DES PURGATOIRES ROMANESQUES…

Les vingt textes de la rubrique TRAVAUX, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages collectifs ou personnels, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


 

On ne sait trop comment un romancier qui, tout au long de sa vie de romancier, est voué à subir un purgatoire permanent peut renaître de ses cendres quelques décennies plus tard, de même qu’un autre, porté aux nues ou à bout de bras durant toute son existence de romancier, finit par disparaître corps et biens après sa mort pour réapparaître plus ou moins longtemps après. On comprend difficilement, aujourd’hui, comment Lovecraft a pu mourir dans le plus parfait incognito pour renaître de ses cendres ou comment l’hyper-adulé Fitzgerald a pu disparaître des librairies à la veille de sa mort pour se voir de nouveau cultivé (éditorialement et cinématographiquement) nombre d’années plus tard. On ne sait trop comment ces tours de passe-passe se goupillent, sinon que le côté mercantile du sous-système éditorial (et le bric-à-brac qui va avec) doit tout de même y être pour quelque chose. Les deux romanciers présentés ici illustrent chacun l’une de ces voies et, comme ils sont loin d’être des cas exemplaires isolés, on leur a adjoint un petit guide de ce purgatoire sélectif…

C’est presque par contumace que la critique transalpine a eu à juger sur pièces de Beppe Fenoglio puisque la majeure part de son œuvre  (qui est aussi, peut-être, sa part majeure) a été publiée après sa mort. Etrangement incompris de son vivant,  Fenoglio est devenu  post-mortem, et comme par enchantement, un romancier de tout premier plan. En France, il aura fallu attendre les années 90 pour qu’il trouve un peu de son chemin de Damas auprès de la critique officielle qui a laissé passer l’occasion de s’enthousiasmer dès 1973 pour un roman qui compte parmi les meilleurs qu’il ait écrit, ce qui aurait pu aider à une publication plus rapide, moins anarchique et mieux regroupée de son intégrale. De là à le faire accéder à une popularité (même trop tardive) qu’il mériterait amplement, il y a une marge qui sera de plus en plus difficilement franchissable tant les modes à l’ordre du jour sont aussi niaises que celles des années d’avant. Mais qu’importe la popularité quand, comme Fenoglio, on s’était d’emblée inscrit dans l’œuvre et non dans la carrière… Né à Alba, le 1er mars 1922, il doit interrompre ses études pour cause de guerre puis, après le 8 septembre 1943 et la paix séparée que l’Italie de Badoglio signe avec les Alliés dans le dos de l’Allemagne, il prend les sentiers du maquis, côté « garibaldien » d’abord, puis versant « badoglien ». Bien planté dans les rondes collines de son enfance (son père était originaire d’un hameau des Langhe, San Stefano Belbo, proche de celui des Pavese, San Stefano Belbo), il poursuivra le combat en partisan contre les fascistes et l’Allemagne désormais occupante jusqu’en avril 1945, date de la Libération finale. C’est au cours de ces années clandestines qu’il va se piquer de littérature anglo-saxonne, truffant ses textes de répliques en anglais (en français aussi) et apparaissant dans quatre de ses romans les plus impliqués dans la guerre civile sous les surnoms de Johnny et de Milton. Il répétait en cela l’attitude du critique littéraire Baretti, adepte d’un cosmopolitisme total et qui, au XVIIIème siècle, écrivit ses textes tantôt en anglais, tantôt en italien. A l’instar  de Pavese, lui aussi s’attèlera à quelques traductions, mais de façon moins prégnante. Il décèdera chez lui, à Alba, d’un cancer du poumon, le 18 février 1963, à l’âge de quarante et un ans. Onze années auparavant, il avait publié non sans mal un recueil de nouvelles chez Einaudi (d’abord intitulé Récits de la guerre civile) mais qui paraîtra sous le titre Les Vingt-trois jours de la ville d’Alba. Et tout Fenoglio se trouve d’emblée dans ces douze nouvelles. Les romans à venir ne feront qu’élargir la double assise qu’il semble s’être fixée, en lui donnant sa véritable amplitude. D’une part, la violence de la guerre et d’autre part, l’âpreté des collines environnantes. L’essence même, en quelque sorte des éternelles résistances humaines : culturelles et naturelles. Voici pourquoi, sans doute, ses personnages évoquent sans exception ni équivoque la tragédie. Son roman Le Mauvais sort s’ouvre sur la mort du père, dans un style de fausse-garde où l’épure sert d’esquive pudique devant le drame qui s’est noué bien avant ce jour-là. Car, lorsqu’on est pauvre comme le sont les Braida, on ne garde pas chez soi, autour de la table, trop de bouches à nourrir. Avec trois enfants, le choix ne traîne pas. Au retour de son service militaire, l’aîné restera travailler à la ferme ; le benjamin qui présente des dispositions pour les études ralliera le séminaire pour être versé d’office dans la prêtrise ; le cadet (et narrateur), grande carcasse de dix-sept ans, sera vendu au métayer Tobia de Pavaglione pour sept marenghi (un par dix kilos !). A moitié affamé par ses employeurs, délégué aux tâches les plus rudes, sans ami sur qui s’appuyer, le jeune Agostino comprend vite qu’il est en passe de liquider les plus belles années de sa vie. Dans ce récit romanesque où la résignation tient lieu de métronome intérieur, l’écriture objective, saisissante, terriblement sereine de Fenoglio touche juste et accomplit des miracles… A ce roman, s’en ajoutent quatre autres que l’on pourrait considérer comme son quadrige maquisard. Le Printemps du guerrier et La Guerre des collines mettent en scène un personnage surnommé Johnny. L’Embuscade et Une affaire personnelle ont pour fil conducteur un surnommé Milton. Mais qu’il s’agisse de l’un ou de l’autre, ils font l’un comme l’autre en partie référence à l’auteur en personne. Le Printemps du guerrier décrit le long parcours initiatique du jeune homme depuis sa mobilisation officielle dans les troupes régulières jusqu’à sa lutte finale dans les maquis des partisans. Il fut écrit totalement en anglais puis traduit par l’auteur en italien. Dans La Guerre des collines, les éléments extérieurs aux coups de main sont davantage présents que la guerre elle-même. Pas de coups d’éclats, aucun héros positif, simplement (pourrait-on dire) les intempéries naturelles qui ajoutent à l’angoisse, à l’esseulement, aux dangers. Avec L’Embuscade (roman inachevé), l’auteur s’emploie à décrire la reprise d’une ville à l’Occupant par un groupe de partisans. De temps morts en assauts mortels, Fenoglio en profite pour sculpter une galerie de personnages peu recommandables au milieu desquels émerge la personnalité emblématique de son Milton, plus dure que celle du Johnny antérieur. Quant au roman Une affaire personnelle, il prend place aux côtés des plus puissantes fictions romanesques qui ont pour cadre la résistance italienne. Non plus seulement sur fond de guerre civile mais en plein cœur. Telle une balle définitive. Avec son habituelle économie de moyens, Fenoglio y réussit une nouvelle fois sa descente dans les souterrains de l’homme, là où se niche la vérité vraie. Aussi n’est-ce pas sans raison que l’écrivain Italo Calvino nota à son sujet : « Le grand roman de la résistance auquel nous avions tous rêvé, il est là, et c’est ce solitaire qui l’a fait ». Reste l’épilogue romanesque de Beppe Fenoglio. Il est à l’image de ce que fut sa vie (ignorée ou presque), loin des romanciers du cénacle. Il s’intitule La Paie du samedi et c’est son tout premier roman écrit qui ne paraîtra que six ans après sa mort. Il raconte l’histoire du maquisard Ettore qui rencontre de sérieuses difficultés à se replacer dans la vie civile, une fois toutes les paix signées, et qui se laissera entraîner par un malfrat dans des affaires de contrebande et de chantage. Avec les mots des gens de tous les jours, Fenoglio nous livre la débandade de cet homme simple qui n’a réchappé de la guerre que pour venir percuter de front le mur d’un quotidien hostile. Un peu comme son créateur. Dans une lettre à l’adresse de Pietro Citati datée de l’été 59, il écrivait : « Vous savez que je suis sincère lorsque j’affirme que les prix littéraires ne m’ôtent ni le sommeil ni l’appétit. Je n’écris pas pour concourir. A la racine de mon écriture, il y a une raison première que nul ne connait sinon moi. L’esprit d’écurie ne m’effleure même pas. Je dois être un cheval mais un cheval sauvage ». Quant aux écuries, c’est bien connu, elles ne tolèrent que les  chevaux bien dressés...

Même s’il a souvent tiré le diable par la queue, Emmanuel Bove fut un romancier reconnu de son vivant. Le 7 novembre 1928, il remporta même devant Malraux et Drieu La Rochelle, le prix Figuière pour son roman Mes amis (salué par Sacha Guitry et Rainer-Maria Rilke) que Colette avait édité dans la collection qu’elle dirigeait chez l’éditeur Ferenczi. Dix-sept ans plus tard, alors que venait de paraître son vingt-deuxième roman, Emmanuel Bove s’éteignait, disparaissant du même coup du monde des vivants et du microcosme des Lettres. Né à Paris quarante-sept ans auparavant de la liaison d’un Russe juif exilé et d’une Luxembourgeoise, Emmanuel Bobovnikoff passa une enfance ballottée d’un logement à un autre, au gré des expulsions pour loyers impayés, puis du foyer maternel d’Henriette à celui d’Emily Overweg, la maîtresse de son père. La scolarité est bousculée, tapageuse. En 1910, il part avec son père et sa belle-mère pour Menton et Genève. Grâce aux ressources d’Emily Overweg, il est scolarisé en Suisse et en Angleterre, notamment dans un collège plutôt chic d’où il se fait renvoyer. Rentré en France, il vit de divers métiers et se fait arrêter en 1917, sous le gouvernement Clémenceau, pour cause de patronyme suspect et de revenus indéterminés. Il ne quittera, trois semaines plus tard, la prison de la Santé que pour être incorporé dans le 149ème régiment d’infanterie de Versailles, ville où il fera la connaissance de sa future épouse, laquelle rompra avec sa famille pour vivre avec lui. Ensemble, ils auront une fille : Nora. C’est en décidant de devenir ce qu’il a toujours voulu être (écrivain) qu’Emmanuel Bobovnikoff adopte l’apocope de Bove et qu’il commence une œuvre prolifique et sans concession, plus ou moins parallèlement avec des emplois de chroniqueur dans divers journaux. Car si la reconnaissance de certains de ses pairs (Giraudoux, Mauriac, Gide…) et celle d’aucuns critiques s’est faite assez rapidement, la bataille des lecteurs est loin d’être gagnée. Bove écrit tout son saoul et ce ne sont ni les multiples changements de domiciles ni son divorce d’avec Suzanne Valois qui l’empêchent de s’adonner à ce pourquoi il était fait : écrire. Si nous devions désigner d’un mot, d’un seul, la caractéristique première des romans et des nouvelles d’Emmanuel Bove ce serait celui d’authenticité qui viendrait à l’esprit. Dans une correspondance, en date du 7 juillet 1928, adressée à Louis Ottensooser (sa troisième compagne officielle et sa future deuxième épouse), il note : « Sais-tu qu’à chaque livre nouveau, j’ai l’impression d’approcher un peu plus de ce que je veux faire. Et ce que je veux faire n’est pas du tout ce que tu peux imaginer. Pour moi, il faut qu’un roman soit, non pas le récit de quelque aventure ou inquiétude, mais une peinture la plus simple de la vie ». Au paradigme de l’authenticité bovienne, joignons-y le dépouillement que l’on trouvait déjà tout entier dans Mes amis, au contact du trentenaire Victor Bâton et de ceux qu’il côtoie et qui le côtoient, qu’il croise et le croisent, d’un tricheur à un prétentieux, d’une amante éphémère à une maîtresse d’une seule nuit avec, au final, pour unique compagne cette solitude tant redoutée et qui n’en finit plus de lui peser. « Pour un peu d’affection, je partagerais ce que je possède : l’argent de ma pension, mon lit.  Je serais si délicat avec la personne qui me témoignerait de l’amitié. Jamais je ne la contrarierais. Tous ses désirs seraient les miens. Comme un chien, je la suivrais partout… » Avec L’amour de Pierre Neuhart (publié un an après Armand, ce roman des causes adverses), Bove enfonce le clou. Cette « absence idéale de style » dont parlait Barthes à propos d’un autre auteur, lui va comme un gant. Il n’est pas donné au premier venu de raconter la passion amoureuse d’un homme d’âge mûr pour une jeune fille, dans un récit où la cruauté se passe à ce point de commentaire qu’on la sent sourdre en permanence sans qu’elle ne soit jamais dévoyée. «  Ses yeux ne pouvaient se détacher du couple. Cette femme qu’il aimait à côté de cet homme qu’il ne connaissait même pas, tous deux unis tendrement, cela lui semblait incroyable. Devant ces deux êtres qui ne l’avaient pas vu, qui demeuraient impassibles, il se sentit une seconde sur le point de tomber… ». Retour d’une autre guerre qui n’empêche pas Bove (malgré sa mobilisation) de continuer à écrire mais l’armistice puis les lois raciales du régime pétainiste contraignent le couple à s’éloigner de Paris. Ce sera d’abord le village de Dieulefit (dans la Drôme) où il rejoint nombre de compagnons d’infortune, puis celui du Cheylard (dans la voisine Ardèche) avant la fuite vers Alger où le couple débarque le 1er novembre 1942. Cette année-là aussi sera celle de L’homme qui savait. « Il était dix heures du matin. Maurice Lesca prit le sac de toile cirée, le plia, le mit sous son bras. Il ferma la porte de la petite cuisine. C’était un homme de cinquante-sept ans qui, au cours de sa vie, avait été plutôt embarrassé que servi par sa grande taille et sa force… ». Mais qui est réellement cet ex-médecin, vivant avec sa sœur dans un modeste appartement de la rue de Rivoli ? Son existence crépusculaire, pitoyable, dissimule-t-elle quelques desseins inavouables ou n’est-elle que la preuve de son insignifiance ? Les textes romanesques continuent de s’accumuler, parmi lesquels : Départ dans la nuit, Non-lieu. Bove écrit mais il se refusera (malgré quelques offres alléchantes) à publier le moindre ouvrage durant toute la période de l’Occupation. La plupart de ses collègues n’auront pas ce genre de scrupule. Celui qui milita avant-guerre au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes tente également de partir pour Londres. Il sollicitera même Saint-Exupéry qui échouera dans sa tentative. A sa tenace pleurésie de 36, s’ajoute le paludisme contracté sur place. En mai 1945, parait son chef-d’œuvre qui est aussi un chef-d’œuvre romanesque absolu : Le Piège. Ce roman raconte les toutes dernières semaines d’un nommé Joseph Bridet qui va glisser le doigt dans un engrenage jusqu’à se faire broyer, aussi lentement que sûrement, corps et biens. L’action se déroule dans la France pétainiste, entre Paris, Lyon et Vichy. Le protagoniste veut passer en Angleterre. Plus il insiste dans cette voie, plus les mâchoires du piège tendent à se refermer. Si un personnage de la société romanesque a droit, plus que tout autre, d’être comparé à l’emblématique Joseph K, c’est bien l’exemplaire Joseph Bridet. Leurs prénoms, identiques, ne sont sans doute pas étrangers à une certaine volonté de lignage. Toutefois si, à l’origine, quelqu’un « avait sûrement dû calomnié Joseph K », personne n’a rien demandé à Joseph Bridet qui, par obstination bornée et maladresses patentes, va inexorablement refermer la porte de la souricière dans laquelle il est entré de lui-même. Roman cruel, prodigieusement dosé, Le Piège procède d’une écriture sur le fil du rasoir et d’un équilibre narratif hors du commun. Il parait deux mois avant le décès de son auteur qui survient le 13 juillet 1945 à l’âge de quarante-sept ans. A peine inhumé, le milieu s’emploie à le faire entrer dans l’oubli, ses personnages à la dérive n’étant pas au goût des Français d’après Libération. Ce ne sera qu’en 1977, grâce en partie au cinéaste Wim Wenders et au traducteur de Bove en langue allemande (le romancier Peter Handke) que son œuvre connaîtra une sorte de résurrection, sans que pour cela il puisse prendre enfin la part qui lui revient de droit au panthéon des romanciers du XXème siècle. Balzac, Dickens et Dostoïevski étaient ses maîtres dans l’art du roman. Il en est devenu un lui aussi…

Quelques autres résidents…
Jacques Bens, né dans les Bouches-du-Rhône en 1931 et décédé dans le Vaucluse soixante-dix ans plus tard, était un citoyen discret et un auteur qui ne faisait pas de vagues. Ce qui ne l’empêchait pas de posséder un véritable tempérament d’écrivain. Membre-fondateur de l’Oulipo, proche de Queneau, ami de Vian et de Pérec, double lauréat du prix Goncourt (de la nouvelle et du récit historique), plusieurs de ses romans dont Rouge Grenade en raviront plus d’un, tandis que ses Dames d’onze heures, ses Nouvelles des enchanteurs et Nouvelles désenchantées ont fait et feront encore de ses lecteurs de vrais amis...

Vitaliano Brancati est né à Pachino, dans la province de Syracuse, en Sicile. Son roman le plus connu est sans conteste Le Bel Antonio (porté à l’écran par Mauro Bolognini, avec Marcello Mastroianni et Claudia Cardinale) mais Les Années perdues écrit treize ans plus tôt vaut bien mieux qu’un simple détour…

Paul Gadenne naît à Armentières en 1907 et décède à Cambo-les-Bains de la tuberculose à l’âge de quarante-neuf ans. Il faudra attendre 1973 et la publication posthume et plus que tardive des Hauts-Quartiers pour qu’il atteigne à une certaine reconnaissance que Siloé en 1941 et surtout La Plage de Scheveningen en 1952 ne lui avaient jamais permis d’obtenir de son vivant…

Yves Gibeau, fils de militaire et enfant de troupe, puis mobilisé et fait prisonnier, a nourri tout au long de ses divers encasernements une haine tenace de l’uniforme qu’il a traduite dans ses romans les plus connus. Mais, littérairement, c’est avec Et la fête continue… et La Ligne droite qu’il aurait dû passer les feux de la rampe…

Friedrich Glaüser est né à Vienne à la fin du XIXème siècle et mort à Nervi (tout près de Gênes) la veille de son mariage. Après quarante ans d’une vie sur le fil du rasoir qui lui font tâter de l’enfermement (carcéral et hospitalier), il publie son premier roman, L’inspecteur Studer puis Le Royaume de Matto, suivis de six autres et de deux récits de souvenirs dont la plupart seront publiés après sa mort…

André Héléna dont le nom et l’œuvre sont davantage connus en Italie et en Allemagne qu’en France (où nul n’est prophète) naquit à Narbonne en 1919 et mourut à Leucate en 1972 où il vécut la majeure part de sa vie. Il a publié sous dix-sept pseudonymes des romans essentiellement alimentaires que l’on pourra éviter, mais on devrait pouvoir plus difficilement se passer de ceux publiés sous son patronyme tels que J’aurai la peau de Salvador et plus encore cette sorte de chef d’œuvre en noir qu’est Les Clients du Central-Hôtel

Pierre Herbart, militant anticolonialiste, antifasciste, pro-soviétique puis anti-stalinien, résistant (adoubé par des écrivains célèbres comme Gide, Malraux, Martin du Gard, Cocteau), et natif de Dunkerque, « nettement du Nord », n’était probablement pas taillé pour une vie littéraire et publique sous les sunlights. S’il avait su ou pu s’y prêter, comme tant d’autres de ses contemporains, son roman Le Rôdeur, son récit La Licorne, son recueil de souvenirs La Ligne de force (entre autres) auraient connu un meilleur sort.  Quand il meurt à Grasse, le 3 août 1974, dans le plus complet dénuement, sa dépouille d’abord jetée dans la fosse commune sera finalement inhumée dans le cimetière de Cabris, une quinzaine de kilomètres plus haut, où se situait son tout premier roman…

Jean Malaquais (de son vrai nom Wladimir Jan Pavel Malacki) est né à Varsovie huit ans après le début du XXème siècle et mort à Genève deux ans avant la fin du même siècle. Encore adolescent, il voyage à travers l’Europe et l’Afrique, exerçant les métiers les plus divers et, grâce à Gide qui l’encourage à écrire, il publie à la veille du deuxième conflit mondial un roman criant de vérité : Les Javanais qui reçoit le Prix Renaudot. Huit ans plus tard, en 1947, au retour de son exil aux USA, il remet le couvert avec son fulgurant Planète sans visa. Norman Mailer (dont il sera le traducteur) disait de lui qu’il avait « cinquante ans d’avance ». Dans le microcosme éditorial français, cela peut s’avérer un défaut…

Jean Meckert-Amila disait de lui : « Je suis un ouvrier qui a mal tourné. D’abord, je me suis mis à raconter des histoires populistes. Et puis, dans ce langage qui était le mien, j’ai raconté des histoires noires ». On mettra donc à profit le Jean Meckert « populiste » pour lire ou relire des romans tels que Les Coups ou Je suis un monstre et le Meckert devenu Jean Amila pour ouvrir ou rouvrir des romans noirs tels que Noces de soufre et mieux encore La Lune d’Omaha

Franco Vegliani (de son vrai nom Sincovich) est né à Trieste en 1955 et mort à Milan en 1982. C’est au cours de l’hiver 1943-1944, dans un camp de prisonniers au bord des Lacs amers qu’il commence à rédiger son premier roman, Procès à Volosca qui devait paraître confidentiellement quatorze ans plus tard avant d’être réédité sept ans après son décès. Il en ira de même pour cet autre roman, La Frontière, publié sans grand écho en 1964 et réédité six ans après la disparition de son auteur. A l’écart de l’agitation littéraire, Franco Vegliani n’a vraiment pas mérité le silence qui s’est fait sur son nom comme sur son œuvre, de son vivant comme après sa mort...

Daniel Zimmermann lui, est né à Saint-Denis, en banlieue parisienne, en 1935 et décédé à Paris soixante-cinq ans plus tard. Universitaire et professeur d’arts martiaux, il était avant tout romancier et des plus vrais. Les dix volumes de son cycle Les Banlieusards, cette sorte de comédie humaine dédiée à des gens modestes, en sont autant de preuves de même que ses deux témoignages sur la guerre d’Algérie (80 exercices en zone de tir, Nouvelles de la zone de tir) et plus encore l’un de ses tout derniers romans L’Anus du monde dans lequel un normalien d’origine juive promis à un brillant avenir va se trouver propulsé dans un enfer auquel il ne s’attendait pas et tenter d’en ressortir vivant à défaut d’entier ou d’intègre. Capital pour ne rien oublier, contrairement à son auteur que le « milieu » s’est empressé d’expédier en quelques lignes…

On ne sait trop, disions-nous en introduction à ces textes, par quel tour de passe-passe des auteurs ignorés tout au long de leur vivant pouvaient ressurgir quelques décennies après leur mort voire comment d’aucuns de leurs collègues célébrés en permanence au cours de leur carrière pouvaient disparaître à jamais par la suite. Il faut, je crois, mettre un bémol à cette réflexion dans la mesure où si ce constat était on ne peut plus valable pour des auteurs du temps jadis, il ne le sera probablement plus pour ceux des « oubliés » volontaires d’aujourd’hui et de demain tant le métier d’écrire est de plus en pire dépendant du marchandisage auquel s’est soumis sans coup férir un sous-système éditorial de plus en plus déculturé et une critique de plus en plus illettrée et soumise. Les exceptions, s’il y en a, seront étroitement surveillées et feront office d’alibis. Les criminels ont toujours besoin d’alibis…