FAUSSE ROUTE

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


Je conduis. Une grande partie de la journée, je ne fais même que cela. Conduire. Au volant de mon troisième véhicule, en seize mémorables jours, j’ai parcouru près de trois milliers de kilomètres depuis ce que je désigne comme ma base d’envol. Selon le plan conçu, j’ai d’abord dû me contenter d’endroits discrets, passe-partout. Snacks d’autoroutes, hôtels basiques. A ne modifier sous aucun prétexte. Surtout pas celui de la tentation. Quand mon véhicule de départ (un 4x4 Toyota noir d’emprunt) a été repéré par la police, j’en ai aussitôt changé, l’abandonnant en rase campagne et à regret mais c’était l’unique solution. Le cas avait d’ailleurs été prévu. Les médias se sont rués sur sa carrosserie comme une nuée de mouches sur une bouse fraîche. J’étais déjà loin dans l’autocar qui m’a transporté à une trentaine de kilomètres de là, où j’ai loué mon deuxième véhicule (une BMW gris métallisé) avec lequel j’ai avalé plusieurs autres centaines de kilomètres dans une direction tout à fait opposée à celle où doit se produire la réelle échappée. J’ai aussi tiré de l’argent liquide à un distributeur bancaire, capuche de parka sur la tête, ce qui a permis à la police de me repérer une nouvelle fois grâce au numéro de compte. Le surlendemain, je prenais soin de délaisser la BMW en plein centre-ville, après avoir effacé toute trace de ma présence à bord, et suffisamment mal garée afin que la fourrière locale puisse à son tour prévenir la police par l’intermédiaire de la société de louage. Cela leur a quand même pris trois jours pleins. Comme d’habitude, j’ai entendu le résultat de ma partie de cache-cache aux J.T. de 20 heures, zappant de la Une à la Deux. Ainsi, l’homme qui s’était enfui de chez lui, en Vendée, après avoir tué sa femme et leurs trois enfants, avoir roulé leurs corps dans des tapis et les avoir enterrés dans le jardin de la propriété familiale, cet homme, ce criminel en fuite continuait-il d’échapper aux recherches de la police et de la gendarmerie. Les commentateurs s’en donnaient à cœur joie depuis seize midis et soirs d’affilée. Au prétexte d’informer le public, ils brassaient du sordide tout en faisant mine de le dénoncer, audimat et diversion obligent… Parfois, au cours de ces seize jours et nuits de déplacements obligés, calculés au millimètre malgré leur aspect intempestif, je me suis arrêté sur une aire d’autoroute, non seulement pour procéder à quelque miction naturelle mais aussi pour lire quelques pages d’un roman à la mode prodigieusement surfait (comme les adulent toutes les modes) en grignotant des gâteaux secs. Notamment en milieu d’après-midi. En roulant, j’écoute des programmes de musique dite classique, ce qui ne m’était plus arrivé depuis fort longtemps. Soudain, la vie était redevenue belle et aventureuse. Il s’agissait d’en profiter un maximum car cela ne durerait qu’un temps. Je ne le savais que trop. L’argent liquide que je transporte avec moi s’épuise à vue d’œil et ce n’est pas celui que je peux tirer de la carte qui m’emmènera beaucoup plus loin. Vingt-cinq jours. Il me faut tenir vingt-cinq jours et il en manque encore neuf au compteur quand je loue mon troisième véhicule (un 4x4 Porsche Cayenne S), celui dans lequel je circule actuellement et avec lequel je dois définitivement brouiller les pistes pour que policiers et gendarmes n’aient jamais vent de la réelle issue de secours. C’est jouable, bien sûr, mais il va falloir restreindre mon train de vie, si j’ose dire. Car si, au départ, je me suis contenté du tout venant, suivant en cela le plan prévu, j’ai par la suite quelque peu abusé d’auberges trois étoiles et de leurs vins gouleyants qui accompagnaient leurs plats plus ou moins raffinés. Dormir dans la voiture m’était strictement prohibé. Trop dangereux. Qu’une patrouille nocturne se mette à jouer les suspicieux ou les bons Samaritains et mon compte était bon. Le magot programmé en bout de course perdu à jamais sans parler de tout ce qui s’ensuivrait. Avant-hier, juste avant de quitter le deuxième véhicule (la BMW gris métallisé), j’avais commis un impair en prenant en stop une jeune femme. Il pleuvait à seaux et elle était littéralement détrempée. Je ne m’étais pas senti de la délaisser ainsi sous l’averse. A ceci près que, lorsqu’elle avait pris place sur le siège-passager, elle avait déboutonné son imperméable pour m’apparaître dans sa plus stricte nudité. J’avais bien failli écraser ma pédale de frein, ouvrir la portière et lui intimer l’ordre de déguerpir. Je m’étais contenté d’un simple ralentissement. Nous nous trouvions alors à une quinzaine de kilomètres de la prochaine ville et elle m’avait signifié son échelle de tarifs. Je n’avais rien répondu mais, au détour d’un chemin forestier, j’avais arrêté la voiture et, sans mot dire, j’avais enjambé le siège et j’étais passé sur la banquette arrière où elle m’avait rejoint sans pour auta    nt retirer son imperméable. Protection enfilée, je l’avais prise sans ménagement, un peu parce j’en avais eu très envie, un peu aussi par colère contre moi-même. Nous étions repartis après que je lui avais réglé la passe et je l’avais déposée à l’entrée de la ville. Juste avant de descendre, elle m’avait remercié, me confiant qu’elle était obligée de « faire ça » pour se payer des études de droit que ses parents ne pouvaient plus totalement assumer depuis que son père avait perdu son emploi d’ingénieur-conseil. Je l’avais retenue alors qu’elle avait déjà une jambe hors de l’habitacle et j’avais rajouté un billet aux deux jumeaux que je lui avais déjà remis. Sans prévenir, elle s’était penchée vers moi et m’avait embrassé à pleine bouche. Quand elle s’était reculée, ses yeux étaient emplis de larmes. Toute la soirée, une partie de la nuit, j’avais pensé à elle et, malgré les enjeux, il m’avait vraiment fallu prendre sur moi le lendemain soir pour quitter mon énième point de chute sans attendre las 18 heures pour débarquer à nouveau sur ce tronçon de route où elle m’avait levé comme le premier perdreau venu. Il ne fallait plus qu’une semblable entorse au plan se produise. Les deux seuls objectifs consistaient à dégager la réelle sortie de secours et récupérer la somme d’argent qui m’attendait et me permettrait de repartir d’un bon pied dans la vie. En tout cas, de m’extraire de la mélasse dans laquelle je me trouvais encore voici trois semaines quand l’homme au Toyota noir m’avait abordé sur la plage où je passais la nuit, à l’abri d’une crique, et m’avait mis le marché en main : se faire passer pour lui en éloignant la meute de ses trousses afin de lui laisser le temps de mettre plusieurs frontières entre elle et lui. Tous frais payés. Comptés mais payés. Douché et rasé de près. Costumes en sus. Et dix mille euros à la clef que j’irais récupérer à une certaine adresse quand lui-même se trouverait en sécurité. A charge pour moi de suivre le plan qu’il avait conçu sans commettre le moindre écart et, cela va de soi, sans me faire arrêter. De temps à autre, il m’arrivait de me demander si ces dix mille euros et leur adresse existaient vraiment, s’il ne s’agissait pas juste d’une trop belle carotte destinée à appâter un âne dans mon genre. Un pauvre couillon de érémiste en voie d’extension. Solitaire et plutôt cultivé, certes. Pas buveur pour deux sous. Aussi propre sur lui que possible et que ce type  (l’homme au Toyota noir) avait repéré dans sa crique depuis deux semaines. Il me restait neuf jours et nuits avant d’atteindre la cabine téléphonique où il devait me joindre pour me fixer l’endroit où une amie à lui m’attendrait pour me remettre ce petit matelas de billets. Neuf jours et nuits pour voir, comme l’on dit au poker. Neuf jours et nuits que je n’aurais voulu manquer pour rien au monde…