FEUX CROISES

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


En ce vendredi 8 février 1924, aux environs de 17 heures, Francesco Grana, chef de rang au Savoia, s’apprêtait à aller prendre son service quand il avait vu l’homme sortir des locaux de L’Humanité. D’abord, il n’avait pas cru ce qu’il voyait. Amerigo Dumini, fasciste notoire, exécuteur des basses œuvres du régime, toujours tiré à quatre épingles, ci-devant déguisé en prolétaire et plaisantant avec deux camarades communistes français… Passé l’effet de stupeur, Francesco Grana avait lancé sur le comptoir une pièce de monnaie plus élevée que sa consommation et, sans attendre son reste, s’était rué à l’extérieur du café. Parvenu sur le boulevard Bonne Nouvelle, le trio s’était séparé. Tandis que les deux autres avaient rallié la première bouche de métro, Dumini était parti seul et à pied vers la gare de l’Est. Le grouillement piétonnier avait facilité la filature. Dumini avait remonté le boulevard de Strasbourg jusqu’à celui de Magenta avant de gagner la rue des Petits-Hôtels où il avait franchi l’entrée d’un immeuble de quatre étages, à la façade délabrée, qui lui correspondait aussi peu que sa nouvelle dégaine. Francesco Grana avait attendu de voir s’éclairer l’embrasure d’une des fenêtres, au troisième, pour rebrousser chemin, plus que perplexe… Au même instant, à l’angle du boulevard des Italiens et du passage des Princes, à quelques pas de la porte à tambour du Savoia, Ernesto Bonomi piaffait d’impatience. La vingtaine étique et glabre, le jeune homme était arrivé à pied, quatre mois auparavant, de Pozzolengo, un village non loin de Brescia, où son ancien maître d’école avait été battu comme plâtre sur la place centrale par des squadristes du fascio de Mantoue. Le pauvre bougre avait agonisé durant trois jours et deux nuits avant d’expirer. Ernesto s’était juré de venger la mort de celui qui l’avait jadis pris sous son aile, lui enseignant la lecture à travers des textes libertaires et des romans dont il n’aurait jamais soupçonné l’existence. Débarqué à Paris, il avait obtenu grâce à une amie de Brescia, dont le frère était employé au Poccardi de la rue Favart, une place de plongeur dans ce même restaurant. Mais ce à quoi Ernesto Bonomi tenait par-dessus tout, c’était un emploi au Savoia. N’importe lequel, y compris celui de portier comme cette  grande perche de Gondone qui était en train de se cailler les sangs dans un uniforme qui lui allait aussi bien qu’un frac à un orang-outan. Non que le Savoia représentât un barreau supplémentaire sur une échelle sociale dont il se souciait comme d’une guigne, mais parce que chaque mercredi, à 20 h 30 précises, le dénommé Nicolà Bonservizi venait y dîner en galante compagnie. Or, ce Bonservizi n’était autre que le directeur de L’Italia Nuova, organe du fascisme en France et ami personnel de Benito Mussolini. Une pièce de premier choix pour venger la mort de son ancien instituteur. Encore fallait-il que Francesco Grana, qui lui avait promis un entretien avec le responsable du personnel, se décidât à montrer le bout de son nez. Mais, en ce vendredi 8 février, il ne semblait pas y avoir plus de Francesco Grana à l’horizon que de beurre en broche. C’est au moment où Ernesto, excédé de faire le poireau dans le froid coupant, allait se résoudre à quitter les lieux, qu’il avait aperçu la silhouette massive de son ami débouler sur le boulevard… Le soir même, après son service, Francesco Grana s’était rendu rue Monge, au domicile de Raymond Lacassagne qui pigeait pour le quotidien communiste et lui avait fait part de sa découverte et de son décontenancement. Les deux hommes avaient fait connaissance dix-huit mois plus tôt quand Lacassagne avait été chargé par le journal d’un reportage sur les fuorusciti (littéralement les « sortis au-dehors »), autrement dit les expatriés. Francesco lui avait servi de pilote au sein d’une colonie de gauche qu’il connaissait sur le bout des doigts et, depuis, ils avaient gardé le contact. Lacassagne était quelqu’un sur qui l’on pouvait compter. « Je vois très bien de qui tu veux parler. Il se fait appeler Frozzi. Giacomo Frozzi. Il a été embauché à L’Huma comme chargeur. A l’en croire, il a fui l’Italie après l’assassinat de son frère Gabriele à Riano, près de la capitale… ». Francesco Grana connaissait parfaitement les événements de Riano, survenus au lendemain de la Marche sur Rome. Deux frères sur une route de campagne, la nuit, tirés comme des lapins par des inconnus en voiture. Gabriele y avait laissé la vie. Giacomo s’en était tiré miraculeusement. Si un Dumini avait quoi que ce soit à voir avec cette sale histoire, c’était du côté des occupants de la conduite intérieure qu’il fallait le chercher et non du côté des victimes dont il avait usurpé l’identité du survivant pour on ne sait quelle opération commandée sur le territoire français. « Et personne, au parti, n’a vérifié ses dires ? ». Lacassagne avait haussé les épaules. « A la vitesse à laquelle tes compatriotes leur tombent sur le dos depuis deux ans, ils n’ont guère le temps de séparer le bon grain de l’ivraie. Et puis, si ce gars-là est bien le type que tu dis, il a dû être chaudement recommandé… ». Lacassagne n’était pas membre du parti mais un sympathisant plus que fiable. C’est pourquoi Francesco Grana s’était adressé à lui plutôt qu’à un militant, ne sachant quelle cellule (pour quels objectifs ?) avait été contaminée. Toutefois, il avait quand même tenu à préciser : « Inutile de dire aux autres d’où tu tiens l’information… ». Ce qui lui avait valu une réplique cinglante du journaliste, un rien vexé… Dès le surlendemain, la machine s’était mise en route. Dumini et son entremetteur, un certain Agostino Rocardi, pris en charge. Les contacts internes de la taupe brune repérés, discrètement isolés, puis retournés. L’un d’eux avait même été désigné pour tendre le piège qui fut posé le mercredi 13 février à 22 heures, dans le bois de Boulogne… On n’avait jamais su comment Amerigo Dumini avait réussi à en réchapper. Y avait-il eu des fuites ? Qui les avait commises ? Dans le bois, un échange de coups de feu avait valu à Dumini une balle dans la cuisse droite et coûté deux blessés graves aux camarades. Mais la taupe avait, malgré tout, réussi à creuser l’écart. Un véhicule l’attendait-il ? Comment se serait-il trouvé là ? Si Dumini savait qu’on lui avait concocté une trappe, pourquoi avait-il pris le risque  d’y tomber dedans ? Ni Francesco Grana, ni Raymond Lacassagne ne connurent le fin mot de l’affaire. La presse nationale titra, en chœur, sur un règlement de comptes entre fascistes et antifascistes, d’aucuns, toujours les mêmes, profitant de l’aubaine pour enfoncer le clou sur ces  « étrangers accueillis sur le sol national et dont le comportement violent [mettait] en danger la vie des citoyens français ». L’Huma (dans un article signé R.L.) désigna clairement le régime mussolinien comme responsable des meurtres, tentatives de meurtres et bastonnades répétés qui se produisaient à l’encontre des exilés italiens en France, dont la fusillade du bois de Boulogne était l’exemple type… Ce que l’on avait appris, bien après, c’était par qui Amerigo Dumini avait été soigné et rapatrié en Italie. Le médecin rattaché au dispensaire du faisceau (fascio) parisien qui s’était employé à extraire la balle de la jambe du blessé, au domicile même de Nicolà Bonservizi, lequel avait désigné des hommes de confiance qui s’occupèrent de son exfiltration vers la Suisse. Le jeudi 14 février, Raymond Lacassagne s’était rendu au domicile du dénommé Agostino Rocardi. Lorsqu’il était arrivé au pied de l’immeuble, sis au 45, rue de la Mire, un car de police en repartait avec le cadavre de celui qui avait « chaudement recommandé » Dumini pour un poste à L’Huma. Ainsi que le lui avaient confié plusieurs locataires, il serait mort dans son sommeil pour avoir « avalé trop de cachets pour dormir ». En regagnant le métro des Abesses, Lacassagne s’était dit qu’il y a toujours un moment dans ce genre d’histoires où trop cela fait vraiment beaucoup. Il y avait trois jours que, grâce à l’entremise de son ami Grana, le jeune Ernesto Bonomini avait obtenu une place de serveur au Savoia. Et, aujourd’hui, avait déjà sonné l’heure de son grand soir personnel. Toute la matinée de ce mercredi 20 février, il s’était exercé à dégainer le revolver de sous sa veste, à tendre le bras et à presser la queue de détente. Le barillet ne contiendrait que trois balles. Deux pour le crâne du fasciste et la dernière pour lui-même, dans la bouche. Simple comme la mort. D’abord, parce que les mercredis soirs, Nicolà Bonservizi venait dîner au Savoia en galante compagnie et que c’était le seul moment, en dehors de son domicile, où ses gardes du corps étaient tenus à distance. Ensuite, parce que s’il se sentait flancher à l’instant fatal (ne serait-ce qu’une fraction de seconde), le souvenir de son instituteur roué de coups, la vision du manganello s’abattant sur ses os en des craquements sinistres et les hurlements du malheureux suffiraient à le remettre en ligne… Après la vaisselle, il avait rangé son garni et s’était octroyé deux vraies heures de sieste. Vers les midi, il s’était préparé un plat de spaghetti au pistou arrosé d’un bon Barolo puis, aux alentours de 16 heures, il avait quitté le 16, rue des Rigoles, sachant qu’il ne le reverrait jamais. En descendant la rue de Ménilmontant, il s’était arrêté dans un troquet douteux du XXème où, à plusieurs reprises, il avait repéré une fille, une jeune et aguichante prostituée qu’il aurait déjà bien aimé pouvoir s’offrir, s’il ne s’était agi de régler le loyer, de manger à peu près décemment et de disputer quelques parties de scopa intéressées avec les copains. Mais, aujourd’hui, foin de tous ces superflus. Elle était là, comme d’habitude, assise sur un tabouret, devant le zinc et, pour le moment, c’était tout ce qui, comptait. En montant l’escalier de l’immeuble attenant, il s’était délecté à la vue de son derrière rond et ferme, ondulant, magnétique. A peine arrivés dans la chambre, il avait jeté une brassée de billets (toutes ses économies) sur le couvre-lit et profité de l’ébaubissement de la fille pour ôter sa veste en dissimulant le revolver. Elle avait compté l’argent. « Pour ça, tu auras droit au grand jeu. C’est ça que tu veux, pas vrai mon loup ? Le grand jeu ! »… Trois heures et demies après, le moment était venu. La nervosité, qui l’avait assailli par vagues une bonne partie de la journée, avait cédé le pas à un calme blanc. Sa cible et sa dame du mercredi soir (ce n’était pratiquement jamais la même) avaient pris place à la table numéro cinq. Ernesto Bonomini ne lui avait même pas laissé le temps d’apprécier l’antipasto. Dès la première approche, il avait déboutonné sa veste, dégagé le revolver de sa ceinture et ouvert le feu par deux fois sur la face vultueuse du chef fasciste. Des cris avaient fusé de plusieurs tables mais Ernesto les avait à peine entendus. Déjà, il avait introduit le canon de l’arme dans sa bouche, pressant la détente. Une fois, deux fois, trois fois. Rien à faire. Le revolver s’était enrayé. Alors, des mains l’avaient empoigné, il s’était senti soulevé du sol, frappé aussi, évacué dans les cuisines sans que ses semelles ne touchent le carrelage, pendant que l’on s’affairait autour de la victime agonisante.
La dernière image qu’Ernesto avait gardé, avant de perdre connaissance sous l’avalanche de coups, c’était le visage de madone et le corps d’enfer de cette prostituée qu’il avait tant de fois désirée et qu’il avait enfin possédée, cette après-midi, grâce à ce salaud de Bonservizi…