne trouva pas son public car personne, chez Denoël, ne fit ce qu’il fallait pour qu’il le trouvât. Mais son montage un rien spécial me permit de progresser dans la construction humaine et littéraire de « ma » ville de Lamont et c’était bien là ce qui m’intéressait avant tout. Par ailleurs, Gilles Perrault m’écrivit à son propos : « Merci pour ce roman vraiment époustouflant. Un mobile inédit, si je ne m’abuse, et qui renouvelle le genre. Une forme, surtout, qui me ravit. J’avais un peu tenté la même chose, voilà…vingt ans, avec Dossier 51. Vous transformez l’essai. C’est vif, déconcertant, remuant. Une réussite parfaite. Roman policier ? Si l’on veut. Il y a longtemps qu’un roman, policier ou pas, ne m’avait donné pareil plaisir de lecture… ». Quelques années plus tard, je me fâcherai publiquement et irréversiblement avec ce même Gilles Perrault pour un combat qui en valait la peine…


Extrait : « (…). Le procureur Marchand, Edouard Marchand, avait réservé une table à l’écart. Ils avaient l’un et l’autre ingéré leur foie gras en dissertant de diverses questions sans rapport avec l’affaire en cours. En attendant leurs plats respectifs (foie de veau aux avocats poêlés pour le divisionnaire, poulet dans sa croûte de moutarde pour le procureur), la conversation avait sensiblement dévié du fait d’Edouard Marchand, et sans trop savoir comment – vers l’enseignement. En réalité, le procureur avait pris le prétexte d’une anecdote concernant son petit-fils pour amener la discussion autour de ce thème. Il commença par les dangers de la délinquance, des dealers, de la drogue puis, au milieu de son poulet (alors que le divisionnaire en terminait déjà avec le foie de veau), il glissa subrepticement sur l’affaire Landon. Comme le divisionnaire s’y attendait depuis le moment où il avait serré la main du procureur, en s’excusant pour le léger retard, on ne peut pas dire qu’il se trouva pris de court. De fait, il avait laissé le procureur Marchand, Edouard Marchand, extravaguer sur de multiples sujets, l’écoutant d’une oreille un rien distraite et se demandant à quel moment il finirait par accrocher le vrai wagon (…). Quand le divisionnaire Gremay avait été muté à Lamont, le procureur lui avait rendu presque aussitôt visite et les deux hommes avaient sympathisé. Néanmoins, Gremay avait pris l’habitude de se méfier des officiels, qu’ils soient préfets, juges, députés, édiles ou autres. Il gardait de cette engeance une cicatrice encore trop mal couturée pour se laisser aller à des épanchements de sincère considération. Il n’oubliait pas que c’était grâce à un préfet qu’il n’avait pu tirer son trait de flic sur l’assassinat de l’arbitre de football Bertrand Gaillac et que c’était au même qu’il devait d’avoir été à la fois promu (divisionnaire) et muté (à Lamont). A cette époque, il y a trois ans, il avait d’ailleurs failli quitter la police. « Qu’est-ce qui vous contrarie dans cette histoire Landon ? ». La question, préparée de longue date, était venue tout naturellement. Le commissaire ne répondit pas tout de suite. Il en termina avec sa dernière bouchée, reposa les couverts dans l’assiette, s’essuya les lèvres avec la serviette en tissu, passa sa langue sur ses dents, leva son verre à pied, but une gorgée de morgon, reposa le verre, essuya de nouveau ses lèvres et dit : « Rien, monsieur le Procureur. Rien qui me contrarie en tout cas. Un flic dans mon genre ne peut pas être contrarié parce qu’une de ses enquêtes progresse dans le sens qu’il avait envisagé ». Edouard Marchand fronça les sourcils. « Que voulez-vous dire, Gremay ? ». Le
commissaire avait détaché un bout de pain Poilâne et le sauçait dans le jus du foie de veau. Il eut un mouvement d’épaules. « Je ne sais pas à quoi cela tient mais, depuis le début, je ne crois pas que cette fille se soit suicidée… ». Le procureur Marchand, Edouard Marchand, s’arrêta net de mastiquer et ouvrit des yeux grands comme des soucoupes. « Et vous possédez, bien entendu, des éléments qui viennent étayer cette théorie ? ». Le divisionnaire porta le morceau de pain à sa bouche. Il le mâcha consciencieusement et l’avala avant de répondre : « Pas exactement, monsieur le Procureur, mais un doute valable ». Le magistrat déglutit avec peine. « Un quoi, Gremay ? ». Le commissaire répéta sans se démonter. « Le doute valable, Gremay, s’étrangla le procureur, c’est bon pour les jurés américains ! ». Le divisionnaire Gremay sourit. « Disons alors, monsieur le Procureur, qu’en mon âme et conscience, comme on dit chez nous, je pense sincèrement que cette fille ne s’est pas donné la mort ». Dépité, Edouard Marchand abandonna le reste de poulet à sa croûte de moutarde. « Voyons Gremay, vous n’allez pas encore vous fourrer dans un pétrin semblable à celui de l’affaire Gaillac, n’est-ce pas ? ». Le commissaire n’aimait pas qu’on lui rappelle en permanence, pour un oui ou un non, cette affaire qu’on ne lui avait pas laissé boucler et qui lui avait attiré les ennuis que l’on sait. Aussi répondit-il un peu rudement au procureur : « Je ne vois pas le rapport ». Edouard Marchand haussa les épaules. « Evidemment, il n’y a pas de rapport. Ce que je veux vous dire, c’est que si vous avez découvert des choses sur cette fille, des choses qui l’impliqueraient dans une affaire qui contreviendrait – je ne sais pas moi – disons à la loi, enfin, vous voyez ce que je veux dire, bon sang ! ». Le divisionnaire se força à sourire : « Je n’ai rien trouvé sur cette fille qui contreviendrait à ce que vous dites, monsieur le Procureur… ». Le procureur Marchand, Edouard Marchand, avait grillé une Dunhill et tirait avec nervosité sur l’embout doré du filtre. « En somme, vous cherchez à lui faire endosser une histoire à tout prix, c’est bien ça ? ». Une moue évasive se peignit sur les lèvres du commissaire. Le procureur poursuivit : « N’en avons-nous déjà pas assez avec la presse pour les histoires à sensations, Gremay ? ». Le divisionnaire but une nouvelle lampée de morgon. « La différence entre la presse et la police, monsieur le Procureur, répondit-il après avoir reposé son verre et s’être essuyé les lèvres, c’est que la première cherche toujours à dénicher un oiseau rare, tandis que la seconde cherche à débusquer l’oiseau niché. Mais je suis enclin à donner raison à la presse sur un point au moins : dans une affaire quelle qu’elle soit, qui implique la plus infime enquête de police, les gens sans histoires, ça n’existe pas ».