HORS-CADRE

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


Un matin, au sortir d’une nuit reposante, notre homme se leva frais et dispos pour rejoindre son lieu de travail. Avant cela, dans un rituel organisé, il prit sa douche, se rasa, fit son lit, descendit l’escalier en C qui reliait la chambre à la vaste cuisine-salle à manger, prépara son petit-déjeuner à base de céréales, fromage blanc au miel, pain grillé enduit de beurre, d’œufs brouillés, d’un thé nature, d’un jus d’orange, qu’il prit tout le temps d’ingérer, remonta la même volée de marches pour rallier la salle de bains (d’abord) où il se brossa les dents, la chambre (ensuite) pour se vêtir légèrement eu égard au fort soleil qui dardait sans retenue en cette fin de printemps…
Ce fut à l’instant même où il se retrouva au bas des marches, prêt à se saisir de sa serviette pansue de visiteur médical, et à quitter son appartement sous les toits, qu’il fut saisi d’une étrange impression. Quelque chose avait changé durant la nuit. Cela touchait un élément du décor. Il n’y avait pas prêté attention en montant et descendant mais, maintenant qu’il y pensait, qu’il se revoyait monter et descendre les degrés en bois de teck de l’escalier en C, la chose le frappait au coin de la certitude. Afin que l’idée ne le poursuive pas toute la journée, il voulut en avoir le cœur net. A cet effet, il commença par jeter un coup d’œil panoramique dans la vaste cuisine-salle à manger et ne trouva rien de changé. Puis il repartit dans l’escalier en C et là, au beau milieu de la montée, en plein virage, l’évidence lui sauta aux yeux. Des trois cadres accrochés au mur par des cimaises, l’un s’était vidé de son élément principal.
La jeune fille de trois-quarts dos, nue devant une psyché, avait disparu. Il restait la psyché, le porte-serviette mais plus de jeune fille. Aucune trace. Rien qui aurait pu prouver qu’elle avait été là. Et cependant, elle y avait bel et bien été ! C’était même l’unique raison pour laquelle le cadre se trouvait accroché à cet endroit entre l’affiche du film Blow-up et la reproduction d’une toile de Nicolas de Staël censée représenter une vue d’Agrigente où notre homme avait séjourné lors d’un marquant voyage en Sicile avec une compagne des années d’avant.
Ses collègues de travail s’étaient cotisés pour lui offrir ce cadre lors du pot directorial destiné à marquer ses dix ans de présence dans la société. Une photographie très pure réalisée par un artiste en vogue. Le modèle était jeune, brune. Elle se tenait debout de trois-quarts devant la psyché, nue donc, bras croisés sous ses seins ogivaux, offrant à l’objectif du photographe un dos cambré qui se prolongeait sur une ensellure très creusée et un postérieur d’une parfaite rondeur. Connaissant les prédispositions de notre homme pour « les petits culs bien faits » dont il ne manquait jamais l’occasion de leur rebattre les oreilles, ses collègues l’avaient gratifié de ce nu grandeur nature en noir et blanc qu’il s’était empressé d’accrocher dans le virage de son escalier en C. Mais comment cela était-il possible ? Comment un modèle fixé sur pellicule, cloîtré sous verre, pouvait-il s’évanouir de son cadre en laissant seulement à la vue de son « propriétaire » les éléments du décor ? Pour aller où dans sa tenue d’Eve et pour quoi faire ? En plein rêve, oui. Sans doute. Mais dans la réalité ? Or, il ne rêvait pas. Il s’était bien douché et rasé. Il avait bien fait son lit, ingéré son petit-déjeuner. Bien lavé le bol, l’assiette, les cuillers, la fourchette, le couteau à beurre, le verre. Bien rangé dans les éléments muraux adéquats et les compartiments du réfrigérateur le reste des ingrédients qui composaient sa collation. Se pinçait-il qu’il en ressentirait automatiquement une petite douleur. Il se pinça. La ressentit. Donc, il ne rêvait pas. Et la fille nue n’était plus dans le cadre. Elle s’était extraite de son contexte. Mais comment ? Dans quel but ? Qu’est-ce que cela signifiait ? Dans un premier temps, il se dirigea tout de même vers la porte palière mais ne put se résoudre à tourner la clef qui libèrerait la serrure. Il posa sa serviette pansue de visiteur médical sur le guéridon, revint sur ses pas dans la vaste cuisine-salle à manger et s’assit dans l’un des deux fauteuils en tissu blanc cassé, pour le moins songeur. Se rendre à son travail, autrement dit écumer les cabinets médicaux des trois villes du département limitrophe jusque tard dans la soirée en laissant errer chez lui l’ombre de cette fille ne lui disait rien qui vaille. Ne pas s’y rendre en prétextant un malaise ou une indisposition passerait sans doute assez mal du côté de la direction et plus encore du DRH qui, à son poste depuis trois ans, avait dans le nez tous ceux des salariés dont la présence dans la société dépassait les cinq voire les sept ans grand maximum. Or, avec ses dix ans accomplis, notre homme entrait très nettement dans la case des « cireurs de banc », ainsi que les surnommait le DRH, c'est-à-dire des employés à mettre sur la touche. Notre homme ne parvenait pas à faire son choix. Y aller ou rester. Finalement, il décida de rester. Composa le numéro de SOS Médecins, demanda le docteur Coste qui n’était pas de service. Appela son domicile, expliqua ce qu’il aurait apprécié qu’il fasse. « Une femme ? », questionna l’autre. « Si l’on veut », répondit-il. « Je te rappelle ». Ce qu’il fit après avoir joint la société où travaillait notre homme et avoir informé le DRH du « malaise dont cet employé avait été victime, tôt ce matin, qui nécessitait examens et quarante-huit heures de repos complet ». Le DRH enregistra, marmottant une réflexion peu amène que le docteur Coste ne releva pas et il coupa la communication pour rappeler son copain. « Je passera en fin de journée déposer l’ordonnance et l’arrêt de travail dans la boite aux lettres. Expédie-les à la Sécu. Je t’ai flanqué deux jours d’arrêt, ce qui t’en fera quatre avec le week-end. Et profite ! ». Notre homme le remercia. « Profite ! ». Il en avait de bonnes, le toubib. Profiter de quoi ? Il ne savait même pas dans quel sens agir. Alors, profiter… Un modèle qui s’évade de son cadre pour s’évanouir dans un appartement n’étant ni un fait banal ni surtout normal, il ne voyait pas par quel bout saisir le problème. Pour s’assurer qu’il avait bien vu, qu’il n’avait pas eu la berlue, il retourna dans l’escalier se planter devant le cadre où il ne vit rien de plus ou de moins que précédemment. La psyché et le porte-serviette étaient toujours là. Le modèle absent. Disparu. Mais où ? Une idée finit par lui venir. Une idée qui en valait une autre, d’autant qu’il n’avait que celle-ci à faire valoir. Il gagna le premier étage et poussa la porte de la salle de bains. Elle était bien là où il l’avait supposé. De trois-quarts dos. Nue. Pareil à la photo. Le grand miroir au-dessus du lavabo avait remplacé la psyché mais, pour le reste, c’était une reproduction fidèle du cliché grandeur nature. Même le porte-serviette tenait son rôle. S’il y avait pensé, peut-être l’avait-il souhaité, il n’en resta pas moins bouche-bée. Comme pétrifié devant l’improbabilité de la scène. Alors, il se souvint que ce n’était ni à son premier ni à son deuxième passage dans l’escalier en C qu’il avait eu la vague impression que quelque chose s’était modifié sur le parcours, mais après le troisième et ultime passage. Quand il était redescendu, suite au brossage dentaire, pour quitter l’appartement, et même s’il avait ressenti une étrange sensation, bien avant cela, pendant qu’il se rasait. Une sorte de bruit inhabituel qui l’avait fait s’interrompre et tendre l’oreille… Et si ce n’était pas la première fois ? se demanda-t-il. Si, déjà, par le passé, lors de ces sept mois de présence dans son cadre, au mitan de cet escalier en C, elle était sortie de son contexte ? Juste après qu’il était parti de chez lui. Après tout, tantôt, il s’en était fallu de quelques secondes pour qu’il ne s’aperçoive de rien. S’était-elle extraite trop tôt, l’avait-elle cru parti ? Quoiqu’il en soit, c’était à cause de cet empressement ou de cette erreur de jugement qu’il avait pu percevoir ce changement ou plus exactement que ce changement l’avait retenu par la manche. « Mademoiselle ? ». C’est tout ce qu’il put dire ou faire quand il eut recouvré sa voix. Avancer la main pour lui tapoter l’épaule voire l’effleurer à peine n’était pas pensable. Quelle aurait été sa réaction ? Se serait-elle de nouveau évaporée, rebiffée ? Aurait-elle changé de pièce, de cadre ? Ne s’étant jamais trouvé en présence d’un pareil cas, il n’aurait su dire. « Mademoiselle ? ». Aucune réponse. Les bras croisés sous ses seins ogivaux, elle demeurait parfaitement muette et immobile, parfaitement égale au modèle de la photo. A ceci près, qu’elle ne se montrait plus en noir et blanc mais en unicolor. La peau halée du cou aux pieds sans aucune marque de sous-vêtements. Par curiosité plus que par perversité, il leva légèrement la tête, se dressa sur la pointe des pieds et jeta un regard dans le miroir, observant que le pubis autour de son triangle de poils couleur de jais, était aussi uniformément bronzé que les deux rondeurs fessières qui s’offraient à lui (en vrai), au premier plan. Le dos était toujours aussi bien découplé. L’ensellure aussi parfaitement creusée. Jolie, elle l’était et il le savait depuis plus de sept mois maintenant que ses collègues la lui avaient offerte en cadre et sous-verre. Mais là, debout, en chair et en os, à trente centimètres de lui, dans sa salle de bains à lui, elle n’était plus simplement jolie, elle était pire. Ce n’était pas compliqué : il n’avait pas de mot et, sans doute d’ailleurs n’y en avait-il pas pour exprimer ce qu’elle représentait à ses yeux. « Mademoiselle ? ». Toujours rien. Elle conservait son mutisme et son impassibilité. Finirait-il par la toucher ? Il craignait qu’elle disparût, qu’elle réintégrât son cadre originel. Originel ? Pas tant que cela. En fait, qui était-elle ? Aucun nom ne figurait dans le cadre, excepté celui du photographe. La seule mention portée au bas du cliché, sur la bande crème qui en constituait le pourtour, indiquait : Vues de dos et au-dessous Chapitre 3. Quelques jours après que ses collègues lui avaient fait la surprise et le plaisir de ce cadeau, il s’était rendu à la galerie qui les exposait. Le cliché faisait partie d’une série de douze que le photographe avait intitulés ainsi changeant simplement poses et modèles mais toutes « vues de dos », de trois-quarts ou face à l’objectif et debout (comme elle) ou courbée, accroupie couchée, assise, agenouillée ; sur un sommier, une chaise, une table, contre un mur, à même le sol et donc devant une psyché. Si les douze filles qui avaient posé étaient toutes aussi jeunes que jolies, des douze elle était la plus belle. Il le pensait en connaissance de cause car il s’était arrêté un long moment devant chacune d’elles, étudiant chaque élément des décors, ce qu’ils suggéraient par rapport aux modèles, pourquoi certaines avaient été choisies pour êtres prises couchées ou debout plutôt qu’assises ou courbées, il les avait minutieusement détaillées une à une, passant chaque parcelle de leurs corps aux rayons x de son regard averti. Malgré la pureté de leurs lignes, la perfection de leurs courbes, l’impeccable arrondi de leurs postériorités (qui avaient déterminé leur sélection), la « sienne », celle qu’avaient choisie pour lui ses collègues, était de loin la mieux faite, la plus entièrement accomplie. Du coup, il aurait bien aimé connaitre le nom de celui ou celle qui avait fait le choix ultime et aussi (mais pour d’autres raisons) de celui ou celle qui en avait eu l’idée. Qu’il se fût agi d’un homme eut été assez compréhensible. D’une femme, cela aurait posé question. Tout au moins pour lui. Il n’avait pas demandé. Pas osé demander. Lorsque, devant les neuf autres salariés, le patron et le DRH, il avait déluté le cadre de son emballage kraft, il avait été tellement surpris et (aussi un peu) gêné de l’intention comme du résultat, qu’il n’avait su dire que : « Ca alors ! Merci. Merci bien. Merci beaucoup ». Ce qui, a posteriori, lui avait paru un peu court et plutôt niais. Heureusement qu’un de ses collègues avait au même moment pris l’initiative de faire sauter le bouchon de l’une des deux bouteilles de Mumm cordon rouge (le patron n’avait pas lésiné sur la marque), ce qui avait créé une diversion. « Aux dix ans écoulés ! », avait toasté le patron. « Et aux dix à venir ! », avait renchéri sa secrétaire. Notre homme avait lorgné du côté du DRH qui avait piqué du nez vers le sol… La fille se tenait toujours devant lui, de trois-quarts dos, nue comme une main, les bras croisés sur ses seins ogivaux, aussi hiératique qu’une statue. A ceci près qu’elle n’était ni de plâtre, ni de marbre, ni d’argile ou de bronze mais faite de chair et d’os comme toute une chacune et qu’il n’était pas possible qu’ils en restent là, quel que soit le cas de figure. S’il résumait : une fille modèle (si l’on pouvait dire et bien que cela soit moins prononcé qu’un modèle de fille) absolument inconnue s’était extraite, par on ne sait quel tour de passe-passe ou quel sortilège, du cadre où elle séjournait depuis que son image y avait été placée par son photographe, voire un encadreur, et se trouvait plantée devant le miroir de sa salle de bains (à lui) dans la même position adoptée au cours de la séance de pose, aussi mutique et figée que dans son cadre. Rien de ce qu’il pouvait en déduire n’était fait pour éclaircir le mystère ni arranger sa journée. Si rien ne bougeait, il allait même finir par comprendre enfin les mobiles de Calder ! Seulement voilà : comment décanter pareille situation ? Dit autrement : comment en sortir ? Il ne voyait qu’une trajectoire : celle qui consistait à faire réintégrer son cadre à la bellissime inconnue. Sauf que, vouloir se sortir d’une situation en faisant rentrer l’autre dans un cadre d’où elle s’était elle-même prélevée, allait nécessiter quelques contorsions sinon physiques (le cliché étant grandeur nature) tout au moins intellectuelles auxquelles il n’était décidément pas préparé. D’ailleurs, qui le serait ? « Mademoiselle… Vous ne pouvez pas parler ou ne voulez pas parler ? ». Il n’obtint pas plus de réponses que les précédentes fois. Tant pis. Il allait tendre le bras vers ce corps nu et inerte, lui poser une main sur l’épaule (droite ou gauche, il n’avait pas encore opté) et il verrait bien sa réaction. S’il y en aurait une ou non. Et puis aussi quelle sensation lui-même éprouverait au bout de ses doigts quand il ne l’avait jamais touchée qu’au travers du verre. Lentement donc, il déplia le bras, stoppa à mi-parcours, hésita à dérouler son allonge, finit par se persuader que ce n’était pas si compliqué et vint lui taquiner l’épaule gauche. Il ne nota aucune différence avec n’importe quelle autre épaule humaine et en fut rassuré. Il renouvela l’opération avec les omoplates, la colonne vertébrale sans pour cela obtenir la moindre réaction, le plus infime tressaillement. Elle était exactement comme dans son cadre quand, montant et descendant l’escalier en C, il passait des doigts avides le long de son dos, s’attardant plus spécifiquement à l’endroit où il perd son nom. Or, maintenant qu’il avait la possibilité de poser ses mains sur ces deux rondeurs fessières à propos desquelles lui-même et ses invités se répandaient en effleurements ou caresses suggestives et autres réflexions plus ou moins graveleuses, maintenant qu’elle se trouvait non seulement à portée mais vivante (quoique inerte), en tout cas de chair et d’os et non plus simplement de papier glacé sous verre, maintenant donc, il n’y parvenait pas. Quelque chose l’en empêchait. Quelque chose d’insigne mais de suffisamment prégnant toutefois pour le retenir à la lisière de ces deux globes irréprochables que leur magnétisme ne réussissait pas à attirer. Un comble ! En réalité, il avait peur. Craignait qu’elle ne réintègre son vrai contexte, offusquée par cet attouchement. Voire qu’elle disparaisse de sa vue et de son cadre et qu’il demeure bouche-bée et bras ballants sans plus personne devant lui, seulement la psyché et le porte-serviette sur la photo. An fait donc, il avait peur. Pareil à ces hommes prépotents à l’encontre de la gens féminine, qui ne le sont que parce qu’ils la redoutent et non, tel qu’ils s’escriment à le faire croire à leurs mâles entourages parce qu’ils se sentent supérieurs à elles. Pourtant, lui n’était pas de ceux-là et ceux qu’il côtoyait dans le métier ou croisait lors de soirées, il avait tendance à les fuir ou à les tenir à distance. Lui, avec les femmes, il était d’un naturel assez doux. Vaulin (un collègue) disait fade. « Avec les gonzesses [il ne disait jamais femmes ou filles], il ne faut pas être fade. Faut toujours en remettre une couche. De préférence, en les faisant marrer. Elles aiment ça, un gonze [il ne disait jamais homme] qui les fait marrer. Et toi, t’as déjà gagné la moitié de la partie. Regarde ce con de Durieux… ». René Durieux. Chef de produit. Ni beau ni moche, mais pas quelconque. Taille moyenne. Il avait pour lui son bagout et son humour pince sans rire. Quelque charme aussi que lui (ou Vaulin) n’avait pas. Durieux emballait à peu près qui il voulait au-dessous d’un mètre soixante-douze (sa taille personnelle) et entre dix-neuf et trente-cinq ans. En-deçà et au-delà de ces limites, il ne touchait pas, fût-elle le canon du siècle. On lui connaissait une kyrielle (Vaulin disait collection) de filles et de femmes de toutes origines sociales ou ethniques. Une fois, il avait failli avoir un problème avec une fille cueillie à la sortie d’un piano-bar qui, pour démontrer une vingtaine de printemps n’en possédait en tout et pour tout que seize. Drivée ou épaulée par son maquereau de frère, elle avait tenté de le faire chanter. Il s’en était tiré de justesse et pendant un certain temps avait mis le pied sur le frein. C’était Rachel, la secrétaire de direction, qui avait mouchardé, Durieux s’étant confié à elle. Elle l’avait fait délibérément pour que cela finisse par ricocher à l’oreille d’Anne-Marie Boyer, la gestionnaire des stocks, qui en pinçait secrètement pour Durieux malgré ses rédhibitoires trente-sept ans. Ceci dit, contrairement à ce que prétendait Vaulin, René Durieux n’avait rien d’un con. Toute cette digression pour redire qu’avec les femmes notre homme n’avait ni la parole ni le geste commode. Au lit, d’après ce qu’il lui avait été rapporté çà et là, ce n’était pas un mauvais coup mais il aurait manqué de fantaisie. Au final, la seule avec qui il osait en mots et en conduite, c’était la fille de la photo. Tout au moins, tant qu’elle était demeurée dans son cadre. Parce que depuis qu’elle était sortie (par empressement juste avant qu’il parte ou à dessein, escomptant qu’il s’en apercevrait), il n’osait plus. Pourtant, ce n’était pas bien difficile. Il lui suffisait d’allonger le bras, peut-être bien les deux, voilà oui les deux, et de saisir à pleines mains ces deux demi-lunes qui ne devaient attendre que cela, qui n’étaient là que pour lui. Exactement comme il lui arrivait de le simuler au beau milieu de l’escalier en C quand il plaquait ses doigts contre le verre à cet endroit précis, en dégageant parfois un pour le glisser dans ce sillon échancré, extravagant vers les pires lascivités. « Un peu de courage, vous y êtes presque… ». Il n’y aurait pas eu ce voussoiement, il aurait cru se parler à lui-même, ainsi qu’il lui arrivait de le faire de temps à autre. Mais il y avait eu le voussoiement et cette voix féminine (chaude et grave) qui ne correspondait en rien à la sienne. Il sursauta : « C’est vous ? ». Aucun écho ne fit retour à son interrogation. « C’est vous qui venez de m’interpeller ? ». Ses mains n’étaient plus qu’à quelques millimètres des fesses de la fille toujours aussi statique. C’était simple. Tellement simple. De surcroît, s’il avait bien entendu, elle l’y avait exhorté ! Comment s’y prendre ? Et que préférait-elle ? Qu’il les lui caresse avec raffinement, les lui saisisse avec vigueur, les lui pétrisse avec sensualité ? Il était plus que certain qu’elle attendait quelque chose de lui, quelque chose qu’il avait l’habitude de penser ou de mimer quand il s’arrêtait devant le cadre pour la contempler ou l’attoucher de l’autre côté du verre. Quelque chose dont il rêvait en somme et qu’elle était prête à lui accorder, s’étant libérée de ce cadre et l’ayant apostrophé en ces termes : « Un peu de courage, vous y êtes presque… ». Si tant est qu’il se décide. Mais il n’y parvenait pas. Tenté, il l’était. Mais ça s’arrêtait là. Il retira même ses mains pour les laisser pendre, un rien moites, au bout de ses bras ballants. « Voilà, c’est cela. Fermez les yeux… ». Il les rouvrit aussitôt, ne s’étant pas aperçu qu’il les avait clos. « Fermez vos yeux et venez poser vos doigts sur la partie de mon corps que vous préférez… ». Il obéit à la voix sans poser de questions, sans prendre la peine d’essuyer ses phalanges humides au pantalon. Yeux clos, bras tendus, ses mains entrèrent enfin en contact avec les deux hémisphères parfaitement cricoïdes, séparés par cette profonde scissure qu’il avait tant et plus désirée dans ses rêves et fantasmes les plus épicuriens. Il commença par les malaxer tendrement, à moins que ce ne soit timidement puis, prenant de l’assurance, il se mit à les pétrir plus énergiquement, comme il l’aurait fait d’une pâte à modeler ou d’un morceau d’argile auxquels l’on veut donner un tour précis et qu’il faut pour cela assouplir, sans savoir au juste pourquoi il fallait rendre ces deux globes de chair plus souples, alors même que leur fermeté n’occultait en rien leur élasticité. S’il n’osait toujours pas glisser un doigt dans le sillon, ainsi qu’il l’avait maintes fois mimé devant le cadre, de l’autre côté du verre, il se souvint de la fossette qui agrémentait la fesse droite et la rechercha à l’aveuglette, les yeux toujours fermés, un peu au-dessus de la pliure qui sépare le postérieur du haut de la jambe. Quand il eut repéré la fine dépression, il pinça l’endroit où elle se situait sans que la fille ne s’en plaigne. Il pressa plus fort encore, puis de toute la force de ses doigts sans obtenir le moindre cri, la plus infime réaction. Elle demeura muette et immobile comme il l’avait toujours connue. Ses doigts étaient chauds d’avoir pressé sa chair avec autant de force. N’en croyant pas ses oreilles, il rouvrit les yeux et ce qu’il vit l’obligea à reculer d’effroi. Bouche ouverte à la recherche d’un peu d’air, le regard rivé sur sa main droite ensanglantée, il lâcha le rasoir, continuant de reculer, oubliant l’escalier, trébucha dès la première marche, perdit l’équilibre, dégringola en roulade et arriva mort dans la pièce principale de son appartement sous les toits…