AVEZ-VOUS LU CHARLES WRIGHT-MILLS ?

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Etudiant en sociologie, dans les années 70 du siècle d’avant, j’ai eu à me colleter avec des textes où l’hermétisme le disputait à l’abstrusion sans pour cela éclairer les problématiques qu’ils ambitionnaient de traiter. Il serait aussi vain que fastidieux de citer ici les noms de tous ces sociologues en chambre dont l’apanage procédait moins de l’intelligibilité que du babélisme et du contentement de soi. Au titre des exceptions contemporaines notables, j’avais adhéré (plutôt prou que peu) aux théories de Castells sur La Question urbaine, de Bourdieu et Passeron sur Les Héritiers, de Marcuse sur L’Homme unidimensionnel, de Naville et Friedman sur La Sociologie du travail… à quoi s’ajoutait l’incise Braudel (plus historien que sociologue) pour ses efforts à vouloir rapprocher plutôt que séparer certaines  disciplines indiscutablement liées les unes aux autres. C’est alors, qu’à peu de choses près, vint à ma connaissance l’œuvre de Charles Wright-Mills. A dire vrai, aujourd’hui, je ne me souviens plus avec exactitude comment ou par qui il entra dans mon quotidien d’étudiant. L’ai-je découvert par moi-même ? Un camarade me l’avait-il  conseillé ? Un enseignant (encore que j’en doute) l’avait-il mis au programme ? Quoiqu’il en soit, il ne m’a jamais plus quitté et, près de quarante ans après, quatre de ses ouvrages reposent toujours sur les rayonnages de ma bibliothèque personnelle d’où il m’arrive encore assez fréquemment de les en extraire pour en relire des passages comme on le fait, plus couramment, avec des romans qui vous ont plus particulièrement touché ou remué, à ceci près qu’il ne s’agit pas de fictions mais de réalités et, plus précisément encore, de toutes ces réalités qu’on nous apprend à ne plus voir… Il n’est pas question pour nous, ici, d’analyser dans le détail ce que fut l’œuvre de ce sociologue hors-normes dont l’importance, la primordialité même, en appelle à un espace contraire aux habituelles promenades des lecteurs de sites internautiques, notamment ceux qui (tel celui-ci) ont, a priori et directement, peu ou rien à voir avec cette science inexacte que l’on nomme sociologie. Je précise « directement » car ma déformation universitaire m’a amené à signaler, çà et là, dans mes romans ainsi que mes essais littéraires, divers aspects de cette question sociétale. Je l’énonce d’autant plus volontiers que mon matériau romanesque principal s’organisant autour du fait divers, quand (étudiant débutant) j’avais demandé à l’un de mes enseignants en sociologie quels ouvrages basiques lire sur les Etats-Unis des années 50-70, je m’étais entendu répondre, à la stupéfaction générale : « Lisez donc les auteurs américains de la Série Noire ! ». Ce que je faisais déjà abondamment depuis l’âge de quinze ans. Exhortation que l’on pourrait appliquer à certains auteurs européens, d’hier et d’aujourd’hui, en élargissant toutefois le prisme « Série Noire » classique à quelques autres collections, pas forcément les plus courues… Il n’est donc pas question ici, disais-je, d’une plongée en eaux profondes dans cette œuvre capitale mais d’une modeste boussole qui (je l’espère) donnera à quelques navigateurs aventureux et ouverts l’envie de découvrir cette île au trésor de la pensée humaine… Né à Waco, dans le Texas, d’un père courtier en assurances et d’une mère au foyer, rien ne le prédestinait à devenir l’un des observateurs parmi les plus aigus et les plus radicaux de la société étasunienne via un cursus scolaire et universitaire plutôt brillant. Ce sont d’ailleurs cette acuité et cette radicalité qui lui vaudront d’être souvent marginalisé (en tant qu’auteur et chercheur) par le système avant d’être élevé par les officialités, trente-cinq ans après sa mort, et comme il sied en règle générale à nos sociétés libérables à prétentions démocratiques, aux tout premiers rangs des sociologues du XXème siècle, l’Association internationale de sociologie allant jusqu’à considérer L’Imagination sociologique comme le deuxième essai en la matière le plus influent de ce même siècle, juste derrière un ouvrage de Max Weber… Inscrit à dix-huit ans, par son père, dans une école militaire « pour en faire un homme », il commence par s’élever, dans une lettre publique, contre les bizutages exercés par les élèves-cadres sur ceux de Première année. Montré du doigt par sa hiérarchie comme « un homme sans tripes », il réplique, dans une seconde lettre où transparait tout ce qui fera sa personnalité d’homme vrai et d’universitaire atypique : « Qui sont les hommes avec des tripes ? Ce sont les hommes qui ont la capacité et la cervelle pour discerner les défauts de l’institution, qui sont à même de ne pas s’adapter à son ordre erroné. Ce sont les hommes qui ont l’imagination et l’intelligence de formuler leurs propres codes, les hommes qui ont le courage et l’endurance nécessaire pour vivre leur propre vie, en dépit de la pression sociale et de l’isolement. Ce sont mes amis, des hommes avec du cran ». Tout Wright-Mills est déjà contenu là, avec son sens de la précision et du tacle dont certains de ses adversaires auront à pâtir. En 1941, il est, d’une part, nommé professeur à l’université du Maryland et, d’autre part, réformé pour cause d’hypertension artérielle. Un an plus tard, il achève sa thèse sur la sociologie et le pragmatisme qui ne sera publiée que deux ans après sa mort. Il commence à rédiger des articles pour des magazines progressistes dans lesquels il donne à percevoir le New deal rooseveltien comme un palliatif insuffisant aux problèmes sociaux du moment. En 1948, il est nommé professeur-adjoint de sociologie à Columbia College. Ses élèves rapportent cette anecdote survenue lors d’une visite impromptue du général Dwight Eisenhower (futur président des Etats-Unis) dans sa classe. Aussitôt, Wright-Mills modifie le programme du jour et planifie une discussion sur la manière de renverser le gouvernement US, donnant à sa classe le rôle de cellule de direction des opérations ! Décidément, oui : il était bien cet homme à tripes tel qu’il l’avait portraituré dans le journal de son école, huit ans auparavant. Chercheur au BASR (Bureau of Applied Social Research), il va se trouver en butte à son directeur sur des questions telles que les communications de masse et l’opinion publique qui agitent la société étasunienne de l’époque. Marginalisé, il se retire. Néanmoins, son nom commence à être diffusé et ses travaux retiennent l’attention. En 1948 encore, il publie un ouvrage sur les leaders du mouvement syndical aux USA. Trois ans plus tard, ce sera Les Cols blancs, un essai qui le propulse sur le podium des analystes  les plus pointus de son pays et dans lequel il énonce, avec cette préhension des choses si personnelle et cette vision si juste des évènements  qui en découleront, l’univers de gestion et de manipulation sur lequel l’être social artificiel et dépersonnalisé n’aura plus aucune prise et qui, depuis, s’est avéré partout dans le monde. Concernant plus spécifiquement ces classes dites moyennes, on pouvait lire : « Tout mouvement politique cherche à promouvoir les intérêts des groupes qu’il comporte ; en ce sens, l’on peut dire qu’il n’y a pas de mouvement distinctif de la classe moyenne sur la scène politique américaine. En effet, cette classe est socialement diversifiée, ses intérêts matériels sont contradictoires, ses illusions idéologiques dissemblables ; elle n’offre aucune base homogène pour l’établissement d’un mouvement politique commun… ». Plus loin et plus sévère, il notait qu’elles étaient prêtes à se vendre aux plus offrants mais qu’aucune offre sérieuse n’avait encore été faite à ce jour ! Nous étions en 1951. Ce qui est alors vrai pour les Etats-Unis d’Amérique va le devenir pour l’Europe. Encore cinq ans avant qu’il ne publie son ouvrage de référence, au sujet duquel nous reviendrons, intitulé L’Elite du pouvoir, que la France devra attendre treize longues années avant de le voir traduit chez un éditeur, lui aussi marginalisé. C’est dans la collection « Textes à l’appui », aux éditions François Maspero donc, que je l’ai découvert en 1970 ou 71 et qu’il ne m’a plus quitté. Comme ne m’a plus quitté Les Causes de la Troisième Guerre mondiale (publié en 1958, traduit en France, chez Calmann-Lévy en 1960) qui annonce, dans ses grandes lignes, les véritables raisons de la Guerre du Golfe de… 1991 ! et dont j’ai reproduit un extrait dans l’un de mes romans. Un an après, ce sera L’Imagination sociologique, ouvrage peut-être plus hermétique mais décisif quant à la compréhension de la démarche millsienne. En 1960, c’est Ecoute, Yankee (non-traduit en France) dans lequel il énonçait quelques vérités premières sur les Etats-Unis et leurs relations à l’Amérique Latine qui auraient pu éviter bien des déboires et des crimes commis au nom de la sempiternelle liberté à la sauce étasunienne. Deux ans plus tard, le 20 mars 1962, il est brutalement emporté par une crise cardiaque, juste avant la publication d’un ouvrage considéré comme une réflexion d’une grande portée sur les différents types d’héritages marxistes. Il avait quarante-six ans. Marié à trois reprises (à Freya, Ruth, Yaroslava), divorcé deux fois, il était non seulement le père génétique de trois enfants (Pamela, Kathryn, Nikola) mais davantage et plus essentiellement le père spirituel d’une œuvre théoricienne immense dont L’Elite du pouvoir, demeurée indépassée, restera pour longtemps encore l’un des phares les plus éclairants du XXème siècle… Dans cet ouvrage d’une rare intensité, l’auteur substitue à l’antinomique locution de « classe dirigeante », la notion « d’élite du pouvoir » autrement dit, selon lui de : « ces cercles politiques, économiques et militaires qui, dans un ensemble complexe de coteries entrecroisées, partagent les décisions d’importance au moins nationale ». Ces opérateurs sont essentiellement des individus dont la position dans la société les autorise à transgresser « le milieu ordinaire des hommes et des femmes ordinaires et de prendre [ou pas] des décisions aux conséquences capitales (…). Ce n’est pas une nécessité historique, poursuit Wright-Mills, mais un homme appelé Truman qui, avec quelques autres, a décidé de lâcher une bombe sur Hiroshima. Ce n’est pas une nécessité historique mais une discussion entre un petit groupe d’hommes qui a rejeté la proposition de l’amiral Radford tendant à bombarder les troupes [vietnamiennes] qui assiégeaient [les soldats français à] Dien-Bien-Phu… ». Au sein de ces cercles sécants, leurs opérateurs constituent « une entité sociale et psychologique plus ou moins compacte ; ils sont devenus les membres conscients d’une classe sociale. Ou l’on est accepté par cette classe ou on ne l’est pas. C’est une limite qualitative et non une échelle numérique qui les sépare de ceux qui ne font pas partie de l’élite… ». A contrario, tous ceux de cette élite, « s’acceptent mutuellement, se comprennent [à demi-mots], se marient entre eux, et ont tendance à travailler et à penser de la même façon, sinon comme un seul homme ». Au cœur du dispositif : le complexe militaro-industriel dont la dénomination, à elle seule, suffit à exprimer ce qu’il signifie et dont le président Eisenhower en personne, lors de son discours d’adieu à la nation, mit en garde ses compatriotes contre ses tendances à subroger le  processus démocratique. Dans deux chapitres de son essai (Les Seigneurs de la guerre et L’avènement des militaires), Charles Wright-Mills démonte un à un les rouages de cette machine de guerre intérieure et extérieure, tournée à la fois contre les citoyens par les secrets de ses décisions et l’absence de toute critique qu’il leur impose et contre certaines autres nations par la conquête au nom de valeurs le plus souvent falsifiées. «  Le seul projet de paix que l’on prenne au sérieux, écrit le sociologue, est le pistolet chargé. On estime que la guerre, ou un haut niveau de préparation à la guerre, est la situation normale et apparemment permanente des Etats-Unis (…). Tout homme et toute nation sont soit amis soit ennemis, et l’idée d’inimitié devient mécanique, massive, et sans passion authentique… ». On a encore pu mesurer toute l’intuition et toute la véracité de ce propos lorsqu’en 2003 la France fut mise au ban des nations par « « l’ami » » de la Maison-Blanche, sa voix ayant refusé de s’additionner aux va-t-en-guerre en Irak. Wright-Mills achevait sa convaincante radiographie de la société étasunienne en présentant les caractéristiques de la « société de masse » qu’elle était alors en passe de devenir, qu’elle est depuis devenue comme le sont devenues la totalité des sociétés industrialisées… Sur les campus universitaires étasuniens des grandes révoltes estudiantines des années 65-70, on arborait le badge « Mills lives ». (Mills est vivant). Bien avant Herbert Marcuse, qui lui doit beaucoup et l’a reconnu, Charles Wright-Mills a su détecter les maux, diagnostiquer les problèmes, proposer des thérapies que personne n’a voulu entendre : l’élite du pouvoir, parce que les conclusions qu’il assénait allaient à l’encontre de l’opinion qu’elle prônait ; les classes moyennes, parce qu’elles n’ont d’opinions que pour en vivre ; les classes populaires parce que leurs seules opinions sont celles que leur forgent les médias, eux-mêmes domestiques de l’élite du pouvoir. Un demi-siècle plus tard, les choses vont de mal en pis et Charles Wright-Mills est de plus en plus vivant…