CARTOUCHE, PRINCE DES VOLEURS

Ecrit entre mai et septembre 1993, 169 pages.
Publié par les éditions Dagorno, en février 1994.
Collection « Mort ou vif », dirigée par Hervé Delouche.

Cartouche prince des voleursPrésentation : « Dans la généalogie des ennemis publics numéros un, Louis-Dominique Cartouche (1693-1721) occupe une place à part : celle d’un précurseur. Tissant une toile d’araignée qui recouvrait l’ensemble du territoire, ses complices, sans s’attaquer de façon consciente au régime absolutiste, le secouèrent avec une telle vigueur qu’ils en révélèrent l’état de décomposition avancée. Ceux qui décidèrent de son exécution, en place de Grève, ne réussirent qu’à interrompre le cours d’une vie sans pouvoir jamais arrêter le flot de sa mémoire. Ainsi, quand s’acheva l’histoire de Cartouche, commença sa légende… » (H.D.).

Réactions : « Robert Deleuse a fait œuvre historique, les citations et références sont nombreuses. De plus, il a accompli un véritable travail d’écriture… Ce livre intéressera les amateurs d’essais biographiques comme les lecteurs de littérature (a fortiori ceux qui apprécient le roman noir, territoire où habituellement s’aventure Robert Deleuse). Une heureuse initiative éditoriale… » (Christian Kazandjian, Révolution).
        « En contrepoint de son héros, l’auteur nous montre une autre célébrité de cette époque, le banquier et banqueroutier Law, le fameux homme de la monnaie-papier. Et, à travers ces deux personnages, il nous donne à voir toute la faiblesse de l’époque de la Régence, d’une société qui vit déjà les premiers soubresauts de sa mort prochaine. Ce n’est pas un prince, aussi honorable soit-il, puisqu’il est voleur, ni sa bande, qui renverseront la royauté, mais ils lui en auront fait voir de toutes les couleurs. Ce qui ne saurait être que plaisant… » (A.V., Rouge).
        « Cette biographie de celui qui fut un mythe de son vivant même et suscita toute une littérature montre qu’il faut toujours se poser la question du pourquoi. Les réponses sont là, finalement évidentes : face à un pouvoir étouffant qui va de pair avec une structure étatique sclérosée, Cartouche symbolise un juste combat dans lequel les faibles projettent leurs propres désirs de révolte. Ce travail brillant et concis donne de la fin du règne de Louis XIV et de la Régence une image réaliste et, peut-être, à méditer… » (Sans nom de critique, Le Généraliste).
        « Précurseur de la série des ennemis publics numéros un, Louis-Dominique Cartouche a donc ouvert la voie à plus d’un titre. Fantaisiste au départ, cet homme a connu la torture et la mort à la fin de sa vie. En pleine époque frileuse, celle de la Régence et de son pouvoir falot. Robert Deleuse est visiblement un adepte de Cartouche et sa passion est entraînante. Les aventures d’un homme devenu légende méritait bien de recevoir aujourd’hui un joli coup de projecteur… » (Dinah Brand, Lire).
        « Cartouche, ce fut Belmondo au cinéma, ce fut dans la réalité un terrible bandit qui s’amusait à dépouiller les personnages célèbres du beau Royaume de France ! Brave type, sans doute, admiré par le peuple, il réalise exploit sur exploit dans un Paris des années 1700 que décrit à merveille Robert Deleuse. Il finira mal, l’ami Cartouche, torturé par des litres d’eau dans le gosier, l’écartèlement de son corps, et mourra en 1721. Il n’avait que vingt-huit ans mais a laissé son nom au fronton du temple populaire où reposent en paix les héros du crime… » (Guy Delhasse, La Wallonie).
        « Pourquoi un livre sur Cartouche ? Un brigand mérite-t-il qu’on s’intéresse encore à lui ? Et si la crise économique générait des exclus ? Et si le pouvoir en place gouvernait en laissant échapper de nombreuses affaires ? On a beau dire que l’Histoire ne se répète pas, il est bien certain que les périodes de récession entraînent des attitudes d’oppositions vis-à-vis de ceux qui ne peuvent s’intégrer. Cette biographie romancée est la meilleure manière d’appeler l’attention du lecteur contemporain sur les problèmes d’exclusion : le récit est vif, bien documenté et l’on partage facilement le sentiment de l’auteur, déjà apprécié ici pour ses qualités de romancier et d’essayiste… (Gilles Henry, Généalogie Magazine).

Historique : Je n’aurais jamais songé écrire une biographie de Louis-Dominique Cartouche. Le mérite en revient à Jean-Christophe Brochier (qui présidait aux destinées littéraires des toutes nouvelles puis éphémères éditions Dagorno), à Hervé Delouche (qui dirigea la trop brève collection « Mort ou Vif ») sans oublier, bien entendu, Michel Sitbon qui chapeautait et finançait le tout. L’affaire fut conclue à une table du Batifol  des Halles  et se solda par des semaines entières passées à la Bibliothèque nationale, à celles de l’Arsenal et de la Ville de Paris, ainsi qu’aux Archives nationales et à celles du musée de la police. L’ensemble constitua un ouvrage de moins de deux cents pages (l’objectif de la collection était de faire court et dynamique) dont l’iconographie, confiée au goût très sûr de Cécile Raviart, soutint mimétiquement un texte que j’avais voulu alerte, enjoué, percutant. A la lumière des travaux que j’avais compulsés, m’était apparu un défaut quasi-général. Lorsqu’un historien s’intéresse à une personnalité, il en vient à négliger bien souvent, ou à réduire au strict minimum, tout ce et tous ceux qui ont fait de cette figure ce qu’elle est devenue historiquement. Voulant à tout prix éviter ce que je considérais comme un écueil, je me devais d’introduire en filigrane la fin du règne de Louis XIV et, en véritable toile de fond, cet intermède décisif que fut la Régence. D’autre part, je ne voulais pas non plus qu’il fût dit que Cartouche était né du néant ou du hasard, que ce brigand intelligemment organisé fut l’unique vice de l’époque. Comme l’avait si justement observé un de mes lointains prédécesseurs : « Le procès de Cartouche et de ses trois cent-soixante six complices est l’acte d’accusation le plus énergique qui ait jamais été formulé contre la Cour, l’armée, la police, la magistrature elle-même. C’est le bilan d’une société gangrénée jusqu’aux os et tombant en pourriture… ». Cette appréciation de Barthélémy Maurice date de 1864. Et donc, tout cet arrière-plan devait aussi figurer. De même que devait figurer un autre brigand d’une espèce hautement plus dangereuse que celle de Cartouche puisque, à lui seul et en moins de quatre années, il réussit à mettre la France (alors quatrième puissance mondiale) sur la paille. Cet aventurier de haut-vol avait nom John Law et je n’ai eu de cesse de le mettre en parallèle avec « mon » Louis-Dominique. Tout ce jeu de miroirs coïncidait également avec la citation d’Edgar Allan Poe qui constituait, en quelque sorte, le manifeste de la collection : « Que les individus se soient élevés très au-dessus de leur race, cela ne fait guère de doute. Mais lorsque nous remontons le cours de l’Histoire pour rechercher les traces de leur existence, nous devrions négliger toutes les biographies des grands et des bons et, en revanche, scruter minutieusement les minces rapports concernant les misérables morts en prison, à l’asile d’aliénés ou sur le gibet… ». Cartouche m’autorisait aussi cet exercice. Sans omettre pour autant les grands et les bons, il allait me permettre de faire revivre tout un peuple (en l’occurrence celui de Paris) trop souvent passé à la trappe par l’historiographie officielle, au profit des résidents des Palais intra-muros et de leurs châteaux limitrophes. Sans occulter, par ailleurs, les régions avec la révolte des Camisards en Cévennes, la grande peste de Marseille, etc. Malgré une névrite carabinée qui me contraignit d’écrire dans des conditions plus qu’inconfortables (avant que le docteur N’Guyen Tan-Tri ne m’en libère) et un arrêt prolongé dans le métro (station Les Halles) pour un contrôle d’identité parfaitement abusif (rapporté dans le numéro de Libération du mardi 10 août 1993), cet ouvrage reste l’un des quatre ou cinq que j’ai pris le plus de plaisir à rédiger et cela, je crois, se ressent. La critique l’accueillit avec un tel encensement (Patrick Poivre-d’Arvor allant même jusqu’à le présenter dans son émission télévisée) qu’elle m’incita presque à renouveler l’expérience avec un Mandrin et un Vidocq, lesquels seraient alors venus épauler le premier dans une sorte de triptyque. Je l’aurais probablement fait, sans besoin de céder aux coutumières amicales pressions si, Michel Sitbon (directeur des éditions Dagorno), pour des raisons étrangères à la littérature comme aux finances de sa maison, n’avait décidé d’arrêter quelque temps après cette collection…

Extrait : (..). La foule qui était venue voir rouer Cartouche était immense. De mémoire de Parisien, on ne se souvenait pas d’avoir vu autant de spectateurs. Ni pour Marie-Madeleine d’Aubray, marquise de Brinvilliers, qui fut décapitée en 1676, ni pour Catherine Deshayes alias La Voisin, brûlée vive en 1680, ni pour le jeune comte Alexandre de Horn, roué vif pas plus tard que l’année précédente. La place de Grève, noire de monde, dut attendre longtemps son supplicié. Vingt heures de rang, on prit son mal en patience. Lors de l’arrêté, la cour avait joint un retentum. A savoir que le dénommé Cartouche serait discrètement étranglé à l’aide d’un lacet avant d’être roué. Personne n’avait osé bouger de crainte de perdre sa place. Toutes les classes sociales étaient représentées, y compris le corps diplomatique. Des Anglais, des Hollandais avaient fait le voyage. Les places aux fenêtres qui entouraient la Grève s’étaient arrachées à prix d’or. L’on mangea, l’on but, l’on chanta, l’on dormit. Vers la fin de la matinée, en ce vendredi 28 novembre 1721, Cartouche réapparut pour être conduit au supplice. Aucun cri, aucune plainte ne s’échappa de ses lèvres quand le bourreau le plaqua contre la roue. Sans que personne ne s’aperçoive de rien, il fut étranglé puis le tourmenteur juré du roi lui brisa les bras, les cuisses et les reins. Le greffier Thomas Gueulette, qui, s’était retrouvé bloqué malgré lui sur la place de Grève, eut à son égard cette épitaphe : « Cartouche fut le plus habile, le plus adroit, le plus intrépide et le plus déterminé scélérat dont jusqu’alors on eut entendu parler ». Le recul aidant, on ne connait pas d’exemple qui l’égala… Son corps supplicié fut évacué par le valet du bourreau qui l’emporta chez lui. Pendant trois jours, une masse de curieux se pressèrent devant sa porte pour le voir. L’entrée valait un sol. Après quoi, ce fut le tour des braves confrères de Saint-Cosme de s’approprier sa dépouille. Le défilé de curieux reprit mais le coût de la visite avait grimpé à un écu. Enfin, un médecin du Régent pratiqua l’autopsie. Cartouche venait d’entrer dans sa vingt-huitième année. Son frère Louison fut exécuté quelques semaines après lui. Son autre frère, François-Antoine, condamné aux galères, décéda en 1762. Leur père était mort en 1737, sur les terres du marquis de Beuzeville qui l’avait recueilli. Le 2 décembre 1723, en fin d’après-midi, Philippe duc d’Orléans passa de vie à trépas dans les bras d’une de ses belles amies. Seul le petit Louis XV consentit à verser une larme. François-Louis Duchâtelet, qui avait donné Cartouche et reçu pour cela la grâce du Régent, fut rattrapé par son destin et ses pulsions. Arrêté une première fois pour de nouveaux meurtres, il fut incarcéré à Bicêtre mais s’évada. Repris, il fut de nouveau enfermé à Bicêtre puis transféré à la Bastille avant de regagner définitivement les plus basses geôles de Bicêtre où on le scella au mur par un anneau. Il y passa plus de quarante années de sa vie ou ce qu’il en restait. A quelques reprises, écrit Louis-Sébastien Mercier, « il contrefit parfaitement le mort pour aller respirer en haut de l’escalier un peu d’air ; et lorsqu’il mourut pour de bon, on avait peine à y croire… ». Un soir de l’hiver 1729, à Venise, le vent qui balayait la lagune était glacial. Un homme d’une soixantaine d’années quitta sa gondole pour la terre ferme. Mais il avait trop ressenti le froid pour y échapper totalement. Rentré chez lui, il s’alita. Sa compagne appela des médecins à son chevet qui pratiquèrent deux saignées, sans résultat : John Law s’éteignit quelques jours plus tard. Avec sa mort et celle de Cartouche se tournait une page de l’Histoire de France. Bientôt un monde nouveau allait naître de toutes ces cendres. Encore ne fallut-il pas l’attendre mais le provoquer… ».