FAITS DIVERS ET ROMANS…

Les vingt textes de la rubrique TRAVAUX, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages collectifs ou personnels, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


 

Le fait divers, ou ce que l’on a pris l’habitude de désigner comme tel, a mauvaise réputation. Modulons : auprès d’une certaine catégorie de personnel supérieur, le fait divers ou ce qui en tient lieu n’a pas bonne presse. Ce qui n’est pas le cas avec les médias où il abonde, la plupart du temps de façon superficielle et maltraitée. Peu ou prou, tous les lexicologues s’accordent pour dire que les faits divers sont « les événements du jour (ayant trait aux accidents, délits, crimes) sans lien entre eux, faisant l’objet d’une rubrique dans les médias ». Bref, de petites choses sans importance collective. Pour preuve, Le Robert n’en donne la définition qu’en troisième position de l’épithète « divers » et pas du nom commun « fait ». Mais pourquoi précisément là, alors même qu’avant d’être défini comme tel, le fait divers est d’abord un fait, autrement dit quelque chose « qui existe réellement ; qui est du domaine du réel » ? Pourquoi donc le reléguer au troisième sous-sol d’une épithète dépréciative et diluante ? Selon une professeure certifiée de lettres modernes, les faits divers sont « des événements de la vie quotidienne qu’on ne peut rattacher à des rubriques précises (la politique, la culture, le sport, les affaires étrangères) et qui éclairent d’une vision souvent inattendue, parce que hors norme, l’existence humaine ». Si l’on suit bien ce raisonnement, l’accident mortel d’Albert Camus qui priva définitivement les lettres françaises d’une voix originale ne saurait être relié ni à l’écrivain Camus ni à la culture. Et l’assassinat maquillé en suicide du ministre Robert Boulin ne saurait être rattaché à la politique et à son marigot. Il n’y a qu’à croire. D’autant qu’un de ses collègues tout aussi certifié explique quant à lui que, parallèlement à « des événements significatifs qui s’inscrivent dans une continuité historique, les faits divers sont des faits insignifiants et contingents. Sans portée générale, ils concernent davantage les gens en tant que personnes privées et n’ont pas directement d’effet central sur le fonctionnement de la société ». Ainsi, pour lui, les faits divers ou ce qui en relève (assassinat de Jaurès, accident de Chappaquidick, affaire du Sofitel de New-York…) seraient tellement inimportants que, s’ils ne se produisaient pas, cela ne changerait rien à la vie sociétale. A moins qu’il ne s’agisse d’un jugement de classe, une de ces vieilleries de révolutionnaire attardé que l’on croyait rangée au magasin des accessoires et que notre moderne, forcément moderne, professeur ressort du fond de son tiroir. En ce cas, il y aurait selon lui les faits divers touchant les gens d’en bas, ceux du tout-venant (sans importance, contingents) destinés à nourrir les statistiques et la rubrique dite des « chiens « écrasés », et puis des faits divers qui n’en seraient pas, bien que rentrant dans la rubrique, concernant les gens d’en haut (de la haute, comme l’on dit communément) destinés à entrer dans l’Histoire avec une grande H, comme il y aurait une littérature romanesque noble et une littérature romanesque populaire pour ne pas dire populiste. C’est d’ailleurs l’amalgame que produisit jadis le philosophe Michel Foucault en associant péjorativement fait divers et littérature policière (tout en s’autorisant à écrire un long commentaire sur les mémoires du parricide Pierre Rivière), tandis qu’un autre philosophe, Jean-Paul Sartre, exhortait les journalistes à procéder à « une analyse sociologique du pays à partir de faits divers ». Ce que ces derniers se sont toujours empressés de ne pas faire mais qu’à finalement réussi à produire, dans chacun des pays où il a pu prendre racine, le roman noir. En son temps déjà, Edgar Allan Poe avait posé le problème en ces termes : « Que les individus se soient élevés très au-dessus de leur race, cela ne fait guère de doute. Mais lorsque nous remontons le cours de l’Histoire pour rechercher les traces de leur existence, nous devrions négliger toutes les biographies des ‘bons et des grands’ et en revanche scruter minutieusement les minces rapports concernant les misérables morts en prison, à l’asile d’aliénés ou sur le gibet ». Et, en effet, les trajectoires criminelles des Cartouche, Mandrin, Landru, Bonnot, Loutrel, Petiot, Dominici, les sœurs Papin, Nozières, Mesrine, Goldmann en disent bien souvent autrement plus long à un instant T de l’histoire d’un pays que la description pointilliste des palais où logent ses dirigeants et des palaces que fréquentent leurs amis financiers. D’entrée de jeu, le fait divers est généralement posé comme vulgaire, dégradant voire obscène. Ecrire, ainsi que l’a fait le sociologue Pierre Bourdieu, que « les faits divers ont pour effet de faire le vide politique et de réduire la vie du monde à l’anecdote ou au ragot » n’est pas très clairvoyant et même assez restrictif. La dizaine d’individus cités pêle-mêle ci-dessus n’ont jamais créé quelque vide politique que ce soit. Bien au contraire, ils en ont dit et continuent d’en dire davantage sur les mœurs et l’état d’esprit de la société à leur époque que toutes les analyses sociologiques produites a posteriori sur ces mêmes époques. Ils ont même plutôt recentré le politique au cœur de la politique. Qui peut croire que la déportation au bagne d’un Guillaume Seznec, le suicide d’une Gabrielle Russier, la condamnation à mort d’un Christian Ranucci « réduisent la vie du monde à l’anecdote » ? Et puis, littérairement parlant, que sont de plus les Œdipe, Oreste, Agamemnon, Clytemnestre et compagnie dont on fait toujours grands cas dans les écoles, sinon ce qu’on nomme communément des « faits divers ».
Il y a, dans les œuvres de fiction quelles qu’elles soient comme dans les médias, de bons et de mauvais traitements du fait divers, mais pourquoi se référer toujours aux mauvais ? « Nombre de romanciers réalistes, écrit Georges Jean, puisent dans les chroniques des tribunaux pour trouver des sujets. Mais on se demande bien pourquoi enrichir ou développer des histoires qui se suffisent à elles-mêmes et qui de plus sont connues rapidement et par tous, et déjà embellies, dramatisées, ornées dans les relations qu’en font quotidiennement les journaux. Car il n’est sans doute pas faux de dire que le développement prodigieux de la grande presse d’information quotidienne et hebdomadaire rend parfaitement caducs nombre de romans ». Alors, caducs Le Rouge et le Noir ou Une ténébreuse affaire parus en plein essor de la presse à grand tirage ? Quant à ne pas saisir ce qu’il y a de radicalement différent et même de totalement étranger entre la rédaction d’articles aussi détaillés et dramatisés soient-ils sur les affaires Berthet ou de Ris, et la création de personnages tels que Julien Sorel ou Malin de Gondreville, c’est ne rien comprendre à la littérature romanesque voire à la création tout court. Il suffit de se souvenir de l’acception que Stendhal donnait au mot « chronique », conçue et voulue comme un tableau socio-historique mêlé à la présentation d’un fait divers (ce que le roman noir, par exemple, n’a jamais négligé de faire), pour déclarer nulles et non-avenues les arguties de cet essayiste. Si le fait divers ne renvoyait « formellement à rien d’autre qu’à lui-même », ainsi que le prétendait également un peu vite le sémiologue Roland Barthes, cela se saurait depuis longtemps et n’aurait plus suscité l’intérêt d’aucun véritable auteur de romans noirs, blancs ou autres. Ce qui aurait été dommageable de se priver (pour rester en France) de "La Ronde et autres faits divers" de J-M.G. Le Clézio, "Le Crime de Buzon" et "Un fait divers" de François Bon, "L’Amante anglaise" de Marguerite Duras, "Toutes les vies de Natacha" d’Alain Demouzon, "Le Corps de l’autre" de Georges-Olivier Châteaureynaud et de bien d’autres réussites romanesques. Il est vrai que Roland Barthes avait de la notion de fait divers une approche toute personnelle. « Un exemple, écrivait-il,  aussi menu que possible, le dira peut-être. On vient de nettoyer le Palais de justice. Cela est insignifiant. On ne l’avait pas fait depuis cent ans. Cela devient un fait divers ». Outre le fait que son exemple, censé démontrer que le fait divers ne renvoie « formellement à rien d’autre qu’à lui-même », ne relate en rien ce qu’il est convenu d’appeler un fait divers, son anecdote passablement marginale et volontairement choisie pour les nécessités de son propos, débouche néanmoins sur une information qui, loin de se suffire à elle-même, dénote un évident laisser-aller dans la gestion des bâtiments publics et en dit plus long que son insignifiante apparence sur le comportement des pouvoirs locaux ou nationaux. Le fait divers se suffisant à lui-même, replié sur sa structure close comme une huître dans sa coquille, n’est qu’une extrapolation de sémiologue arcbouté sur ses théories. Nous préfèrerons de loin l’hypothèse du philosophe Maurice Merleau-Ponty quand il observait : « Les petits faits vrais ne sont pas des débris de la vie, mais des signes, des appels, des emblèmes. Ce n’est qu’avec eux que le roman peut se comparer. Il s’en sert, il exprime comme eux et, même quand il invente, ce sont encore des ‘petits faits vrais’ fictifs qu’il invente (…). Le roman donne le contexte. Le fait divers frappe au contraire parce qu’il est l’invasion d’une vie dans celles qui l’ignoraient. Le fait divers appelle les choses par leur nom, le roman ne les nomme qu’à travers ce que les personnages sentent (…). Ils ne se rejoignent que chez les plus grands qui trouvent, comme on l’a dit, la poésie du vrai ». Accidents, braquages, suicides, enlèvements, corruptions, meurtres, cambriolages, séquestrations, escroqueries, viols, trafics : tous ces éléments constitutifs de faits divers instaurent un désordre au cœur d’une apparente sérénité ou, tout au moins, au sein d’un Ordre qui met tout en œuvre pour donner cette impression de collective sérénité. Quel que soit son cas de figure, le fait divers tend vers ce quelque chose d’autrement plus grand que son énonciation ne le laisse paraître. « Toute réalité, écrit le philosophe Clément Rosset, est nécessairement quelconque ». Oui, toute réalité. Pas uniquement celle que l’on trouve à la page des faits divers. Des romanciers, des cinéastes, des dramaturges et non des moindres ont su produire, à partir de ces faits de rien du tout, des œuvres romanesques, filmiques, dramaturgiques qui valent (quand elles ne les surpassent pas) bien des sujets d’apparence noble. « Le possible est presque infini, explique le romancier et dramaturge Friedrich Dürrenmatt, tandis que le réel est strictement limité. Le réel, c’est toujours un possible unique, élu dans une multitude. C’est pourquoi la pensée peut l’aborder de diverses manières. Pénétrer dans le possible, c’est modifier notre regard sur le réel ». Parce qu’il y a derrière chaque fait divers un aspect d’une personnalité humaine, de son caractère, de sa vérité propre pour ne pas dire de son destin, il ne cessera jamais d’être source de création. Plutôt que de le dénigrer ou de l’amoindrir, pourquoi ne pas partir de cette réflexion de l’historien Fernand Braudel : « Rien ne dit de façon absolue que le niveau du fait divers soit sans fertilité ou sans valeur scientifique. Il faudrait y regarder de plus près. Que nos universitaires et critiques fassent donc cela, s’ils le peuvent encore. Y regarder de plus près. Non pas de haut…