AU FOND DU TROU

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Ce n’était peut-être pas lui, au fond, qui avait trouvé ce gouffre mais le gouffre qui l’avait trouvé. Même si c’était bien lui qui y avait dévalé sur le dos, les pieds devant, à la défaveur d’une glissade dans une sorte d’ample gouttière probablement née des pluies torrentielles de la semaine dernière et dissimulée sous un agglomérat d’arbustes. Au bout de ce toboggan naturel qui lui avait secoué côtes et vertèbres, il s’était retrouvé au fin fond de cet abîme, trop heureux d’avoir pu y atterrir en un seul morceau, en partie grâce à son sac à armature qui avait joué le rôle d’amortisseur. D’abord, il se mit en position assise puis étudia le décor autour de lui. De la terre battue au sol, de la roche de couleur rouille en guise de murs et de plafond avec, plus loin, là-bas sur la gauche, un bruit de cascade. Son kit de survie et la nourriture qu’il transportait lui permettrait de tenir un à deux jours, pas davantage. Ce pouvait être amplement suffisant pour que les secours alertés par sa femme et son fils le retrouvent et le hissent hors de cette cavité. Un à deux jours et deux nuits. Pas davantage. D’aucunes denrées emportées étant périssables. Un à deux jours et nuits, sauf s’il trouvait lui-même une issue, ce qui n’était pas inconcevable. Il examina plus attentivement ses vêtements, nota un trou à sa veste de toile kaki à la hauteur du coude gauche, des éraflures sur la jambe gauche de son pantalon de treillis probablement causé par la racine qu’il avait heurté dans son dévalement. Plus ennuyeux, il constata que le cadran de sa montre au poignet gauche avait également pâti de la même racine. Verre brisé, aiguilles immobilisées. Aussitôt, il lança la main dans l’une des deux poches droite de son pantalon, en ramena son téléphone portable qui se contenta de lui donner la date et l’heure. Sans illusion, il tenta de se connecter avec l’extérieur mais à cette profondeur aucun réseau ne pouvait être atteint. Pour le moment, l’indication horaire lui suffirait. Il remisa le cellulaire dans la poche, sachant que la batterie lui offrirait un peu moins de vingt-quatre heures d’autonomie avant de lui tirer sa révérence. Sa première erreur avait été de partir seul même si cela lui était arrivé plus d’une fois. La deuxième, celle de changer son itinéraire initial pour emprunter un raccourci sur un terrain accidenté qu’il avait incidemment découvert deux ans auparavant et qui venait de le plonger au fin fond de ce trou. Il s’attacha à raisonner et à se raisonner : il était parti à 10h30 et avait prévenu sa femme et son fils qu’il serait de retour aux alentours de 17h. Où qu’il soit déjà parti en solitaire, il n’avait jamais dérogé à cette règle, à cinq ou dix minutes près. De plus, le circuit qu’il leur avait indiqué et qui ne les avait pas du tout tentés, ne présentait tout au long du parcours aucune traversée de village ou de hameau. C’était juste de la montagne, un lac, des forêts. Peu de chance donc qu’il se soit mis à tailler une interminable bavette avec quelque touriste et aucune pour qu’il se soit arrêté dans une buvette pour se désaltérer en compagnie d’autochtones familiers. D’autant que, pour la familiarité, les gens de par ici ne présentaient guère de dispositions, y compris d’un clocher l’autre. Alors pour les gens de passage, ces étrangers… En consultant son portable, il avait lu sur l’écran : 16h26. Il n’était donc plus qu’à trente-cinq minutes de son point d’arrivée. D’un côté, c’était plus que rageant mais d’un autre cela impliquait une réaction assez rapide de son épouse et de son fils qui, ne le voyant pas revenir aux environs de 17h30 (dans moins d’une heure maintenant) donneraient l’alerte. Reste à savoir si gendarmes et pompiers seraient aussi prompts à réagir et à engager des recherches à quelques heures de la tombée du jour. Bon. Une nuit au fond d’un gouffre avec le boire et le manger (il lui restait deux des trois sandwichs du déjeuner qu’il avait écourté) ne serait pas si terrible. Cependant, il avait beau se dire qu’il en avait vu d’autres, précisément des comme celle-ci, il n’en avait encore jamais vécues. Et c’était bien ça le problème. Psychologiquement, il n’était pas plus avancé qu’un bambin perdu au milieu d’une immense forêt, qu’un naufragé en plein océan, qu’une… Il stoppa net ce genre de parallèle car c’était la meilleure façon de perdre pied. Ôtant le sac à dos de ses épaules, il l’ouvrit pour en extraire sa Maglite grand format, le referma, repassa les courroies sur ses épaules et s’avança vers la chute d’eau qui se trouvait plus loin qu’il ne l’avait supposé. Il s’approcha de l’espèce de bassin qu’elle avait creusé dans la roche, braqua la lampe-torche de l’autre bord et crut distinguer dans la pénombre un étroit sentier qui lui permettrait peut-être de poursuivre son chemin et surtout de trouver une issue. Restait à franchir le bassin dont il ignorait la profondeur. Il aurait pu le traverser à la nage mais cela aurait impliqué de détremper le sac à dos, imperméable à la pluie mais non étanche à ce point, et de rendre incomestible la nourriture et inutilisable le plaid. Sans parler de son portable dans l’une des quatre poches de son pantalon de treillis et de tout ce que contenaient les trois autres. Il allait donc d’abord lui falloir surmonter l’obstacle debout et dévêtu, ce qui impliquait néanmoins d’en connaître la profondeur. Il balaya le sol du faisceau de sa Maglite mais ne trouva aucun bâton suffisamment long pour être de mesure. Il revint sur ses pas, finit par en découvrir un qui ferait l’affaire, retourna près du point d’eau, s’accroupit le plus près du bord et le plongea dedans. Il fut presque surpris de toucher le fond aussitôt. Il n’aurait même pas besoin de se déshabiller complètement. Seuls le pantalon de treillis, les chaussures à crampon et les chaussettes en laine suffiraient. Il s’en défit aussitôt, les déposa près du sac et se mit à l’eau qui lui arriva à mi-cuisses. Nanti du bâton, il avançait très prudemment jusqu’à ce que la tige de bois s’enfonce soudain de cinquante bons centimètres. Il jura, tenta de bifurquer sur sa droite et sur sa gauche mais rien n’y fit. Le trou d’eau occupait toute la surface du bassin. Il dut rebrousser chemin, se défaire du reste de ses vêtements qu’il déposa sur les autres. Armé de son bâton de « sourcier » et de sa lampe torche, il traversa. Une fois parvenu de l’autre côté, il s’engagea sur le sentier juste pour vérifier qu’il ne se prolongeait pas sur quelques mètres à peine, auquel cas il serait revenu à son point de départ pour y demeurer en attendant les secours. Mais non. Le sentier semblait serpenter entre ses deux cloisons de roche rouille aussi loin qu’il pouvait l’espérer, si seulement il le conduisait quelque part à l’air libre, et il décida de rebrousser chemin pour venir récupérer sac et vêtements avant d’y souscrire pour une véritable avancée. Il se trouvait à peu près aux deux tiers du bassin, à l’endroit même où l’eau ne montait plus qu’à mi-cuisses, quand levant les yeux vers l’autre berge, il dut se rendre à l’évidence : sac et vêtements avaient disparu. Or, la chose était tout bonnement impossible. Derrière lui se trouvait ce sentier-corridor qui louvoyait entre deux murs de roches et d’où il venait de s’extraire. Devant lui, là même où il avait atterri en dévalant la gouttière, il n’y avait qu’une paroi rocheuse. Sans la moindre trouée. De surcroît, il ne s’était absenté que quelques minutes. Il se laissa glisser dans l’eau froide pour vérifier si le sac n’était pas tombé au fond de ce qu’il désignait comme le bassin. Mais non. Rien. De toute manière, si le sac avait plongé pour une raison ou une autre, cela n’expliquerait pas la disparition de ses vêtements et de ses chaussures qu’il avait soigneusement déposés sur le sol de terre battue. Comme il ne pouvait s’agir d’un animal, il en conclut qu’il n’était pas l’unique présence humaine au fond de ce gouffre et l’on ne pouvait pas dire que cette pensée le fortifia d’autant que l’autre venait de faire main basse sur tous ses biens. Mais peut-être logeait-il au fond de ce trou depuis longtemps et qu’il avait pris son intrusion pour un envahissement. Si tel était le cas à quoi et à qui pouvait-il s’attendre ? Probablement à un rebut de la société qui, en plus de ses vêtements, de son sac et de son contenu, possédait maintenant son poignard de plongée ! Il sortit du bassin pour retrouver la terre battue. Frissonna. En cet instant, il aurait aimé pouvoir se sécher, se rhabiller mais mieux valait ne pas trop se fixer là-dessus. Bâton dans une main, lampe-torche dans l’autre, il avança dans le souterrain jusqu’à ce qu’il atteigne l’endroit où il avait atterri. Il contrôla minutieusement chaque pouce de la paroi rocheuse mais ne discerna rien de plus que lors de son arrivée impromptue. S’il existait une ouverture secrète, comme dans les vrais romans d’aventures ou dans les faux romans policiers, il ne se trouvait ni dans l’un ni dans l’autre. Un cauchemar ? Pas même puisqu’il était on ne peut mieux éveillé. En l’espace de quelques minutes, disons d’un gros quart d’heure, sa situation déjà compliquée venait de se détériorer passablement. « Comment en sortir ? » était non seulement l’interrogation exacte mais le mot qui convenait. En sortir… Il hésita à s’asseoir, porta son regard vers le haut de la gouttière qui l’avait entraîné là, vit le jour filtrer à travers les épais arbustes et se dit qu’il n’avait plus ni montre ni cellulaire pour consulter l’heure l’évaluant entre 17h et 17h30 grand maximum. Sans le vouloir, il se mit à lancer des appels à l’aide, soit auprès de l’autre présence humaine, soit vers un ou plusieurs hypothétiques quidam en balade sur le sentier mais seul l’écho de sa propre voix lui répondit. Et s’il tentait malgré tout d’accomplir nu et démuni ce qu’il voulait réaliser vêtu et équipé ? Affronter le corridor de l’autre bord du bassin en espérant qu’il débouche quelque part. De toute façon, que gagnerait-il de plus à attendre sur place que la nuit l’enveloppe et que le froid le gagne ? Sans compter l’autre qui pouvait venir l’agresser dans son sommeil avec son propre poignard… Il rallia le bassin, le retraversa, bâton et lampe-torche en mains, se retrouva sur le sentier louvoyant. Il y progressa plus rapidement, avec moins de précautions que la première fois, se tordit sans conséquence la cheville dans une anfractuosité, poursuivit sa marche en boitant bas quelques instants et, au fur et à mesure qu’il avançait, le sentier devenait moins sinueux mais plus pentu jusqu’à atteindre un pourcentage de dénivelé très important. Il décida de se reposer un peu car, si son souffle se portait de mieux en mieux, ses jambes le portaient de moins en moins. Il demeura assis sur une roche plate cinq bonnes minutes environ puis se releva et repartit. Mais au plus il grimpait, au plus ses jambes le faisaient souffrir. Et au plus elles lui faisaient mal, au moins il les sentait. Cette curieuse sensation le ramena à la conscience, dans un lit, à l’hôpital où il avait été transporté après son accident de voiture dont il avait perdu le contrôle sur cette route escarpée et qui avait plongé d’un pont dans le lac. Une infirmière entra. Il tourna la tête dans sa direction. Elle ouvrit de grands yeux stupéfaits, fit volte-face et sans même prendre la peine de refermer la porte, héla le premier médecin qui passait en lui criant : « Le 26 est sorti du coma, docteur ! Il est sorti du coma ! », comme s’il en allait de sa propre vie. Le 26, ce devait être lui. Et il avait surtout mal à ses jambes. Il décroisa ses bras perfusés pour les tendre vers ses membres inférieurs, n’y réussit pas. Il voulut les plier, ne les sentit pas. Il souleva le drap et regarda. Elles n’étaient plus là…