COUP DE POKER

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


Longtemps, elle s’était couchée débonnaire. Et puis sa vie avait tourné à l’aigre. Un mariage manqué, trente-six métiers, autant de galères et trois ans de placard. Des hommes étaient venus, repartis. De l’un d’eux, elle avait voulu garder un souvenir aux cheveux blonds et aux yeux vert d’eau qu’elle avait prénommée Laura. C’est pour elle que, dix-neuf ans plus tard, elle se retrouve devant la porte 117 du Lord Byron, un immeuble de luxe qui surplombe le boulevard du bord de mer.
L’homme qui vient d’ouvrir attend encore un acolyte (elle le sait, on l’a renseignée) et le visage radieux qu’il arbore en pensant se trouver devant lui se fige en un rictus de surprise d’abord, de peur-panique ensuite, à la vue de cette femme cagoulée, armée d’un Ruger Redhawk dont l’embout du canon entre dans sa bouche. Une semaine durant, plusieurs fois par jour, elle a répété la scène, sachant qu’il lui faudrait convaincre d’emblée parce que le revolver serait chargé à blanc. Elle avait fait sienne la phrase que le père de Laura (tombé au champ d’horreurs du fait divers) lui avait dite un jour : « Ce n’est pas l’arme qui importe mais celui qui la tient ». A considérer la tête du bonhomme, elle comprend qu’elle est idéalement entrée dans la peau du personnage. Repoussant la porte du pied, elle oblige le quidam à reculer dans le couloir jusqu’à la pièce principale meublée à la spartiate. Le studio est loué à la journée par des managers en goguette flanqués de leurs prostituées de luxe ou des adeptes du « tisonnier ». Trois autres types sont assis autour de la table circulaire, recouverte d’une feutrine verte, devant des liasses de billets et un jeu de cartes sous cellophane. A l’arrivée du duo, ils adoptent la même mine que celle de leur collègue. De la poche gauche de ses jeans, la femme extrait un sac en plastique de supermarché, plié en quatre, qu’elle lance en direction du trio médusé, ordonnant à la cantonade d’y mettre les billets. L’un d’eux se dévoue. Suivant les consignes, il lance le filet garni au centre de la pièce et se rassoit. Elle retire le canon de l’orifice buccal de son « portier » et lui intime l’ordre de rejoindre ses partenaires. Elle rafle le butin, sort à reculons et quitte les lieux en prenant soin de refermer la porte à clef.
Dans l’ascenseur, elle arrache sa cagoule, l’enfouit dans le sac avec le revolver et remet de l’ordre dans sa tignasse. A la sortie, elle ne croise personne. Ni dans le hall dallé de marbre ni sur le trottoir en grès où elle ne peut s’empêcher de presser le pas. Première perpendiculaire à gauche. Cinquante mètres plus loin, la Mercedes CLK 230 attend. Elle ouvre la portière arrière-droite, se glisse sur la banquette en cuir.
Le conducteur ne se retourne pas. Il se contente d’un regard dans le rétroviseur panoramique.
     - C’est fait ?
Elle acquiesce. Il reprend :
     - Vous voyez bien qu’il n’y avait aucun risque…
Elle serre les dents :
     - Et pour ma fille ?
Il hausse les épaules :
     - Dès demain, j’irai retirer ma plainte. Le juge est un ami.
Elle va pour ouvrir la portière, se ravise.
     - Elle n’a rien volé, pas vrai ? C’est vous ou l’un de vos larbins qui avez fourré les bijoux dans son sac. Avant de l’engager comme baby-sitter, vous avez dû prendre vos renseignements. La progéniture d’une ex-taularde. Telle mère, telle fille. Pourquoi avoir fait ça ? Vous n’avez pas besoin de fric, apparemment…
Il a un rire sec.
    - L’un des hommes que vous venez de braquer occupe un poste stratégique dans une entreprise qu’un de nos clients veut racheter. Comme ce pigeon tire toujours le diable par la queue et qu’il est endetté jusqu’au cou, la somme que vous venez de lui subtiliser ne vont pas arranger ses affaires mais faciliter nos négociations. Il n’y a pas que dans les dictionnaires, ma petite dame, que holding arrive avant hold-up… Je vous déposerais bien mais des amis un rien démunis m’attendent, tout près d’ici, pour une partie de poker…
Elle quitte l’habitacle une fraction de seconde avant que le flot de bile qu’elle sent tourner sur son estomac ne se change en gerbe sur le plancher de la berline.