CURRICULUM VITAL

Ecrit entre juillet 1995 et mars 1996, 204 pages.
Publié par les éditions Denoël, en mars 1997.
Collection « Sueurs Froides », dirigée par Jacques Chambon.

curriculum vitalRésumé : Pour effacer ses dettes de jeu, Serge Royer, architecte parisien, accepte de se rendre à Lamont pour y exécuter un « contrat ». Mais, au moment où il va encaisser son dû, on tente de l’éliminer. Jusque-là, rien que de très classique. Ce qui l’est moins, c’est la façon dont s’agence cette course contre la mort. En rapportant les événements au vocatif, c’est vous lecteurs que le narrateur fait entrer dans le piège qui vous a été tendu. Prisonnier d’une ville inconnue, réussirez-vous à échapper à ce huis-clos à ciel ouvert dans lequel l’enfer n’est pas seulement les autres ?

Réactions : « Le quatrième volet des Chroniques d’une ville exemplaire que signe ici Robert Deleuse est le plus noir du lot. Ce que Deleuse nous dépeint là, dans un style d’une froideur époustouflante, c’est la fuite en avant d’un homme normal tombé dans une machination infernale. Une fois le premier geste accompli, il sera happé par une spirale qu’il ne maîtrisera à aucun moment. Tout cela rappelle les pires machiavélismes des romans noirs américains, à la différence qu’avec Deleuse, le noir n’est jamais gris et ne se laisse aller à aucun moment à la dérision… » (Patrick Coulomb, Le Méridional).
        « Méfiez-vous de Robert Deleuse ! Il a l’air de vous ficeler un roman classique avec une histoire de contrat, de meurtre bien propre, de course-poursuite, et vous vous retrouvez dans une ville qui ressemble à un deux-pièces sur cour, sans espoir ni respiration possible. On peut croire qu’il s’agit d’un polar politique, mais on est encore loin du compte, c’est beaucoup plus malin que cela… » (Dinah Brand, Lire).
« Filandreuse au début, l’intrigue est par la suite rondement menée. L’originalité est à rechercher vers celui qui sert l’intrigue, Serge Royer : celui-ci n’est autre que le lecteur. Le livre capte notre attention parce que Deleuse titille nos envies secrètes de se croire un jour la cible et le combattant d’une puissance maléfique. A la fois narrateur et spectateur. Deleuse s’amuse comme un fou et nous jubilons avec lui… » (Clara Dupont-Monod, Créations).
        « Pour effacer ses dettes de jeu, un architecte accepte de remplir un contrat, à savoir tuer une femme. Mais il s’exécute en même temps que sa cible car au moment où il doit être payé, c’est un autre tueur qu’on a envoyé pour régler le problème potentiel qu’il représente. Une course contre la mort commence. C’est cette dernière qui gagne. Entre-temps, l’intrigue est menée à fond de train. Surprise garantie quant à la résolution de l’énigme qui est une boucle parfaite… » (J.G., Le Maine).
        «  Au personnage principal l’auteur dit vous d’une façon tellement convaincante que le lecteur se sent impliqué et croit presque qu’il a le choix de ses actions. Mais c’est un leurre… et le pauvre individu que vous êtes aura beau faire preuve de perspicacité, d’astuces, d’obstinations, vous serez sacrifié pour l’exemple. Curriculum Vital pourrait être un prototype de roman virtuel. Robert Deleuse s’y amuse à un étonnant exercice. En le vouvoyant poliment, il piège son lecteur en beauté. Et celui-ci en redemande… » (Eliane Waeber, La Liberté de Fribourg).
        « Ce qu’il y a de remarquable et de réussi dans ce roman, c’est qu’avec des références historiques abondantes et fort complexes, Deleuse parvient à une structure très limpide et cohérente. Un roman très bien construit à l’écriture parfaitement maîtrisée… » (Panorama de France-Culture).

Historique : Ainsi que je l’ai déjà dit, j’avais décidé de mettre un terme à mes relations textuelles avec les éditions Denoël en réduisant ma suite romanesque de six à quatre romans. Curriculum Vital serait donc l’ultime volet du cycle. Mais je ne croyais pas si bien penser. En effet, un directeur de collection, qui me poursuivait de sa rancune depuis ma saillie sur l’un de ses auteurs, s’en alla tempêter auprès du DG de Denoël, le menaçant d’un procès, parce qu’il s’était reconnu portraituré dans mon roman en collaborateur nazi ! Tout penaud, le DG fit amende honorable avant de faire courageusement savoir à l’un de mes amis que les portes de la maison me seraient désormais fermées. Il eut été facile de me joindre pour me demander des explications. Mais non. Rien de rien. Ou, tout au moins, rien d’autre que le mépris. Jacques Chambon le fit, lui, et je lui expliquai qu’en aucune manière je n’avais songé à ce directeur de collection pour dépeindre ce personnage peu reluisant mais à un scénariste un rien glauque et décédé. J’ajoutai que se prendre pour un personnage n’est déjà pas très commun, mais que se voir croqué en collaborateur nazi relevait d’une bonne psychanalyse voire plus si affinités ! Quant à l’ami, qui avait servi de téléphoniste au DG,  il ne broncha pas. Un mot de lui aurait suffi pour clore une affaire qui n’existait pas car lui aussi savait qui était la cible. Mais le mot n’est pas venu. J’en ai gardé un arrière-goût quelque peu amer… Deux ans plus tôt, dans un ouvrage à quatre mains intitulé Les Ecritures mêlées (Ed. Julliard), Daniel Zimmermann et Claude Pujade-Renaud notaient, entre autres, à mon propos : « C’est un homme chaleureux, pour qui l’amitié est sacrée… ». Visiblement, certains ont de ce sentiment une autre conception. Jacques Chambon (qui dirigeait les collections « Sueurs Froides » et « Présence du futur ») en prit lui aussi pour son grade et dut, quelque temps après, partir sous d’autres cieux éditoriaux. Le directeur de collection rancunier et revanchard en profita pour négocier avec le DG contrit la publication revue et augmentée d’une resucée livresque qui confondait vide avec profondeur et poids avec lourdeur. Un ou deux ans plus tard (peu importe), ce fut au tour de ce DG à la mode HEC d’être plus ou moins remercié par la maison-mère pour avoir, entre autres âneries, versé un à-valoir mirobolant à un amuseur médiatique afin qu’il gribouille un livre dont le seul bruit public qu’il fit se résume à la syllabe flop. Comme quoi, diront les braves gens, il y a une justice… Deux mots tout de même sur le roman proprement dit. Il se présente sous la forme d’un thriller politique renversé (ce n’est plus le protagoniste qui parcourt le monde aux trousses d’une vérité mais le monde qui vient à lui, à son corps défendant), construit sur une addition de séquences alternées couvrant à la fois passé et présent. La narration se déroule au vocatif, en hommage avoué au plus célèbre roman de Michel Butor. Il attira nombre de critiques laudatives et eut même les honneurs de France-Culture, suscitant un débat animé. Mon amie l’écrivain Catherine Claude nota, dans un courrier en date du 31 mars 1997 : « Pour ce que je connais des principaux auteurs du polar français, il me semble que ce roman se place au premier rang. Rigueur de la construction, de l’argument et de l’écriture. Rigueur et vigueur aussi de l’énoncé politique qui se garde des approximations. Comme d’habitude, un suspense habilement ménagé jusqu’à la fin… ». Quant à Claire Etcherelli (l’auteur de l’inoubliable Elise ou la vraie vie), elle m’écrivit : « Curriculum Vital est un livre terrible, remarquablement réussi. Je voulais vous le dire avec toute mon estime pour votre écriture… ».

Extrait : « (…). La drisse du store a été manœuvrée de telle sorte que l’inclinaison des lamelles découpe en fines tranches les deux sujets qui se trouvent dans le séjour. On en voit assez pour les distinguer mais trop peu pour les détailler. D’autant que l’un comme l’autre sont assis. Ce que l’on peut dire de l’homme qui a pris place dans l’un des deux fauteuils-coques qui font face à la fenêtre, c’est qu’il a les cheveux gris fer, un front légèrement dégarni et une large carrure. La femme, elle, porte un ciré noir et ses épaules sont recouvertes d’une masse de cheveux roux. Elle est assise dans un canapé en rotin, les jambes probablement croisées étant donné la position du buste, et tourne le dos à la fenêtre. L’appartement se situe au quatrième étage d’un immeuble ancien qui en compte cinq. Il est lui-même sis au 17, rue de la Grange-aux-Loups, à la lisière de la vieille ville. Cette rue a été ainsi dénommée parce que dans le courant de l’hiver 1632, une louve avait mis bas dans une remise qui servait conjointement de fenil. Chassé des forêts environnantes par la faim et la neige, l’animal était venu se réfugier à proximité des habitations lamontoises dont l’ensemble, à l’époque, ne constituait qu’un village… Toutefois, cet arrière-plan anecdotique vous est parfaitement étranger. Comme l’est pour vous la ville de Lamont. Vous êtes venu ici pour effectuer un travail très particulier et vous repartirez sitôt après l’avoir exécuté. Du moins, c’est ce que vous pensez en cet instant même et ce qui aurait dû advenir si le gant du destin n’avait pointé vers vous son doigt fatal. Mais nous n’en sommes pas encore là. Pas tout à fait. Pour le moment donc, vous vous trouvez posté dans la pièce principale du studio qui se situe de l’autre côté de la rue. Au numéro 18 bis. Quatrième étage. Juste en face de l’appartement sis au 17. Il est 22h56, ce lundi 15 novembre 1993. Le canon de la Steyr Mannlicher L. Varmint, chambrée en 243 Win, est posé sur le rebord boisé de l’embrasure et prolongé d’un réducteur de son. Votre main gauche, gantée de noir, enserre sans se crisper le fût de l’arme. La plaque de couche de la crosse est correctement nichée au creux de votre épaule. Votre œil droit est vissé à la lunette optique à télémètre prismatique. De votre index, vous vous apprêtez à effleurer la queue de détente. Une légère pression de la phalange suffira à déclencher le mécanisme qui expédiera le projectile dans le crâne de votre cible. Un geste que vous avez accompli des dizaines de fois. Sans jamais trembler. A ceci près que les cibles étaient en carton et que celle-ci est bien vivante. Que vous ne vous trouvez pas dans un club de tir ou sur le parcours d’une compétition mais dans un studio de Lamont, ville moyenne de l’Hexagone, où vous avez débarqué deux heures auparavant et que vous quitterez deux heures au plus après avoir exécuté votre contrat. Que c’est la première fois de votre vie que vous allez éliminer un être humain et qu’un meurtre, pour vous, ça porte à conséquence. D’ores et déjà, vous pressentez que la trace qui se mussera en vous engendrera une cicatrice indélébile. Et encore : en cette seconde où tout reste à perpétrer, vous n’imaginez pas à quel point l’effacement sera inconcevable. Maintenant, il vous suffit d’appuyer sur cette petite apostrophe d’acier. Rien qu’une brève caresse de votre index droit et l’élision se fera d’elle-même. Le réducteur de son étouffera le bruit du forfait. On ne percevra, si l’on doit percevoir quelque chose, qu’un bris de verre. Celui de la fenêtre demeurée close pour n’éveiller aucun soupçon chez la cible, parce que c’est la nuit et qu’il fait froid. Un carreau de cassé dans un appartement aux alentours de 23 heures. Rien que de très banal. Vu de l’extérieur, personne ne songera à l’impact d’une balle. C’est une histoire on ne peut plus simple. Et fort complexe à la fois. Mais vous y avez souscrit. Désormais, vous êtes trop engagé pour vous dérober. Bien avant de poser un genou sur le parquet, devant cette embrasure, vous aviez encore le choix. Il était possible de refuser, de vous rétracter. Cela n’aurait certes pas modifié le destin de la victime mais vous ne vous seriez pas trouvé dans le coup. Au lieu de cela, vous avez commis un à un tous les pas nécessaires pour vous retrouver là. Même si vous avez hésité longtemps. Même si, juste après avoir accepté, vous avez voulu vous persuader qu’au dernier moment tout serait remis aux calendes, vous avez laissé s’écouler inexorablement les minutes qui vous ont conduit à l’endroit où vous êtes. Inutile de chercher une échappatoire. Vous ne pouvez plus revenir en arrière… ».