FAIT D'HIVER, COURS SALEYA

Ecrit entre septembre et novembre 2004, 108 pages.                                      
Publié par les éditions Autrement, en mai 2005.
Collection « Noir Urbain », dirigée par Claude Mesplède.

fait d hiver cours saleyaRésumé : Suivant les conseils de ses proches, un dramaturge en échec sentimental et professionnel quitte Paris pour Nice afin de mettre de la distance entre lui et son milieu tout en remettant de l’ordre dans sa vie. C’est là, dans un bar de la vieille ville, où il a ses habitudes matinales, qu’une conversation entre le garçon de salle et un couple de retraités à propos d’un homme qui se serait jeté dans le vide attire son attention. En effet, ce quidam avait pris l’habitude de venir s’asseoir, chaque début de soirée, dans ce même bar, à la même table, occupée chaque matin par le dramaturge. Interpellé par cette révélation et le regard étrange du serveur à son endroit, il décide d’en savoir plus sur ce suicidé…

Historique : J’avais conclu, fin 2003, un accord verbal avec l’ami Claude Mesplède, chargé par les éditions Autrement de diriger une collection qui ambitionnait de couvrir l’ensemble du territoire hexagonal par l’entremise de courtes fictions qui, mises bout à bout, incarneraient « le grand roman noir, ethnographique » de la ville, aujourd’hui. Aux textes proprement dits, seraient adjointes une série de prises de vues réalisées par une photographe. Suite à mon adieu involontaire à Marseille, quand Claude Mesplède me posa la question de savoir quel quartier de quelle ville je choisirais de traiter, je lui répondis : « La Trinité-Victor », qui se situe à la périphérie de Nice et qui est une commune à part entière. J’y compte aussi quelques amis de longue date auxquels je voulais adresser un clin d’œil et, surtout, je possédais un sujet qui ne demandait qu’un terreau comme celui-ci pour éclore. Mais Claude Mesplède me demanda de réfléchir à un lieu sinon plus emblématique, tout au moins plus publiquement perceptible et qui corresponde mieux, également, à l’esprit de la collection « une ville, un quartier ». Je jetai alors mon dévolu sur le cœur de Nice, l’endroit même où cette ville était née, que l’on appelle aujourd’hui le Vieux-Nice et, plus exactement, son fameux Cours Saleya. Claude Mesplède m’accorda son feu vert et l’affaire fut faite… Je ne sais pas pourquoi, lorsqu’il me demanda une date pour la remise du texte, je lui répondis « pas avant la fin 2004 ». Rétrospectivement, si je lui avais donné une date antérieure, je n’aurais pas été en mesure de la respecter. En effet, une succession de décès rapprochés (dont celui de ma mère et de la mère de deux de mes amis d’enfance résidant à… La Trinité-Victor !) s’abattirent à mon entour. A ces blessures, s’ajoutèrent deux ruptures : l’une amicale (momentanée) avec une ancienne amie d’université et sa fille, l’autre (définitive) avec une liaison que j’aurais crue plus solide. Ainsi, en l’espace de quatre mois (ajoutons-y également la perte brutale de mon husky sibérien) s’était créé un abîme dont je faillis toucher le fond. De surcroît, le sujet que je détenais pour La Trinité-Victor ne pouvait s’appliquer au Vieux-Nice. Comme chacun sait, une fiction n’est pas automatiquement transmissible d’une ambiance urbaine à une autre. Et, en ce cas précis, tout jurait : décors, milieux sociaux, personnalités des personnages, situations… Le temps passait et rien de probant ne se dessinait qui put cadrer avec la collection. La seule bonne nouvelle de ces derniers mois avait déjà plus d’un an d’âge, quand le Centre national du livre m’avait appris que mon dossier concernant une « saga à ma façon » avait été retenu pour la bourse du roman… C’est alors qu’en feuilletant un de mes cahiers où figurent quelques titres et résumés de romans à venir (ou pas), je tombais sur un sujet que j’avais doublement et partiellement traité : une première fois, sous forme d’une nouvelle pour une revue iséroise (sous le titre Mortels tropismes) ; une seconde fois, sous forme de scénario radiophonique pour France-Inter (sous le titre L’Inconnu du port de plaisance). Le sujet se trouvait là, au milieu de romans à venir (ou pas), parce que j’avais l’intention de le reprendre pour en faire quelque chose de plus consistant, de plus approfondi. Une étude de mœurs sur la bourgeoisie provinciale, sorte de pendant à Une maison derrière la dune (voir ce titre) que j’avais publié en 1997… Devant l’inanité provisoire mais persistante de mon imagination et le désir d’avancer dans la « saga à ma façon », je remis aux calendes mes perspectives d’épaississement et d’approfondissement au profit d’un pur et simple étirement et je m’employai à commettre vis-vis de ces deux textes le type d’acte que Raymond Chandler avait qualifié en son temps « d’auto-cannibalisation » et dont, bien avant lui déjà, Pirandello avait usé pour traduire sur scène nombre de ses nouvelles. Je relus donc pièce et nouvelle, me rendis sur le terrain, remplis une microcassette recto-verso de mon dictaphone en parcourant chaque rue, chaque venelle, rampe et autres places, contactai archives et bibliothèque municipales, puis me mis à l’ouvrage proprement dit. Il me fallut deux bons mois pour en venir à bout et, tout au long de ma rédaction, je me promis de ne plus jamais soumettre mon énergie au régime sec du « remake ». Fait d’hiver, Cours Saleya parut en mai 2005. Il fut le dernier de la collection « Noir-Urbain » à être publié (l’éditeur ayant décidé de jeter l’éponge au treizième volume qui était aussi le nombre de romans que j’avais publiés jusqu’ici) et ne déclencha pas la moindre notule. Il méritait tout de même un peu mieux que cela. L’ami François Coupry m’écrivit : « C’est un de tes plus beaux livres : l’arroseur arrosé ou comment l’enquêteur reçoit son enquête en pleine poire. C’est magnifique… ». N’exagérons rien non plus. Ce n’est jamais qu’une énième version « oedipienne » détournée, quand le protagoniste (selon l’heureuse formule du philosophe Clément Rosset) se trouve être tout à la fois celui qui cherche et celui qu’il cherche. Ce qu’il me fallait, surtout, pour tenter de revenir dans la course, pour moi-même plus que pour la galerie, c’était frapper un grand coup. Et ce grand coup, j’en tenais en quelque sorte l’essence par l’histoire de cette « saga à ma façon » que j’avais imaginée et pour laquelle le Centre national du livre m’avait octroyé une bourse que je me devais d’honorer…    

Extrait : (…). La matinée est déjà bien engagée quand j’émerge du mieux que je peux de mon endormissement tardif. Le temps s’est remis au sec. Vers 5 heures, un vent violent a commencé de souffler, lessivant le ciel de ses paquets de nuages. Le bleu est à nouveau de rigueur. Je ne sors que pour acheter du pain et des plats cuisinés : tranche de porchetta et beignets de fleurs de courgettes pour midi ; ratatouille et petits farcis niçois à réchauffer pour le soir. Odile n’a pas reparu à son domicile. C’est le contraire qui m’aurait épaté. Elle doit se terrer chez Nadège. Mais Nadège qui ? Demain, après que les brocanteurs auront installé leurs stands sur le cours (qui leur est dédié tous les lundis), j’irai trouver l’un d’eux, Raoul Lafargue, spécialisé dans les coffres de toutes origines et les serrures qui vont avec. Il ne refusera pas de venir crocheter celle de ma voisine de palier pour que je puisse faire main basse sur son agenda, s’il s’y trouve encore, si elle n’est pas déjà passée le récupérer avec quelques-unes de ses affaires, après son escapade de L’Eclipse. Depuis que j’ai réussi (non sans mal) à faire inscrire son fils dans une école régionale d’acteurs, Lafargue est prêt à se mettre en quatre pour moi… Le soir est tombé. Je dîne devant la télévision, zappant chaîne sur chaîne, stoppant au hasard sur l’une d’elles tout en coupant le son. Le JT dominical tire à sa fin. Privée de voix, la présentatrice prend des allures de grosse carpe en tailleur rose qui me fait penser à un mot de Georges Perros à propos de la télévision comme aquarium. Fin du journal. Jingle. Défilé publicitaire : une femme en culotte pour un yaourt, une femme en short dans sa cuisine pour une eau minérale, une femme en déshabillé pour une voiture de tourisme, une femme à quatre pattes pour une boisson non alcoolisée, une femme nue pour un bain moussant sans bain, une femme décolletée pour une huile allégée… L’imagination des publicitaires m’a toujours laissé pantois. Ils sont à l’art ce que la calculatrice est à la table de multiplication. Je m’installe sur le canapé, grille une gauloise filtre, tire quelques bouffées bienfaisantes. Ces derniers jours, j’ai moins fumé, pas assez en tout cas et, mêlée à la conjoncture, cette subdose est préjudiciable à mes nerfs et à mes temps de réaction. Celui qui a monté ce coup contre moi est un fin tordu. Un méthodique aussi. Il était au courant de mes habitudes à L’Amarcord, il savait qu’il pourrait compter sur le barman et l’étudiante ou bien qu’il avait un moyen de pression sur eux. Pour l’heure, l’un et l’autre se sont évaporés dans la ville. Le premier a parfaitement calculé son affaire en disparaissant juste après avoir ferré ma curiosité. La seconde a été chargée de me maintenir au bout de l’hameçon sans avoir l’air d’y toucher. Pourquoi tenait-elle tant à connaître mon parcours d’enquêteur ? Pour le rapporter en détails au commanditaire ou parce qu’il l’avait précisément privée de ces détails ? Lorsque nous nous reverrons, il faudra que je le lui demande. Je comprends, en tout cas, sa réticence à vouloir m’accompagner à L’Eclipse et aussi les habiles aveux du propriétaire (au sujet de Meunier et d’elle-même) pour se dégager d’une embrouille avec laquelle il n’a rien à voir mais dont il a sans doute eu vent. Le timbre de la sonnette retentit et me surprend. J’écrase mon mégot dans le cendrier, me lève, vais ouvrir. L’homme qui se tient devant moi est de taille moyenne, légèrement enveloppé. Il doit avoir entre cinquante et cinquante-cinq ans. Son visage rond serait presque affable s’il n’était dominé par deux petits yeux cruels et fureteurs. Il est vêtu d’un costume marron. Son bras gauche pend le long du corps. Le droit est replié au niveau du coude et sa main prolongée d’un revolver qu’il agite pour m’intimer l’ordre de reculer… ».