DES DEBUTS TRES TROMPEURS…

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Que la structure d’ensemble d’un roman dit noir ou policier diverge plus ou moins sensiblement de celle d’un roman-roman (comme l’on dit au Café des Belles-Lettres), personne ne le contestera même si les exceptions confirment la règle. Le roman policier ou noir, qu’il soit de la veine des petits fours ou de l’engeance des durs à cuire appelle une discipline particulière. Une géométrie bien à soi. Une musique très personnelle. Lesquelles laissent peu de place à la divagation, ici encore les exceptions… Et hier comme aujourd’hui, nombre d’auteurs de romans-romans en ont fait les frais, qui ont cru pouvoir se commettre dans cette typique en conservant leurs tics de romanciers ordinaires. Le fait est, ainsi que le remarquait déjà Raymond Chandler : «  que le fossé artistique entre un très bon roman policier et le meilleur roman sérieux de ces dix dernières années [et le temps ne fait rien à l’affaire, bien au contraire !] est à peine mesurable comparé au fossé qui sépare ce roman sérieux d’une œuvre quelconque représentative de la littérature grecque au IVème siècle avant Jésus-Christ ». Mais que, par-dessus le marché, des esprits condescendants viennent insinuer qu’un roman dit policier ou noir (déductif ou inductif donc) se distingue dans ses débuts mêmes d’un roman-roman, passe les bornes. D’où peut bien venir cette asociale idée qu’un roman dit policier ou noir doit systématiquement et d’entrée de jeu, se démarquer d’un roman-roman ? Prenons deux exemples :
1. « C’est toutes les nuits la même cavalcade, le même supplice. Pour qu’elles me lâchent, il suffit d’éclairer la chambre. Elles glissent alors sur le mur, rampent sous le traversin. Elles m’ont tellement pompé, en huit jours, qu’elles ressemblent plus à des coccinelles qu’à des punaises… ».
2.  « En cette soirée de mars, un vent violent soufflait de la peur à travers les rues de Nice. Il semblait échappé de quelque énorme réserve de fureur concentrée au large. De son fauteuil, Josserand écoutait. Difficile dans ce vacarme de percevoir des bruits de pas, trois étages plus bas, sur les dalles de la cour. Un inconnu, cependant, fit claquer la porte cochère… ».
Pas besoin de lecture à la loupe pour se rendre compte des tendances à la noirceur du premier texte et des prémisses à l’énigme du second. Ici donc, tout est foncièrement clair et chacun aura reconnu sans hésiter le début d’un roman noir de David Goodis (texte 1) et le début d’un roman à suspens de Boileau-Narcejac (texte 2). Malheureusement, les apparences étant aussi souvent trompeuses que l’erreur humaine, il vous faudra concéder aux faits que le premier début est extrait d’un roman d’Yves Gibeau (Et la fête continue…) et le second, d’un roman d’Emmanuel Roblès (La Remontée du fleuve), ces deux romanciers étant aussi éloignés du roman dit noir ou policier que la planète bleue de la rouge. Et encore, le jeu n’était-il pas bien pervers. Considérons, par exemple, l’extrait suivant :
« Un meurtre, pour Raven, ça ne tirait pas à conséquence. Ce n’était qu’un nouveau boulot. Il s’agissait de faire attention. De faire travailler ses méninges. La haine n’entrait pour rien là-dedans… ».
Ceux qui avaient oublié ou n’auraient jamais croisé Tueur à gages auraient-ils seulement reconnu Graham Greene ? Rien n’est moins sûr. Et nous voilà en plein dans l’exacte ambiguïté. Tout près du corps du délit, en quelque sorte. L’on sait, en effet, qu’un écrivain tel que Greene a subi l’influence des instigateurs de la « hard boiled school ». Il n’a jamais caché cette influence, pas plus que les deux orientations imprimées à son œuvre, dont l’une (celle tirée de la veine noire, tout au moins en sa partie émergée) a été qualifiée par lui de « légère ». Epithète aussitôt reprise à son compte par une certaine critique pour bien marquer l’écart. Attention : romans légers, romans de divertissements. Mais, sans doute aussi, dans l’esprit de Greene lui-même, de cette légèreté dont s’était réclamé Nietzsche pour qualifier toute l’essentielle profondeur de la tragédie grecque. Cherchons la faille. Le problème posé consiste à savoir d’où venait l’idée que des débuts s’opposeraient dès lors qu’il s’agit d’un roman dit noir ou policier d’une part, et d’un roman-roman d’autre part ? N’est-ce pas Boileau-Narcejac en personne qui, dans leur ouvrage sur cette typique, commencent par admettre que « dans la mesure où le roman policier est d’abord une fiction, il appartient de droit à la littérature », pour finir, dans l’avant-dernier chapitre, par poser cette question un rien ahurissante : « Le roman policier est-il un vrai roman ? » et concéder qu’effectivement « les rapports entre l’imagination et l’intelligence ne sont pas exactement les mêmes quand on écrit un roman et quand on invente un roman policier ». La nuance vaut son pesant de cacahuètes. Ainsi, Balzac aurait écrit Le Lys dans la vallée mais il aurait inventé Une ténébreuse affaire, pourtant inspirée de l’enlèvement du sénateur de Ris. Ainsi, Jack London aurait écrit La Cabaret de la dernière chance mais il aurait inventé Le Bureau des assassinats, pourtant inspiré des agissements du Syndicat du crime. Ainsi, Maupassant aurait écrit Bel-Ami mais il aurait inventé La Petite Roque, pourtant inspiré de l’affaire Menesclou, etc, etc. Revenons à la case départ.
1. « Voilà ce qu’on éprouve en s’éveillant le matin du grand jour qu’on a attendu toute une vie : il n’y a pas détape entre le sommeil et la lucidité. On est tout de suite complètement éveillé. On croit avoir sauté d’un coup les différentes phases d’engourdissement et de demi-sommeil qui s’intercalent d’habitude entre ces eux états. On ne se rend même pas compte du retour progressif dans le corpsde l’âme qui était partie on ne sait où… ».
2. « Quand Dolan fut averti par téléphone que le directeur du journal désirait le voir dans le bureau, il sentit que ça allait barder et, tout en montant l’escalier, il se dit une fois de plus que le manque de courage de la Presse était dégueulasse. Combien il aurait préféré vivre au temps des Dana et des Greely ? Dans ce temps-là, un journal était un journal qui appelait enfant de salaud un enfant de salaud et se foutait du reste… ».
Ici, évidemment, le doute est moins permis. On perçoit d’emblée les effluves du roman-roman des plus convenables dans le premier extrait  et les relents du style « tough » dans le second. Toutefois, comme vous êtes des gens perspicaces et surtout du genre à qui on ne la fait pas deux fois, vous inversez les apparences en décrétant tout haut que, contrairement à la couleuvre qui vous est destinée, c’est le premier qui relève du roman dit noir et le second du roman-roman. Ce en quoi vous n’avez qu’à moitié tort ou raison, car non seulement ces deux ouvertures sont issues de la célèbre Série Noire mais, de surcroît, elles sont le fait du même auteur : Horace McCoy (respectivement Adieu la vie, adieu l’amour et Un linceul n’a pas de poche)… Dans son excellent ouvrage La Prairie perdue, l’universitaire Jacques Cabau observe que « le roman policier n’est pas plus un genre noble aujourd’hui que le roman picaresque, le roman de mœurs ou le roman sentimental hier, qui ont tous laissé des chefs-d’œuvre. Mais les faits sont là (…) : le roman policier est la forme la plus vivante, la plus populaire du roman, la seule qui puise aux sources du romanesque… ». qu’il soit de facture énigmatique ou problématique, qu’il s’obstine à procéder encore de l’esprit ludique ou fasse appel au réalisme social le plus cru, le roman dit policier ou noir aura été l’une des plus efficaces bouffées d’art brut dont peut se prévaloir sans honte la littérature. Dès lors, supposer ou supputer qu’un début de roman dit policier ou noir puisse systématiquement trancher avec un début de roman ordinaire ne dénote pas seulement un maniérisme de la classification mais tend davantage à vouloir inscrire ce type de romans dans un secteur limité d’un atoll littéraire où le seuil de tolérance consenti serait inversement proportionnel au quota des œuvres romanesques considérées comme abouties dans l’un et l’autre genre. Nous l’avons dit : des différences existent qu’il serait puéril de nier et encore heureux qu’elles existent ! Mais ces degrés incontestables n’évoluent pas sur une échelle de données ou de valeurs ataviques, et il est faux de prétendre que l’auteur de romans dits policiers ou noirs (déductif comme inductif donc) ne peut être un véritable romancier car sa spirale de la mécanique l’empêcherait de regarder au-delà de son inexorable processus, tandis qu’à côté de lui, dégagé et aérien, l’auteur de romans-romans demeurerait entièrement libre de ses faits et gestes. Ce raisonnement réducteur et sélectif qui procède de l’imagerie péremptoire ressemble à s’y méprendre aux trop fumeuses théories de la prédominance d’une race ou d’un sexe sur l’autre. Dans sa préface à L’aveugle au pistolet de Chester Himes, Marcel Duhamel expliquait que ce roman qui avait paru dans la collection littéraire, aurait tout aussi bien pu paraître dans la Série Noire. Mais le manuscrit était beaucoup trop long pour faire l’objet d’une Série Noire et il aurait fallu couper, geste que s’est cependant autorisé à maintes reprises le directeur de cette prestigieuse collection ! C’est, en tout cas, ainsi que L’aveugle au pistolet, roman ni plus noir ni moins policier que ceux du même Chester Himes paru dans la Série Noire avec pour héros les deux flics noirs de Harlem eut les « honneurs » de la collection littéraire dite « blanche » en compagnie des romans-romans dudit Himes, tels La Fin d’un primitif, La Croisade de Lee Gordon, La Troisième génération, etc. Faut-il en rire ou en rager ? Tout dépend de quel côté de l’arme on se situe. Même si la messe semble dite…