CAUCHEMAR

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


Intérieur, jour. Le demi-pression exhale une odeur d’urine chaude. A cet instant de l’après-midi, Le Rashomon est quasiment désert. Seul un duo de turfistes vaticinent au comptoir, les coudes appuyés sur le cylindre de cuivre roux qui parcourt toute la longueur du zinc. Le barman sommeille devant les pages en couleurs du quotidien régional. De l’autre côté de la baie vitrée, juste au-dessus des toits, un ciel gorgé de menaces pèse de tout le poids de son étain sur la ville engourdie. Quelques coudées plus bas, à hauteur d’homme, un vent aigre-sec ajoute à la froidure ambiante.
J’écrase mon mégot de Gauloise filtre dans le cendrier publicitaire et j’avale une gorgée de ma bière. En reposant le verre à pied sur la table de formica bordeaux, je la vois qui remonte le boulevard Pécuchet sur le trottoir d’en face. Elle, Suzanne. Dans son manteau de cuir noir qui ne laisse apparaître qu’un pan de sa robe de laine saule. Mon sang ne fait qu’un tour. Très tôt, ce matin, Suzanne et moi avons eu une sérieuse explication. Au sujet d’une conversation téléphonique que j’avais surprise entre elle et l’homme qu’elle avait fréquenté plusieurs mois durant et qui, audiblement, la relançait. Le ton a vite monté. Des coups sont partis. Suzanne a fait mine de remplir une valise à la sauvette et cette initiative a fini de me mettre hors de moi. J’ai encore cogné. Elle a crié. En tombant lourdement sur le lit, elle a rué et son talon gauche est venu percuter ma rotule. En même temps, son peignoir s’est ouvert et l’apparition de ses deux longues jambes a quelque peu détourné mon attention de la douleur au genou. Une fraction de seconde, j’ai failli regretter mon emportement, mais elle a sifflé une insulte entre ses dents et je lui ai cinglé les cuisses jusqu’à ce que mes doigts me brûlent. Après quoi, tout m’a paru assez confus, car Suzanne s’est mise en tête de me rendre coup pour coup. Au milieu de cette furieuse empoignade, qui devait avoir quelque chose de grotesque (ou de pathétique), je l’ai touchée presque simultanément au bas-ventre et au visage. Très durement. Elle est retombée sur le lit, à la renverse. Mais différemment de la fois précédente. Presque au ralenti et comme sonnée. Sur quoi, elle s’est couchée à plat-ventre et n’a plus bronché. J’étais très essoufflé. La tête me tournait un peu. J’ai senti le sang affluer dans mon cerveau et venir battre à mes tempes avec la violence d’un pilon de forge. Tout le reste de mon corps s’est trouvé comme vidé. Il n’y a plus eu que ma tête avec deux yeux douloureux fixant un corps de femme, plaqué sur une couette, et deux mains tremblantes au bout de deux bras inexistants. Aussitôt après avoir récupéré, je suis sorti. Je me suis mis à marcher au hasard, dans le froid coupant. J’ai dû accomplir ainsi deux ou trois kilomètres, tournant quelquefois sur moi-même, revenant sur mes pas, avant de m’arrêter une première fois devant un kiosque à journaux, une seconde fois dans une cabine publique. Il ne devait pas être loin de midi. J’ai appelé l’agence où travaille Suzanne. Je voulais l’entendre me raccrocher au nez. La standardiste m’a informé qu’elle n’était pas venue au bureau, ce matin. J’ai failli reprendre le chemin de l’appartement, mais j’ai abandonné l’idée et je suis entré dans une pizzeria. Des effluves de beurre rance m’ont accueilli dès la porte franchie et j’ai réprimé un haut-le-cœur. Je me suis contenté d’une salade italienne, d’un fromage et d’un café que j’ai pris tout mon temps pour ingérer, en lisant mon journal. Puis, j’ai réglé, je suis sorti et me suis retrouvé à déambuler de nouveau dans les rues. Le froid m’est apparu encore plus intense. En longeant le bâtiment rococo de la gare centrale, j’ai jeté un œil à l’horloge dont les aiguilles tarabiscotées indiquaient 13h35. Je suis arrivé à la hauteur de l’ABC et je suis entré. La préposée au guichet m’a demandé quel film je désirais voir. J’ai levé les yeux vers les trois panneaux lumineux indiquant les horaires des séances et le titre des films  et je lui ai répondu que cela m’était complètement égal. Elle m’a rétorqué qu’il n’en était pas de même pour elle et elle a réitéré sa demande. Je lui ai fait valoir que je ne voyais pas en quoi cela lui importait puisque les prix des trois programmes proposés étaient identiques. Elle m’a tancé du regard et a failli sortir de sa réserve apparente. J’ai fini par lui donner un titre. Comme ça. Au hasard. Elle a actionné son distributeur de tickets. Billet. Monnaie. Petit pourboire pour l’ouvreuse que j’ai suivie dans une salle faiblement éclairée. Elle m’a laissé choisir moi-même la place, puisque choix il y avait. Deux couples de retraités caquetant d’abondance, trois lycéens buissonniers dissimulant mal les volutes de fumée d’une cigarette partagée, un solitaire dépeuplé, voilà pour le parterre. Quant au spectacle à venir, le titre de l’œuvre m’échappait déjà. Une fraction de seconde avant que la salle ne plonge dans l’obscurité, elle est entrée. Elle, Suzanne. Dans son manteau de cuir noir et sa robe de laine saule. Elle n’était pas seule. Ils ne m’ont pas vu ou ont feint de ne pas me voir. Ils sont venus s’installer juste un rang devant moi. A deux fauteuils près. Le générique a défilé sur l’écran. Je n’ai pas pu détacher mon regard de la nuque de Suzanne, un poids immense au creux de la poitrine. Mais aussi une bonne dose de colère froide, partout au-dedans de moi. J’ai essayé de m’intéresser aux images qui défilaient sur la toile blanche, mais rien n’y a fait. Sans le vouloir, je me suis même déplacé pour venir m’asseoir derrière eux. Quelqu’un a hurlé. Une voix de femme dans le film. Le type qui accompagnait Suzanne s’est penché vers elle, lui a glissé quelques mots à l’oreille, l’a bisée dans le cou avant de se lever et de prendre la direction des toilettes. Un rectangle de lumière blanche a envahi le fond de la salle. Le battant s’est refermé lentement. C’est à cet instant précis que j’ai serré le cou de Suzanne entre mes doigts. Juste après le craquement, sa tête est retombée de côté. Je me suis levé et je suis parti. Sur l’écran, des sirènes de police hululaient. Un essaim de voitures-pie convergeaient vers les lieux où la femme qui venait de crier gisait dans une flaque de sang…
Maintenant, je ne comprends plus. Après avoir longtemps erré dans un état second, je suis entré dans ce bar, Le Rashomon. J’ai commandé une demi-pression qui sent l’urine chaude et que je déglutis avec peine. Et soudain, à ma troisième gorgée, je la vois qui apparait sur le trottoir d’en face. Elle, Suzanne. Dans son manteau de cuir noir et sa robe de laine saule. C’est à devenir fou. Je paie et quitte l’endroit. Une rafale de vent vient lacérer mon visage de son fouet mordant. Je remonte le col de mon loden gris, voûte légèrement mon dos et me mets en demeure de la suivre. A deux cents mètres environ du carrefour principal, elle quitte le boulevard Pécuchet et tourne à angle droit dans une rue en impasse. L’impasse Valentin. Je progresse à une dizaine de mètres derrière elle. A mon tour, je délaisse le boulevard pour l’impasse. Et là, le choc. Suzanne a disparu. C’est à n’y rien comprendre. Cette rue sans issue ne comporte aucune entrée d’immeuble. Excepté au fond où s’élève un mur d’enceinte qui dessine les limites d’une vaste propriété. Mais quatre-vingts bons mètres séparent l’entrée de l’impasse du mur en question. Il est impossible que Suzanne ait pu gommer cette distance, étant donné le peu d’écart qui nous séparait. Pourtant, je dois me rendre à l’évidence : Elle n’est plus devant moi. Après maintes tergiversations, je me décide à regagner le boulevard, stoppe un taxi en maraude et regagne mon domicile. Trois étages sans ascenseur. Clef dans la serrure. Le pène tourne, le battant de bois plein s’efface sous la poussée. De l’intérieur, ne parvient aucun bruit. J’entre et referme derrière moi. Un rapide tour d’horizon du propriétaire : cuisine, séjour, salle-à-manger, salle de bains. Personne. Enfin, la chambre où Suzanne est bel et bien allongée sur le lit, à plat-ventre sur l’édredon, dans la position qui était déjà la sienne quand je l’avais quittée précipitamment, ce matin. Je m’approche d’elle, la retourne. Le peignoir glisse et mes doigts entrent en contact avec une épaule froide. Elle me fixe avec ses yeux de morte grands ouverts, les lèvres légèrement écartées, un gros hématome au  niveau de la tempe gauche.
C’est à ce moment-là, que le timbre du modulophone retentit. Une, deux, trois, quatre fois. J’émerge poussivement d’un sommeil cotonneux. Les yeux tout embrumés par les vapeurs de la nuit, je discerne dans la pénombre, la silhouette nue de Suzanne qui revêt son peignoir. Elle se dirige vers le guéridon où repose l’appareil téléphonique ainsi que l’étui de la cassette-vidéo du film Rashomon. La sonnerie modulée s’interrompt. Je l’entends prononcer un « Allô » rauque mais distinct. Puis soudain, plus bas, nettement plus bas : « C’est toi ? Je ne peux pas. Il est rentré hier soir. Je sais, je sais… ». Et de jeter un regard dans ma direction, par-dessus son épaule sur laquelle la soie du peignoir glisse qu’elle rattrape frileusement. Je referme promptement les paupières, oreilles aux aguets. Ce n’est rien. Rien qu’un cauchemar qui s’obstine…