BIOGRAPHIES DE ROMANCIERS…

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Il existe quatre principaux types biographiques de romanciers : ceux où prédomine l’œuvre, ceux où prime sa vie, ceux qui mélangent les deux composantes à peu près équitablement, ceux qui citent l’œuvre pour affermir quelques arguments sur la vie du biographié. Cela ne signifie pas que les premiers négligent l’existence mais leurs auteurs considèrent que c’est à l’œuvre d’être mise en valeur puisque sans elle la biographie en cause n’aurait nulle raison d’être. Cela ne signifie pas davantage que les deuxièmes traitent l’œuvre par défaut mais il n’est pas dans l’intention de leurs  auteurs de la mettre en avant, préférant de loin l’anecdote aux écrits. Cela ne signifie pas plus que les troisièmes réussissent la mixité voulue car leurs auteurs, ne parvenant pas à choisir, peuvent finir par se perdre dans une alternance par trop monocorde. Cela ne signifie pas que les quatrièmes soient les plus proches de l’éclairage, soit de la vie soit de l’œuvre, car leurs auteurs à vouloir démontrer l’une par l’autre, risquent plus souvent qu’à leur tour le contresens ou l’abus de confiance. Les biographies des premiers, troisième et quatrième types sont plutôt le fait d’auteurs européens. Les deuxièmes d’auteurs étasuniens, d’aucuns critiques les qualifiant d’ailleurs de « biographies à l’américaine » quand elles sont précisément rédigées, selon ces normes, par des auteurs…européens. Ils auraient tout aussi bien pu les surnommer « biographies boswelliennes » du nom de cet auteur anglais du milieu du XVIIIème siècle (James Boswell) qui créa ce genre de biographie et non « le genre de la biographie » ainsi que l’on prétendu d’aucuns…Toujours est-il que savoir dans quel costume ou dans quel tailleur, robe de chambre ou peignoir de bain tel ou telle écrivain rédigeait ses romans, s’il ou elle écrivait le matin, l’après-midi ou la nuit (un biographe statisticien est même allé jusqu’à comptabiliser approximativement les tasses de café qu’auraient englouties Balzac !), en pleine lumière ou entre chiens et loups, avant ou après l’un de ses trois principaux repas, ne m’a jamais paru d’un grand intérêt dans la mesure où des organisations de quotidiens plus ou moins similaires d’un romancier à l’autre ont pu donner des œuvres radicalement différentes aussi bien que sensiblement semblables sans que cela ne prouve quoi que ce soit. Ce qu’il y a d’acquis, c’est que l’on n’aborde pas la biographie d’un chef d’Etat, d’une tête couronnée, d’un industriel, d’un sportif, d’un truand…de la même manière que celle d’un romancier. Confronté à ce double exercice, j’ai eu tout loisir de me faire à l’idée. Car ce qui peut faire pièce pour les premiers, entre rarement en ligne de compte dans le cas des romanciers. Savoir, par exemple, qu’un chef de gouvernement a possédé des maîtresses dont l’une plus particulièrement a pu l’influencer dans une prise de position déterminante peut non seulement aider à comprendre le caractère de ce politicien mais aussi les conséquences qui ont découlé d’une décision qu’il n’avait pas prise lui-même ou, tout au moins, qu’il n’aurait pas prise de lui-même si « on » ne la lui avait soufflée. Et donc, cette anecdote prend toute sa part dans la biographie de cette personnalité politique. Dans le cas du romancier ou de la romancière, l’influence d’une compagne ou d’un compagnon, d’une maîtresse ou d’un amant, non seulement n’aboutit pas aux mêmes conséquences mais elle se trouve elle-même circonscrite dans la capacité même de cet écrivain à l’être ou ne pas l’être intensément. Prendre voire solliciter un avis est une chose (et il arrive même que des romanciers ou des romancières en échangent dans des circonstances précises) mais changer, sous quelque prétexte plus ou moins utile la psychologie d’un protagoniste ou la trajectoire d’un sujet sur une simple suggestion persuasive de sa conjointe ou de son conjoint, de sa maîtresse ou de son amant, serait la négation parfaite de la création. Les biographies sur les écrivains (mais cela vaut pour tous les créateurs en général) sont les plus complexes à écrire parce que leurs auteurs doivent se colleter avec les œuvres. Ceux qui s’ingénient à les esquiver manquent aussi sûrement leur but que ceux qui s’acharnent à les disséquer.  Les premiers laisseront aux lecteurs une impression de manque, les deuxièmes un sentiment de trop-plein. Reste ceux qui recherchent l’équilibre à tout prix et qui, trop souvent, vont se contenter de survoler et l’œuvre et la vie et ceux qui, s’appuyant sur l’œuvre pour dérouler la vie risqueront de s’enfermer dans un répétitif lassant… « Il est 5h45. Le réveil sonne en même temps que le premier coup de la messe de six heures, à l’église paroissiale. Une fenêtre s’éclaire au 53, rue de la Loi. Quelques instant après, un enfant de huit ans s’échappe de l’immeuble et s’enfonce dans la nuit sans lune en hâtant le pas… ». Une biographie qui commence ainsi prend un très mauvais départ. Tout se veut vrai, tout y sonne faux, se veut précis et ne l’est pas. Ce n’est rien que du blabla de biographe en tentative d’imitation de son modèle. Autre part : « Le 24 juillet 1802, au 46 rue de Lormet à Villers-Cotterêts, Alexandre vient au monde, une naissance placée sous le double signe de la négritude et, rétrospectivement de la bâtardise… ». C’est une ouverture directe, qui accroche tout en adoptant un point de vue sinon objectif tout au moins distancié. La première nous baratine, la seconde nous parle. La première est extraite du Simenon de Pierre Assouline. La seconde est tirée de l’Alexandre Dumas Le Grand de Daniel Zimmermann. Les deux ont paru chez le même éditeur. Daniel Zimmermann (qui fut, par ailleurs, romancier) s’en est tenu ici à son rôle de biographe, tandis que Pierre Assouline (qui n’est pas romancier) a voulu y jouer aux dépens du biographié. Dès son avant-propos, grevé de piqûres de moustique, il écrit : « Georges Simenon n’aimait pas l’introduction. Il jugeait que c’était un genre bâtard, qu’elle devait être supprimée aussitôt après avoir été écrite puisqu’elle ne servait à l’auteur qu’à se mettre en train (…). J’ai assez d’admiration, tempérée d’une fascination critique, envers la personne et l’œuvre de Simenon pour arrêter là cet avant-propos. Mais pas assez pour y renoncer ». Laissons de côté le style charabia pour nous demander ce que signifie n’avoir  « pas assez »  d’admiration ? Qui demande à un biographe d’avoir ou pas assez d’admiration pour rédiger la biographie d’un romancier ? Et pourquoi diantre s’atteler à un pareil labeur quand on n’apprécie guère l’homme et l’œuvre ? Un article moyen de journaliste moyen aurait suffi. Pourquoi venir se tapir dans les plis d’une célébrité mondialement connue et reconnue pour la dénigrer ou en rendre compte sur un mode à tout le moins tendancieux pour ne pas dire laborieux sinon pour se mettre en avant soi-même. Que l’on puisse porter des critiques à l’objet de son sujet soit, mais que l’on choisisse un romancier dans ce but presque avoué dès l’avant-propos est tout à fait singulier. A côté de cette bizarrerie, il y a les biographies exhaustives qui vous déclinent la vie et l’œuvre  du romancier au millimètre près, pour ne pas dire à la seconde exacte où il a produit son rot d’après-déjeuner. Bien que classables, dans la troisième catégorie, elles ne seront lisibles de bout en bout que par les tifosi et autres aficionados des romanciers concernés. C’est notamment le cas du Maupassant le Bel-Ami d’Armand Lanoux, une biographie « totale et en miroirs », comme l’indique l’éditeur mais qu’on aimerait de temps à autre pouvoir briser afin d’aller voir de l’autre côté. Son Bonjour monsieur Zola était beaucoup plus convaincant. Un autre cas d’exhaustivité patente, qui ne descend pas forcément de la logorrhée, est celui de Dominique Fernandez, avec L’Echec de Pavese, dont l’érudition (intelligente et subtile) flirte néanmoins trop souvent avec le démonstratif. Mais quand on aime, on ne mégote pas et ces deux biographies-là peuvent être considérées comme des monuments tant impressionnistes qu’impressionnants. Concernant encore Pavese, la biographie de son ami Davide Lajolo (à qui il adressa une de ces dernières lettres quelques jours avant sa mort) sobrement intitulée Cesare Pavese et sous-titrée Le vice absurde (extrait du poème La Mort viendra et elle aura tes yeux) n’entre pas dans cette catégorie. Tout aussi informative, elle s’avère plus humaine, plus proche du romancier mais aussi du lecteur, de par son abord tranquille. Tout comme l’était, dans son style propre, la biographie d’Alain Bertrand sur Georges Simenon. Stefan Zweig, lui, annonce la couleur quand il titre : Balzac, le roman de sa vie. Ici, pas de double jeu. Ce dont il va être question, c’est d’abord et avant tout de l’existence du romancier avec, toutefois, en inserts, des passages de l’œuvre  pour venir en appoint du traitement. On pourra regretter qu’il y en ait si peu. Ce qu’on ne regrettera jamais, en revanche, ce sont les études que le même Stefan Zweig a consacrées à des romanciers aussi divers que Dostoïevski, Dickens, Von Kleist, Stendhal ou Tolstoï et qui sont peut-être le remède aux biographies classiques, encore que des travaux tels que ceux de Joseph Frank sur Dostoïevski, les années miraculeuses ou de Georges Piroué à propos de Luigi Pirandello, le Sicilien planétaire viennent contredire cette opinion. Même si…