DIDIER DAENINCKX

 

CORRESPONDANCES

Copyright Didier Daeninckx et Robert Deleuse, 1997. Tous droits réservés.

 

Ma route a croisé, pour la première fois, celle de Didier Daeninckx dans le courant de l’été 1987. A cette époque-là, je préparais, pour la Maison des écrivains, sous la direction d’Hugues de Kerret, le Trans-Polar-Express dont j’avais également conçu la programmation…Didier Daeninckx figurait parmi les quarante-deux auteurs invités. Je le reçus en costume prince de Galles et nus pieds, ce qui le marqua suffisamment pour considérer que, malgré l’endroit où je travaillais, je n’étais pas entièrement irrécupérable. Par la suite, nous avons œuvré de conserve sur un projet que j’avais conçu autour d’un possible cent-cinquantenaire du roman policier (1841-1991) et que la Mairie de Paris de l’époque avait refusé. Didier Daeninckx activa ses relations dans le département de Seine Saint-Denis et Henriette Zoughebi (déjà responsable du Salon du livre de jeunesse de Montreuil) accepta de s’engager, nous ouvrant les portes des locaux de son association. Nous nous mîmes au travail, élargissant le projet initial, qui intéressa six municipalités du département et vit le jour, sous l’égide du Conseil général de Seine Saint-Denis, du 23 au 26 mai 1991, et s’intitula : La Ville est un roman. Les années passèrent. Nous nous retrouvâmes pour des combats communs, notamment contre une poignée de négationnistes prétendument militants de l’ultragauche et dans quelques autres luttes volontairement négligées par nos médiatisés « philosophes » autophiles. En 1996, tandis que j’avais élu domicile depuis deux ans à La Rochelle, il me téléphona pour me demander si je voulais remplacer au pied levé un faux-ami de douze ans avec qui il avait prévu de longue date un entretien sur son travail romanesque. Le faux-ami en cause, que lui-même m’avait fait connaitre, s’était en effet révélé, sous couvert de journalisme, comme le collaborateur occasionnel d’une de ces officines de police dont la France libérable (républicaine ou monarchiste) a toujours raffolé. N’étant plus question pour lui (ni pour moi) de fréquenter pareille sangsue, je lui donnai mon accord. Toutefois, ne pouvant me déplacer à Paris, et l’entretien pressant quelque peu, nous décidâmes de le traiter par écrit, d’où son titre. Ce qui suit correspond à des extraits…

Question : Dans leur essai sur Kafka, le psychanalyste Félix Guattari et le philosophe Gilles Deleuze attribuent trois signes particuliers à la littérature prétendue mineure : « la déterritorialisation de la langue, le branchement de l’individuel sur l’immédiat politique et l’agencement collectif d’énonciation ». Le roman noir, dont tu es l’un des auteurs-phares, entre doublement dans ce concept non seulement parce qu’il est, en règle générale, très minoré sur le plan littéraire par la culture dominante (Gramsci aurait dit « hégémonique ») mais aussi parce qu’il s’occupe d’abord et principalement de donner des coups de projecteur sur des faits et des individus eux-mêmes minoritaires. Considères-tu cela plutôt comme un critère spécifique ou plutôt comme sa propre limite ?

Didier Daeninckx : Les trois critères dégagés par l’éminent couple « philonalyste » ont une réelle pertinence et pourraient s’appliquer, par exemple, aux Misérables de Victor Hugo. Cela nous parle d’un temps où, justement, le roman n’était pas hégémonique et allait puiser ses thèmes, ses personnages, dans l’incompréhensible décharge que ne cessait d’alimenter l’installation brutale de la société industrielle. Le vieux monde, que l’esprit n’avait pas encore totalement déchiffré, devait laisser toute la place à un autre, d’apparence plus barbare. Personne alors ne possédait les outils pour appréhender cette réalité qu’habitaient déjà les hommes doubles. C’est le roman, de Frankenstein aux Elephant Man, de Sherlock Holmes à Valjean-Madeleine, qui a éclairé le bord des chemins. Cette volonté d’Hugo de ne pas fermer les yeux sur la part maudite de la société a marqué très durablement le roman français, et ce sempiternel reproche qu’on nous adresse d’une littérature mineure, immédiate, politique, collective, s’adresse avant tout à lui. Le sentiment de domination culturelle de l’élite est toujours bousculé, près d’un siècle et demi plus tard, par la rencontre délibérée, sur une table de versification, d’un bagnard en rupture de ban et d’un môme de banlieue agonisant en citant Voltaire et Rousseau. Le roman noir ne parle pas des faits exclus, des hommes rejetés. Rien ni personne ne se situe en dehors de la société. L’exclusion n’est pas un état, c’est un processus. Disons que le roman noir s’intéresse davantage à la queue du peloton, aux distancés et qu’il hasarde son regard dans la voiture-balai pour dire que, lorsque la marge est affectée, le centre se trouve à découvert…

Question : L’un des péchés mignons des romans dits policiers ou noirs tient dans la tentation du protagoniste récurrent. Ce héros presque toujours sans âge, hérité du feuilletonisme, qui défie le temps, les avanies et (plus gênant) le suspens proprement dit, puisque l’on sait par avance qu’il ne peut rien lui arriver d’irrémédiable. Or, ton Cadin procède pour partie seulement de cette galerie parce que, contrairement à ses collègues de la récurrence, il réussit plus souvent qu’à son tour à faire la part belle aux personnages qui lui permettent d’exister, aux décors dans lesquels il évolue, bref parce que tu l’empêches de tout cannibaliser sur son passage. Avant de parler de lui en personne, j’aimerais savoir comment il t’est venu à l’idée ?

Didier Daeninckx : L’inspecteur Cadin est un pur produit des questionnements de l’après soixante-huit. Il résulte de cette idée qu’il était possible de changer l’état du monde, à quelque place qu’on se situe. Je ne connaissais pas encore le travail de Jean Meckert (Jean Amila, dans la Série Noire) et son invention d’un flic hippie surnommé Géronimo par ses collègues. De son côté, Manchette avait mis en scène Eugène Tarpon, gendarme devenu privé et sur lequel pesait la culpabilité du meurtre d’un manifestant. Pour moi, Cadin était d’abord une sorte de témoin. Sa fonction consistait à garder une frontière, celle de la Loi. On lui demandait de faire le tri entre les en-la-loi et les hors-la-loi. Il s’est aperçu assez vite, dès sa première enquête, que cette frontière était du genre mouvant et que ses variations avaient à voir avec le politique. En 1978, par exemple, deux cent mille femmes, passibles des tribunaux pour avoir pratiqué l’avortement, se voyant reconnaître leur droit sur leur propre corps, obligeaient les gardiens de l’ordre à déplacer les guérites, les miradors ! Le problème existentiel de Cadin résidait dans sa capacité à anticiper les évolutions, et à voir dans les coupables désignés de simples précurseurs. Ce faisant, il ne pouvait que partager la souffrance des incompris, charger sa barque du malheur des autres, sans jamais trouver un havre où s’en délester. Sa posture, dès l’origine, lui interdisait la postérité…

Question : Restons sur lui. Flic sans prénom, sans illusion et sans cesse déplacé par sa hiérarchie d’une ville à l’autre, il apparait dans quatre romans (Mort au premier tour, Meurtres pour mémoire, Le Géant inachevé, Le Bourreau et son double) et ce que je nommerai une suite de sept apostilles qui composent Le Facteur fatal, précisant les intermèdes entre les enquêtes principales, et se closent sur l’autodestruction de l’inspecteur. En quoi ce suicide était-il irrémédiable ?

Didier Daeninckx : Le personnage de l’inspecteur accompagne en fait le mouvement de balancier dont l’amplitude va de mai 68 à novembre 89. Des rêves insensés qui illuminèrent Prague, Paris, Mexico, San Francisco, aux utopies fourvoyées, trahies, qui s’étaient symboliquement figées dans le béton berlinois. Cadin est une personne déplacée, dans le sens où on dit de propos qu’ils sont « déplacés ». Mû par un sentiment de justice que ne freine nulle raison personnelle ou d’Etat, sa présence révèle les trahisons sur lesquelles se fondent les pouvoirs. J’ai commencé à écrire Le Facteur fatal, qui constitue la « biographie » de Cadin, à l’automne 1989, alors que la  « Révolution de velours » effaçait le « Rideau de fer ». Je savais que son extrême sensibilité au monde ne pouvait être motivée par les seuls événements extérieurs, et qu’elle devait également répondre à une nécessité intime…

Question : Au beau milieu de cette période Cadin, cinq autres romans voient le jour dans lesquels ton inspecteur est absent. Deux d’entre eux plongent le lecteur dans l’univers de la guerre : Le der des ders avec le détective privé René Griffon qui nous transporte dans l’enfer du Premier conflit mondial et La Mort n’oublie personne avec l’historien Marc Blingel qui revient sur les traces laissées par la période de l’Occupation allemande. Stefan Zweig écrivait qu’on ne pouvait exhorter au présent que par l’élucidation du passé. Quelque chose me dit que tu pourrais faire tienne cette réflexion…

Didier Daeninckx : Bien entendu. Mon premier roman à la Série Noire, Meurtres pour mémoire, portait en épigraphe : « En oubliant le passé, on se condamne à le revivre ». Le seul véritable luxe de l’écrivain consiste en sa capacité à arrêter le temps, à l’examiner sous toutes ses facettes, à s’intéresser pendant des mois, des années, à un détail perdu de l’histoire des hommes et du monde, et cela pour simplement donner corps à une fiction. La vitesse éperdue à laquelle nous nous sommes soumis, les flux permanents d’images, d’idées, d’informations rendent cette position de plus en plus fragile, inconfortable. Nous n’avons pas d’autre choix que de tenir : ré-exister pour résister…

Question : Les trois autres romans de cette période hors-Cadin touchent plus spécifiquement à notre actualité. Ils mettent en scène la surprenante commissaire Michèle Fogel de Métropolice, l’officier de police Londrin et le technicien d’Air France Yves Guyot de Lumière noire (que Cadin traverse en vrai figurant) et l’écrivain « nègre » Patrick Farrel de Playback. Ces trois sujets, dont les points de départ diffèrent radicalement, se rejoignent tous dans une même thématique : montrer l’envers des décors, ce qui se modèle derrière les apparences d’un souterrain de métro, d’un trafic d’aéroport, d’une vedette du show-business. J’aimerais que nous nous intéressions plus spécifiquement à Playback…

Didier Daeninckx : La volonté d’écrire Playback, curieuse collusion entre la sidérurgie lorraine assassinée et le monde conquérant du faux-semblant médiatique, est née au petit matin, dans un bar. Un type, originaire de Villerupt m’a raconté sa ville : un bourg agricole sans importance qui se trouve bousculé, au début du XXème siècle, par l’ingénieur Thomas, inventeur d’un four portant son nom et qui permet de rentabiliser le minerai de pauvre teneur dont la région regorge. Les forges, les usines, les hauts fourneaux enserrent bientôt l’église, la mairie, et des milliers d’Italiens s’installent sur les collines environnantes, dans un décor de western (eastern serait plus juste). Peu à peu, quelques immigrés se glissent vers le cœur de la ville, allemande jusqu’en 1918, puis française. Commerçants, petits entrepreneurs, puis médecins, avocats, conseillers municipaux… Les enfants deviennent français, par le droit du sol, et redoublent leur engagement par le sang, pendant la Résistance en fournissant les gros bataillons de Partisans. Au milieu des années 50, le maire, le conseiller général, le député sont d’origine italienne, et communistes. C’est à leur tour de s’installer au creux des collines. Ils dédaignent l’ancienne mairie, une maison bourgeoise qui symbolisait le pouvoir des maîtres de forge, et bâtissent la leur, fausse maison du peuple dont l’architecture se conforme aux canons staliniens. Leur triomphe sera de courte durée. Quand je suis allé à Villerupt, quelques années après cette conversation du bout de la nuit, les redistributions européennes effaçaient ce qui avait fait la richesse de la région. On démontait des complexes industriels gigantesques que des trains, puis des bateaux transféraient en Chine populaire. Des bulldozers recouvraient les fondations des hauts fourneaux de terre végétale, les mines à ciel ouvert se transformaient en circuit de moto-cross. Comme s’il s’était agi d’effacer les traces d’un crime. Les hommes en bleu que le système avait glorifiés pendant cent cinquante ans d’aventure industrielle (et c’est là que le show-biz pointe son museau) étaient jetés à la rue, comme de vulgaires kleenex et on ne leur offrait plus pour avenir que de se transformer en marionnettes bleues dans un vulgaire Strumpfland ! C’est toute cette histoire d’un exil, d’un combat, puis d’une dépossession qui sous-tend Playback, et ce n’est pas un hasard si c’est un écrivain, contraint à abandonner son art, un être réduit à la « négritude littéraire », qui porte le récit…

Question : Dans Meurtres pour mémoire comme dans La Mort n’oublie personne, on peut dire que deux fils (Bernard Thiraud et Lucien Ricouart) paient de leurs vies le comportement passé de leurs pères. Or, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ces deux pères (le professeur d’histoire Roger Thiraud et le résistant Jean Ricouart) ont fait montre, dans des circonstances différentes, d’un état d’esprit exemplaire. C’est là, je pense, l’une des grandes originalités de tes deux romans qui leur confère une dimension éthique propre à contraindre « nos » démocraties à balayer devant leurs portes…

Didier Daeninckx : Dans ces deux livres, en effet, des pères et des fils, innocents mais conscients, paient de leurs vies ou de leur liberté leur trop grande proximité avec l’Histoire en train de se faire. Le professeur d’histoire Roger Thiraud a pour seul tort de vouloir écrire une monographie sur sa ville natale, Drancy, antichambre d’Auschwitz, et de passer sur les Grands Boulevards le 17 octobre 1961, alors que la police parisienne réprime dans le sang une manifestation d’indépendantistes algériens. La trajectoire du mécanicien nordiste Jean Ricouart n’est pas, elle, tracée par le hasard : il choisit de s’engager dans la lutte armée à dix-sept ans et subit dans sa chair les tortures des gestapistes français, les affres de la déportation. Le fils de celui qui a croisé par deux fois les rafles policières tombera sous les balles étatiques, garantes d’une certaine continuité. L’autre sera contraint au suicide, victime des mots assassins de l’opinion publique. Les survivants apprendront à leurs dépens que la vérité est de peu de poids face aux intérêts ligués. Dès 1962, une amnistie, véritable « omerta » constitutionnelle, s’opposera à tous ceux qui voudront désigner les responsables des massacres coloniaux. Plus tard, entre 1978 et 1981,  Mme Simone Veil, ministre de la Santé sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, viendra s’asseoir chaque mercredi matin, à Matignon, près de Maurice Papon, secrétaire d’Etat au Budget. La victime, l’une des plus jeunes déportées de France, côtoyant son bourreau en la personne du seul Français, au moment où ces lignes sont écrites, à être inculpé de crimes contre l’humanité. Quelques mois plus tard, en mai 1981, l’organisateur de la rafle du Vel’ d’Hiv’, René Bousquet, foulera le gazon du parc de l’Elysée dans l’ombre de son ami d’au moins trente ans élu Président de la République par la coalition des Gauches. Certains cyniques désignent cela sous le vocable de « comédie du pouvoir ». Je n’y vois, pour ma part, qu’une tragédie qui nous broie…

Question : Arrêtons-nous sur deux de tes récits : A louer sans commission et Les Figurants. Dans le premier, un couple fait la connaissance d’un voisin (qu’on pourrait qualifier de « papyvore »), expulsé de son logement parisien pour cause de spéculation immobilière. Dans le second, un cinéphile découvre dans une braderie lilloise les images d’un film non identifié. D’un côté, le couple va se mettre en quête de « son » monsieur « X » et remonter le courant de ses affabulations grâce à une série de romans policiers ; de l’autre, le cinéphile va remonter la piste du film inconnu et se voir confronté à deux sortes de tueurs en série. Dans les deux cas, les collections, le collectage, jouent un rôle prépondérant. Encore et toujours la mémoire donc, mais pas seulement…

Didier Daeninckx : Ces deux livres abordent en effet les thèmes de la mémoire et de l’obsession de la collection. Dans le premier,  A louer sans commission, un jeune couple est amené à reconstituer le parcours d’un homme, apparemment mythomane, recueilli dans un service psychiatrique après que les employés de la propreté de la Ville de Paris eurent vidé son appartement des milliers de quotidiens achetés au jour le jour et au milieu desquels il vivait. Ces jeunes gens doivent pour cela relire une bonne partie de la Série Noire, plonger dans les archives de Détective sans jamais parvenir à comprendre, à départager ce qui, dans les récits du vieil homme, appartient au réel revisité par les journaux ou à la fiction réaliste du roman noir. En toile de fond, un autre « quotidien » s’efface, le Paris populaire du XIXème arrondissement, grignoté par les promoteurs. Plus loin encore, dans le Golfe, l’Amérique signifie au monde l’avènement du nouvel ordre au moyen d’une guerre dont les images électroniques masquent la réalité. Dans le second, Les Figurants, un ancien directeur de salle de quartier (Le Family d’Aubervilliers) pense avoir mis la main sur une bobine d’un film inconnu de Fritz Lang. Il va devoir, pour en acquérir la certitude, faire une enquête sur les seuls indices qu’il possède : les visages des nombreuses jeunes comédiennes qu’un tueur en série assassine dans les chambres d’un hôtel construit à cette seule fin, lors de l’Exposition universelle de Chicago en 1890. Ce qu’il collectionne, ce sont les derniers instants de ses victimes qu’il observe, en simultané, grâce à des jeux de miroirs et à des systèmes panoptiques. Le cinéphile acquerra la certitude que le simulacre ne se situe pas là où on le pensait. Et ces ultimes regards plantés droit dans le sien le renverront à un génocide que l’on nie aujourd’hui parce que les bourreaux ont pris la précaution de masquer les mots le désignant, et d’en interdire les images en un temps où ce sont elles qui sont censées valider le réel…

Question : Si Main courante et Autres lieux se composent de nouvelles dont plusieurs ont déjà paru dans d’autres recueils ou dans des revues, il n’en va pas de même pour Hors-limites, recueil de trois longues nouvelles originales qui, toutes, ont pour décor des villes fluviales. La deuxième (« Back Street ») se déroule à Londres et met en parallèle une trame criminelle classique et une traque littéraire plutôt spéciale. Peux-tu nous dire d’où t’est venu ce montage quasi-godardien ?

Didier Daeninckx : Dans un premier temps, de ma méconnaissance de cette ville. J’ai toujours besoin d’opérer des repérages de la géographie physique des lieux où je situe mes fictions, et je n’étais jamais allé à Londres. Tout d’abord, la ville m’a découragé, et je me suis réfugié dans un secteur excentré, près de Tottenham, au métro Seven Sisters. Il y avait là une cité incroyable, Broadwaterfarm, construite sur pilotis de béton dans une terre délaissée, un ancien marais. D’énormes rampes reliaient chaque bâtiment, à hauteur du deuxième étage. Les gens qui l’habitaient étaient pour l’essentiel d’origine jamaïcaine, beaucoup de femmes seules avec enfants, et quelques retraités de souche londonienne. Une voie navigable abandonnée, Regent’s Canal, traversait des paysages de docks, de gazomètres, de parcs, à quelques encablures. J’ai vécu une bonne semaine dans ma voiture, près de la cité, en confiant mes impressions à un dictaphone. Ne parlant pas un mot d’anglais, je me suis vu contraint de placer un personnage de Français décalé dans cet univers. Un personnage qui ne connaitrait pas la ville et ne l’aborderait que par le biais de ce que d’autres Français ont écrit à son propos. Assassiné, ce Français ne laisserait derrière lui qu’une série de fiches de lectures rendues mystérieuses par le tragique de son destin. Je ne parle, dans ce texte, que du lambeau de Londres que j’ai expérimenté, et le reste de la ville est dit par ces notes…

Question : Toujours dans ce même Hors-limites, la nouvelle qui clôt le recueil donne à lire la trajectoire d’un ouvrier qui, pour s’évader de sa condition, s’invente une ascendance noble, d’où son titre « La Particule ». Cette chronique amère d’une acculturation m’a rappelé le protagoniste d’un film de Franco Brusati (Pain et chocolat) dans lequel un Italien immigré en Suisse va jusqu’à nier sa personne physique pour tenter de ressembler, trait pour trait, aux citoyens de son pays d’accueil. Sauf que ton François Macarez, lui, est un Français résidant en France et que son cheminement vers la dépersonnalisation n’en est que plus violent, car ici l’exclu n’est plus seulement « l’étranger qui doit s’intégrer » mais celui dont l’étrangeté de la démarche vient du fait qu’il se sait socialement expulsé d’une société qu’il ne reconnait plus comme sienne parce qu’elle-même ne le considère plus comme l’un des siens…

Didier Daeninckx : Cette nouvelle repose sur la pression identitaire de plus en plus forte et visible aujourd’hui, et que les circonstances peuvent rendre mortelle. Dans Les Figurants, les commerçants kabyles se faisaient appeler Claude ou bien Jean. A proximité immédiate, Mondor éloignera les soupçons imbéciles qui pèsent sur Goldberg. François Macarez voudra, lui, se dissimuler derrière Sauch de la Rhônelle ! Vingt années de crise ont laminé les espoirs des gens, les recettes des politiques. Nous vivons maintenant le temps des boucs-émissaires, et François Macarez sait confusément qu’un jour son tour viendra d’être immolé par les autres qui croiront se sauver. En essayant d’accaparer l’identité protégée d’un illustre noble nordiste, il cherche avant tout à échapper à son destin de victime. Seule, au bout du compte, la folie viendra le dissimuler aux regards. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : nettoyer l’espace, nettoyer le paysage, en fait nettoyer le sang, l’espèce. Insensiblement, on nous habitue à ne plus tolérer la présence des étranges étrangers que sur les étranges lucarnes. Ils ne sont tolérables que lorsqu’ils implorent le riz humanitaire ou qu’ils font la queue, tête baissée, devant les tentes chamarrées des Restos du cœur. Ils ne doivent plus exister que dans cette semi-fiction et disparaitre peu à peu du réel, à coups de décrets, d’interdictions, d’arrêtés municipaux réglementant la mendicité. La charité n’est pas interdite pour les bonnes âmes, seulement l’étalage de la misère. Et quand les temps seront venus, qu’on viendra les rafler, uniformes et camions bâchés, personne ne se dressera plus. Loin des yeux, loin du cœur, ils n’existent déjà plus…

Question : Il y a toujours cette réflexion de Genet sur l’écriture « dernier recours quand on a trahi ». Pour toi, l’écriture serait-elle plutôt une trahison de ceux qui t’ont enseigné ou la traduction de ce qu’ils t’ont enseigné ?

Didier Daeninckx : Je n’ai lu que très tard un livre qui aurait éclairé mon chemin et y aurait peut-être ménagé des raccourcis : Martin Eden de Jack London, dans lequel un rescapé du ruisseau tente de se hisser, en conformité avec le rêve américain, au plus haut niveau de la société. Par l’écriture, et au prix de la trahison des siens, de sa classe. Martin Eden n’est pas Jack London même si nombre de leurs traits se confondent. Car si Martin Eden tente l’ascension en solitaire, Jack London, lui, n’a jamais cessé de combattre avec ceux d’en bas, le peuple de l’abîme. La trahison est le plus beau cadeau à offrir à nos ennemis. Ils savent y faire, ils ne le gobent pas d’un coup, ils le digèrent lentement, le long temps d’une vie : ce sont des esthètes, et le spectacle du festin fait partie du festin…