CONTESTER L’INCONTESTABLE…

Les vingt textes de la rubrique TRAVAUX, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages collectifs ou personnels, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


 

Pour l’avoir expérimenté de façon excluante et censurière, je sais pertinemment qu’en France il est résolument déconseillé et même absolument interdit de contester le titre de « génie » à celui ou celle à qui le bouche à oreille microcosmique et médiatique l’attribue. Ledit bouche à oreille a beau relever davantage du ragot que de l’analyse, du ragout que de la bonne chère, c’est lui qui décide. Pas le lecteur. Moins encore le contradicteur. Juste les gens du cru. Ceux de l’entre-soi. Eux et eux seuls. Il leur suffit de faire sonner les trompettes de la renommée pour que tout s’accomplisse et que leur « génie » entre dans l’Histoire comme une nonnette au couvent, pour n’en plus ressortir même les pieds devant. Et gare à ceux qui contesteraient cette vérité absolue, intangible, qui est à l’art en général ce que la foi du charbonnier est à la foi tout court. A peine lancée, cette « vérité » se répand telle une traînée de poudre à la façon malsaine de ces rumeurs qui métastasent tout ou presque sur leur passage, privant l’organisme atteint de ses défenses immunitaires qui lui seraient si utiles pour résister à la malignité dévorante. Robert Brasillach, qui était loin d’en être et qui se comporta comme un parfait salaud durant l’Occupation allemande, fut jugé, condamné à mort, exécuté à la Libération et ses ouvrages interdits à la publication. Pourtant, son roman "Comme le temps passe" ou son essai sur le cinéma écrit en collaboration (c’est le cas de le dire) avec son beau-frère valent bien d’autres romans ou essais écrits par des « résistants » de la vingt-cinquième heure. Pour sa part, Pierre Drieu La Rochelle n’était pas non plus un génie et s’étant lui aussi fort mal comporté lors de la même période, il aurait lui aussi été sûrement jugé s’il ne s’était (si l’on peut dire) suicidé à temps. Condamné ? Rien n’est moins certain. N’avait-il pas pour amis à la fois le « gaulliste » André Malraux et le « communiste » Louis Aragon ? Ces deux-là auraient assurément tiré les bonnes sonnettes au bon moment pour lui ménager une issue de recours. En tout cas, ses romans ne sont nullement interdits et "La Comédie de Charleroi" aussi bien que "Gilles" valent qu’on s’y attarde… Louis-Ferdinand Céline, lui, qui fut l’égal des deux autres d’un point de vue théorique, les ayant même devancés puis dépassés dans l’abjection, Louis-Ferdinand Céline donc commença par échapper à la sentence en mettant ses pas dans ceux de ses amis nazis en déroute. Quand il se décida à regagner le pays qu’il avait tant et plus souillé de ses contagieux crachats, la peine qu’il reçut fut exemplairement légère en regard des saloperies qu’il avait écrites et commises, allant jusqu’à dénoncer à deux reprises comme juif, et dans un français parfaitement châtié, un confrère médecin juste pour lui subtiliser le poste qu’il convoitait, ce qu’il réussit à faire d’ailleurs. Mais, à son retour en France, après avoir passé de nombreux mois en compagnie d’un salaud l’autre, le temps était déjà moins à la vengeance plus ou moins sommaire et puis surtout, surtout, Louis-Ferdinand Céline était un « génie ». "Voyage au bout de la nuit", son premier roman, en était une preuve in-dis-cu-table. Nous verrons en quoi il ne l’est guère. Mais auparavant, posons tout de même une ou deux questions de principe : ceux qui qualifient telle ou telle personne de « génie » (quel que soit le domaine concerné) en sont-ils eux-mêmes ? Dans le cas contraire, et hautement plus probable, comment un esprit tout ce qu’il y a de moyen voire d’ordinaire, le plus souvent fruit d’un individu plus ou moins parvenu au sein de sa propre corporation, est-il en mesure de reconnaître un…génie ? N’est-ce pas, en fait, pour cet esprit tout ce qu’il y a de moyen, d’ordinaire, l’occasion idéale de se considérer lui-même comme (disons) supérieur puisqu’il serait en capacité de reconnaître un « génie » ? Ou bien plutôt parce qu’il est proprement impuissant à créer quoi que ce soit qu’il se doit de décréter « génie » ce qui pourrait lui apparaître comme tel ? C’est de ce malentendu que naît immanquablement la controverse autour du mot « génie » dont génisse n’est pas le féminin et qui n’est employé au demeurant que dans le genre masculin. Louis-Ferdinand Céline, son "Voyage au bout de la nuit" et plus encore (parait-il) son "Mort à crédit" n’échappent pas à la règle. Nous nous en tiendrons ici au déclencheur, le premier d’entre tous donc, les sept autres n’étant que des redites exacerbées de celui-ci, de tristes recettes tournant au procédé. « S’il n’avait pas renouvelé la langue littéraire française [écrit M. Henri Godard], s’il n’avait pas montré par l’exemple, le regain de jeunesse et de verdeur dont elle était capable, s’il n’avait pas fait la preuve du pouvoir libérateur que pouvaient avoir la rupture avec la langue officielle et l’élargissement de la visée littéraire aux formes du français qui en étaient bannies, si de cette langue renouvelée il ne s’était pas fait un style et si en même temps il n’avait pas, avec une conscience aigüe des problèmes posés au genre, ouvert aussi des voies nouvelles dans la langue du roman, quel retentissement et quelle portée auraient, réduits à eux-mêmes, ses abandons aux forces irrationnelles ? ». Qu’en des termes éminemment choisis ce ramas de topiques et d’innocenteries (néologisme cousinant avec singeries) ces choses-là sont écrites. Car ici, tout est donné à lire et à approuver sans démontrer quoi que ce soit par l’exemple, juste par l’assénement d’affirmations péremptoires aux fins de dédouaner d’emblée le romancier de ses turpitudes de pamphlétaire désignées sous le ciselé euphémisme de « ses abandons aux forces irrationnelles », autrement dit à son idéologie abjecte qui n’a attendu ni la guerre ni l’Occupation pour s’exprimer en des termes définitifs dans une langue d’une verdeur irrévocable qui n’a eu aucun mal à se teinter en vert-de-gris, au moment dit. Par exemple : « Régénération de la France par le racisme. Aucune haine contre le Juif, simplement la volonté de l’éliminer de la vie française », peut-on lire sous sa plume associée à celle du chef des Cagoulards Eugène Deloncle. Eliminés sans haine mais méthodiquement de la vie française, plus de treize mille Juifs de France le furent effectivement. Ou aussi : « Vinaigre ! Luxez le Juif au poteau ! Y a plus une seconde à perdre… », ou encore : « Bouffer du Juif, ça suffit pas, je le dis bien, ça tourne en rond, en rigolade, une façon de battre du tambour si on saisit pas leurs ficelles, qu’on ne les étrangle pas avec… » ou, toujours plus lapidaire et dès avant Vichy : « Hitler plutôt que Blum ». Cet obsédé textuel raciste et antisémite ne s’en est pas tenu à des pamphlets ignobles, à des propos haineux bien dans le ton dominant de l’époque, il a aussi apporté sa caution à des ordures politiciennes de type Doriot et Déat et contribué à sa façon à la loi du 3 octobre 1940 « portant statut des Juifs » quand il transforme l’article 1er signalant comme juif « toute personne issue de trois grands-parents de race juive ou de deux grands-parents de la même race, si son conjoint lui-même est un juif » en un plus radical et tout personnel : « J’entends par Juif, tout homme qui compte parmi ses grands-parents un Juif, un seul ». Plus fort que le régime pétainiste aux bottes de l’Allemagne nazie : Louis-Ferdinand Céline ! Un « génie ». Ce qui fera dire au directeur de l’Institut allemand auprès duquel il fera le siège pour faire rééditer ses deux pamphlets antisémites d’avant-guerre que, « sur le plan de la doctrine, Céline fut sans doute l’écrivain français le plus proche du racisme national-socialiste ». Cette sentence sera confirmée par son grand ami Fernand de Brinon (collaborateur intégral) lorsqu'il assura le chef de la Gestapo que Céline fut, bien avant la guerre, "le plus utile défenseur du rapprochement entre la France et l'Allemagne nationale-socialiste"...Condamné en douceur le 21 février…1950 à un an de prison, cinquante mille francs d’amende, à l’indignité nationale et à la confiscation de la moitié de ses biens, il se verra quatorze mois plus tard, ainsi que le note Annick Duraffour, grâce à l’habileté de son avocat, amnistié par le tribunal militaire en tant que Docteur Destouches « qu’aucun juge ne rapproche, par ignorance ou par complicité, de l’écrivain Céline ! Ce jugement d’amnistie sera annulé au bénéfice de la loi, sans conséquence concrète pour Céline ». La cause salace et pas même originale du pamphlétaire à deux balles étant définitivement entendue, venons-en à celle du romancier et plus spécifiquement celle qui « doit » couvrir voire annuler les saloperies de l’autre : ce fameux "Voyage au bout de la nuit". Commençons par le commencement. Autrement dit, la toute première phrase du roman. Celle censée donner le La et que d’aucuns de ses thuriféraires qualifient d’emblée de…révolutionnaire. « Ca a débuté comme ça ». La « révolution », disons plutôt l’audace stylistique se situerait avant et après le participe passé. Dans le « Ca a » et le « comme ça ». En 2001, on a retrouvé chez un collectionneur anglais ce qui serait le manuscrit original du roman qui montre plusieurs changements opérés par Céline par rapport au manuscrit final. Parmi ces modifications, l’une concerne précisément la première phrase du roman qui s’ouvrait dans le manuscrit original sur « Ca a commencé comme ça ». Pour quelqu’un qui a employé, à son propos et parmi maintes autres, la métaphore des rails pour expliquer le « rendu de [son] style », l’allitération « Ca a commencé comme ça » pouvait faire songer (même de loin) par son staccato, au bruit de wagons circulant sur leurs rails. Et là, il aurait pu effectivement y avoir l’ébauche phonétique (auditive) d’un certain rythme, l’esquisse d’une musicalité. Mais, en dernier ressort, Céline a opté pour « Ca a débuté comme ça » où il n’y a plus qu’une exceptionnelle platitude… Quand on parle de langue, pour un écrivain de fictions, on ne fait évidemment pas signe vers sa langue dite maternelle. Dire, par exemple, que Kafka fut contraint d’écrire en « allemand de Prague » relève d’une prodigieuse ignorance. Kafka écrivait en kafkaïen, de même que Dostoïevski (russe jusque dans l’âme) rédigeait en dostoïevskien, etc. C’est Marcel Proust qui affirma très judicieusement qu’un « écrivain est contraint de se faire sa langue ». Et pour un écrivain de fictions, la langue est l’une des trois composantes capitales de son ADN d’auteur vrai. Les deux autres étant le référent et l’architectonie : celui-là parce qu’il installe des passerelles vitales avec d’autres littérateurs ou d’autres littératures ; celle-ci parce que chaque roman se déroulant indépendamment d’un autre (y compris au sein d’un cycle), sa structure doit être nécessairement adaptée au récit adopté par l’auteur. Le romancier qui veut échapper à cet échafaudage ou qui, inconsciemment même, s’en détache fera peut-être carrière mais ne fera jamais une œuvre. Et l’histoire, dans tout ça, l’intrigue… qu’en fait-on ? Elle est là bien sûr, d’évidence, aussi essentielle que le sel dans un plat mais elle n’est pas le plat. Chez Céline, d’ailleurs, elle est moins encore que le sel, tout juste un adjuvant dans son interminable cuisson à l’estouffade. Quant aux référents et à l’architectonie (si l’on excepte son trouble obsessionnel compulsif pour les points d’exclamation et de suspension), ils sont totalement inexistants. Mais comme chez Céline, selon ses adeptes (amphigouriques ou pas) le « génie » se résumerait à sa langue, revenons-y pour ne plus la quitter. Céline, ce serait donc la langue parlée en action et tous azimuts. Le contester serait ne rien comprendre à l’auteur et, corollairement bien sûr, à la littérature. Faisons comme si… tout en précisant néanmoins qu’une langue parlée totale n’existe nulle part à l’écrit. Il y a d’un côté une langue parlée-parlée qui peut-être réservée aux dialogues et, de l’autre, une langue parlée récrite qui peut servir (ou pas) la narration si l’auteur intègre cette donnée. Cette langue faussement dite parlée serait transgressive dans la mesure où elle remet à jour (on devrait plutôt dire au goût du jour) le langage dit populaire face au langage dit « classique » ou dit autrement encore bourgeois. Comme si le langage dit populaire, langage de l’oralité par excellence, avait besoin d’écrivains pour exister et surtout comme si Céline avait été le premier (ne serait-ce que) de sa génération à le remettre en selle à l’écrit. Barbusse, Poulaille, Dabit et quelques autres étaient passés par là avant lui et de façon autrement plus impliquée socialement sans parler des Sue, Zola, Hugo et consorts, pour que l’on cesse de vouloir faire prendre des vessies gonflées pour des lanternes magiques ainsi que le fait M. Henri Godard quand il affirme que « tout avait commencé dans le Voyage au bout de la nuit lorsque Céline avait rajouté à la décision de faire écrire son histoire par Bardamu lui-même la trouvaille de la lui faire écrire de bout en bout dans une langue non académique, mais non écrite ».Mettons à part l’amusette faussement naïve, du moins espérons-le, du protagoniste déclinant lui-même l’histoire (alors même que l’auteur est omniprésent dans le roman, exagérément « toujours déjà là », aurait dit Lacan) et voyons en quoi Céline lui fait écrire cette histoire de bout en bout dans une langue non académique et contrairement, selon notre célinologue officiel, aux auteurs précités. En effet, plutôt que de critiquer les tentatives imparfaites ou incomplètes des prédécesseurs, M. Henri Godard aurait mieux fait de nous donner quelques exemples de ce soi-disant jusqu’auboutisme langagier populaire célinien. S’il ne le fait pas, c’est qu’il a de bonnes raisons de ne pas le faire. Car, lorsqu’on lit dans ledit roman des phrases du genre : « Sous la petite table qui m’était échue, en lave immaculée, je n’arrivais pas à cacher mes pieds… ». Ou juste après : « Mes fraises sur mon gâteau étaient accaparées par tant d’étincelants reflets que je ne pouvais me résoudre à les avaler… ». Et plus loin encore : « Autant se taire et regarder dehors, par la fenêtre, les velours gris du soir prendre déjà l’avenue d’en face, maison par maison… ». Et toujours : « Ahuri de fatigue mes regards erraient sur les choses de la chambre… ». Et encore un : « Après chaque crépuscule, nous faisions halte sur un promontoire rocheux. Certain matin, nous quittâmes enfin ce sale canot sauvage pour entrer dans la forêt par un sentier caché qui s’insinuait dans la pénombre verte et moite, illuminé seulement de place en place par un rai de soleil plongeant du plus haut de cette infinie cathédrale de feuilles… ». Et ainsi de suite jusqu’à plus soif, on discerne mal le phrasé populaire qu’il s’agisse du choix des mots ou du rythme narratif. Et l’on pourrait multiplier les exemples qui renvoient la pseudo- trouvaille célinienne au tréfonds d’un quelconque cul de basse-fosse et non à la pointe d’un « génie » langagier total ou non. Ces quatre phrases, comme tant d’autres, sont plus proches du style désuet d’un Mazeline (son rival au Goncourt, cuvée 32) que de quelque langage populaire que ce soit. Les romans d’un Jean Malaquais (contemporain de Céline), notamment "Les Javanais" et "Planète sans visa" en remontrent au médecin de Courbevoie et pas seulement côté langue ou langage. Deux ou trois échantillons pour nos célinologues patentés…« Leurs hommes tournent en rond, glaviotent, dérivent, mettent le cap sur l’épicerie-vins de Mme Michel, à la Double Pesée. Dimanche, jour d’ennui, jour de cafard qui relève la tête. Que faire dans une île de Java, île flottante, île bâtarde accrochée à la queue du diable ? Me cago en Dios, soliloque le Javanais s’il est espingo. Ruskoff, il soliloque yob twaÏou douchou. Mêmes mots, mêmes râles pieux d’une langue à l’autre… ». Plus avant : « La Société minière des Maures, pas besoin d’avoir la tête politique pour comprendre qu’elle était de mèche avec la préfecture et vice-versa. Les Javanais, sinon, il y a belle lurette qu’on te lui aurait dit de te les vider tambour battant. Alors quoi, malheur ? De la crotte de bique, ce papelard ? ». Un petit dernier pour la route : « Les pendards sont partis qui galvaudaient vingt mille francs y pico par semaine entre Vaugelas et la Double Pesée. Ils sont partis, emportant leur million annuel ces caqueux erratiques en quête de fourrière, ils se sont décanillés cul par-dessus tête dans la vase cosmique, et au pied de la cheminée et sous le clapotis de la fontaine ils ont laissé leur évocation d’excommuniés qui reviennent et se font vampires ». Comme on le dit communément : il n’y a pas photo et ceux qui ne saisiraient pas la différence sont priés de reconsidérer leur aptitude à la lecture. Du fin fond de son exil mexicain, Léon Trotski qui avait apprécié le "Voyage au bout de la nuit" avant de découvrir "Les Javanais" de Jean Malaquais écrivit de Coyoacan, le 7 août 1939 : « Le ton guindé est étranger à Malaquais ; il n’évite ni les mots forts, ni les scènes âpres. La littérature actuelle, particulièrement la française, se permet en général sur ce point incomparablement plus que ne se permettait le vieux naturalisme de l’époque de Zola, qui fut pourtant condamné par les rigoristes.(…). La vie est devenue plus nue, plus impitoyable, particulièrement depuis la guerre mondiale [il s’agit bien entendu de la Première] qui a détruit non seulement de nombreuses cathédrales, amis aussi de nombreuses conventions ; il ne reste à la littérature qu’à se régler sur la vie. Mais quelle différence entre Malaquais et un autre écrivain français qui se rendit célèbre par un livre d’une crudité exceptionnelle ! Je parle de Céline. Personne avant lui n’avait parlé des besoins et des fonctions du misérable corps humain avec une telle insistance physiologique. Mais la main de Céline est guidée par une rancune aigrie, qui vise à rabaisser l’homme. L’artiste, médecin de profession, veut – semble-t-il – nous suggérer que la créature humaine, obligée qu’elle est d’accomplir des fonctions aussi viles ne se distingue en rien du chien ou de l’âne, si ce n’est par une ruse et un esprit de vengeance plus grands. Cette attitude haineuse envers la vie a rogné les ailes de l’art de Céline. Il n’est pas allé plus loin que son premier livre(…). Malaquais, lui, n’a pas peur de ce qui est vil et vulgaire dans notre nature car, malgré cela, l’homme est capable de création, d’élan, d’héroïsme – il n’y a là rien de stérile… ». Finalement, M. Henri Godard a donc en partie raison de parler du « raffinement de la prose célinienne », même s’il ne le fait pas dans le sens où nous l’entendons et s’il eût été plus exact de parler d’affectation. Car chez Céline, tout est prétexte à l’afféterie : son faux oral populaire comme sa véritable prose fabriquée, illustrant on ne peut mieux cette façon qu’il a toujours eue de jouer sur tous les tableaux. C’est pourquoi dans sa diatribe anti-Joyce, ayant parfaitement assimilé son degré zéro personnel par rapport à l’auteur du puissant "Ulysses", on sera d’accord avec lui lorsqu’il dira, avec cette grossièreté qui a caractérisé son existence même, qu’il n’est pas, lui, « un enculeur de mouches ». C’est exact. Céline, c’est beaucoup plus raffiné que ça. Un véritable sodomiseur d’anguilles. Ou, plus civilement et moins polémiquement dit, un correcteur pas un créateur. « Faire passer le langage parlé en littérature, expliquait-il dans un entretien avec lui-même, ce n’est pas la sténographie. Il faut imprimer aux phrases, aux périodes, une certaine déformation, un artifice tel que, lorsque vous lisez le livre, il semble qu’on vous parle à l’oreille. Cela s’obtient ,par une transposition de chaque mot qui n’est jamais tout à fait celui qu’on attend… ». Prenons l’auteur au mot. Au tout début du "Voyage au bout de la nui"t, dans le dialogue qui oppose Ganate à Bardamu, l’auteur donne effectivement cette impression de parler à l’oreille de ses lecteurs. A ceci près que ça ne dure pas. L’aparté à peine achevé, le style parlé rentre dans un rang narratif plus ou moins orthodoxe, les dents se referment comme un piège sur la langue. Et ce n’est pas parce que l’auteur va soigneusement évité, çà et là, quelques négations pour mieux en recoller d’autres quelques lignes plus loin ou qu’il va user de mots d’argot (il n’est ni le premier dans l’usage de l’anégation ni dans celui de l’argotique) qu’il révolutionne quoi que ce soit. Sans compter que faire parler (à l’oreille ou pas) deux étudiants en médecine comme des bouseux n’a jamais paru le sommet de la psychologie. Comme l’a justement écrit, dès 1938, Hanns-Erich Kaminski : « Pour rendre Céline inoffensif, il suffit de le démasquer (…). Que le pirate montre son pavillon – le drapeau rouge avec la croix gammée dans un cercle blanc ! Mais qu’il ne se faufile pas comme un innocent voyageur à la recherche d’émotions toutes personnelles. Il veut frauder la douane. Il porte un poison dans son bagage »… Dépasser la langue, « lui faire des enfants dans le dos », comme y incitait Frédéric Dard (dans le costume de son commissaire San-Antonio, le sien pas celui de l’entreprise filiale), soit. Mais sûrement pas en oscillant en permanence entre le débraillé volontaire pour choquer le bourgeois et la retenue obligée pour le ramener dans son giron, petit commerce oblige. Mêler le diarrhéique à la constipation procède d’un soin d’apothicaire, pas d’un traitement de médecin. A soi seule, la verve n’a jamais été une langue, verte ou brune. Ôter du négatif par-ci, ajouter des moi-je  par-là, intercaler des "qu’il m’a dit" ou "que je lui fais" un peu partout, ça ne stylise rien, ça maniérise tout. Quant à grever ses phrases de points de suspension et d’exclamation comme il s’est complu à le faire de plus en pire dans ses romans suivants, ça vous plairait à vous, lecteurs crédules, qu’un gazier vienne vous bonnir dans la feuille en vous gratifiant d’une quinte de toux toutes les trois secondes ? Sans compter qu’adjoindre systématiquement un point d’exclamation en bout de certains propos ne relève en rien de la figure de style mais procède d’une hypocrisie d’auteur qui, ayant pris conscience de l’endémique faiblesse de son argument exclamatif qui aurait dû se suffire à lui-même, le ponctue comme tel auprès des lecteurs en appuyant lourdement sur le point en question. Style « asthmateux » avait soufflé Queneau, « artificiel » avait ponctué Giono, qui en connaissaient un sacré rayon « côté stylistique ». En fait, l’on pourrait appliquer au style célinien le même type de reproche que Sartre adressait (à sept ans d’écart) au Nabokov de "La Méprise", quand il expliquait : « Il raille les artifices du roman classique, mais pour finir il n’en utilise pas d’autres, quitte à écourter brusquement une description ou un dialogue… ». Des noms de stylistes, des vrais, la littérature romanesque n’en manque pas : Rabelais, pour commencer, qui a créé (lui) près d’un millier de mots nouveaux, pas simplement détournés, sans parler de toutes ses expressions passées dans le langage courant. Mais aussi : Joyce, Faulkner, Pavese, Gadda, Giono, Des Forêts, Malaparte, Pessoa… et qui sont allés autrement plus loin et/ou plus haut dans le maniement des langues originales et littéraires et leur appropriation que le médecin hygiéniste de Courbevoie. A lui seul, avec ses hétéronymes, l’intranquille Fernando Pessoa expédie le « styliste » Céline dans les oubliettes de l’Histoire. En effet, chaque fois qu’il en créait un, il ne se contentait pas de le baptiser d’un nom nouveau et de lui attribuer un curriculum vital particulier, il lui fournissait également un langage on ne peut plus personnel. C’est ainsi que la voix d’un Ricardo Reis ne ressemblait en rien à celle d’un Alvaro de Campos, laquelle n’avait rien à voir avec celle d’un Alberto Caeiro qui elle-même était totalement indépendante de celle d’un Bernardo Soares, sans compter celle de leur père spirituel Fernando Pessoa en personne. Voltaire a eu un trait qui, par anticipation, qualifie un Céline : « Qui ne peut briller par la pensée, veut se faire remarquer par un mot ». Et Céline a toujours glapi qu’il n’était pas « un homme à idées », bien que le style des siennes aient plutôt lorgné vers le genre nazillard. Lucide, il reconnaissait : « Non, je ne suis pas écrivain. C’est médecin que je suis, c’est ce dont je suis le plus fier ». Dont acte, puisque c’est lui qui le proclame. Mais, pour ce qui me concerne, je serai moins sévère que lui à son encontre. Céline, ce n’est sans doute pas rien. Pardon…! Faites excuse…!! : Céline…c’est pas rien !!! Mais c’est encore autrement moins que le monument qu’on s’entête à en faire...