Aparté 2

UNE QUESTION DE CINEMAS…

« Le cinéma est le médium qui pardonne le plus. Celui qui permet de faire le plus de fautes tout en faisant un chef d’œuvre ».
                        Nicholas Ray
« Le cinéma est la forme d’expression artistique qui, la première et peut-être de façon plus profonde que n’importe quelle autre, a donné la possibilité aux différents peuples du monde de se connaître ».
                        Francesco Rosi
« Si l’on peut encore parler de cinéma aujourd’hui c’est, de temps à autre, à cause de quelques films exceptionnels qui réveillent nos espoirs, évoquent l’époque où nous étions tournés vers l’écran comme vers un monde nouveau ».
                        René Clair

Il s’est écoulé cinq ans entre le gros de l’entretien sur le roman et celui-ci, sur le cinéma. Cinq années au cours desquelles l’auteur a changé de domicile quittant cette Côte d’Azur dont il ne s’est jamais senti partie prenante pour un décor de montagne ni plus ni moins approprié, quoique plus respirable. Comme il le dit lui-même : « Il faut bien se poser quelque part, encore que… ». Cinq longues ou brèves années (c’est selon) où nous nous sommes revus à plusieurs reprises, ici et là, et cette fois, c’est moi qui ai demandé à Robert Deleuse s’il serait partant pour un échange sur le cinéma. Ainsi que je l’avais laissé brièvement entendre dans ma précédente introduction, ses connaissances sur le sujet, comme ses points de vue décalés, tranchés même, mais toujours argumentés, pouvaient apporter ce plus qui n’apparaît pas nécessairement ou trop peu chez les experts officiels. Un regard sinon nouveau, à tout le moins à part et surtout sans contrainte aucune. Je sais que son intention, par le passé (plus précisément à son retour de La Rochelle où il avait séjourné de 1993 à 1997) avait été d’écrire un essai sur ce dit septième art, qu’il en avait dressé un premier plan avant d’abandonner le projet, amicalement dissuadé par deux connaissances du milieu de l’édition qui avaient mis en avant la difficulté qu’il aurait eu à le faire accepter, étant on ne peut mieux extérieur au microcosme. Déjà échaudé, dans les années 90, par un projet sur le roman italien qu’il s’était vu refusé au prétexte qu’il n’était ni un spécialiste de cette littérature ni un enseignant de cette langue (quoique bilingue sans accent français et plutôt fin arpenteur de ces lieux romanesques, comme le visiteur du site pourra le constater à travers le bref condensé d’un article reproduit dans l’onglet Travaux), il n’avait pas insisté et avait remisé son plan-cinéma dans l’un de ses tiroirs où il se trouve encore. Pour ma part, j’avais lu des articles qu’il avait rédigés pour des revues généralistes et je les avais trouvés à la fois pédagogiques et personnels, ce qui n’est pas obligatoirement antinomique ou incompatible. C’est sur eux et aussi sur le plan du projet abandonné que je me suis appuyée pour établir l’entretien ci-après, tout en l’ouvrant à des questions qui lui appartenaient en propre. Puisse le résultat avoir transgressé le convenu et le convenable…
                                                   Camille Voysrond

P.S. : Cet échange a été entièrement réalisé par courriels entre le mardi 17 mars et le lundi 15 juin 2015. Il a été relu et corrigé par l’auteur.

 

C.V. : Je sais que tu n’apprécies guère le terme mais, pour commencer, peut-on quand même dire que tu es un cinéphile averti et que tu as même été, à une certaine période, un « cinéphage » avéré ?

R.D. : Pour commencer, comme tu dis, je n’aime pas ce concept de cinéphile parce qu’il renvoie à celui de bibliophile pour les livres, c'est-à-dire à des gens qui recherchent et collectionnent des éditions rares ou originales d’ouvrages, quels qu’ils soient, dits classiques ou anciens. Pour moi, les bibliophiles sont à peu près tout exceptés des lecteurs au sens plein du terme. Peut-être que cette défiance à l’encontre de la cinéphilie vient aussi du fait que j’ai forgé mes relatives connaissances filmiques un peu de la même façon que mes connaissances littéraires, autrement dit par la pratique : maternelle et paternelle d’abord, puis personnelle par la suite. Toujours est-il que le concept d’amateur me convient mieux. En revanche, celui plus ironique de « cinéphage » me va très bien dans la mesure où, à une certaine époque (notamment à Paris et dans plusieurs villes italiennes), je pouvais passer ou courir d’une salle à l’autre trois ou quatre fois en une seule après-midi et soirée, tout à fait capable de sauter un repas à défaut de m’être préparé un sandwich. C’était plus précisément lors de mes six années de clandestinité et d’exil (pour cause de désertion) et le peu que je gagnais dans mes multiples travaux au noir passait dans les caisses des cinémas, bien à l’abri au fond de toutes leurs salles obscures…

C.V. : Est-ce que tu te souviens des premiers films que tu as vus, enfant puis adolescent, et donc bien avant cette période ?

R.D. : Les premiers films ou les premiers romans, c’est un peu comme les premières amours. Qu’ils vous aient emballé ou déçu, on en garde toujours le souvenir. A fortiori, si l’on a l’occasion de les revoir. En « famille », il y a d’abord eu La Vache et le prisonnier d’Henri Verneuil (il y a pire comme prise de contact) et un péplum étasunien Ben-Hur de William Wyler (et là, il y a quand même mieux). Un peu plus tard, en compagnie d’un copain d’enfance, Les Mystères de Paris d’André Hunebelle avec Jean Marais. Tout à côté de ma voisine de palier pour qui j’en pinçais, La Tulipe noire de Christian-Jaque, à ceci près qu’à la sortie, j’ai dû penser quelque chose comme : « J’aurais dû l’emmener en voir un autre », parce que face à un double Alain Delon, j’avais perdu un gros brin de mon aura. Tout seul, un film noir de Jack Smight, Détective privé, avec Paul Newman ; dont j’ai fait mon acteur préféré. Par la suite, j’ai rarement (pour ainsi dire jamais) manqué un film quand il était à l’affiche. Lui, puis Dominique Sanda et Gian-Maria Volonte’ sont les trois exceptions que je me suis autorisées : aller visionner un film pour des acteurs. Pour le reste, j’y suis pratiquement toujours allé pour leurs sujets. Pour quelques réalisateurs aussi : Antonioni, Kubrick, Fellini, Sembene, Risi, Jancso, Angelopoulos, Comencini, Hitchcock, Kurosawa, Loach, d’autres contemporainement et depuis, bien sûr…

C.V. : Ces noms que tu viens de citer pêle-mêle et à propos desquels nous reviendrons sûrement, ne font-ils pas de toi un amateur plutôt éclectique ?

R.D. : Ce que devrait être tout amateur vrai, à la différence des spécialistes verrouillés dans leurs schémas. Cela dit, j’ai tôt eu et assez bien ancrées, certaines lignes directrices même si, au départ,  j’ai tenu à me faire une opinion de tout et du plus grand nombre quitte à m’envoyer des navets inhérents à mon âge et à mon apprentissage. Néanmoins, mes choix se sont opérés très vite et le tri s’est fait culturellement au fur et à mesure que j’avançais dans ma propre vie et mes propres expériences…

C.V. : Dans la suite de ces deux questions, quel est le film qui t’a fait franchir le pas vers des jugements plus aboutis quant à ces lignes directrices ?

R.D. : En fait, ils sont au nombre de trois. Sans grand rapport entre eux, d’ailleurs. Deux, je les ai visionnés deux ou trois ans après leurs sorties respectives : il s’agit de Cul-de-sac de Roman Polanski et de Blow-Up de Michelangelo Antonioni duquel, par la suite, j’ai vu toutes les œuvres. Le troisième, je l’ai vu dès sa sortie, en Italie : il s’agit du Queimada de Gillo Pontecorvo avec Marlon Brando. C’est à dater de ces trois-là que j’ai commencé à réfléchir sur le cinéma, sa fonction, ses objectifs, sa place dans le concert culturel et que je me suis mis à rédiger de plus ou moins brefs commentaires sur les films que je voyais. Grâce à ces trois films, j’ai franchi le pas qui fait glisser le spectateur lambda du stade de simple observateur à celui (si je puis dire) de méditateur…

C.V. : A cette époque, aucun film français n’avait alors retenu ton attention ?

R.D. : Les films français, je les voyais à la télévision. Notamment ceux des générations d’avant : les Carné, Autant-Lara, Guitry, Clair, Renoir Clouzot, Grémillon, Pagnol, Clément, etc. Notamment sur la chaîne TMC qui, à l’époque, était uniquement diffusée dans le Sud de la France et proposait un film par soir ou presque… Au cinéma, mis à part le fameux Z de Costa-Gavras, éreinté ou c’est tout comme par la critique officielle, les films français des années 60-70 (si l’on excepte certains Melville, les derniers Tati avant qu’on l’empêche de poursuivre, quelques Pialat et Blier, surtout ceux d’Alain Resnais avant, pendant et après 70), c’était quoi au juste ? Les pitreries en grosses savates d’un Gérard Oury ? Les vaudevilles familiaux d’un Claude Chabrol ? Les simagrées académiques d’un François Truffaut ? D’ailleurs, y avait-il réellement un cinéma français ? A cette époque-là, j’avais une petite amie italienne sur la côte ligure, et tous les week-ends je me rendais chez elle au volant de ma R8 S. Il ne se passait pas un samedi soir ou un dimanche après-midi sans que nous allions au cinéma. Quand je voyais ce dont étaient capables d’offrir les Bertolucci, Rosi, Monicelli, Pasolini, Bellocchio, Fellini, Scola, Comencini, Risi, Brusati…dont certaines œuvres sont sorties à Paris avec cinq ou dix ans de retard et que je revenais en France le lundi matin, il y avait un tel écart entre les propositions de ces réalisateurs et celles de leurs collègues français que ça ne m’incitait guère à aller voir les films de ces derniers, les exceptions confirmant la règle…

C.V. : Dans ta déclinaison des quelques réalisateurs français dont les films ou plus exactement certains films t’attiraient, où places-tu un Jean-Luc Godard, si seulement tu le retiens ?

R.D. : Je me doutais bien qu’on y viendrait plus ou moins directement mais je ne pensais pas si tôt. En avant donc pour le Grand Saint-Godard ! Et disons d’abord, qu’au regard d’une certaine critique, il n’est français ou francisé que lorsque celle-ci considère que son film tourne rond de son point de vue à elle. A défaut, il reste ou redevient immédiatement Suisse. Ce qui est loin d’être un handicap si l’on considère que les Alain Tanner, Markus Imhoof, Francis Reusser, Daniel Schmidt, Claude Goretta…le sont également. Pour le reste et pour l’essentiel, Godard est le seul élément réellement neuf de la pseudo Nouvelle-Vague fort bien cernée en son temps par Bernard Chardère lorsqu’il la qualifia de « fort vague et si peu nouvelle ». En fait, l’expression étant d’origine journalistique, et cette corporation ayant une fâcheuse tendance à voir du nouveau partout où cela sent le rassis revisité au goût du jour, l’expression « nouvelle vogue » eut mieux convenu. Avec Godard donc, si quelques flous artistiques demeurent, en revanche et a contrario de la quasi-totalité de ses pairs, l’originalité scripturale est bien présente. Il est l’un des rares cinéastes au monde qui a cherché et quelquefois trouvé une écriture qui soit typiquement filmique à l’inverse de la plupart des réalisateurs, tous pays et tendances confondus, qui se bornent à reproduire (talentueusement ou non) du roman ou du théâtre sur grand écran. Car s’il y a un reproche à adresser à ce dit septième art, c’est bien de n’avoir pas su (ou pu) se réaliser en tant qu’art autonome et d’être resté avant tout, pour l’essentiel de sa production, un art de la transposition. Rien d’autre qu’un médium commercial pour mettre à la portée du plus grand nombre des œuvres romanesques ou dramaturgiques que la plupart n’auraient pas pu (ou su) abordé autrement. A ceci près que, derrière cette volonté industrielle, ne se cachait aucune intention altruiste ou éducative mais, comme chacun sait, un objectif strictement financier. C’est l’industriel Charles Pathé qui déclarait à l’avant-veille du Premier conflit mondial : « A l’exception des industries de guerre, je ne crois pas qu’il en soit une seule en France dont le développement ait été aussi rapide et qui ait donné des dividendes aussi élevés à ses actionnaires » que le cinéma. C’est là tout ce qui sépare les Lumière et Pathé d’une part, d’un Georges Méliès d’autre part ou, si l’on préfère, un cinéma en tant que technique et industrie du cinéma en tant qu’art… Pour en revenir à Godard (si tant est que je m’en sois éloigné), il y a une anecdote qui le résume assez bien quand, répondant à une question lors d’une conférence de presse d’une quelconque édition du Festival de Cannes, il raconta qu’enfant, comme il mentait souvent à ses parents, ceux-ci le tançaient d’un « Ne nous raconte donc pas d’histoires ! ». Alors que, bien plus tard, devenu cinéaste et confronté à des producteurs ceux-ci l’enjoignirent : « Mais racontez-nous donc une histoire ! ». Godard s’est toujours tenu peu ou prou à cheval entre ces deux réprimandes. Celle faite à l’enfant quand il en a eu la possibilité et celle faite au réalisateur quand il n’a pas pu faire différemment. Encore que la question épicentrique de l’univers godardien, si elle tourne autour du mot « histoire » (dans le sens narratif du terme) tient moins dans l’interrogation « quelle histoire raconter ? » que « comment la raconter ? » et peut-être même « pourquoi en raconter une ? ». C’est là sa ligne de démarquage qui fait de ce cinéaste parmi les moins littéraires de la cinématographie mondiale (malgré ses récurrentes citations ou incises plus ou moins plein écran) le dépositaire d’une œuvre hyper-personnelle et cohérente y compris dans ses moments les plus emmerdatoires voire réactionnaires. A ceci près, qu’on n’y accède pas comme dans un moulin. Si j’avais trois films à citer au titre de ticket d’entrée, je dirais : A bout de souffle, Le Mépris et Week-end

C.V. : Précédemment, tu as laissé entendre que le cinéma français, à l’inverse du cinéma italien, par exemple, n’existait pas. Qu’entendais-tu par cette négation d’un genre plutôt couperet ?

R.D. : Bien qu’il ne me semble pas avoir formulé la chose aussi crûment, je vais néanmoins reprendre ta balle au bond. D’une part, le cinéma français a bel et bien existé sous la forme de fortes personnalités (réalisateurs, scénaristes, dialoguistes) dont les vues esthétiques convergeaient plus ou moins, en tout cas tendaient – y compris par des chemins différents – vers la même direction, à savoir : un cinéma art profane mais aussi médium sociétal. Un des sommets de cette tendance est le Toni de Jean Renoir (dont l’assistant-réalisateur, un certain Luchino Visconti, saura se souvenir lorsqu’il passera lui-même à la réalisation) mais on pourrait en citer d’autres. Si l’on exclut la période de l’Occupation allemande (encore que Le Corbeau de Clouzot ou Remorques de Grémillon soient loin d’être négligeables qui plus est vu la conjoncture), on se retrouve à la Libération peu ou prou avec les mêmes (que j’ai déjà cités dans une réponse précédente) plus quelques autres dont René Clément (La Bataille du rail, Le Père tranquille), Georges Rouquier (Farrebrique), Jacques Tati (Jour de fête, Les Vacances de M. Hulot), André Cayatte (Justice est faite, Nous sommes tous des assassins) avec lesquels on aborde les années 50 jusqu’au surgissement de cette fausse « Nouvelle-Vague » (et plutôt vogue donc) qui va infliger aux réalisateurs d’avant elle un silence progressif mais patent pour aménager une place quasi-totale (pour ne pas dire totalitaire, à défaut de totalisante) aux adeptes de ce pseudo-courant et à leurs amis proches (procédé très français) qui, à deux ou trois exceptions près, non seulement n’ont rien apporté tant d’un point de vue esthétique que social ou architectonique au cinéma hexagonal mais qui, de surcroît, l’ont mithridatisé au travers de leurs entreprises petites bourgeoises. Peut-on me dire le rapport qu’il y a entre un Truffaut et un Rohmer, un Chabrol et un Rivette… ? Strictement aucun. Ou plutôt si. Un. Ecoutons Truffaut l’énoncer lui-même : « Notre seul point commun, à nous, cinéastes de la Nouvelle Vague, était le goût des billards électriques ». Et comme il ne s’agissait nullement d’une boutade, tout est dit. Car si les trois-quarts de ces réalisateurs n’en ont jamais imposé en tant que cinéastes en passe d’élaborer une œuvre, ils ont pleinement su profiter des opportunités du moment pour s’imposer (médias aidant) par une sorte de putsch médiatique, cousin du putsch politique gaulliste du 13 mai 1958 puisque, rappelons-le, les deux faits sont quasi-concomitants. Et c’est à dater de là, de ces films de carriéristes à tout crin, tombeurs du cinéma dit par eux de « papa » que tout s’est délité. Quand je pense que cette petite troupe raillait leurs prédécesseurs en les taxant de conformistes et de dépassés pendant qu’un Orson Welles (qu’ils portaient aux nues), s’était techniquement inspiré d’un film de Sacha Guitry (Le Roman d’un tricheur) côté fondus, voix-off et flashback pour son film généralement considéré comme son chef d’œuvre, à savoir : Citizen Kane, il y a de quoi se les mordre, non ? Un agglomérat de films nationaux ne constitue en rien un cinéma national. C’est en cela que je posais précédemment la question : « Y avait-il réellement un cinéma français ? ». Il y en avait eu bel et bien un, en effet. Mais quand ma génération a commencé de se poser dans les fauteuils de ses premières salles obscures, il était en passe d’être liquidé par des films distractifs, totalement exogènes aux réalités françaises de l’époque comme de celles qui ont suivi. Le monde ouvrier, par exemple, présent chez les cinéastes d’avant, a disparu tout net des radars filmiques français au profit d’expositions de problèmes petits bourgeois dont l’ensemble des réalisateurs ne se sont jamais plus défaits… Rien de tout cela n’est advenu dans le cinéma italien, malgré vingt et un ans de régime fasciste suivi de cette fausse démocratie à la sauce démocrate-chrétienne directement branchée sur Washington et ses millions de dollars. Si la France avait dû subir ce que l’Italie a enduré depuis les pillages napoléoniens jusqu’à nos jours, elle ne serait plus qu’une illusion d’optique sur la carte du monde, Il est vrai, à la décharge de la France, que l’Italie vient de bien plus loin qu’elle. Davantage que les romanciers et dramaturges, les cinéastes italiens ont presque d’emblée tenu à montrer les revers de toutes les médailles. Dès 1914, avec Sperduti nel buio (Perdus dans les ténèbres) de Nino Martoglio, le cinéma italien marque un de ses territoires. Aussi bien techniquement que sociologiquement Eisenstein et Griffith lui devront beaucoup. Le premier le reconnaîtra. Le second préfèrera le taire. Mais peu importe. Le cinéma italien n’est pas devenu peu à peu ou parcellairement un cinéma impliqué. Au travers de ses grands réalisateurs, il l’a quasiment toujours été. Que ce soit par ses drames ou par ses comédies. En plein fascisme, et malgré les risques encourus, des films comme Treno popolare de Rafaello Matarazzo ou Ossessione de Luchino Visconti (qui sera interdit mais n’en fondera pas moins le premier acte du cinéma néo-réaliste) voire Les Enfants nous regardent de Vittorio de Sica tranchèrent net le cordon avec le système cinématographique institué des téléphones blancs inspirés par le régime. Et dès juin 1945, le cinéaste Alberto Lattuada lançait : « Nous sommes en guenilles ? Montrons nos guenilles ! Nous sommes vaincus ? Regardons nos désastres ! Nous le devons à la mafia ? A la bigoterie hypocrite ? Au conformisme ? A l’irresponsabilité ? A l’éducation défectueuse ? Payons toutes nos dettes avec un amour féroce de l’honnêteté (…). Rien ne révèle mieux que le cinéma tous les fondements d’une nation ». Si l’on considère l’Histoire de l’Italie (disons) du Risorgimento à nos jours, l’on a de ce pays sur les écrans un tableau politique et sociocritique qui n’a d’équivalent dans aucune autre cinématographie, étasunienne incluse. Et la fête continue, même si les chaînes de télévision françaises ont décidé de blacklister ce cinéma (nous y reviendrons peut-être), de l’effacer du présent comme des mémoires et même de vouloir donner l’impression au plus grand nombre qu’il n’a jamais existé. Dans un article intitulé « Pour le cinéma italien » que j’ai reproduit et mis à jour dans l’onglet Travaux du présent site, on peut trouver à la fin une liste de ces films (et ils sont loin d’y être tous) qui couvrent la période historique de 1860 à 2014. Qu’on aille y voir et l’on constatera à quel point les cinéastes français (malgré ses francs-tireurs) souffrent du parallèle…

C.V. : Mais le reproche que tu adresses à la « Nouvelle Vague » française concernant son absence de lien entre ses réalisateurs, on peut aussi bien le formuler au regard des cinéastes italiens. Quel rapport, en effet, entre le cinéma d’un Francesco Rosi et celui d’un Ettore Scola, celui d’un Federico Fellini et d’un Vittorio de Sica, d’un Dino Risi et d’un Elio Petri, pour nous en tenir à quelques noms emblématiques ?

R.D. : L’Italie et les Italiens. Ce lien entre les cinéastes aussi divers que tu cites (mais l’on peut en ajouter tout un contingent parmi lesquels Monicelli, Comencini, Germi (pour partie) en ce qui concerne le côté satirique ou Taviani, Zurlini, Olmi, Visconti, Pasolini, Montaldo pour le versant dramatique ; plus près de nous les Luchetti, M. Risi, Sorrentino, Garrone, R. Tognazzi, Placido, Tullio-Giordana, Crialese, Scimeca, Zanassi, Soldini, Amelio, Tornatore…ce lien, c’est précisément l’Italie. L’Italie dans tous ses états : politiques, géographiques, sociologiques, familiaux, existentiels, sans états d’âme et que le cinéma français a abandonné pour la France au bénéfice de films (dont la majorité ne devrait même pas porter ce nom) individualistes, nombrilaires, frileux, dénués de toute profondeur de champ critique dans lesquels les vedettes ne sont ni les sujets ni les personnages mais des acteurs pour la plupart surfaits et surpayés que des commentateurs serviables et serviles élèvent au rang de stars, non parce qu’ils ou elles en sont mais parce qu’ils et elles sont entrés de plain-pied dans le moule du système de l’industrie contre l’art, du rapport contre l’apport. Et pendant que le cinéma italien ne cesse d’attirer des spectateurs aux festivals que lui consacrent (en France) les villes d’Annecy et de Villerupt, les films français du festival de Florence voient leurs audiences diminuer d’année en année. Même les cinéastes allemands, dont la production avait été anéantie par douze ans de régime nazi, ont su reconquérir quelques-uns des territoires artistiques perdus. Les Schlöndorff, Fassbinder, Kluge, Wenders (celui d’avant les USA), Von Trotta, Hauff et j’en oublie, plus récemment les Rothemund, Edel, Von Donnersmarck, Hirschbiegel et j’en passe, ont fait et font leur travail de cinéastes impliqués même si le parti de la CDU a mis tout en œuvre des années durant pour favoriser le cinéma étasunien et anéantir ce nouveau cinéma national au profit de productions débiles, principalement audiovisuelles. Tout comme l’a tenté, sans y parvenir, mais dans le même esprit le parti italien de la Démocratie-chrétienne depuis de Gaspari jusqu’à Andreotti avec ses propres cinéastes. Pendant ce temps-là, que faisaient leurs collègues français ? Etaient-ils menacés de poursuites ou d’interdictions ? Pour quoi faire ? En quoi les réalisations de ces nouveaux nés, de ces Sixtizen et suivants pouvaient-elles déranger quelque pouvoir que ce soit ? Les seuls films français interdits sous la IVème république furent les documentaires de René Vautier (Afrique 50) et de Resnais-Marker (Les Statues meurent aussi), au début des années cinquante, c'est-à-dire avant la pseudo Nouvelle-Vague puis, au début des années 60 et de la Vème république le documentaire de Jacques Panigel sur le massacre perpétré par la police parisienne le 17 octobre 1961 (Octobre à Paris) et le film de Claude Autant-Lara, cinéaste honni par la pseudo Nouvelle-Vague, sur l’objection de conscience (Tu ne tueras point). A côté de ceux-ci, deux autres films mettant directement en cause la hiérarchie militaire française à deux époques différentes seront également censurés par les IVème et Vème Républiques : Les Sentiers de la gloire et La Bataille d’Alger. Mais le premier était étasunien (Stanley Kubrick) et le second italien (Gillo Pontecorvo). Je ne vois, dans cette déclinaison aucun réalisateur de la soi-disant Nouvelle-Vague bien trop occupés à étaler sur la toile leurs petits problèmes personnels ou à produire des copies confuses du film noir hollywoodien. Revenons à Bernard Chardère : « Demander à la Nouvelle-Vague de produire un film social est aussi vain que demander à une poule de pondre un canard ». Ecoutons Raymond Borde : « Ces films sont le produit d’une classe sociale sans invention et sans génie, la bourgeoisie à la page » et j’ajouterai : qui plaisaient tant à la critique officielle de l’époque comme lui plaisent aujourd’hui les daubes nationales à gros rendement…Et pourtant, ces cinéastes possédaient plus d’un atout dans leurs manches pour réaliser un cinéma à l’italienne, autrement dit un cinéma impliqué. Les matériaux existaient : un passé historique mouvementé pour parler par euphémisme, un présent politique plus que tendancieux né d’un coup d’Etat, des minorités de toutes origines, des scandales financiers à répétitions, des assassinats politiques même…A quelques rares exceptions près, qu’ont-ils fait de cette manne nos cinéastes médiatisés ? Des films de consensus, des historiettes de manèges à trois, des films noirs purement conventionnels, dénués d'arrière-plans sociaux voire sociétaux, tous tournés vers le plus « grand public » possible, ainsi désigné parce que facile à appâter et à convertir. Et les choses ne se sont guère arrangées depuis, au contraire. Voilà ce que disait non sans justesse (déjà en 1984) le cinéaste Wim Wenders : « Si le cinéma peut survivre encore un peu, ce n’est pas grâce aux grands publics, mais grâce aux petits publics. Le cinéma n’est pas fait pour le grand public parce que là, le cinéma n’existe plus, il n’y a plus d’histoire, plus de style, plus rien. Il n’y a qu’un cinéma qui fait semblant de raconter des histoires et qui raconte n’importe quoi… ». Voilà ce qu’est peu à peu devenu le cinéma français depuis la pseudo "Nouvelle Vague", après qu’il a eu effectivement bel et bien existé. Une fois encore et non de trop, les exceptions (qui en l'occurrence n'ont jamais aussi bien porté leur nom) n'entrent pas dans cette critique. Mais, précisément, ce sont des exceptions et ce n'est pas avec des exceptions que l'on constitue un cinéma. D'autant que la plupart d'entre elles relèvent de films plutôt intimistes et qu'elles sont commercialement excentrées. Il y aussi le fait que rarissimes sont les cinéastes français qui réussissent à faire décoller leurs personnages, à les observer du plus haut possible sans pour autant les prendre de haut ou à la légère et en les plongeant corps et biens dans le contexte sociétal en vigueur, cet élément décisif et manquant des productions cinématographiques hexagonales. Sans parler des personnages dits (à tort) secondaires mais sans lesquels les premiers rôles n'existeraient pas et n'existent effectivement pas dans de trop nombreux cas...

C.V. : En dehors des films dits d’auteurs (qui se font de plus en plus rares), les cinématographies nationales ont toutes produit des films dits  de « genre » dont les dominants sont le western, la science-fiction, le film noir, la comédie et les films de guerre ou d’aventures. Or, ce qui est plutôt mal vu du côté de la critique littéraire (où SF et romans noirs figurent au rang des déclassés de la Littérature avec un grand L) n’est pas reçu de la même manière par la critique de cinéma. Pourtant, si l’on considère, ne serait-ce que la SF et le film noir, nombre de leurs films ont été adaptés de romans. Que penses-tu de ce décalage ?

R.D. : D’abord qu’il ne faut pas se fier aux critiques. De quelque brouillon de culture qu’ils proviennent. Pour la plupart, ces gens-là n’entendent que ce que le système leur prescrit d’attendre, au cinéma plus que partout ailleurs au vu des enjeux économiques. Ensuite, que ces films dits de « genres » ont plus d’une fois aboutis à des films d’auteurs. Je pense plus particulièrement à Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone qui dépasse de loin le cadre du western proprement dit ; à 2001, Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick qui transgresse les codes de la science-fiction ; à M le Maudit de Fritz Lang ou au Salvatore Giuliano de Francesco Rosi qui crèvent le plafond du film noir typique, à Lions et agneaux de Robert Redford qui se situe très au-delà du simple film de guerre (et en l’occurrence ici sur la guerre) ou à L’homme qui voulut être roi de John Huston qui laisse loin derrière lui le film dit d’aventures tel qu’on le conçoit d’ordinaire. Pour ce qui concerne la comédie, qui est beaucoup plus qu’un « genre », nous pourrions y revenir plus tard et plus spécifiquement. En attendant, parmi ces cinéastes qui, par le genre, ont su s’élever au rang d’auteurs, un des cas parmi les plus significatifs me semble être celui d’Alfred Hitchcock. Par un de ces raccourcis guillotinaires dont la critique s’est fait une spécialité, elle a étiqueté ce cinéaste comme « le maître du suspens ». Or, le confiner dans un tel rôle (même en lui conférant une place au sommet) est non seulement très réducteur mais également erroné. Car si Hitchcock s’était contenté d’être ce type de « maître », sa longévité cinématographique se serait vue écourtée et ses succès assez vite démentis. S’il n’y avait eu que de ce fameux « suspens » dans les films d’Hitchcock, il n’aurait guère dépassé le niveau de ces bons voire très bons films dits d’espionnage ou policiers. Ce qui n’est pas le cas avec Hitchcock précisément parce qu’il est un auteur à part entière. Il l’est (comme je l’ai écrit dans un article à son propos et reproduit dans l’onglet Travaux du présent site) par ses peintures de l’intérieur des êtres,  ses passerelles tendues entre les différents films et personnages, sa lancinance des thèmes conjugués et entrecroisés et non simplement par le biais d’un efficace savoir-faire technique assorti de l’exploitation d’une veine romanesque populaire. Le fait qu’il ait privilégié le crime comme matériau de construction n’ôte rien à l’épaisseur du système qu’il a mis en place et, quelquefois même déployé jusqu’à l’affectation. N’oublions pas non plus le ton ou la part d’humorisme qui prévaut dans tous ses films (y compris les plus macabres) et qui, ajoutant aux spécificités que j’ai énumérées, font de cette œuvre à part entière l’une des plus obsessionnellement intimes que le cinéma nous ait donné de voir. Même dans ses invraisemblances, Hitchcock savait faire vrai. Pour moi, un de ses sommets s’intitule Le Faux-coupable

C.V. : Parmi tes cinéastes de prédilection, qui ont également œuvré par le « genre » (et non dans), il y a Stanley Kubrick. Je pensais d’ailleurs que ce serait vers lui que tu te serais tourné d’emblée plutôt qu’Hitchcock…

R.D. : Une petite anecdote, d’abord. Avant d’écrire mon premier roman, je m’étais dit que j’allais faire en littérature ce que Kubrick faisait au cinéma : un seul et unique thème (ce que Henry James appelait « le motif dans le tapis ») décliné en un « genre » différent pour chaque roman…Un ami écrivain, qui avait une bonne expérience du milieu éditorial, m’a fortement déconseillé de m’engager dans cette voie car, m’a-t-il dit (je cite de mémoire) : « tu ne seras pas visible d’une collection à l’autre et rapidement les éditeurs ne voudront plus de toi parce qu’ils ne sauront plus où te classer ni à quel type de critique te vouer ». Je l’ai écouté et je me suis mis à décliner le matériau « fait divers » en y adjoignant un motif plus enfoui et en m’appuyant sur des architectonies différentes (ainsi que je l’ai expliqué dans l’entretien sur le roman que nous avons eu ensemble). Mais comme en passant du contemporain immédiat à l’Histoire  et réciproquement, je n’ai ménagé personne, le système éditorial et le sous-système critique ont quand même fini par me rendre invisible. Mon ultime roman, « Un dernier coup de théâtre » en est à lui seul une preuve flagrante. Glissons…pour en venir à ton affirmation. Stanley Kubrick, c’est tout à la fois plus complexe, plus diversifié et plus vaste qu’Hitchcock. En effet, si celui-ci a travaillé sur un « genre » déterminé, Kubrick les a à peu près tous investis et même subvertis. Comme Hitchcock, il ne s’en est pas satisfait mais bien plus qu’Hitchcock, il en a profité pour se raconter. Paolo et Vittorio Taviani (cinéastes italiens d’importance et véritables auteurs eux-mêmes) ont donné du cinéma de Kubrick une des meilleures approches qui soit lorsqu’ils ont expliqué : « Chaque fois que Kubrick s’est mis en route sur les rails d’un genre rassurant pour lui-même comme pour le public, selon la tradition du cinéma américain, chaque fois il est arrivé dans des gares non signalées sur les cartes et qui s’ouvrent sur des paysages inimaginables, souvent peuplés de monstres… ». Voilà très exactement ce qu’était Stanley Kubrick : un conducteur de locomotive d’apparence classique qui, à un instant T du trajet imposé par les codes du « genre » qu’il avait choisi (policier, science-fiction, Histoire, fantastique, guerre, amour, horreur…) pour traiter son immuable motif, s’affranchissait des aiguillages propres à ces « genres » pour conduire ses passagers en des lieux peu ou pas explorés sans qu’ils se retrouvent pour autant sur des voies de garage mais, tout au contraire, dans ces « paysages inimaginables » dont parlent les frères Taviani. Tout au long de ses treize films, à un moment donné, de manière irréversible, un désordre se produit qui devient le catalyseur de ce qui va s’ensuivre. C’est ce désordre, immédiatement perceptible ou impalpable mais bien réel et toujours prégnant, qui tient le rôle principal : celui de grand ordonnateur narratif. Car non seulement c’est par lui que vont passer tous les faits et gestes de chaque personnage mais aussi à son entour que sont bâties, film après film, les fondations mêmes de cette œuvre à la fois personnelle et universelle. Pour y pénétrer, je citerai L’Ultime razzia, Docteur Folamour, Shining...

C.V. : Je voudrais revenir quelques instants sur cette question du cinéma comme art voué à la dépendance dont tu parlais au début de l’entretien. Dans son essai sur Sophocle, Jacques Lacarrière compare cinéma et tragédie, expliquant qu’il existe entre ces deux arts « dans leur genèse et leur évolution », une similitude frappante. Qu’en penses-tu ?

R.D. : Ce travail de Lacarrière sur l’un des plus grands dramaturges de tous les temps  est remarquable. Néanmoins, en l’occurrence, je crois qu’il se trompe ou plutôt qu’il est trompé par une réflexion de René Clair qui considérait comme original (au sens premier du terme) « le drame cinématographique ». Or, ni dans leur genèse ni dans leur évolution, il ne peut y avoir quelque parallèle que ce soit entre tragédie grecque et cinéma ou tragédie grecque et drame (filmique ou romanesque). Pour la simple raison que lorsque la tragédie grecque crée l’acteur et le dialogue en dépassant par la même occasion l’héritage des textes jusqu’alors récités, elle donne à la scène une impulsion d’où va naître un art nouveau, alors que (comme tu me l’as déjà fait dire) en se contentant de traduire devant une caméra des personnages et des répliques, le cinéma ne fait que produire du théâtre filmé. Ce que Marcel Pagnol avait exposé plus sèchement quand il disait « mettre le théâtre en conserve » à propos de ses films. Dans la tragédie grecque, la révolution entre les rhapsodies et les acteurs relevait de la transgression, tandis que dans le cinéma le passage de la scène au set se satisfait d’une transposition…

C.V. : Si l’on va par là, les tragiques grecs n’ont rien fait d’autre non plus que de transposer les mythes récités en mythes joués…

R.D. : A ceci près que ce sont eux, ces tragiques grecs et non les scénaristes d’Hollywood, de CineCittà ou d’ailleurs qui ont créé l’acteur et les dialogues que les scénaristes se sont contentés de reprendre à leur compte deux mille ans plus tard. Ce n’est sans doute pas pour rien que le théâtre (au même titre que la poésie, la danse, la peinture et la musique) est considéré comme un art sacré – disons majeur – pendant que le cinéma (au même titre que le roman, la chanson, la photographie) est considéré comme un art profane – et ne disons pas mineur…

C.V. : Dans cet état d’esprit, on pourrait même se demander qui est le véritable auteur d’un film ?

R.D. : Et y compris dans n’importe quel état d’esprit. Les gens de cinéma se sont d’ailleurs posé à maintes reprises la question en prenant soin de ne pas y répondre ou alors de manière dilatoire. A mon sens, les deux principaux auteurs d’un film sont le scénariste et le monteur. Le réalisateur, s’il ne participe pas à l’élaboration du scénario, ne vient qu’après. Mais il est aussi advenu que la volonté d’un producteur associée à son suivi des étapes et à ses exigences ait pu faire de lui l’un des auteurs du film. Je n’oublierai pas non plus le compositeur dont la musique peut jouer un rôle déterminant. Des artistes tels que Georges Delerue, Ennio Morricone, Maurice Jarre, Nino Rota…ne sont pas pour rien dans l’adhésion de spectateurs à un film. Longtemps après le visionnage des œuvres leurs musiques peuvent demeurer graver en nous. De plus, il serait difficile d’imaginer des films sans aucune intervention musicale, qu’elle soit originale ou d’emprunt. Dès le muet, la musique a rendu des scènes plus « parlantes » que les images et nombre d’entre elles, par la suite, ont suffisamment joué sur l’interprétation dramaturgique pour qu’on ne les considère pas ou plus comme un simple agrément mais comme un alliage indispensable à l’ensemble de l’échafaudage. Quant à revenir au sens premier de ta question, je pense qu’à ce jour un seul artiste de cinéma mérite le nom d’auteur à part entière pour avoir investi tous ses films à la fois comme scénariste, monteur, réalisateur, compositeur, acteur et qu’il s’appelle Charles Spencer Chaplin. S’il me fallait dessiner une pyramide pour étager mes choix, son nom se situerait tout en haut…

C.V. : A contrario de tes préférences et de tes admirations, tu présentes une aversion bien sentie pour ce qu’on appelle en bon français les « remake »…

R.D. : Effectivement. Car à quoi bon refaire ce qui a déjà été fait ? Ou en le disant en franglais : pourquoi remaker ce qui a déjà été maké ? D’autant plus quand cela l’a été de manière forte ou satisfaisante. Il est vrai que l’on trouve également dans la littérature romanesque et au théâtre des versions multiples des Antigone, Don Juan, et autres mythes mais aucune d’elles, à ma connaissance, ne peut être assimilée à ce que l’on entend d’ordinaire par ce mot passe-partout de « remake ». Pas plus l’Antigone d’Anouilh que celle de Brecht ou d’Alfieri ; pas plus le Don Juan de Vailland que celui de Molière ou de Shaw n’ont d’autres lien entre eux que celui du thème qui les a inspirés. Jacques le fataliste de Diderot a beau avoir été influencé par le Tristam Shandy de son contemporain Lauwrence Sterne, il est loin d’en être une redite ou une parodie.  Ajoutons-y Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq par comparaison au Désert des Tartares de Dino Buzzati et de celui-ci par rapport à La Fille du capitaine d’Alexandre Pouchkine ; La Métamorphose de Kafka avec L’Âne d’or d’Apulée, etc, etc. Au cinéma, l’approche est tout à fait différente. On passe de l’inspiration au pur et simple recopiage. En quoi, par exemple, Le Temps d’un week-end de Martin Bret, redite du Parfum de femme de Dino Risi vaut-il, dépasse-t-il ou déconstruit-il son modèle ? Quand on a vu et revu sans se lasser La Poison de Sacha Guitry que peut-on attendre d’Un crime au paradis de Jean Becker ? Quand on a admiré la finesse du Boudu sauvé des eaux de Jean Renoir quoi de plus vain et vulgaire que son remake ? Et l'on pourrait ainsi prolonger la liste. Mais, une fois encore, à quoi bon refaire ce qui a déjà été fait ? Un décalque même revisité ne saurait être une création... 

C.V. : Venons-en à une question qui te tient particulièrement à cœur pour l’avoir souvent pratiquée dans tes romans et qui est celle de l’Histoire avec une grande hache, selon ton expression à double tranchant. Quel regard portes-tu sur cette Histoire vue par le cinéma ?

R.D. : Ce que je dirai d’emblée, c’est qu’il faut absolument différencier Histoire et cinéma de cinéma et propagande même si celle-là contient toujours et presque inévitablement un plus ou moins grand volume de celle-ci. Distance ou précaution que ne prend pas suffisamment en compte, par exemple, l’historien Marc Ferro dans son essai précisément intitulé Cinéma et Histoire où il se montre un tantinet obnubilé par le cinéma de propagande stalinienne par rapport au cinéma nazi ou aux cinémas des pays dits libéraux très insuffisamment décryptés sur le plan propagandiste. La seule équivalence qui soit entre Histoire et propagande, c’est qu’aucune société d’obédience dictatoriale ou prétendue démocratique n’échappe à l’une comme à l’autre. Simplement, la propagande (sous couvert d’Histoire) se fait plus discrète dans les régimes à prétentions démocratiques que dans les régimes dictatoriaux où elle submerge tout. Excepté en temps de guerre voire de grave conflit interne où elles se superposent étonnamment. Dans cette optique, qu’il flatte ou critique, le documentaire se retrouve toujours en première ligne. Le film de fiction ne vient qu’après, même si son impact est plus marquant. Prenons le cas de la Première Guerre mondiale. Tout ce qui a été tourné à vif lors de ces quatre années de boucherie humaine mondialisée, et qui a pu passer les mailles de la censure, relève de la propagande et n’intéressera l’historien que dans le cadre d’une étude sur ce sujet. Aucun spectateur n’adhèrerait plus aujourd’hui au film de Léonce Perret, Une page de gloire (réalisé en 1915) ni d’ailleurs au chapelet nationalitaire et belliciste que ce réalisateur a fabriqué tout au long du conflit. Je suis tout à fait raccord avec  Nicolas Offenstadt quand il affirme que la vocation de l’historien n’est pas de soutenir une cause quelle qu’elle soit. C’est ce que devrait faire également tout cinéaste (romancier ou dramaturge) qui décide de s’attaquer à un moment d’Histoire. Un film comme Les Croix de bois de Raymond Bernard (réalisé en 1931, d’après le roman de Roland Dorgelès) vient remettre quelques réalités à leurs vraies places. Là, malgré les manques (qui ne sont pas des masques), nous entrons déjà mieux dans l’Histoire. Plus tard encore, sur le même thème, des films comme Les Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick (1957), La Grande Guerre de Mario Monicelli (1959), Pour l’exemple de Joseph Losey (1964), Johnny got his gun de Dalton Trumbo ou Les Hommes contre de Francesco Rosi (1970) viendront tour à tour, chacun dans son langage filmique particulier, rétablir des vérités volontairement enfouies par le discours dominant. En fait, toutes les voies sont empruntables pour parvenir à dire ou à montrer l’Histoire. Le drame réaliste (Monsieur Klein de Joseph Losey ; L’Aveu, Section Spéciale, Missing, Music Box de Costa-Gavras) ; le lyrisme cérémonial (Ah, ça ira, Psaume rouge, Rhapsodie hongroise, Allegro barbaro de Miklos Jancso) ; l’assise dramaturgique (La Reconstitution, Jours de 36, Les Chasseurs de Théo Angelopoulos) ; la satire aussi bien sûr (To be or not to be d’Ernst Lubitsch, Une vie difficile de Dino Risi, Tutti a casa de Luigi Comencini)…pourvu que l’inéluctable subjectivité du cinéaste ne vire pas au flou de la confusion ni au chaos de la propagande, cette momification dogmatique. Face à l’Histoire avec une grande hache, on doit toujours s’en tenir au fameux « ça » nietzschéen…

C.V. : Restons sur l’un de tes territoires familiers. Bien que l’on t’ait catalogué comme un auteur de « polars » (et que l’on a pu voir dans l’entretien sur le roman que les tiens ne se résumaient pas à ce simplisme), tu t’es bien évidemment intéressé à son pendant, le film noir. Comment le définirais-tu par rapport à sa typique romanesque ?

R.D. : Je m’abstiendrais d’en donner une de ces définitions définitives comme s’emploient à le faire tous ces éminents spécialistes qui n’en ont jamais écrit, ni en version roman ni en mode scénario. Je m’abstiendrai également parce que je crois qu’il n’y a pas une définition du film noir pas plus d’ailleurs que de son inspirateur et source de revenus : le roman. Est-ce que Bunny Lake a disparu d’Otto Preminger répond aux mêmes critères que Midi, gare centrale de Rudolph Mate au prétexte qu’on y traite d’enlèvement ? Est-ce que Portrait d’un serial killer de John Mc Naughton poursuit les mêmes objectifs que M le Maudit de Fritz Lang ou Sea of love d’Harold Becker même si les trois nous parlent de tueurs en série ? Les truands de Quand la ville dort de John Huston sont-ils faits de la même étoffe que ceux de L’Ultime razzia de Stanley Kubrick ? Sans compter qu’une définition ça cloître, ça fausse. Dire de Le Grand sommeil (roman de Raymond Chandler puis film d’Howard Hawks) qu’il entre parfaitement dans le cadre du film noir prive-t-il Les Nuits de Cabiria de Federico Fellini d’y figurer ? A en croire un spécialiste, le film noir serait (et, selon lui, doit même être !) « un film réaliste et criminel ». Ce qui correspond on ne peut mieux à ce que donne à voir le film de Fellini alors qu’on ne pourrait pas jurer qu’un détective privé tel que l’impose à l’écran le film d’Hawks soit l’exacte réplique d’un enquêteur privé réellement…réaliste ! Dans un article que j’ai rédigé sur le film noir italien (et qui a également été reproduit sur ce site dans l’onglet Travaux), je disais qu’en complément des films noirs basiques français et étasuniens qui – selon une critique nationaliste et collaboratrice serait chasse gardée – les films noirs italiens (les et non le) apportent à cette typique un point de vue sociopolitique ignoré ou peu s’en faut par les deux autres cinématographies. Ici, en effet, on ne tresse pas du noir pour du noir selon les canons établis et répétitifs mais on y raconte des faits au sein desquels des figures aussi bien emblématiques et réelles (Giacomo Matteotti, Salvatore Giuliano, Enrico Mattei, Lucky Luciano…) que plus anonymes (le juge d’Un héros ordinaire, les jeunes truands de Romanzo criminale, les journalistes des Cent pas et de Fortapàsc, le syndicaliste de Placido Rizzotto, les gardes du corps d’Un juge en danger et de L’escorte, le professeur de A chacun son dû…), tous ces films et bien d’autres encore que les chaînes de télévision françaises ont décidé d’occulter de leurs programmes tant ils feraient de l’ombre aux productions hexagonales, tous ces films et tant d’autres donc mettent de façon permanente la société en jeu et en joue sans pour cela emmerder leurs publics car rien n’est à la fois plus violemment politique que le crime et plus symboliquement criminel que la politique qui y conduit…

C.V. : Dans ta réponse, tu as glissé le nom de Fellini qui fait partie de ce que tu appelles ton « onze majeur ». Mais étant donné que tu es loin d’être le seul à le placer en haut de l’affiche, peux-tu expliquer en quoi il est important voire capital pour toi et pour le septième art ?

R.D. : D’abord, les composantes de ce onze majeur personnel dont j’ai déjà cité les noms au début de cet entretien  ne sont pas les seuls au-delà desquels je rejetterais les autres, tant s’en faut. J’aurais même pu y adjoindre les Costa-Gavras, Scola, Rosi, Allen, Paolo et Vittorio Taviani, Comencini, Stone, Widerberg, Scorsese, Peckinpah, Boorman, Monicelli, Lumet comme...(pour le moment en tout cas) Marco Tullio-Giordana, Joel et Ethan Coen, Denis Villeneuve, Michele Placido, Laurent Cantet, Quentin Tarantino (tout au moins pour ses trois premiers films), Giuseppe Tornatore, Sean Penn, Jacques Audiard (malgré ses titres), Robert Guédiguian, d’autres encore, plus ponctuellement peut-être. Ensuite, tous les films de ce onze majeur selon moi ne me parlent pas tous de la même manière. Il est des films des uns ou des autres que j’ai peu goûtés non parce qu’ils n’étaient pas forcément bons mais parce que je n’y ai sans doute pas trouvé ce que j’en attendais…Ceci précisé, pour en venir à Fellini et se donner les moyens d’y accéder, il faut accepter sans condition ce langage qui est le sien, unique en son genre et qui, s’il rallie souvent le grotesque (pour ne pas dire le clownesque) n’est jamais dénué d’émotions. La première clef de l’univers fellinien, c’est son langage. Par exemple, si l’on a adjoint son patronyme au titre du Satyricon d’après Petrone (Fellini-Satyricon), ce n’est pas simplement pour le distinguer de celui d’un nommé Gian-Luigi Polidoro qui se montait en parallèle ni pour spécifier qu’il était une adaptation de l’œuvre de cet auteur latin. En réalité, au nom de ce langage si personnel, tous les titres des films de Fellini devraient porter son patronyme en sautoir, comme ce furent d’ailleurs les cas pour son Roma et son Casanova, tant tous ses films portent sa marque indépendamment du talent de ses coscénaristes, acteurs, monteurs et compositeurs. L’autre clef, plus décisive encore, c’est cette multitude d’entrées de tous ordres qui nous conduisent à travers ses dédales obsessionnels mais unitifs jusqu’à une archéologie de lui-même qui dépasse de loin, au final, sa propre personne pour atteindre (comme avec Kubrick mais très diversement) à l’universalité. N’est-ce pas Fellini qui disait, à propos de Kubrick justement, qu’il « peut raconter toutes les histoires qu’il veut sans pour autant cesser de se raconter [alors que] moi, au contraire, je suis condamné à une sorte d’éternelle autobiographie ». A titre indicatif, j’indiquerai trois films pour en franchir le seuil : I Vitelloni, Les Nuits de Cabiria, Amarcord

C.V. : Toujours à propos du même, pas ou fort peu d’historiens, de critiques, de biographes n’ont osé (sans pour autant vouloir le classer) lui attribuer une parentèle avec la comédie. Ne penses-tu pas qu’il en ait néanmoins une, même à sa façon ?

R.D. : Surtout à sa façon, je dirai. Oui, bien sûr. Dans la plupart de ses films, y compris les plus noirs (je pense notamment à Il Bidone), la comédie est présente. Si j’écrivais un essai sur le sujet, Fellini y aurait toute sa place. Moins évidente, cela va de soi que celle de ses collègues italiens Risi, Scola, Comencini, Lattuada, Germi, Monicelli, Festa-Campanile mais tout aussi indéniable. Alors pourquoi historiens, critiques, biographes ne nous parlent-ils jamais ou à demi-mots des comédies de Fellini ? Mais parce que la plupart de ces gens considèrent la comédie comme un genre mineur. Comme si les comédies de Shakespeare et de Corneille (qui a débuté par cette filière) étaient inférieures à leurs tragédies. Comme si I Vitelloni était un film moins important que Huit et demi d’une part et supérieur à Ces messieurs-dames (à la thématique assez semblable) de Pietro Germi, d’autre part. Le tout est de savoir ce que contient le concept de comédie. Faire rire pour faire rire ne relève en rien de la comédie à proprement parler mais de la farce. Laissons cela au cinéma franchouillard de ces quarante dernières années. La comédie est un sujet bien trop sérieux pour s’en tenir à la rigolade laquelle, à défaut de réflexion, n’est jamais exempte d’arrière-pensées. Pour abonder dans le côté on ne peut plus sérieux de la comédie, je rappellerai l’enseignement d’Aristote selon lequel la tragédie grecque (dont on a déjà parlé et celle que nos historiens, critiques, biographes sélectifs et culturellement racistes orthographient avec un T majuscule pour ne pas dire capital), cette tragédie donc est, selon Aristote, de beaucoup redevable « aux fables courtes et au langage plaisant qu’elle devait à son origine satyrique » d’où nous est parvenu le fameux « chant du bouc » qui scellait le flirt entre le socque et le cothurne. Nier l’émergence du second grâce au premier relève soit d’une ignorance coupable, soit d’une pédanterie de très mauvais aloi  qui conduit à vouloir opposer de manière systématique (et imbécile) comédie et tragédie alors même que les deux sont irrémédiablement liées, ainsi que l’a brillamment démontré Nietzsche. Cela ne signifie pas que tragédie et comédie ne possèdent pas leurs propres cadres. Henri Bergson, par exemple, faisait remarquer que les héros tragiques ne s’assoient pas et que, s’ils le faisaient, ils rompraient du même coup le code tragique pour glisser dans celui de la comédie. Il empruntait cette réalité scénique à une anecdote (assez inattendue) rapportée par Napoléon 1er qui, après Iéna, a une entrevue avec la reine de Prusse et qui observe : « Elle me reçut sur un ton tragique, façon Chimène (…). Pour la faire changer, je la priai de s’asseoir. Rien ne coupe mieux une scène tragique car, quand on est assis, cela devient comédie ». Bien évidemment, il ne suffit pas de s’asseoir au milieu d’une scène douloureuse pour faire rire. Cela sert juste à rappeler « qu’on a un corps », ajoutait Bergson. Ce dont se sont servis plus et souvent mieux que tous les autres les scénaristes et réalisateurs italiens de comédies : les envolées gestuelles d’un Gassman, les attitudes dépaysées d’un Manfredi, les tics faciaux d’un Tognazzi, les mimiques faussement suppliantes d’un Sordi ne comptent pas pour rien dans les succès de ces films. Il est vrai que ces scénaristes, réalisateurs et acteurs possédaient quelques ascendants de poids avec les Plaute, Arioste, Ruzzante, Camponi, et Goldoni (le réformateur). Ils ont su en retenir les leçons et réussi à les convertir sur la toile blanche. C’est aussi qu’au-delà du rire proprement dit, ils se sont posé la question de savoir non pas simplistement ce qu’il y a de risible mais ce qu’il y a « au fond du risible » et qui est intemporel. C’est là toute la différence (mais elle est capitale) entre la comédie italienne et le comique à la française, si l’on excepte les films à leurs façons d’un Jacques Tati et d’un Pierre Etaix qui ont d’ailleurs été assez vite marginalisés, pour ne pas dire écartés, du système de production hexagonal dominant…

C.V. : Un réalisateur qui n’a rien à voir avec la comédie, qui se situe même à son opposé, pour ne pas dire en opposition, et qui fait partie de ton « onze majeur », c’est Michelangelo Antonioni. D’où te vient cet engouement pour un cinéaste qui n’est sûrement pas celui avec lequel tu as le plus d’affinités ?

R.D. : Je n’en sais trop rien, en fait. Sans compter qu’ayant à peu près tout dit à son sujet dans un long article (reproduit en partie sur ce site dans l’onglet Travaux), je n’ai trop rien à ajouter pour éviter la redite. Alors, résumons : Antonioni n’est ni le cinéaste de l’aliénation ou de l’incommunicabilité à quoi certains ont tenu à le réduire. Antonioni, c’est d’abord une écriture à la fois intérieure et distanciée, soutenue par deux piliers narratifs que sont l’identité et l’enquête avec, en leur épicentre les femmes. Le plus souvent victimes mais toujours en fers de lance ou en fils conducteurs. Si ce n’était me montrer immodeste, je dirais que c’est peut-être en cela que ses films et mes romans se rapprochent : sur les deux piliers et cet épicentre. Pour le reste, en effet, il n’y a guère de rapports.  Le point capital de l’œuvre antonionienne, c’est l’écriture. Dès avant d’en venir à la réalisation, il avait noté dans un article que « l’essence du cinéma réside dans un équilibre où l’image doit prédominer sur le mot ». Et, quelques années plus tard, dans un entretien, il confiait à son interlocuteur que « chaque réalisateur devrait essayer de réinventer par lui-même la prose cinématographique ». Le mot « prose » n’est pas employé innocemment ou arbitrairement. Il est l’essence esthétique même de l’œuvre du cinéaste. Souvent, chez lui, le sujet tient en quelques lignes. Ce qui l’intéresse, qui compte avant tout pour lui, c’est comment le traduire sur un écran. Comment traduire la déperdition des sentiments (Chronique d’un amour), la prégnance des jours heureux mais trahis (Le Cri), le glissement progressif des passions (L’Avventura), les tentatives de contournement d’une rupture inéluctable (La Nuit), le parcours cahoteux d’une protagoniste aux prises avec un monde dénué de toute émotion (L’Eclipse)…C’est une vraie œuvre que celle d’Antonioni : exigeante et profonde rythmée pae ses épures esthétiques. Pour y accéder, je proposerai trois films : Blow-Up, Zabriskie Point, Profession Reporter...

C.V. : Au début de l’entretien, tu avais esquissé (à travers une incise sur Charles Pathé) l’idée d’appartenance, à tout le moins d’indépendance, du cinéma en tant qu’art à l’industrie qui le finance. Jusqu’à quel point, selon toi, s’exerce cette dépendance ?

R.D. : Jusqu’au plus haut point. Toute l’histoire du cinéma comme art tient dans sa dépendance et, en certains cas, dans sa confrontation, avec son industrie. Quand d’aucuns historiens prétendent que le premier film parlant date de 1927, ils oublient juste de signaler le phonoscope de Démeny qui remonte à 1891 et reconstitue les mouvements d’une figure parlante. D’ailleurs, ainsi que l’a noté Georges Sadoul, le premier film projeté le 6 octobre 1889 (soit six ans avant la date officielle du 28 décembre 1895) était déjà parlant ! Quand ces mêmes historiens indiquent l’apparition de la couleur sur les écrans en 1935, ils occultent le kinésitoscope  d’Edison qui remonte à 1894 pour son film La Danse d’Annabelle.  Quant au cinécosmorama de Sanson, il date de 1896 soit près de six décennies avant le cinémascope. Alors pourquoi avoir tant attendu entre l’invention de tous ces procédés et leur diffusion effective ? Mais parce qu’il fut d’emblée très clair, dans l’esprit des premiers industriels du cinéma, qu’il était inutile d’offrir au « grand public » (composé pour l’essentiel d’ouvriers et d’employés) le parlant, la couleur et le scope quand ce public se pressait en masse dans les baraques foraines et les mini-salles de quartier pour visionner des films muets en noir et blanc. D’abord donc, épuiser toute la palette du premier filon avant d’en proposer un autre, puis un autre et ainsi de suite. C’est ainsi que les Charles Pathé, les Edison et consorts fondèrent leurs empires. L’unique concurrence que se firent tous ces financiers ne se situa nullement sur un plan technique ou artistique mais sur le développement de leurs marchés respectifs, provoquant ainsi la ruine d’artisans à la Méliès et tendant à la concentration monopolistique. Ce n’est pas par simple hasard ou pur désir que la Warner lança le parlant en 1927 mais parce qu’elle était au bord du dépôt de bilan et qu’il fallait offrir quelque chose de « nouveau » aux foules endimanchées. De même, c’est à la suite de la crise de 1929 que l’on se décida à abonder dans la couleur en 1935 puis qu’on lança le cinémascope dans les années 50 suite au tassement du nombre de spectateurs dans les salles. Cela me fait amèrement rigoler quand j’entends aujourd’hui des économistes (nobélisés ou bestsellerisés) affirmer comme une nouveauté ou c’est tout comme que les marchés ont été captés par les financiers. La base même du système dans lequel on évolue, c’est le marché et les groupes financiers n’ont pas attendu le début du XXIème siècle pour s’adonner à leur petit jeu favori au détriment des arts qui en dépendent ainsi que de la majeure part de l’humanité dont ils se fichent comme d’une guigne. C’est Guy Debord, si mes souvenirs sont exacts, qui parlait de « la marchandise comme spectacle ». Disons que, de plus en pire, le système libéraliste y a adjoint le spectacle d’abord comme marchandise…

C.V. : Pour prolonger la question, de quelle nature sont les rapports entre le cinéma et la télévision ?

R.D. : Vu l’agencement économique du monde, ces rapports ne pouvaient être que contre-nature. Disant cela, je ne parle pas du cinéma en tant que produit industriel, bien entendu, mais d’un point de vue strictement artistique. Si nous évoluions dans de véritables démocraties, la télévision aurait pu être l’âme de ce système qui pénètre dans chaque foyer pour y apporter ces suppléments de cultures et d’informations qui font socialement défaut au plus grand nombre. Au lieu de cela, les médiocraties qui sont les nôtres s’en servent comme d’une arme d’abêtissement massif pour pénétrer ces « cerveaux disponibles » dont parlait l’ex-méprisant patron d’une chaîne dominante. Les résultats ne se sont guère fait attendre. Quels types de films peut-on voir (mais surtout éviter) dans 95% des cas sur les chaînes françaises ? Des navets à la sauce hollywoodienne (au nom de la soumission à la première puissance économique mondiale actuelle) et des daubes nationales (au nom de l’alibi des soi-disant intérêts cinématographiques hexagonaux). Une amie étasunienne, venue passer trois semaines de vacances en France, s’est montrée stupéfaite devant l’indigence des films français et étasuniens proposés par les différentes chaînes (différentes, pas diverses) durant son séjour. Elle n’a eu aucune difficulté à me croire quand je lui ai dit qu’il en allait ainsi tout au long de l’année. Par ailleurs, ces gens de télévision, si européistes lors des campagnes électorales correspondantes et qui accusent péremptoirement ceux qui doutent de cette Europe d’être des Eurosceptiques quand ils ne disent pas Europhobes, que font-ils à longueur de soirées des cinémas européens aux heures de leur bénit prime-time ? Depuis quand les téléspectateurs français n’ont-ils plus eu l’occasion de voir sur la totalité des principales chaînes un film italien (dont TF1, Canal +, M6 raffolent mais sur…DVD exclusivement !) ou espagnol, allemand, suédois, anglais et autres comme s’il n’existait plus au monde que deux cinématographies : l’étasunienne façon Hollywood et la française tendance beaufiste. Parce que laisser croire au plus grand nombre que les cinémas allemands, anglais, espagnols, italiens, suédois et autres n’existent plus, cela relève d’une sorte de négationnisme rampant bien plus grave que les propos de ceux qui mettent en doute (et non sans raison) le fondement et le fonctionnement d’une Europe réellement européenne. Plutôt que de donner des leçons à tout bout de champ, les patrons de chaînes (publiques comme privées, ils sont de la même engeance) et leurs petits employés des journaux ou émissions à prétentions informatives feraient mieux de balayer devant leurs desks. A moins que la paie soit trop bonne et que, comme le disait déjà Balzac en son temps : « Médiocre et rampant, on arrive à tout ». Quant au mariage entre télévision et cinéma, il n’est qu’une très mauvaise farce dont ce dernier a été le dindon artistiquement involontaire mais commercialement dévoué…  

C.V. : L’un des débats parmi les plus récurrents au sein de la cinéphilie française a trait aux versions originales sous-titrées et aux versions doublées. Faut-il systématiquement sous-titrer les films réalisés en langues étrangères ou les doubler dans la langue de leurs pays…d’adoption ?

R.D. : C’est vrai qu’il s’agit d’une question récurrente. Elle n’est ni la seule ni la moins importante. D’un point de vue strictement financier, un film doublé (quel qu’il soit) gagnera davantage de spectateurs à sa cause que s’il est sous-titré. D’un point de vue purement artistique, la version sous-titrée peut donner l’impression d’être mieux respectueuse du travail des dialoguistes et des acteurs. A ceci près que je discerne deux défauts majeurs à celle-ci. Le premier est qu’un film sous-titré ferait perdre (selon les spécialistes) entre 40 et 50% des images et donc des scènes ou, si l’on préfère, pour adapter un vieux slogan de la prévention routière : lire ou regarder, il faut choisir. Car si l’on regarde en tentant d’ignorer la traduction de cette langue ignorée ou insuffisamment maîtrisée, on prend le risque de ne comprendre qu’à moitié ce qui se déroule sur l’écran. Or, comme le disait avec justesse le poète Paul Eluard, le cinéma est avant tout « l’art du donné à voir ». A voir donc, pas à lire. De surcroît, pour quelqu’un qui maîtrise la langue étrangère du film en train de se dérouler, il constatera sans effort aucun que les sous-titres incrustés au bas de l’écran sont le plus souvent truffés de contresens, entachés de bévues syntaxiques et lexicologiques tellement basiques que leur lecture (dont il n’a que faire mais qui entrent dans son champ de vision) devient assez vite pénible à tous niveaux. Cependant, il n’est pas davantage dit que les versions doublées échappent aux mêmes erreurs ou arrangements dès lors proférés par les comédiens chargés de doubler leurs collègues étrangers. Il y a aussi une double absurdité dans ce système de doublage. La première regarde les films dans lesquels le personnage récurrent est, au fil du temps, interprété par plusieurs comédiens. Pourquoi lui faire changer de voix au gré des interprètes ? C’est parfaitement inepte puisque le personnage qu’ils incarnent reste le même. Prenons un cas célèbre (quoique de plus en plus débilitant), celui du fameux James Bond, l’agent secret le moins secret de la planète mais le meilleur agent propagandiste occidental. Peu devrait importer que l’interprète se nomme Sean Connery, Roger Moore, George Lazenby ou Pierce Brosnan puisque James Bond reste (hélas) James Bond. Et donc, sauf décès prématuré du doubleur, pourquoi ne pas lui avoir conservé le même timbre de voix dans les doublages ? La seconde absurdité concerne les films dans lesquels apparaissent deux mêmes vedettes dans des rôles évidemment différents. Pourquoi, par exemple, les personnages interprétés par Paul Newman et Robert Redford dans Butch Cassidy et le Kid de George Roy-Hill ont-ils la même voix en français que les personnages interprétés par ces deux mêmes comédiens dans L’Arnaque du même réalisateur ? En fait, toutes les occasions où les doublages auraient pu apporter un plus par rapport aux versions originales, l’industrie cinématographique les a volontairement occultées par conservatisme ou avarice. D’autant que l’on pourrait ainsi multiplier les exemples pour les rôles principaux de chaque film. Personnellement, je suis assez indécis quant au choix entre VOST et VD et c’est en quoi je ferai une réponse faussement neutre, de type demi-esquive. La plupart des films n’ont que ce qu’ils méritent avec leurs versions uniquement doublées, pendant qu’un nombre restreint d’entre eux mériteraient davantage le sous-titrage mais à deux conditions : qu’on les incruste enfin au-dessus et non plus au bas de l’écran (car lever les yeux est plus productif que les tenir baisser) et surtout, surtout, que les producteurs emploient de vrais traducteurs car jusqu’ici ceux qui ont été utilisés ont toujours plus ou moins donné l’impression que le slogan « traduction-trahison » avait été créé pour eux…

C.V. : Trois de tes romans ont failli être portés à l’écran, selon l’expression consacrée, mais ces trois projets se sont échoués. Et puis, il y a eu aussi ce scénario écrit à deux qui anticipait une situation sociale devenue courante depuis deux à trois décennies maintenant et qui vous a été refusé. Voudrais-tu dire quelques mots là-dessus ?

R.D. : Pour ce qui concerne les trois romans, ce sont trois jeunes réalisateurs qui s’y étaient intéressés. Deux d’entre eux (d’après Retour de femme et Une maison derrière la dune) ont vu leurs projets avorter car ils n’ont pas trouvé le moindre début d’un financement. Le troisième (d’après Monsieur Personne) n’a pas réussi à traduire cinématographiquement certaines scènes-clefs du roman et il a abandonné le projet. Comme il n’a pas jugé utile de me demander mon aide ou mon avis, j’ai laissé courir. Pour ce scénario demeuré à l’état de scénario, c’est en lisant une pièce d’un ami dramaturge (Eric Levy-Hell, de son nom de plume, qui vivait à l’époque avec une ex-petite amie) que nous est venue l’idée d’en tirer un scénario. La pièce d’Eric s’intitulait « Quand les éléphants s’arrêtent » et racontait la journée de quatre clochards (on dirait aujourd’hui SDF) dont chacun représentait un élément de l’humaine humanité : le rêve, la violence, la nourriture, le sexe. Au cours de cette journée, ils vont prendre la décision d’abandonner l’endroit où ils cantinent et de partir en Italie. Bien entendu, ils n’iront pas et verront même l’un des quatre mourir de mort violente au terme de la journée. Nous l’avions écrit (ou plus exactement adapté de la pièce) en 1979 et intitulé « Un son de cloches ». C’est Eric qui s’était tapé le porte-à-porte des sociétés de production. Moi, je me trouvais toujours en clandestinité, suite à ma désertion, trois ans plus tôt. J’avais d’ailleurs signé d’un pseudonyme, Robert Le Milan, que m’avait trouvé un ami écrivain (Raymond La Villedieu) parce que je le bassinais avec Stendhal et un roman de Vailland. Bref, une à une, les sept ou huit portes auxquelles Eric était allé frapper ne semblaient s’être entrouvertes que pour mieux se refermer sur nos doigts quelques semaines après. Il est vrai qu’en 1979, un scénario montrant des clodos tels qu’ils sont dans leurs quotidiens d’exclus, de marginalisés, ça n’aurait pas donné une bonne image de la France et, qu’à l’époque déjà, l’image commençait à devenir plus importante que la réalité. De toute façon, à l’inverse du cinéma italien et, dans une moindre mesure, du cinéma étasunien (hors-Hollywood), le cinéma français a toujours été plus ou moins frileux face à certaines réalités du pays. Des films comme l’Accatone de Pasolini, les Affreux, sales et méchants de Scola, ou les immigrés de Brusati dans Pain et chocolat n’auraient pas davantage trouvé preneur en France…Bien plus tard, un producteur-auteur de télévision m’a sollicité pour écrire un voire plusieurs scénarios d’une série policière à succès mais j’ai décliné l’offre. Pas rancunier, il m’a rappelé et là, comme il s’agissait d’une série en instance de création, j’ai accepté et convaincu mon pote Eric d’écrire le scénario avec moi. Il s’intitulait « Froid dans le dos » et est demeuré dans les cartons du producteur-auteur parce que la série n’a jamais vu le jour. Juste après (toujours pour la télévision), il y a eu le projet nettement plus ambitieux d’un autre producteur (Jérôme Minet de Tanaïs Com) qui devait aboutir à une traversée du XXème siècle. Didier Daeninckx avait été sollicité et m’avait fait entrer dans le coup. A travers une famille alsacienne et ses pièces rapportées suite à divers mariages, nous avons travaillé sur un enchaînement de récits très décalés du XXème siècle que nous avons intitulé « Une légende du siècle ». Mais cet enchevêtrement de faits familiaux et historiques devait être un peu trop décalé pour emporter l’adhésion des responsables de chaînes et cet énorme travail est demeuré à l’état de dossier. Mon flirt avec ces deux microcosmes s’est arrêté là…

C.V. : Dans son essai sur « L’imaginaire », Sartre ne fait jamais allusion au cinéma dans ce qu’il désigne comme « la forme imaginante ».Trouves-tu cela logique, étonnant ou oublieux ?

R.D. : Il y a un bout de temps que je n’ai  relu cet essai assez grandiose mais je ne me souviens pas, en effet,  d’une allusion au cinéma. De toute façon, si cela avait été, je l’aurais notée. Or donc, pour répondre à la question, oui, je trouve cela logique. Car si n’importe quel art permet d’ouvrir toute conscience à l’imaginaire, il en est un qui ne le permet pas (tout au moins en son présent), c’est le cinéma. Ce qui l’en empêche, ce qui le lui interdit, c’est l’image elle-même comprise dans ces fameuses vingt-quatre images/seconde. Je me souviens, par contre, d’une réflexion de Sartre sur le théâtre et le cinéma quand il notait que si le premier permettait de choisir son personnage (entre celui qui parle ou celui qui écoute, celui qui envoie ou qui reçoit, voire un autre présent sur scène), le second ne l’autorisait pas. Quelle que soit sa manière d’opérer, le problème demeure identique. N’importe quel tableau, n’importe quelle photographie, n’importe quel ballet ou concert, a fortiori n’importe quel roman peut ouvrir à l’imaginaire au présent de notre regard, de notre écoute ou de notre lecture. Mais pas le cinéma. Essayer d’imaginer autre chose que Les Oiseaux d’Hitchcock quand il nous les présente plein cadre, d’autres fesses que celles de Camille Javal quand Godard nous les dévoile dans la scène d’ouverture du Mépris, un bal avec d’autres danseurs que ceux qui s’y adonnent chez Don Diego dans Le Guépard de Visconti, d’autres paysages que ceux que nous montrent les douze premiers plans de 2001, Odyssée de l’espace de Kubrick ou un autre décor que celui qui s’étire à l’infini au terme du Profession Reporter d’Antonioni (etc,etc) revient à courir après le vent.  C’est l’image même (cet anagramme du mot magie) qui, curieusement – mais peut-être pas – l’en prive. Dans cette image, la plus « démocratique » reste le plan-séquence à la condition qu’il procède d’une certaine durabilité. La plus dictatoriale est sans conteste et sans guillemets le gros plan. Sur un écran où tout est déjà imposé, le gros plan, c’est le diktat absolu. La privation de toute image mentale entre ici dans son acception la plus totalitaire. Que les régimes aussi bien dictatoriaux que prétendument démocratiques se soient servis du cinéma (et l’aient même asservi) à des fins de propagande (les premiers en permanence, les seconds au cas par cas) n’est pas un hasard. Le pire ennemi de tous les régimes quels qu’ils soient reste l’imaginaire, ce grand absent des salles obscures...

 

Pour compléter cet entretien, rendez-vous sur l'onglet Mémentos, à la rubrique Filmothèque...

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AVEZ-VOUS LU ?

L’histoire de ce journaliste désemployé, père adoptif d’un palmipède neurasthénique rescapé d’un zoo qui traîne ses angoisses entre le réfrigérateur et la baignoire, tonton improvisé d’une gamine tendance zaziste dont le géniteur s’est volatilisé, auquel le directeur d’un quotidien propose de rédiger des nécrologies anthumes sur des gens célèbres, lesquelles vont s’avérer un rien prémonitoires pour les personnalités à qui elles sont destinées et fort périlleuses pour leur rédacteur et sa petite troupe, dans Le Pingouin d’Andreï Kourkov…

L’histoire de ce jeune homme issu de cette « classe de gens pauvres » empêchés d’étancher leur soif sociale par les barrages verrouillés des possédants, contraints d’user de subterfuges et d’expédients plus ou moins astucieux pour tenter au mieux de parvenir et qui, presque arrivés à l’acmé de leurs ambitions, redescendent d’un bloc, d’un seul, tous les barreaux d’une échelle si longanimement gravie à cause d’un inéluctable coup de pistolet donné ici au milieu d’une messe dominicale, dans Le Rouge et le Noir de Stendhal…

L’histoire de ce traîne-patins vivant une morne existence entre un travail sans intérêt et des loisirs réduits à leur plus simple expression jusqu’à passer en un tournemain de l’ombre à la lumière pour avoir détourné le manuscrit d’une pièce inédite dont l’auteur vient de décéder, le projetant de facto sous les feux de la rampe et de l’actualité mais aussi sous la dépendance de deux femmes aussi opposées l’une à l’autre que le jour sait l’être à la nuit et qui vont, chacune à leur manière, le conduire à sa perte, dans Eva de James Hadley Chase…

L’histoire de ce paysan sans terre qui, sans les pouvoirs ensorceleurs d’une vieille thaumaturge (détournant de sa route un attelage dépareillé) et les dons héphaïstiques d’un vieux charron (armant le braconnier pour qu’il remporte le combat des labours) n’aurait jamais pu rencontrer sa future épouse (devenue bête de somme d’un affreux rémouleur), l’aimer et fonder une famille pour donner au paradis perdu d’un hameau provençal la chance de tendre vers une nouvelle humanité, dans Regain de Jean Giono…

L’histoire de ce sergent du régiment des lanciers de Parme, accusé de cambriolage dans les bureaux de l’état-major, qui nie bec et ongles être l’auteur dudit forfait, malgré les éléments qui semblent le désigner comme unique coupable et que le tribunal militaire s’acharne à raccorder en sa seule défaveur, à charge pour lui de prouver une innocence très compromise, tant les faits parlent d’eux-mêmes contre sa personne, y compris des bribes de son passé qui ne plaident guère pour lui dans, La Dernière cartouche de Remigio Zena…

L’histoire de cet homme moyen en tout, archétype du quidam prosaïque qui, cherchant à obtenir un sauf-conduit pour quitter une France occupée afin de rallier l’Angleterre, va attirer sur lui l’attention d’abord, la suspicion ensuite, se peaufinant, de rendez-vous artificiels en contacts maladroits, une silhouette de suspect à part entière pour devenir, en guise d’homme de l’ombre, l’ombre de l’homme qu’il aspirait à être et le genre de coupable tout trouvé d’un régime qui n’en demandait pas tant, dans Le Piège d’Emmanuel Bove…

AVEZ-VOUS LU ?

L’histoire de cet ancien lieutenant de police qui, lié par le serment fait à une mère éplorée de retrouver le véritable assassin de sa fille, va franchir les limites de la légalité et de la raison jusqu’à prendre la gérance d’un poste à essence en compagnie d’une femme et de sa fillette blonde, ainsi que les aime le meurtrier en série dont il a repéré le manège et le territoire, guettant ainsi sa proie par procuration, mais qu’un événement imprévu l’empêchera cependant de ferrer au tout dernier moment, dans La Promesse de Friedrich Dürrenmatt…

L’histoire de ce biographe qui passe avec armes et bagages du côté du diariste pour une traversée d’ontologie sur un fil de rasoir, levant l’ancre pour une destination inconnue, un voyage expérimental dont les ports d’attache et d’arrivée sont lui-même, libre et condamné à la fois, avec cette sensation et non plus ce sentiment que l’essentialité devient contingence, que l’existence n’est plus nécessité, et qui saisit soudain d’où lui est venue cette sorte d’écoeurement douceâtre qu’il ne comprenait pas, dans La Nausée de Jean-Paul Sartre…

L’histoire de ce frère puîné d’une famille de paysans pauvres des Langhe piémontaise que son père, un jour de marché, place chez un métayer trois années durant au cours desquelles à moitié affamé par ses employeurs, voué aux tâches les plus ingrates, il se sentira comme une bête parmi les bêtes, malgré l’arrivée d’une jeune et jolie servante dont il tombera amoureux et qui ne restera pas insensible à ses gestes aussi bien attentionnés qu’intentionnés, sans pour autant changer sa condition humiliante, dans Le Mauvais sort de Beppe Fenoglio…

L’histoire de cet étudiant, possédé de lui-même, prétendant se suffire à soi seul, qui n’a pas été engendré par des parents mais par l’idée qu’il a en lui de ce qu’il doit faire pour devenir celui qu’il sait pouvoir être et qu’une vieille usurière et sa sœur paieront de leurs vies au bout d’un ruminement torturé, d’un duel serré de six semaines le transfigurant en un meurtrier qui a moins préparé son crime qu’il ne s’y est préparé par-delà les désordres intérieurs qui l’ont assailli, dans Crime et châtiment de Fédor Dostoïevski…

L’histoire de cette jeune Allemande jusqu’alors sans problèmes qui, un dimanche d’hiver, en pleine période carnavalesque, abat deux journalistes (l’un chez elle de plusieurs balles, l’autre dans un petit bois à la périphérie de la ville) avant de venir se constituer prisonnière au commissariat, suite à une errance de sept heures « à la recherche infructueuse d’un remords introuvable » et qui, pour la seconde fois de sa brève existence, va servir d’offrande aux taureaux de Balaam, dans L’honneur perdu de Katharina Blum d’Heinrich Böll…

L’histoire de cet aspirant, affecté pendant « la drôle de guerre » à l’avant-poste d’une maison- forte, vivant presque comme en famille avec trois de ses subordonnés, dans une sorte de vacance à la fois inquiétante et quasi-irréelle face à un no man’s land massif, hercynien, d’où l’ennemi, un jour mauvais, irrépressiblement, surgira, fondant sur ses proies à travers un de ces jeux de massacre que les hommes d’en haut font subir à l’envi aux hommes d’en bas, dans Un balcon en forêt de Julien Gracq…

AVEZ-VOUS LU ?

L’histoire de ce vingtenaire au physique d’Apollon qui abandonne son Sud originel pour tenter sa chance à Hollywood mais qui va très tôt comprendre qu’entre le petit théâtre de sa bourgade géorgienne où il jouait au sein d’une troupe d’amis et le nœud de vipères que constitue la capitale de l’industrie filmique existe un gouffre, celui-là même qui sépare la réalité vraie des idées reçues et transforme le paradisiaque « rêve américain » en un irréfragable « cauchemar climatisé », dans J’aurais dû rester chez nous d’Horace McCoy…

L’histoire de cet homme affublé d’une disgrâce faciale, engagé pour abattre un ministre, qui exécute froidement son contrat, perçoit son dû avec des billets marqués, se rue à la poursuite de ses commanditaires, traqué par la police mais aidé par une jeune femme, parfaite inconnue qui, malgré le confinement qu’il lui a fait subir, ne le repousse pas, l’amenant à reconsidérer ses positions anthropophobes, à se confier jusqu’à la confidence, sans pour cela lui permettre d’échapper aux doigts de son destin, dans Tueur à gages de Graham Greene…

L’histoire de cet ex-capitaine des Guides de cavalerie, chassé de l’armée pour dettes et malversations, condamné pour escroqueries, bigamie, détournement de mineurs, recel et vente de drogues, dont la route (une nuit de l’hiver 1944, à Camogli, petite station balnéaire proche de Gênes) va croiser celle d’un officier supérieur abattu par les Allemands lors d’un débarquement manqué, et faire de cet escroc pitoyable le héros auquel personne n’aurait pu croire, y compris lui-même, dans Le Général Della Rovere d’Indro Montanelli…

L’histoire de ce fils de cabaretiers normands qui, après deux échecs au baccalauréat, a accompli cinq ans de service militaire avant d’être rendu à la vie civile, végétant comme employé de bureau à la Compagnie des chemins de fer du nord, jusqu’à cette soirée de juin où il croise inopinément, place de l’Opéra, un ancien camarade de régiment lequel, en lui mettant l’eau à la bouche et le pied à l’étrier, va lui permettre de monter à l’assaut des femmes et, à travers elles, de la société, dans Bel-Ami de Guy de Maupassant…

L’histoire de ce détective privé parmi les plus courus de la troposphère romanesque, chef de file des « durs à cuire », dont le patronyme désigne l’action de défricher, de débroussailler, qui appelle un chat un chat (to call a spade a spade) et dont la méthode d’investigation consiste à « lancer une clef anglaise dans les rouages d’une machine en marche », ce qui ne plaît pas forcément à tout un chacun et particulièrement à ce quarteron de chasseurs de trésor à la manque forcé de lui rendre les armes, dans Le Faucon maltais de Dashiell Hammett…

L’histoire de cet homme de quarante-cinq ans, marié, père de quatre enfants, exerçant la profession de directeur du bureau parisien d’une entreprise italienne de machines à écrire qui, deux ans avant de monter dans ce train qui doit l’emmener à Rome, a fait la connaissance d’une jeune veuve trentenaire, secrétaire d’un attaché militaire à l’ambassade de France qui est devenu sa maîtresse et à qui il va annoncer son intention de rompre avec épouse et progéniture pour vivre à ses côtés, dans La Modification de Michel Butor…

AVEZ-VOUS LU ?

L’histoire de cette enseignante qui a le don d’aimanter les mâles et les donner à voir tels qu’ils sont, honteux ou médiocres, trop jeunes ou déjà faisandés, comme le refoulé patron de la station-service, l’introverti conseiller agronome, le maquignon obscène, le politicien aux dents longues, sans compter leurs épouses ou maîtresses qui en perdent le sommeil et jusqu’aux coquelets dont l’un, en y laissant la vie, scellera la rupture entre l’enseignante et les autochtones, dans Haute-tension à Palmetto d’Erskine Caldwell…

L’histoire de ces occupants d’un immeuble sis au 11, rue Simon-Crubellier, et parmi eux de cet homme mi-melvillien mi-larbaudiste qui a décidé de « saisir un fragment constitué du monde », consacrant dix ans de sa vie à s’initier à l’aquarelle, vingt autres à peindre des marines autour du globe, vingt encore à reconstituer dans l’ordre ses pièces, non à la manière d’un Moïse, involontaire inventeur de la première puzzèlerie littéraire, mais d’une façon totalement élaborée, calculée, dans La Vie mode d’emploi de Georges Pérec…

L’histoire de ce berger, contrebandier à ses heures qui, par une nuit du mois de mars, au retour d’une expédition, se fait arrêter par les douaniers, en blesse un, s’enfuit, pour devenir tour à tour colporteur d’images dans les Carpates, gardien de chevaux en Hongrie, jardinier à Prague, revenant sans cesse à son point de fuite pour repasser inlassablement les frontières jusqu’à l’amnistie qui lui permet de recouvrer sa condition de berger tandis que résonne le cliquetis des armes, dans Histoire de Tönle de Mario Rigoni-Stern…

L’histoire de ce médecin d’apparence exemplaire, que la bonne société londonienne révère, qui s’invente un breuvage pour se travestir en un monstre hideux et brutal sachant pertinemment que ce nabot clopinant et meurtrier n’est que le for intérieur de son propre lui-même, sa face cachée, son grimage nocturne et obscur, l’alibi parfait de ses pulsions et de sa répulsion, une créature évanescente qui paraît et s’évanouit à son seul et unique bon vouloir, dans Le Cas étrange du docteur Jekyll et de Mr Hyde de Robert-Louis Stevenson…

L’histoire de cet aristocrate, de mère balte et de père prussien, mercenaire de causes pas toutes perdues mais toujours liées aux intérêts de sa caste originelle, bien qu’il en nie le principe au profit exclusif de déterminants strictement humains, blessé devant Saragosse, et qui met à profit son temps immobile pour se donner à un face à face avec lui-même d’où sourdent souvenirs d’amitiés équivoques, de jalousies rentrées mais tenaces, de passions ambigües et dévoreuses , dans Le Coup de grâce de Marguerite Yourcenar…

L’histoire de ce jeune bourlingueur dont le courage et les poings sauvent un rupin d’une bande de voyous et qui, pour l’amour fou qu’il porte à la sœur du rescapé, va s’employer à passer de son état « sauvage », étranger aux mœurs de la bourgeoisie, à celui de « civilisé », étudiant d’arrache-pied, poliçant manières et langage pour finir par trouver sa voie et s’y donner à fond malgré la réprobation de tous jusqu’à ce que la roue tourne enfin en sa faveur, déclenchant chez lui la seule réaction possible, dans Martin Eden de Jack London…

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L’histoire de cet employé de bureau qui, en l’espace de dix-huit jours, a inhumé sa mère à Marengo et abattu un Arabe sur une plage d’Alger, acte pour lequel il encourt la peine capitale qu’il ne fera rien pour contourner, bien au contraire, car cet homme à part en tout et pour tout, n’est pas de ceux qui usent et abusent de procédés dilatoires mais un individu prisonnier de sa propre innocence, une innocence d’homme premier, autrement dit de sociétalement intolérable, dans L’Etranger d’Albert Camus…

L’histoire de cet agent littéraire qui, suite à quelques déboires, réceptionne un tapuscrit anonyme accompagné d’une lettre lui laissant carte blanche en cas d’acceptation, tombe en arrêt devant l’intérêt scabreux du sujet et se met en tête de monter un coup médiatique avec les complicités d’un éditeur réputé mais ruiné et d’un prête-nom érudit mais impubliable, assuré de mettre sur le marché le best-seller des best-sellers, à moins que des éléments contraires ne viennent gripper la mécanique, dans La Grande poursuite de Tom Sharpe…

L’histoire de ce réseau communiste italien, sous le régime fasciste, dont un membre fait appel à un ami médecin pour cacher dans sa villa un prisonnier politique évadé, lequel pourrait s’avérer, au bout du compte, un agent infiltré de la police secrète voire un militant retourné par elle (ce qui reviendrait au même), car son évasion du train prête à de telles suspicions qu’elle poussera ses camarades à mener une enquête serrée qui débordera de bien des façons le cadre des enjeux immédiats, dans Le Rayon d’ombre de Giuseppe Pontiggia…

L’histoire de cet homme que la vie a mis à sac, qui s’est retrouvé changé en demandeur d’emploi avec, pour confident, un appareil-photo périmé avec lequel il passe le plus clair de son temps, fixant sur la pellicule de sa pièce de musée des paysages urbains et des portraits de citadins de tous âges et origines jusqu’au jour où apparaissent sur ses rouleaux des personnes qu’il n’a jamais tenues au bout de son objectif et dont trois puis quatre d’entre elles ont été assassinées par un tueur en série, dans L’Affreux joujou de Pierre Siniac…

L’histoire de ce jeune athlète, espoir du demi-fond allemand, pour qui l’avenir semblait tout tracé dans les couloirs des pistes d’athlétisme si la guerre n’était venue défigurer son quotidien et qui, en lui ôtant un bras, lui avait ôté plus que la vie, au point d’en faire un marginal volontairement anonyme jusqu’à ce que son entraîneur le retrouve et tente de l’extraire de son néant mental et physique pour reconstruire pied à pied le champion qu’il avait déjà modelé pour les mêmes desseins, dans La Ligne droite d’Yves Gibeau…

L’histoire de cet agrégat d’individus disparates, en déroute et en transit, du jeune maquisard largué par les siens à l’agent britannique travesti en industriel belge, du résistant en fuite meurtrier d’un milicien au Juif dissimulé sous un pseudo passe-partout, de l’épouse qui a voulu se rapprocher d’un mari prisonnier à l’inspecteur révoqué par le Régime mais récupéré par la Résistance, d’une fille à soldats dont le conjoint se bat sur le front de l’Est à la saphiste patronne des lieux, dans Les Clients du Central Hôtel d’André Héléna…

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L’histoire de cet avocat d’affaires malmarié, sans enfant, de caractère doux et pondéré qui, lisant dans le journal la relation d’un fait divers concernant l’assassinat sauvage de l’épouse d’un libraire, élabore un scénario à partir duquel il fait du couple en question le miroir de son ménage et du mari l’assassin de son épouse, se voyant lui-même en capacité de perpétrer le même schéma tactique qu’a, selon lui, conçu l’autre mari, à ceci près que notre homme ne possède pas tout à fait l’étoffe du rôle, dans Le Meurtrier de Patricia Highsmith…

L’histoire de ce détective, employé d’une agence de police privée dont le patron vient de prendre sa retraite, qui va profiter du temps qu’il a devant soi pour se mettre en quête d’un passé qu’une soudaine et totale amnésie lui a fait perdre de vie en cours de route faisant de lui-même sa propre énigme, une sorte d’incognito personnel en provenance de nulle part qu’il doit absolument débusquer afin de combler ses arriérés identitaires dont il n’a plus la moindre idée, dans Rue des Boutiques obscures de Patrick Modiano…

L’histoire de cet officier nouvellement promu laissant derrière lui mère et ville pour rallier le lieu de sa première affectation et ce qu’il imagine être le théâtre d’une vie vraie, loin de ces interminables soirées de l’Académie militaire royale mais qui, chemin faisant sur la route le conduisant au fort, rencontre un capitaine qui, de questions en réponses, va singulièrement doucher ses espérances jusqu’à ce que lui-même fasse la douloureuse expérience de l’attente, du vide et de la consumation, dans Le Désert des Tartares de Dino Buzzati…

L’histoire de ce désespéré qui, ayant perdu au jeu son ultime pièce d’or, envisage d’attendre la nuit pour mettre fin à ses jours, pénètre dans le magasin d’un antiquaire quelque peu méphistophélique lequel, au milieu de son fatras de trésors, lui présente un morceau de crin grenu qui possèderait aussi bien le pouvoir d’exaucer les vœux de son possesseur que celui de réduire le cours de son existence pour chaque désir accompli et que le jeune homme va s’employer à user jusqu’au dernier, dans La Peau de chagrin d’Honoré de Balzac…

L’histoire de cet écrivain, auteur d’un roman unique et référentiel, qui a goûté de la prison pour avoir jadis refusé de porter l’uniforme puis qui, délaissant son talentueux clavier, s’en est allé poser des bombes pour finir déchiqueté par l’un de ses propres engins, et dont l’un de ses amis, lui-même écrivain, tente de reconstituer la trajectoire en recomposant l’un après l’autre les rouages familiaux, amoureux, professionnels, amicaux de cette mécanique humaine quand elle était encore en état de marche, dans Léviathan de Paul Auster…

L’histoire de ce jeune garçon élevé dans la terreur d’un Père implacable qui, à la mort de son géniteur, sous l’impulsion d’un officier, va passer d’un ordre mystique à une mystique de l’Ordre, d’un Dieu unique à la Nation comme unique église, obéissant jusqu’à l’obséquiosité envers ses supérieurs, figé dans ses préceptes et leurs principes, tranchant comme un rasoir avec ses semblables, étranger à toute sensibilité ou sensualité, rouage glacialement détaché jusqu’à l’horreur humaine, dans La Mort est mon métier de Robert Merle…

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L’histoire de cet homme poignardé à l’aube, devant chez lui, au lendemain d’une cuite phénoménale, un meurtre dont tous ou presque au village savaient qu’il allait se commettre tant les deux frères qui s’étaient mis en tête de le perpétrer n’avaient fait montre d’aucune réserve à cet égard, autant de gens qui n’avaient pas bougé pour l’empêcher ou un peu trop tard, à contretemps, par rancœur ou parce qu’ils n’y avaient pas cru, facilitant ainsi la tâche des deux assassins, dans Chronique d’une mort annoncée de Gabriel Garcia-Marquez…

L’histoire de ce bouc-émissaire né sous le signe de la balance, mort sous les balles d’un tueur commandité par un aréopage de comploteurs, de ce coupable tout trouvé que l’on suit dans le désordre de sa vie entre New-York et Moscou, La Nouvelle Orléans et Atsugi, Fort Worth et Minsk, via Mexico, à travers ceux qui l’ont connu et côtoyé, apprécié ou décrié, jusqu’à ce 22 novembre 1963, à Dallas, où tout s’est joué pour lui en l’espace de quelques brèves heures depuis longtemps préméditées par d’autres, dans Libra de Don Delillo…

L’histoire de ces vies que les médias ont pris la fâcheuse habitude d’enfiler comme autant d’accroches à leurs menus quotidiens quand chacune d’elles vaut qu’on s’y attarde pour leur propre singularité collective et les douleurs sociales et intérieures qui s’en dégagent tels ce groupe d’immigrants en fraude, ce duo d’adolescents en fuite, cette femme en couches dans son mobile-home, cette anamnèse d’un amour broyé par un camion, cette gamine violentée par des barbares, dans La Ronde et autres faits divers de Jean-Marie Gustave Le Clézio…

L’histoire de ce voyageur, médecin et célibataire, de retour après seize années loin de ses bases, qui s’installe dans une chambre d’hôtel, déambule en ville avec une nonchalance quasi-méthodique, se rend au cimetière où est inhumé un poète géniteur d’hétéronymes dont l’un n’est autre que le patronyme de ce voyageur lequel existe (dit-il) indépendamment de l’autre créature dont le père spirituel délaisse de temps à autre son éternelle demeure pour lui rendre visite, dans L’Année de la mort de Ricardo Reis de Jose Saramago…

L’histoire de ce Préfet du département qui, dès le 17 juin 1940, dans une ville en proie à la panique et au pillage, submergée par une vague de réfugiés, traversée par des militaires battant en retraite, la Wehrmacht sur les talons, va se retrouver seul responsable ou presque face à un ennemi qui lui ordonne de signer un protocole truqué accusant de viols et de meurtres les troupes noires de l’armée française et qui, déjà au prix de sa vie, malgré les coups et les humiliations, refusera de se soumettre, dans Premier combat de Jean Moulin…

L’histoire de ce carnage dans un autobus urbain où huit passagers trouvent la mort et un neuvième est gravement atteint par un tueur apparemment solitaire, armé d’une mitraillette, que doivent stopper au plus vite, sous la pression des médias, les enquêteurs de la brigade criminelle, prétexte des auteurs à une descente en règle au cœur de la société suédoise présentée alors comme un modèle social sans que ne lui échappent pour autant les violences individuelles et collectives, dans Le Policier qui rit de Maj Sjöwall et Per Walhöö…

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L’histoire de ce bootlegger affublé d’une avanie sexuelle qui, après avoir assassiné un attardé mental, violente la fille d’un juge avec un épi de maïs, crime dont est accusé à tort un ancien militaire qui a déjà tâté du pénitencier, qui pratique également la contrebande d’alcool et se verra condamné pour ce forfait qu’il n’a pas commis puis lynché par la foule qui le brûlera vif quelque temps avant que le vrai coupable ne soit à son tour arrêté et exécuté pour le meurtre d’un agent de police, dans Sanctuaire de William Faulkner…

L’histoire de ce chargé de cours à l’université, membre du Parti depuis la Révolution d’octobre qui, dans les années 30, à l’instar de dizaines de milliers de militants, se voit accusé de trotskisme, subit les purges staliniennes, est embastillé en compagnie d’autres révolutionnaires dans des basses fosses fétides et surpeuplées, interrogé par l’absurde jusqu’à l’extorsion d’aveux, déporté vers des camps pour y être « refondu » comme on le ferait d’un vulgaire morceau de plomb, dans S’il est minuit dans le siècle de Victor Serge…

L’histoire de ce couple de quinze ans d’âge qui s’est constitué sur un coup de dés, qui a joué à s’aimer, à se déchirer, à boire, à déjouer pour tenter d’étourdir les habitudes qui tuent à feu doux, à l’insu, allant plus d’une fois chasser chacun pour soi leurs proies pour la soif et qui, au crépuscule d’une union qui n’en finit plus de se déliter, invite à ses cours du soir, comme par défi pour un ultime combat aussi singulier que douteux, une jeune institutrice, fraîche et entière qui portera le duo à l’implosion, dans Les Mauvais coups de Roger Vailland…

L’histoire de ce jeune Anglais de la haute noblesse, militaire bardé de décorations et de fort belle prestance sur qui paradoxalement fantasme en éloges comme en craintes la bonne société de cette ville allemande où il est venu s’établir chez le professeur chargé de l’instruire en grec, lequel va se muer en narrateur d’une série de meurtres irrésolus, sans lien ni mobile apparent, jusqu’à ce qu’une lettre testamentaire ne vienne lever le voile sur ce plat qui ne sait être mangé que froid, dans Justice sanglante de Thomas de Quincey…

L’histoire de cet ancien officier de renseignements, retiré du circuit, vivant à l’écart de tout, en harmonie avec sa compagne et le fils de celle-ci, soudain victime d’une sorte d’attentat sans frais, puis de menaces plus ou moins diffuses, engendrant une tension de plus en plus palpable et le réveil de vieux réflexes qu’il aurait voulus oublier mais que certains, l’incitent à retrouver avec cet appel pernicieux à une partie de colin-maillard où toutes les chausse-trapes sont permises, dans Un cheval mort dans une baignoire de Francis Ryck…

L’histoire de ce primo-adolescent, poète à ses heures, brouillé avec ses maîtres, conscient du décalage existant entre lui et les autres, à commencer par ce prénom si différent de ceux de ses condisciples, ce camarade pour lequel il éprouve une affection particulière, cette jolie fille dont il s’éprendra alors qu’elle ne songe qu’à l’ignorer, jusqu’à ce que d’aucuns déboires parentaux conjugués à une découverte de lui-même le placent sur les rails d’une destinée qui deviendra peu à peu sa vraie vie, dans Tonio Kröger de Thomas Mann…

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L’histoire de ce solitaire en tout y compris dans la guerre qu’il mène sans relâche contre ces créatures qui ne daignent se montrer qu’à la tombée du jour pour l’agresser, l’ayant contraint de transformer sa demeure en forteresse bardée de planches afin d’échapper à ces buveurs de sang qui, chaque nuit, viennent le hanter, le harceler, le poussant même à penser qu’il pourrait en finir en devenant l’un des leurs tout en gardant bien vivant l’espoir qu’il ne soit pas le dernier homme normal, dans Je suis une légende de Richard Matheson…

L’histoire de cette jeune et jolie adolescente, fille plus ou moins illégitime d’un avocat fortuné qui, rejetée par sa famille et spoliée de sa dot va passer de couvent en couvent, aux contacts successifs de nonnes cupides et démoniaques puis d’une mère supérieure adepte d’un ascétisme prosélyte pour finir dans un ordre conventuel débordant de délices en tous genres qu’un confesseur réprimera durement jusqu’à transposer ce paradis inattendu en un purgatoire totalitairement infernal, dans La Religieuse de Denis Diderot.

L’histoire de ce jeune homme, petit par la taille mais non par l’ambition, engagé comme chasseur dans un hôtel, qui va mettre à profit son apprentissage pour assimiler les bienfaits du papier monnaie, gravir les échelons d’un hôtel l’autre jusqu’à ce que, détesté par ses compatriotes pour cause de germanophilie déclarée et par amour pour une belle Allemande, il s’adonne à une collaboration sans frein, marque de son irrésistible ascension comme de sa chute finale, dans Moi qui ai servi le Roi d’Angleterre de Bohumil Hrabal…

L’histoire de cette assistante taxidermiste, jadis salariée dans une usine de fabrication de sodas qu’elle a dû quitter suite à la perte d’un bout de doigt, qui se retrouve dans ce laboratoire où, tandis que son patron s’emploie à naturaliser des spécimens, elle est employée à réceptionner la clientèle, travail d’apparence paisible, n’était le comportement du patron à son égard ainsi que le mystère autour de celles qui l’ont précédées à ce poste et qui toutes ont disparu sans laisser de traces, dans L’Annulaire de Yoko Ogawa…

L’histoire de cet agent en plongée dans un quartier bouillant de Los Angeles, déguisé en éducateur social, afin d’enquêter sur les menées subversives d’activistes de tout poil, et plus particulièrement les groupuscules pro-hitlériens qui ont ouvert une sorte de front intérieur actif pour y livrer une guerre où toutes les armes sont de sortie et où l’on met sa peau en jeu aussi sûrement que sur les navires qui croisent parallèlement le feu contre les Japonais à des milliers de kilomètres de là, dans Boulevard des trahisons de Thomas Sanchez…

L’histoire de ce jeune marin, propulsé capitaine de vaisseau, qu’une machination ourdie par un redoutable trio va transformer en « hôte » du Château d’If où il fera la connaissance d’un certain abbé dont l’esprit déductif lui permettra d’apposer des noms sur ces gens qui l’ont réduit à l’état de numéro 34 jusqu’à ce qu’au décès dudit abbé il prenne sa place dans le sac destiné à être jeté à la mer, retrouve le trésor dont lui a parlé le vieil homme et s’en serve pour assouvir sa vengeance, dans Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas…

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L’histoire de ce jeune Algérien qui déchire les affiches d’un négrier incitant ses compatriotes à aller travailler en France au service de l’organisation allemande Todt, qui est pris sur le fait par les hommes de main du collaborateur, qui ressent comme une telle humiliation ce qu’on lui fait subir qu’il ne songera plus qu’à se venger et, malgré son engagement aux côtés de résistants français, ne perdra jamais de vue sa cible privilégiée, dans Les Hauteurs de la ville d’Emmanuel Roblès…

L’histoire de ces êtres automatiques, si peu vivants, créés en laboratoire et conditionnés dès leur plus jeune âge pour répondre à des réflexes comportementaux en parfaite symbiose avec leur position sociétale prédéterminée, dont la pensée est fondée sur le formatage des esprits et qui sont d’emblée divisés en castes supérieures et inférieures au sein d’une société où règne la prédestination et à laquelle seuls quelques Sauvages mis en réserves échappent encore dans Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley…

L’histoire de cette jeune femme, mariée et mère de deux enfants, qui tente de remonter le temps familial autour de cette grand-mère un peu raide, violée à l’âge de douze ans et rejetée par tout son village jusqu’à devoir le quitter pour une ville où elle ne trouva jamais ses repères, de cette mère aujourd’hui agonisante sur son lit d’hôpital qui n’a jamais lésiné pour se départir de ses proches, d’elle-même enfin qui veut comprendre pourquoi il n’est jamais donné de se défaire de ses racines, dans Hannah et ses filles de Marianne Fredriksson…

L’histoire de ces hommes, chairs à canons et bêtes à boucherie, mobilisés pour une Première mondiale, crevant de peur dans leurs tranchées, avec pour compagnies les rats, les obus et la mort, de ces hommes qu’une propagande effrénée des deux côtés du fleuve a transformé en tueurs méconnaissables, de ces hommes jetés vivants sur ces fronts qui furent leurs enfers, dont douze millions ne revinrent pas, de ces hommes tombés aux champs d’horreurs d’intérêts privés sous couvert de patriotisme, dans Le Feu d’Henri Barbusse…

L’histoire de ce romancier anglais qui, quelques semaines après que la Première guerre mondiale a été déclarée, se voit sollicité par les services secrets de son pays et se retrouve en poste à Genève, honorable correspondant livré à lui-même, aux contrôles de la police locale et aux risques du métier, avant d’être expédié à Naples flanqué d’un Mexicain logorrhéique dans le but de s’emparer de documents à ce détail près que les choses ne vont pas se dérouler comme prévu, dans Mr Ashenden agent secret de Somerset Maugham...

L’histoire de ce presque sexagénaire un rien hypocondriaque et simulateur que son analyste incite à rédiger des mémoires et qui, au fur et à mesure de cette confession écrite, au travers d’étapes qu’il considère comme déterminantes aussi bien dans son existence sociale que pour son univers intime apparaît le plus souvent, au sein de la toile d’araignée que constitue ce passé, comme un homme coupé en deux egos tout à la fois distincts et superposés, vraiment confus et faussement résolus, dans La Conscience de Zeno d’Italo Svevo...

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L’histoire de cette rédactrice de magazine, passagère d’une voiture pilotée par un sénateur très en vue, promise à une aventure avec lui dans les heures qui suivent la réception où ils ont fait connaissance, n’était ce virage en épingle qui fait perdre au conducteur le contrôle du véhicule, lequel décolle du bitume pour amerrir sur un plan d’eau où il coule à pic avec le sénateur qui réussira à s’en extraire tandis que sa passagère demeurera prisonnière de l’habitacle, seule avec ses souvenirs, dans Reflets en eau trouble de Joyce Carol Oates…

L’histoire de cet homme depuis le temps des tritons, des amitiés enfantines, des expériences chimiques, des colères noires du père, de l’école de commerce en passant par les parties de bridge, les premiers ébats, la mort de la mère comme premier choc irréversible, au temps de l’embauche à l’usine textile, où son logeur lui apprend qu’un assassinat a frappé la famille de son employeur, et de ce mariage avec la sœur de la défunte dont l’absence est tout aussi inabrogeable, dans Un meurtre que tout le monde commet d’Heimito Von Doderer…

L’histoire de ces rencontres ponctuées d’intrigues au cœur d’une ville d’eaux et au cours de cinq journées plus ou moins longues selon les cas de chacun des protagonistes dont les rapports s’entrecroisent pour mieux se mêler, s’entrelacent pour mieux se diluer, le tout mû par une suite de tromperies des uns envers les autres mais aussi à l’encontre d’eux-mêmes, jusqu’à ce qu’une mort survienne, une sorte de meurtre sans vrai meurtrier mais avec une vraie victime, dans La Valse aux adieux de Milan Kundera…

L’histoire de cette vidéo, dont le titre et la jaquette n’illustrent en rien le contenu, qu’un homme aux abois remet à sa maîtresse, et qui va causer la mort de la jeune femme, mettre son entourage en danger de vie, à commencer par son jeune fils à qui elle a confié l’objet le suppliant de se rendre dans un commissariat où l’officier de police qui l’intercepte, amateur de grands classiques, va les prendre en charge, lui et son meurtrier colis, tout en lançant ses appâts, dans Ville de la peur de René Belletto…

L’histoire de ces paysans pauvres d’un village des Abruzzes, aussi durs au mal que résignés sur leurs sorts, habitués à courber l’échine tant au travail que devant les responsables de leur condition qui, après des générations d’allégeance à la terre et aux multiples pouvoirs locaux et nationaux, finissent par ruer dans les brancards, via leurs épouses d’abord, le jour où un étranger venu de la ville les persuade de signer une pétition destinée à leur couper l’eau sous le nez au profit du tout puissant podestat, dans Fontamara d’Ignazio Silone…

L’histoire de ce jeune homme obstiné, tel qu’il se qualifie lui-même, qui titube sur une plage déserte, une tache rouge sur son polo blanc occasionnée par cette balle qui l’a frappé en pleine poitrine, sans doute tirée par le fusil d’une de ces femmes qu’il a connues, sous divers prénoms, à un moment donné de sa vie et de la leur, en des circonstances particulières, dont sept d’entre elles avaient peut-être une bonne raison d’appuyer sur la détente, à moins qu’il ne s’agisse de tout autre chose, dans La Passion des femmes de Sébastien Japrisot…

AVEZ-VOUS LU ?

L’histoire de ce duo de journaliers louant leur force de travail de ranch en ranch, désassortis mais solidaires, l’un vif et débrouillard, l’autre aussi cyclopéen qu’attardé mental, aimant caresser souris et chiots jusqu’à leur briser la nuque, liés par une amitié qu’aucune adversité ne vient démentir, l’un et l’autre rêvant d’un lopin de terre où ils cultiveraient de quoi se nourrir mais qui, à cause d’une femme en chaleur et des mains meurtrières du colosse verront leur rêve virer au cauchemar, dans Des souris et des hommes de John Steinbeck…

L’histoire de ce nobliau génois qui s’en va guerroyer contre les Turcs, moins par conviction que par esprit de bon voisinage avec d’autres aristocrates, qui livre sa première bataille en vrai preux chevalier, avant qu’un boulet ennemi ne vienne le couper en deux par le milieu faisant de lui un cas plein d’intérêt pour les médecins au chevet de cette moitié d’homme et une véritable plaie pour ses familiers et ses gens, car la partie revenue intacte de croisade n’est rien moins que sa mauvaise part, dans Le Vicomte pourfendu d’Italo Calvino…

L’histoire de ce cordonnier, trimant dans son échoppe, qui prend conscience de sa condition et, emballé par les discours d’un médecin, s’engage dans la voie du socialisme, ce qui lui vaut la perte de clients mais la solidarité de quelques voisins, avant que ne pointent les dissentiments, une fois les élections gagnées de haute lutte, et que les ambitions personnelles se fassent jour, tandis que de la capitale parviennent la nouvelle de l’assassinat de Jaurès et l’écho des bruits de bottes, dans La Maison du peuple de Louis Guilloux…

L’histoire de ce scénariste qui, après avoir lié connaissance dans un train avec une superbe créature, dont la famille se résume à un oncle mutilé et une sœur atrocement défigurée, est victime d’une chute sur la voie et, en l’absence de place à l’hôpital, se voit étrangement pris en charge par la belle voyageuse qui l’emmène chez les siens, l’y installe avec, pour garde-malade cette sœur à face de cauchemar, jusqu’à ce qu’une suite de détails de plus en plus troublants ne viennent s’accumuler à son détriment, dans Coma de Frédéric Dard…

L’histoire de ce sergent des parachutistes, rappelé en Algérie après avoir déjà accompli deux ans de service militaire dans ce département alors français qui, non seulement n’y rembarque pas la fleur au fusil tant il a vu comment l’on y traitait les autochtones mais qui, de surcroît, apprenant qu’une exécution sommaire se prépare, libère le prisonnier et s’enfuit en sa compagnie pour une traversée sous tension d’une semaine lors de laquelle les deux hommes tenteront d’échapper aux recherches, dans Le Désert à l’aube de Noël Favrelière…

L’histoire de ce détective engagé par une épouse afin de retrouver son mari disparu depuis six mois et qui, au gré de ses investigations déambulatoires, d’un café d’apparence banale à un beau-frère déroutant, de l’entreprise où le volatilisé exerçait en tant que chef des ventes à l’entrepôt d’un conseiller municipal en affaires avec ladite entreprise, d’une hypothèse bâtie sur une disparition de fait à une hypothèque basée sur une disparition aux dépens, glisse d’une enquête de routine à une quête de soi, dans Le Plan déchiqueté d’Abê Kôbô…

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L’histoire de cet adolescent désenchanté qui joue divinement de la guitare, fait la connaissance de l’ex-petite amie d’un garçon de la bande devenu infirme à la suite d’un accident de moto, sort avec elle d’une manière aussi désoeuvrée que ce qu’il a pris l’habitude de vivre, en se buvant sans soif, se met à vivoter de travaux à la sauvette avant de rallier Rome comme un caprice où, en plein régime fasciste, l’attend une vie de devoirs et d’implications à laquelle il ne s’attendait pas, dans Le Camarade de Cesare Pavese…

L’histoire de ces solitudes bien ancrées dans leurs contextes familiaux, exigües jusqu’à l’écrasement, qu’illustrent les mines grises et les mentalités plombées de ce vieux pervers effrayant un duo de collégiens sur les chemins buissonniers, de cet oncle oublieux au point de regagner trop tard le domicile pour permettre à son neveu de tenir une promesse faite à sa voisine, de ce père qui se défoule sur son garçonnet des humiliations subies pendant la journée et autres portraits au rasoir, dans Gens de Dublin de James Joyce…

L’histoire de cet homme de ménage qui, d’entre tous les bureaux dont il a la charge, a élu pour lui-même le trois- pièces douillet d’un expert en contentieux où il se plaît à passer le plus clair de ses nuits, s’activant par ailleurs afin d’en disposer le plus longtemps possible car, au contraire des autres bureaux, celui-ci ne comporte aucune trace d’activité diurne, à ceci près qu’un soir, décrochant une toile, il met à jour un mécanisme qui, en lui ouvrant une porte, referme sur lui un piège irréversible, dans Le Coucou de Georges-Jean Arnaud…

L’histoire de ces trente premières années du XXème siècle étasunien relatées à travers un collage d’actualités et un défilé de personnages, tels ce militant qui rallie les rangs de la révolution mexicaine, cet ambulancier-volontaire lors du premier conflit mondial qui finira par courir après le dieu-Dollar, cette idéaliste engagée que l’exécution de Sacco et Vanzetti laissera laminée, ce socialiste juif emprisonné pour ses menées pacifistes, cet arriviste déguisé en conciliateur du capital et du travail, dans la trilogie U.S.A. de John Dos Passos…

L’histoire de cet adepte de la réincarnation qui veut trouver un corps digne de l’âme de son idole, de ces ex-militants sur le retour qui renouent pour sauver un camarade de la mort et finissent par se déchirer, de cette faune périphérique grouillante où dominent les figures d’un amour-foudre, de ce jeune tagueur noctambule témoin d’un meurtre ou de cet autre piégé par la police chargée de le protéger, de ce basketteur en fin de carrière pensant plus aux paniers des filles qu’à celui des adversaires, dans Démons ordinaires de Marc Villard…

L’histoire de ce jeune homme d’excellente famille, vertueux jusqu’à l’excès qui, à la veille de quitter la ville où il vient d’achever de brillantes études de philosophie, est pris d’un tel coup de foudre à la vue d’une jeune et jolie inconnue qu’il l’enlève, s’installe avec elle à Paris, se rendant compte que si sa princesse aime son charmant prince, elle aime mieux encore le luxe et le lucre, faisant endosser à cet amant naïf et possédé la tenue du crime et de la déchéance, dans Manon Lescaut d’Antoine-François Prévost…

AVEZ-VOUS LU ?

L’histoire de ce voyageur de commerce, célibataire, vivant au domicile familial et qui, un matin, ne se souvient pas d’avoir entendu sonner le réveil, ne rejoint pas les siens au petit-déjeuner, reste bouclé dans sa chambre au risque de compromettre son emploi, alors même qu’il ne peut décemment pas se montrer tel quel, ni aux siens qui l’en conjurent, ni au gérant qui le vitupère car, ce matin même, au sortir d’un rêve agité, son corps d’homme s’est retrouvé changé en un énorme cafard, dans La Métamorphose de Franz Kafka…

L’histoire de ce quatuor d’activistes qui, le même jour, souillent au whisky le smoking d’un ambassadeur britannique, sabordent un concert punk à la grenade, salopent au cadmium le stand de la British Airways, signant leurs forfaits du nom d’Arthur Rimbaud, contraignant les policiers à s’immerger dans l’œuvre du poète, jusqu’à ce que l’un d’eux finisse par lever une hase sur d’hypothétiques héritiers d’une Lorraine qui voulut bouter l’Anglais hors du french royaume, dans Nous avons brûlé une sainte de Jean-Bernard Pouy…

L’histoire de ce jeune Etasunien promu au rang de cadre syndical qui, sous le coup de la fierté, imagine sa vie changer de la nuit au jour mais qui, à peine ressaisi, se fait à l’idée de la tâche qui le guette, non pas tant pour venir à bout du travail que lui confiera son organisation que pour affronter le regard de l’ouvrier blanc, parce que Blanc avant d’être ouvrier au cœur d’une nation dont l’emphase égalitariste est inversement proportionnelle à ses mœurs journalières, dans La Croisade de Lee Gordon de Chester Himes…

L’histoire de cette communauté paysanne du sud suédois, symbole d’une classe sociale pauvre, tributaire des volontés seigneuriales, fermes contre château, deux points cardinaux radicalement opposés, deux points de vue totalement irréconciliables, les uns corvéables et imposables à merci, l’autre imbu de sa force qui fait droit, entre rites et superstitions pour les uns, commandement absolu pour l’autre, de la soumission à l’attentisme via la résistance, une saisissante métaphore de tous les âges dans A Cheval ce soir de Wilhelm Möberg…

L’histoire de ces deux coups de feu émis par un calibre douze ou une escopette à canons sciés qui provoquent la mort d’un homme sur le marchepied d’un autobus ainsi que l’égaiement des passagers peu enclins à servir de témoins, début d’un jeu serré de questions précises sans réponses claires pour les carabiniers et leur capitaine, un homme du Nord qui croit défendre certaines valeurs par opposition aux coutumes autochtones où le silence est vital et le mutisme de rigueur, dans Le Jour de la chouette de Leonardo Sciascia…

L’histoire de ces deux galeristes établis en Californie, l’un Juif, l’autre (d’origine allemande) qui décide de regagner son pays, à la veille de la victoire électorale des Nazis, deux amis, comme deux frères, dont l’étroite entente va se désagréger au fil d’un échange épistolaire sans merci dû aux propos adhésifs que le « rapatrié » tient à l’endroit du régime et que son correspondant ne peut cautionner, le poussant mot après mot à livrer ce faux-frère à la souricière qu’il semble tant apprécier dans Inconnu à cette adresse de Kressmann Taylor…

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L’histoire de ce souverain égyptien démomifié, transbahuté en plein vingtième siècle, ressuscité par la grâce de trois enfants qui ont réussi à percer à jour les souterrains de l’Histoire et qui vont le guider dans la découverte d’une époque qu’il tente d’interpréter mais qui lui échappe, d’un monde qu’on lui offre mais qu’il repousse, et dont la route va croiser le destin d’une cantatrice née dans un camp nazi, vouée à muter en cette Vierge révélatrice de la seule véritable histoire sainte, dans Le Rire du Pharaon de François Coupry…

L’histoire de cet officier d’infanterie en demi-solde qui, sur le navire le ramenant vers sa Corse natale, fait la connaissance d’un colonel irlandais et de sa fille avec lesquels il se lie d’amitié jusqu’à ce que, quelques jours après son arrivée sur l’île, sa sœur (sorte d’Electre alfiérienne dédiée corps et âme à la vengeance et n’ayant de cesse qu’elle s’accomplisse) ne le pousse à procéder, selon les règles insulaires, à l’exécution des meurtriers de leur père, bouleversant le cours de bien des événements, dans Colomba de Prosper Mérimée…

L’histoire de ces survivants d’un holocauste techniquement programmé, passés de l’état de matricules à celui d’ombres mouvantes, libérés par les troupes soviétiques de l’un de ces camps qui les destinaient à la mort et qui, plus ou moins mal accompagnés et fagotés, vont entreprendre une vacillante marche sur les routes d’Europe centrale, de casernes en camps de regroupement, de coups durs en interludes cocasses, avec pour unique objectif une renaissance pour ne pas dire une résurrection, dans La Trêve de Primo Levi…

L’histoire de cet abonné aux verres de trop que le privé le plus médiatique du roman noir a pris l’habitude de ramasser à un coin de rue jusqu’au jour où le bonhomme, qui s’est remis en ménage avec son ex-épouse, débarque chez ledit privé pour se faire conduire au Mexique, craignant d’être accusé du meurtre de cette même légitime dans le pavillon où elle recevait ses mâles invités, point de départ pour l’investigateur de son enquête la plus personnelle et la plus douloureuse, dans The Long Goodbye de Raymond Chandler…

L’histoire de ces pionniers de l’aérospatiale, pilotes d’exercices périlleux, proies faciles d’aveugles ténèbres, en prise directe sur l’épopée au quotidien et sous la férule intraitable d’un patron rigoriste dont la poigne de fer dissimule la main d’un maître organisateur balayant d’un geste l’appréhension de l’inconnu pour que ses hommes écartent à leur tour d’un haussement d’épaules ce sentiment de peur qui peut les saisir à tout moment et leur faire rebrousser chemin, dans Vol de nuit d’Antoine de Saint-Exupéry…

L’histoire de ces deux rescapés de la Première boucherie mondialisée, l’un ayant sauvé l’autre d’une mort promise puis celui-ci dévoué corps et âme à son sauveur affreusement mutilé, lui ce fils de presque personne face à cette progéniture de richissime industriel qu’il va materner comme un fils jusqu’à ce que, entre ce mort à peine vivant et ce vivant revenu d’entre les morts, se propage l’idée d’une embrouille tout aussi subtile que dénuée de scrupules dans Au revoir, là-haut de Pierre Lemaître…

AVEZ-VOUS LU ?

L’histoire de cet aristocrate russe, officier aspirant qui rêve d’une vie de plaisirs à Saint-Pétersbourg, se voyant déjà parader au sein de la Garde impériale, et que l’on expédie au fin fond d’un trou perdu, siège d’une lointaine et stratégique forteresse où il rencontrera néanmoins l’amour, cependant que le bruit de graves dangers sourd des campagnes où les paysans, rameutés par les Cosaques de l’Oural, sont entrés en rébellion menaçant l’Empire sur son flanc oriental, dans La Fille du capitaine d’Alexandre Pouchkine…

L’histoire de cette rencontre fatale, entre deux jeunes délinquants en quête d’un braquage au volant d’un coupé Ford volé et deux jeunes policiers en patrouille à bord de leur berline Plymouth banalisée, au cours d’une confrontation qui tourne à l’avantage des deux délinquants, lesquels entraînent leurs prises dans un champ d’oignons, abattent l’un des policiers tandis que son partenaire réussit à s’enfuir sans plus jamais s’extraire de son sentiment de culpabilité, dans Le Mort et le Survivant de Joseph Wambaugh…

L’histoire de cet adolescent qui, pour s’être vanté d’un méfait qu’il n’a pas commis tombe sous la coupe d’un petit-maître-chanteur l’obligeant à abandonner le monde lumineux de la droiture et de la transparence pour celui de l’interdit et de la duplicité, quand la venue d’un nouveau condisciple, plus âgé, mieux accompli, étranger aux autres et qui force le respect, le dépossèdera de son extorqueur, lui permettant de tracer son sillon au risque de trajectoires inenvisagées mais toutes personnelles, dans Demian d’Herman Hesse…

L’histoire de ce couple parti à vau-l’eau, de la femme enfuie chez une amie et du mari qui, un jour plus laid que les autres, enfourche son vélomoteur pour gommer la distance séparant la ville où il vivait avec elle de la ville où elle vit chez cette amie, soit quatorze heures d’affilée sur une selle, surgit dans l’appartement, frappe de dix coups de tournevis un jeune homme qui se trouve au mauvais endroit, retient trois personnes en otages durant quinze autres heures avant d’être maîtrisé par ses victimes, dans Un fait divers de François Bon…

L’histoire de ces jeunes gens à peine sortis de l’école et précipités sur l’étal d’une boucherie mondialisée, chairs à canon d’un théâtre d’opérations où des millions d’hommes qui ne se connaissent pas s’entretuent au profit d’une poignée d’autres qui se connaissent mais ne s’entretuent pas, deux camps d’apparence irréconciliable que le cynisme des uns et l’ignorance des autres invitent au meurtre de masse, vu sur fond de tranchées tombales et d’assauts morticoles, dans A l’Ouest rien de nouveau d’Erich-Maria Remarque…

L’histoire de ces dix journées, de la première où chacun parle de ce que bon lui semble à la dernière où l’on se fait l’écho de gens qui se sont dépensé sans compter, en passant par celles où l’on rappelle le souvenir de ceux qui ont évité le pire ou qui ont connu des amours malheureuses, d’autres qui se sont tiré d’un mauvais pas grâce à un bon mot ou des tours de passe-passe, le tout raconté par sept femmes et trois jeunes gens rassemblés à la campagne, loin de la pestilence qui sévit en ville, dans Le Décameron de Giovanni Boccaccio…

AVEZ-VOUS LU ?

L’histoire de cette jeune femme qui largue ses maris plus vite qu’un marin ses attaches portuaires, fille du plus grand flic de New-York, amante d’un autre flic que son père aime mieux qu’un fils, à quoi s’ajoute l’intrusion du gang dit des Sucettes, garnements qui s’attaquent à des épiceries, molestent les commerçants pour leur propre compte ou commandités par une tribu de maquereaux du Bronx à qui le plus grand flic de New-York voue une haine sans partage, dans Marilyn la dingue de Jérôme Charyn…

L’histoire de ce pays vaincu, occupé par les Alliés après l’avoir été par les Allemands, où la peste éclate le jour même de l’entrée triomphale des troupes « libératrices », où de jeunes garçons offrent leurs corps pour deux dollars, où la dignité pour ne pas mourir a été supplantée par l’humiliation pour survivre, où les ventres criant famine réveillent les plus bas instincts, où des mères vendent la chair de leur chair au marché des enfants, de Naples à Florence via Rome, d’un enfer l’autre, dans La Peau de Curzio Malaparte…

L’histoire de cet ouvrier-boulanger, consciencieux, effacé, qui n’en a pas moins occis une concierge dans sa loge pour la dépouiller de son argent mais qui, étrangement, est beaucoup moins obsédé par son crime ou le remords qu’il est obnubilé par cette idée fixe, assiégeante, que quelqu’un s’est aperçu de son absence du fournil à l’heure exacte du meurtre, une de ces filles qui tapinent dans la rue, par exemple, et plus particulièrement l’une d’elles qui colle à ses basques comme de la glue, dans L’homme traqué de Francis Carco…

L’histoire de cet étudiant en médecine qu’un chirurgien charge d’opérer une enquête de proximité sur son frère (un artiste-peintre célibataire vivant à l’écart du monde dans une auberge de haute-montagne), de lui remettre un rapport millimétré sur son emploi du temps aussi bien que ses opinions, ses projets, et dont les vingt-sept jours passés à côtoyer le vieil homme seront pour ce jeune et secret rapporteur autant de découvertes envoûtantes sur l’univers mental de son objet d’étude, dans Gel de Thomas Bernhard…

L’histoire de ce montagnard, né d’une union par voie postale, taciturne au point de faire seul ou presque son maquis durant l’Occupation, ainsi qu’il le restera ou peu s’en faut après la mort du père et le départ du frère cadet qui ne montera plus guère « là-haut » visiter un aîné dont il a honte et une mère qui déboussole, au grand dam de l’épouse du taiseux qui a son compte de la vie au fond de ce trou oublié de Dieu et du monde fors, bien entendu, de la mort, dans L’épervier de Maheux de Jean Carrière…

L’histoire de cette cliente d’une pension de famille azuréenne, épouse prévenante et réservée, mère de deux fillettes qui, du soir au lendemain, abandonne mari et enfants pour un jeune et distingué amant débarqué la veille même, se montrant à tous sous son meilleur jour, provoquant par cette fugue, outre les opinions d’usage à l’emporte-pièces, la confession plus inattendue d’une digne et vieille dame anglaise à l’un des pensionnaires parmi les plus conciliants, dans Vingt-quatre heures de la vie d’une femme de Stefan Zweig…

AVEZ-VOUS LU ?

L’histoire de cet homme en détresse, rongé à mort par une solitude maladive, organique, qui le pousse dans une fuite en avant continue, possédé par une voie intérieure qui le rend prisonnier de lui-même, convulsé par des souvenirs irrémédiables, tandis qu’autour de lui s’agitent d’autres pantins de la vie comme cette prostituée minée par l’amour et la tuberculose, ce jeune déserteur capable de meurtre pour compter aux yeux d’autrui ou ce matelot dépassé par ce tableau hallucinant, dans Le Rôdeur de Pierre Herbart…

L’histoire de ces deux jumeaux que leur mère conduit à la campagne pour les confier à une grand-mère qu’ils n’ont jamais vue, afin de les tenir à l’écart des dangers et restrictions sévissant en ville, et entre qui s’instaure des rapports de défis et de cruautés réciproques dont les deux garnements se servent pour s’endurcir jusqu’à l’amoralité au contact de cette aïeule avare et meurtrière, notant scrupuleusement jour après jour, fait après méfait, leur maturation vers le cynisme le plus glacial, dans Le Grand cahier d’Agota Kristof…

L’histoire de cette révolte qui lève contre l’un des plus puissants symboles de l’empire britannique, qui lève comme une pâte patiemment travaillée, fomentant troubles et attentats, décrétant une grève généralisée, déclenchant l’état de siège, qui lève malgré pressions et répressions, au-delà des jeux et enjeux auxquels se livrent les puissances étrangères, et à l’épicentre de laquelle domine la figure emblématique d’un délégué de l’Internationale au profil de révolutionnaire universel, dans Les Conquérants d’André Malraux…

L’histoire de cet exilé volontaire qui, depuis neuf longues années de trente heures quotidiennes et de vingt mois annuels, survit au cœur d’un lacis qu’il est presque le seul à avoir su pénétrer sans pour autant l’apprivoiser, un dédale de huit zones à dangerosité variable, un circuit complexe de chausse-trappes plus ou moins mortelles, d’animaux peu ou prou redoutables et qu’une escouade de congénères terriens veut ramener chez lui, de gré ou de force, dans L’homme dans le labyrinthe de Robert Sylverberg…

L’histoire de cette multitude anonyme observée à travers les portraits de deux cent trente-sept de ses composantes, sans omettre seconds rôles et figurants qui les aident à prendre corps, avec leurs petitesses et leurs grandeurs d’âme, leurs vérités masquées sous le fard des apparences où l’infiniment petit devient définitivement capital pour montrer ce que l’homme qui se donne à voir tel qu’il paraît peut encore cacher en lui de plus vraisemblablement authentique, dans Nouvelles complètes de Luigi Pirandello…

L’histoire de cet agent immobilier qui, un après-midi de partie fine manquée, repère dans la vitrine d’une brocanteuse, une feuille de carton bouilli peint à l’huile qu’il acquiert pour une bouchée de pain au regard de ce qu’il pressent avoir décroché et, à partir de quoi plus rien désormais ne va compter dans un quotidien qui comptait déjà pour peu, ni métier, ni femme, moins encore ce mal qui le ronge et qu’il néglige au profit d’une quête qui donnera un sens à sa vie fut-ce au prix de sa mort, dans Lumière de soufre de Georges Arnaud…

AVEZ-VOUS LU ?

L’histoire de ce peintre et de cet officier suivant deux belles inconnues sur la plus célèbre perspective du globe pour des dénouements fort divers, de ce barbier découvrant dans son pain le nez d’un assesseur de collège lequel en constate la disparition à son réveil, de cet autre peintre acquérant un tableau qui lui apporte gloire et fortune tout en pervertissant son talent, voire de ce fonctionnaire mis au supplice pour se payer un manteau qu’il ne portera qu’une seule journée, dans Nouvelles de Pétersbourg de Nicolas Gogol…

L’histoire de cette poignée d’adolescents dont la plupart ont déjà tâté de la maison de correction qui, lors d’un cours du soir, violent, torturent et assassinent l’institutrice sous l’empire d’un anis lactescent et, d’autre part, cet enquêteur décalé de la police milanaise qui se forge sur l’affaire une idée très différente de celle du tout-venant et se met en quête d’une voie moins simpliste que celles des réalités toutes faites avant que ne surgisse une vérité plus vraie encore que l’évidence, dans Les Enfants du massacre de Giorgio Scerbanenco…

L’histoire de cette jeune musulmane à qui son père n’adresse plus la parole depuis que son corps est devenu impur, dont la mère cuisine le traditionnel traquenard et qui, de sa chambre, en attente d’un avenir écrit par d’autres, cultive un jardin personnel de pensées sauvages, visionnaires, huysmaniennes, recomposant un passé fait de souvenirs aussi heureux qu’horribles, fabulant et fantasmant, anticipant et amplifiant, observant surtout à l’abri des œillades indiscrètes les va-et-vient de la rue, dans La Voyeuse interdite de Nina Bouraoui…

L’histoire de ce frère aîné au caractère plutôt sinistre, agressif, gros buveur, revenu en mille morceaux d’un double divorce, père d’une gamine exigeante, foreur de puits en principal, chef de police à temps partiel d’une localité sans apprêt, titubant sur le fil d’une dépression chronique ponctuée de noires colères et qui se trouve soudain en prise frontale avec un accident de chasse mettant en scène son meilleur ami comme suspect et une huile syndicale en habit de victime, dans Affliction de Russell Banks…

L’histoire de cette infirmière qui, à la fin de la Deuxième guerre mondiale, quitte Londres et son métier pour épouser un récent veuf, père de trois enfants, sergent de police, installé dans un village irlandais où, plus ou moins acceptée par les enfants, en retrait de tout, subissant les contraintes d’une communauté christicole et retardataire, elle s’étiole de jour en jour au rythme des travaux ménagers et des soirées sans relief jusqu’à ce mal lent et obstiné qui viendra porter le coup fatal, dans La Caserne de John McGahern…

L’histoire de cette famille de la bonne société ferraraise, issue de la communauté israélite, avec laquelle le narrateur a tissé des liens privilégiés, notamment avec la fille cadette, en cette époque où sévissait déjà le régime mussolinien, d’abord comme dictature ordinaire puis racialiste, avec ses lois discriminatoires qui conduiront inéluctablement nombre de membres de la communauté à disparaître au fond des camps d’extermination allemands, dans Le Jardin des Finzi-Contini de Giorgio Bassani…

AVEZ-VOUS LU ?

L’histoire de ce jeune veuf et fils-père, avec sœur et aïeule à charge, qui délaisse l’emploi précaire de chauffeur de taxi clandestin et profite d’une pénurie de substances toxiques pour se lancer dans le lucratif mais périlleux commerce du cannabis malgré les impondérables, la concurrence, la police, les religieux, les coutumes et sa passion pour une fort bien moulée veuve, avec cette envie de décrocher n’était l’appât d’une proposition en or massif et les mauvaises surprises qui vont de pair, dans La Vie en spirale d’Abasse Ndione…

L’histoire de cette adolescente romantique, actrice dans un premier film à succès, en vacances avec sa mère-mentor de Cannes à Rome via Paris, qui s’éprend intimement puis ouvertement d’un homme marié qui la tient d’abord à distance avant de lui céder du terrain, au risque de désagréger son couple déjà en voie de démolition malgré sa façade rassurante, au cœur d’un beau monde entre deux guerres, lui aussi en voie de destruction, où d’aucuns ont toujours plus à perdre que d’autres, dans Tendre est la nuit de Francis Scott Fitzgerald…

L’histoire de ce délinquant incarcéré dès ses seize ans, puis militaire au régime sec, déménageur, casseur de cailloux sculptant corps et mental à la mesure du bloc de haine qu’il porte en lui, faisant de sa personne un véritable fauve, un prédateur sans frein avec, pour unique horizon, la vengeance mijotée contre ce policier qui, huit ans auparavant, lui a fracassé la mâchoire à coups de crosse, et qu’il s’est mis en tête de lui servir froidement même s’il doit emprunter des chemins détournés, dans Prothèse d’Andreù Martin…

L’histoire de cette jeune épouse divisible en moult multiples, de ce décret international bouleversifiant les lois temporelles et humaines, de cet intraitable père de famille à qui son charitable fils évite de lui rendre la leçon qu’il lui avait administrée, de cette vieille bigote apprenant à ses dépens que l’accès aux portes célestes n’est pas aussi évident qu’elle a cru y contribuer sa vie durant et, pour commencer, de cet employé ministériel de troisième classe qui se découvre le pouvoir de traverser les murs, dans Le Passe-muraille de Marcel Aymé…

L’histoire de ce meurtre que l’on enterre avec la victime puis que la rumeur publique exhume et exhibe transformant un paisible cultivateur, étranger à l’affaire, en un bouc-émissaire idéal que l’on arrête, que l’on juge mais que l’on relaxe au grand contentement de ceux qui l’avaient dénoncé, à l’exception de lui-même qui va s’employer à obtenir la révision d’un procès que personne ne tient à revivre tant les habitants sont satisfaits de « leur » sympathique meurtrier, dans La Famille du forgeron de Massimo Bontempelli…

L’histoire de ce producteur qui, pour une série d’émissions télévisées, cherche un certain type de femmes, s’attachant aux pas plus particuliers de l’une d’entre elles, une ex-chanteuse qui avait enregistré avec succès deux quarante-cinq tours, voyant se dessiner une carrière de future vedette jusqu’à ce qu’elle passe, suite à la mort suspecte de son agent et amant, des pages arts et spectacles à la rubrique des faits divers puis qu’elle disparaisse de la circulation, totalement volatilisée, dans Les Grandes blondes de Jean Echenoz…

AVEZ-VOUS LU ?

L’histoire de ce critique redouté, sûr de lui comme sur son quant à soi et qui, au soir d’une existence en pointillés et d’un réveillon en solitaire, croise son destin sous les traits d’un skinhead qui tente de le racketter, qu’il frappe, mais qui le gratifie d’une mortelle boutonnière à ceci près que, reprenant conscience, une fraction de seconde plus tard, c’est lui qui tient le couteau ensanglanté en même temps que son propre cadavre gît au sol en lieu et place de son agresseur, dans Le Corps de l’autre de Georges-Olivier Châteaureynaud…

L’histoire de cet ouvrier-typographe qui, après avoir reçu une lettre de son père l’enjoignant à souhaiter la fête à sa mère de vive-voix, se retrouve presque malgré lui en route vers son île natale, d’abord sans destination précise, puis en direction du village où vit seule cette mère qu’il n’a plus revue depuis quinze ans et qui, au fil d’un dialogue à bâtons rompus et de deux étranges tournées, de souvenirs égarés en secrets bien gardés, voit ressurgir en lui des pans entiers de ses années enfouies, dans Conversation en Sicile d’Elio Vittorini…

L’histoire de cette femme mariée à un ex-lotisseur que le Jeudi noir a balayé comme un fétu de paille, depuis sans emploi mais avec une maîtresse, double situation que sa légitime ne peut supporter, qu’elle lui signifie, se retrouvant seule avec ses deux filles et qui, après maints démarchages réussit à se faire embaucher dans un restaurant avant d’en ouvrir trois bien à elle, malgré le décès brutal de sa cadette, jusqu’à sa rencontre avec un séduisant doux viveur et aux manigances de sa fille aînée, dans Mildred Pierce de James Mallahan Cain…

L’histoire de ce haut magistrat dont le décès donne aussitôt lieu, du côté de ses collègues, à une composition de chaises musicales à propos de mutations ou d’avancements respectifs, ainsi qu’un vrai soulagement quant au fait que le défunt soit un autre qu’eux-mêmes et l’occasion de dépeindre ce que fut sa vie, son ascension professionnelle, son habileté à naviguer dans la bonne société jusqu’à ce que la maladie vienne le frapper à son insu, prenant peu à peu toute la place, dans La Mort d’Ivan Illitch de Léon Tolstoï…

L’histoire de ce pensionnaire qui a abandonné volontairement les siens pour rejoindre un établissement où seules prévalent discipline et éducation, pour ne pas dire dressage, où la brutalité du directeur contraste avec les manières de sa sœur, où l’on apprend à obéir sans rechigner, où les règles de vie sont à ce point contraignantes qu’elles autorisent à jouir de l’art de les transgresser, où l’on réfléchit sur ce que l’on est réellement, tandis que se profile une réalité qu’on n’envisageait pas, dans L’Institut Benjaminta de Robert Walser…

L’histoire de cette épouse que les gendarmes réveillent pour lui annoncer qu’elle est veuve d’un mari victime d’un accident, qu’un inspecteur embarque pour la capitale où un commissaire l’informe que feu son conjoint avait braqué la succursale bancaire qui l’employait, à quoi s’ajoute l’impulsive maîtresse de ce mari soupçonnant l’inspecteur de n’être pas tout à fait blanc-bleu dans cette affaire, encore qu’il pourrait s’agir du détective que l’épouse avait engagé pour filer l’époux volage, dans Noces de soufre de Jean Amila…

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L’histoire de ce père et de sa fille, lui plutôt âgé, elle plus toute jeune, l’un à peine avare, l’autre un brin maniaque, épiés d’aussi près que leurs propres ombres pourraient le faire par une sorte d’observateur des moindres faits et gestes (qu’il remarque ou projette), elle se laissant mieux capter que lui d’autant que lorsqu’il se laisser aborder mieux vaut s’en défier, deux personnages qu’un romancier suivrait à la trace tel un enquêteur collé à leurs semelles mais qu’il sera contraint de laisser filer, dans Portrait d’un inconnu de Nathalie Sarraute…

L’histoire de cette famille respectable et respectée dont les quatre membres, présents au moment de la tragédie survenue en cette matinée du dimanche 15 novembre 1959, ont trouvé la mort donnée par deux repris de justice qui tenaient à réaliser un coup de plusieurs millions de dollars avant de s’expatrier pour le Mexique, et qui repartiront bredouille de chez leurs victimes, signant leur forfait d’un quadruple meurtre sinon sans mobile du moins sans raison apparente, dans De sang froid de Truman Capote...

L’histoire de ce prêtre qui, jadis, avait été sollicité par l’archevêché afin d’intercéder auprès des troupes cosaques ralliées aux Nazis pour qu’elles mettent un terme aux razzias et autres violences commises sur les populations du nord-Frioul et qui, ayant rédigé un compte-rendu de sa mission, éprouve le besoin de le compléter, notamment à propos de la figure controversée de cet officier antibolchevique qui entraîna ses hommes à la poursuite d’une chimère jusqu’à leur perte, dans Enquête sur un sabre de Claudio Magris…

L’histoire de ce maître-assistant d’université, obsédé par la perfection en matière de criminalité et qui, bien avant d’assassiner son épouse, expose comment il a réussi à étrangler une prostituée, à faire violenter une adolescente, à supprimer le fiancé de sa future victime en prenant pour cobayes des filles de mauvaise vie, sans être inquiété pour autant, à moins qu’un petit inspecteur de rien du tout ne vienne interrompre la série ou, au contraire, la proroger plus délictueusement encore dans Mes crimes imparfaits d’Alain Demouzon…

L’histoire de ce jeune homme qui, au plan de carrière envisagé par ses parents et suite à une déconvenue amoureuse, choisit momentanément l’évasion et la solitude sur une presqu’île où il se lie avec un pêcheur de pieuvres et sa fille dont l’inquiétante réputation a franchi la langue de terre, surtout celle de cette fille qui a la mer pour pays et un dauphin pour amant mais que le jeune homme, comme aspiré par un irrésistible tourbillon convoitera jusqu’au défi inéluctable dans Une jeune fille nue de Nikos Athanassiadis…

L’histoire de cette héritière, séparée d’un mari qui lui mène la vie dure, à qui son avocat conseille un garde du corps, un ancien boxeur déchu qui devient son garde du cœur en protection rapprochée, tandis qu’un inspecteur, caustique et usagé, remonte lentement la piste d’un assassin qui a découpé le sein d’une gamine avant de le déposer chez une juge, et qui pourrait être ce peintre surgi d’un passé décomposé à condition de se fier aux apparences, dans Chronique sentimentale en rouge de Francisco Gonzalez-Ledesma…

L’histoire de cette famille quart-mondiste d’origine portoricaine dont deux des enfants vivent à New-York et deux autres sont demeurés à San-Juan où vit également leur mère, tour à tour domestique, prostituée, détenue, qui a appris à se battre avec une lame à rasoir dissimulée dans la bouche et, quoique quadragénaire, qui vient de prendre pour sixième époux un jeune homme de dix-huit ans, à quoi s’ajoutent une myriade de témoignages sur cette tribu tératologisée, dans La Vida d’Oscar Lewis…

L’histoire de ce versificateur errant, à l’écart et au creux d’une foultitude de semblables, mêmes et différents, qui ne dédaigne pas profiter des largesses d’une sœur ou de la générosité d’une ancienne camarade d’université, la tête pleine d’idées confuses, nourrissant des pensées torrides à l’égard d’une jeune bonne, de ce vagabond tout d’une pièce, prompt à rebondir ailleurs que sur le bon sens commun, malheureux d’être ce qu’il est sans savoir au juste ce qu’il voudrait être, dans La Ruche de Camilo Jose Cela…

L’histoire de ce résistant de dix-sept ans enrôlé dans la guerre de l’ombre par un camarade de la mine, co-auteur d’un sabotage, d’un coup de main, d’une expédition punitive, pris et torturé par des miliciens et qui, trois ans après la Libération, se voit accusé de meurtre en compagnie de son supérieur, lequel sauvera sa tête tandis que son subordonné sera condamné à sept ans de réclusion sous les coups de boutoir d’un procureur qui officiait sous le régime pétainiste, dans La Mort n’oublie personne de Didier Daeninckx …

L’histoire de ces figures historiques dont tout le monde a entendu parler (Lénine, Castro, Villa, Ho-Chi-Minh, Guevara…) vues à travers des aventures singulières, cocasses, dramatiques, ainsi que ces figurants plus ou moins méconnus, comme cette candidate à la Maison-Blanche, en 1872, surgie d’un trou de l’Ohio pour finir dans un trou carcéral ou de l’une des filles de feu-Marx (initiales E.M.A.), traductrice de la Bovary de Flaubert qu’une union indélicate poussera au suicide, dans Le Jardin de Bakounine de Philippe Videlier…

L’histoire de ce jeune et doué citoyen afro-étasunien dont le père s’est hissé au sommet de sa hiérarchie à force de volonté et qui, s’il connait sur le bout des doigts la trajectoire paternelle, ignore le secret enfoui dans le tréfonds familial, un de ces replis aussi innommable que rédhibitoire qui va lui barrer tout net l’entrée de cette académie militaire de Colorado Springs à laquelle il aspirait tant et dont il va vouloir connaître la réalité vraie dans Jusqu’à ce que mort s’ensuive de Roger Martin…

L’histoire de cet adolescent aux cheveux blonds et aux épaules carrées (dont la mère tient une maison de passe maquillée en salon de manucure) qui, un soir, décide de poignarder un sous-officier allemand avec un couteau prêté par un trafiquant à peine plus âgé, afin de lui dérober le revolver qu’il a repéré dans l’étui du ceinturon, non pour commettre un acte de résistance, car ce jeune homme ne procède d’aucune appartenance collective, mais simplement pour supprimer un homme, dans La Neige était sale de Georges Simenon…

AVEZ-VOUS LU ?

L’histoire de cet employé de banque revoyant une femme qui s’était donnée à lui cinq ans auparavant, lui fixant rendez-vous dans la pinède de leur première étreinte où, après quelques tergiversations, elle s’offre une seconde et (croit-il) dernière fois, comme pour refermer une parenthèse, à ceci près qu’elle le relance, à l’exemple de la fille facile qu’elle n’est pas, avant d’être travaillée par le désir confus d’une attache qu’elle sait impossible et l’obsession d’un glissement vers une mauvaise vie, dans Une liaison de Carlo Cassola…

L’histoire de ce père et de ce fils qui s’ouvre le jour des obsèques de l’épouse-mère, la découverte par le fils de la maîtresse du père, de sa jalousie particulière à l’encontre de cette femme et des liens troubles qui s’installent entre eux, ce sentiment de haine qui va l’habiter jusqu’au paroxysme tandis que le veuf inventorie les effets de la morte avec les souvenirs qui s’y rapportent, pendant qu’au-dessus de ces vies déchirées plane l’ombre de la disparue, dans L’Enfant brûlé de Stig Dagerman…

L’histoire de cette femme coiffée d’un extravagant chapeau que l’on rencontre à un comptoir, avec qui l’on engage la conversation, qui se laisse même inviter au restaurant puis au spectacle, une femme qu’on remarque et qui, au moment fatidique, lorsqu’on aurait vitalement besoin d’elle parce que votre femme a été étranglée en votre absence et que vous êtes le seul et unique suspect, non seulement cette femme se dissout dans le paysage mais personne ne se souvient d’elle à vos côtés, dans Lady Fantôme de William Irish…

L’histoire de cet enquêteur, rescapé amochi de la guerre civile espagnole, déclaré inapte pour la Deuxième hécatombe globalisée, dont l’une des manies consiste à se laisser déporter vers l’ouest dès qu’il se met à extravaguer sur cette antique cité mésopotamienne où il a atterri le jour qu’il a reçu une balle de base-ball en plein front et qui, après trois mois de vaches étiques, s’est débusqué une affaire tranchant sur l’ordinaire comme lui sur ses collègues détecteurs, dans Un privé à Babylone de Richard Brautigan…

L’histoire de ce vieil homme, au crépuscule de ses plaisirs intimes qui, sur les conseils d’un ami, se met à fréquenter avec assiduité une étrange maison où, en « client de tout repos », comme la maîtresse des lieux surnomme ces pratiquants, il paie pour passer une nuit complète auprès d’une jeune fille plongée dans le plus profond des sommeils, s’aidant de ces corps abandonnés, pour se remémorer, entre fantasmes et lentes méditations, les amours de sa vie, dans Les Belles endormies de Yasunari Kawabata…

L’histoire de cette employée de librairie dont le compagnon flirte à son avantage avec une formule magique, de cet employé des postes dont la langue s’orne de l’image du Christ, de ce comptable qui se découvre le don de changer des pommes maraudées en fruits d’or, de cette enseignante surprenant chez elle l’un de ses anciens élèves en tenue de cambrioleur, de ce gardien de cimetière aux prises avec une désévanouie en quête d’un collier, dans Nouvellesdes enchanteurs de Jacques Bens…

AVEZ-VOUS LU ?

L’histoire de cet universitaire atteint par un âge qui ne devrait pas encore l’affaiblir au point de ne plus pouvoir satisfaire les appétits sexuels de son épouse mais qui doit se rendre à l’évidence, cependant qu’épris d’elle, il s’essaie à créer contours et détours pour pallier les pannes fatales dont il est la première victime, abusant de traitements chimiques, de photos plus ou moins crues, pour découvrir que la jalousie pourrait être le vrai moyen de revigorer l’un en satisfaisant l’autre, dans La Confession impudique de Junichiro Tanizaki…

L’histoire de ce couple pris de remords après avoir tout tenté pour abandonner leur bébé, de ces délinquants déroutés par la conduite du chauffeur qu’ils étaient censés braquer, de ce beau-frère dominateur dont on se défait sur une entourloupe, de ce mari laissé en plan par son épouse passant en revue les raisons de ce départ sauf la bonne, de ce commis sur la réserve embarqué par un fanfaron dans une virée qui tourne au désastre et d’une trentaine d’autres cas aussi piteux que misérables, dans Nouvelles romaines d’Alberto Moravia…

L’histoire de ce peintre en mal de créativité, veuf d’une épouse aimée, génitrice de leurs sept enfants, qui raconte à l’une de ses filles ce que fut leur mère – à cette fille plutôt qu’à ses autres enfants, peut-être parce qu’elle subit, avec un de ses frères, les outrages du régime, peut-être mieux parce qu’elle est celle qui ressemble le plus à sa mère – et qui d’anecdotes courantes en souvenirs prégnants délivre ses sentiments et ressentiments à l’égard de la vie, de son métier, de l’entourage dans Dame en rouge sur fond gris de Miguel Delibes…

L’histoire de cette faune venue en baver un par un au fond d’un trou minier argentifère du sud de la France, dirigé par un Anglais manchot et alcoolique, fourmilière de Sans-papiers ni plus rien, la plupart délogés de leurs pays respectifs par les régimes secs qui y sévissent, entre ceux qui rêvent encore et ceux qui n’espèrent plus grand-chose, tous exploités jusqu’au détroussement, mal vus des autorités légales, comme échoués sur cette « île flottante attachée à la queue du diable », dans Les Javanais de Jean Malaquais…

L’histoire de ces deux garçons et de cette jeune fille issus de la bourgeoisie triestine, trois adolescents étrangers aux problèmes du monde, tout voués à leurs premiers émois au travers de gestes équivoques, d’allusions plus ou moins intentionnelles, de non-dits lourds de sens, de désirs brûlants en pâles atermoiements, jusqu’à ce qu’un intrus mieux armé pour ce type de joute n’emporte la décision qu’elle attendait d’un autre, quelques heures avant le drame final, dans La Vie ardente de Pier-Antonio Quarantotti-Gambini…

L’histoire de cet homme qui a décidé de parler, de confesser ce qu’il nomme une crise, qui choisit de le faire par tous les moyens dont il dispose et qu’il lui sied, fabulation et simulacre inclus, la vérité n’étant jamais où on l’attend ni où l’on veut bien l’entendre, de cette crise qui s’ouvre dans un dancing avec l’invitation lancée à une étrangère, entraînant chez notre sujet une érection orale, une logorrhée clinique qu’interrompra l’éclat de rire de la dame sans parler du retournement final, dans Le Bavard de Louis-René des Forêts…

AVEZ-VOUS LU ?

L’histoire de ce jeune brigadiste étasunien venu se jeter corps et biens dans la guerre civile espagnole, parce que c’est en ces années de peste brune que se joue le futur immédiat de l’humanité, au cœur même de cette lutte à mort, classe contre classe, que ses promoteurs franquistes conduisent avec le fanatisme sauvage des guerres de religion, face à des troupes républicaines légalistes mais sous équipées, et lui-même rongé par des problèmes d’homme et de nostalgie, dans Pour qui sonne le glas d’Ernest Hemingway…

L’histoire de cet agent secret, ni penseur ni philosophe, utilitariste basique, grossièrement dit espion ou contre-espion selon le camp pour lequel on opère dans cette guerre de l’ombre, froide, où tous les mauvais coups sont permis, aussi bien par ceux d’en face que par les siens, lui justement qui avait payé pour le savoir, pion parmi les pions, lui que ses supérieurs paraissaient avoir relégué dans les oubliettes mais qui voulait sa revanche à n’importe quel prix fut-ce celui de sa vie, dans L’espion qui venait du froid de John Le Carré…

L’histoire de ce brillant Sujet s’apprêtant à se lancer sur les traces de Dante dont il a choisi de faire le centre de sa thèse, quand la guerre (la drôle de…suivie de la débâcle) retrousse ses babines voraces, renvoie les projets aux calendes, promulgue des décrets antisémites, prologues à une chasse ethnique plus radicale encore qui expédie le brillant Sujet et sept dizaines de milliers de ses congénères français et apatrides dans des camps où certains sont prêts à tout y compris à l’inimaginable, dans L’anus du monde de Daniel Zimmermann…

L’histoire de cette couturière à domicile, veuve quasi-quinquagénaire qui, suite à la lecture d’une petite annonce matrimoniale, se retrouve dans le pavillon et le lit d’un récent veuf presque soixantenaire, flanqué d’un fils de trente ans, d’un genre plutôt verrouillé, pour tout dire bizarroïde, vivant à moitié reclus dans le souvenir amoureux de sa mère, et avec lequel, à la mort soudaine de son père à lui et de son mari à elle, la double veuve va devoir, si l’on peut dire, composer, dans Belle-mère de Claude Pujade-Renaud…

L’histoire de cet industriel qui a profité du premier conflit mondial pour s’enrichir dans le commerce des armes et son assassinat imputé à des anarchistes décidés à venger la mort d’un journaliste qui aurait été tué par des hommes de main dudit industriel, mais aussi de ce

dandy trafiquant d’armes victime de l’incendie de son usine et d’un agrégat de personnages dont les destins se croisent au sein d’une capitale catalane minée par les grèves, les attentats, la répression, dans La Vérité sur l’affaire Savolta d’Eduardo Mendoza…

L’histoire de ce carré de jeunes gens accusés de vols et d’un double meurtre que leur meneur a reconnus et dont le récit est rapporté, dans toutes ses anfractuosités, par un de leurs amis ou, tel qu’il se définit lui-même, sinon un ami au sens où on l’entend communément, une connaissance « d’un certain degré et d’une certaine nature » qui, sans les apprécier plus que cela et réciproquement, a eu quelque chose en commun, d’étroit, de secret même dont une jeune femme aurait été l’enjeu intime, dans Procès à Volosca de Franco Vegliani…

FILMOTHEQUE

AVEZ-VOUS VU ?

Ce gigantesque paquebot

symbole d’un régime que toute une ville vient admirer

dans Amarcord de Federico Fellini

Cette publicité sur le tee-shirt

de la jeune femme qui descend les Champs-Elysées

dans A bout de souffle de Jean-Luc Godard

Ces deux amies d’enfance

d’adolescence et de toujours à la vie comme à la mort

dans Julia de Fred Zinnemann

Cet ancien caissier

que la crise change en un monstrueux coureur de dots

dans Monsieur Verdoux de Charles S. Chaplin

Ce chewing-gum qu’un homme

colle sous une main courante juste avant expiration

dans Le Dernier tango à Paris de Bernardo Bertolucci

Cet intrigant sans scrupules

épris de la fiancée et de la fortune d’un doux-viveur

dans Plein soleil de René Clément

Ces deux instrumentalistes

travestis en demoiselles pour échapper à de dangereux gangsters

dans Certains l’aiment chaud de Billy Wilder

Ce syndicaliste antimafieu

enlevé et assassiné par les hommes liges de la pieuvre

dans Placido Rizzotto de Pasquale Scimeca

Ce mari hors-normes

qui assassine sa femme peu avant qu’elle ne l’aurait tué elle-même

dans La Poison de Sacha Guitry

Ces deux militants

exposés aux coups tordus des services secrets britanniques

dans Hidden agenda de Ken Loach

Ces étrangers volontaires

pour expurger de France le cancer nazi et ses métastases nationales

dans L’Armée du crime de Robert Guédiguian

Cet assassin froid

qu’un juge tente de sauver en fouillant derrière les apparences

dans Portes ouvertes de Gianni Amelio

AVEZ-VOUS VU ?

Ces nonnes sous influence

qui poussent leur confesseur sur le bûcher de l’inquisition

dans Les Diables de Ken Russel

Ce syndicaliste inflexible

qui atteindra les sommets en assouplissant son échine

dans F.I.S.T. de Norman Jewison

Cette course désespérée

d’une femme fauchée par une rafale de mitraillette

dans Rome ville ouverte de Roberto Rossellini

Ce commissaire assassiné

qui n’en sera pas moins à l’origine d’un vrai carnage

dans Un flic sur le toit de Bö Widerberg

Cet enfant strident

qui s’estropie pour s’empêcher de devenir adulte

dans Le Tambour de Volker Schlöndorff

Cette jeune femme exaltée

qu’une passion rongera jusqu’à la folie

dans L’Histoire d’Adèle H de François Truffaut

Ce ménage à trois

entre lui et elle mais également de lui à lui

dans Un dimanche comme les autres de John Schlesinger

Ces colonisateurs jetés à la rue

de retour avec des valises remplies de billets recolonisants

dans Xala d’Ousmane Sembene

Cet ambulant clandestin

fil conducteur d’une faune de vrais et faux semblants

dans Café-Express de Nanni Loy

Ce patron de cabaret

exécuteur d’un contrat contre le règlement d’une dette

dans Meurtre d’un bookmaker chinois de John Cassavetes

Cette erreur sur la personne

qui envoie un innocent en prison et sa femme à l’asile

dans Le Faux coupable d’Alfred Hitchcock

Cette adolescente en déroute

tombée entre les mains de rabatteurs sans scrupules

dans Lylia de Lukas Moodysson

AVEZ-VOUS VU ?

Cette étrange patiente

qu’un médecin expérimenté confie à son jeune assistant

dans Barberousse d’Akira Kurosawa

Ces deux Quart-mondialisés

s’employant à rafler la galette d’une richissime Américaine

dans L’Argent de la vieille de Luigi Comencini

Ce citoyen légaliste

confronté à un putsch impliquant son gouvernement

dans Missing de Costa-Gavras

Cet ancien du Vietnam

aux prises avec une violence à la fois urbaine et intime

dans Taxi driver de Martin Scorsese

Ce fils de hobereaux

retournant ses armes au profit de ceux qu’il tuait jadis

dans Rhapsodie hongroise de Miklos Jancso

Ces deux vieux lions

dont un jeune loup convoite le butin d’un casse en or massif

dans Touchez pas au grisbi de Jacques Becker

Cet intellectuel du nord

qu’un confinement rapproche des âpres réalités du sud

dans Le Christ s’est arrêté à Eboli de Francesco Rosi

Ces promoteurs cyniques

qui transforment un havre côtier en un combinat sans âme

dans Soleil des hyènes de Ridha Behi

Cette romancière et ses personnages

projetés au cœur de deux destins bien réels

dans The Hours de Stephen Daldry

Ces petits faits

qui créent d’irrémédiables impacts sur la vérité officielle

dans JFK d’Oliver Stone

Ce photographe de l’instant donné

dont l’un des clichés révèle un meurtre à l’insu de son regard

dans Blow-up de Michelangelo Antonioni

Cette douce jeune fille

épicentre de maintes convoitises

dans Beauté volée de Bernardo Bertolucci

AVEZ-VOUS VU ?

Ce couple de braqueurs

pris au piège de leurs propres commanditaires

dans Le Guet-apens de Sam Peckinpah

Cette danse titubante

d’un ivrogne en échange d’une bouteille de téquila

dans Les Orgueilleux d’Yves Allégret

Ces deux amis

qui jouèrent un peu trop de la puissance et de la gloire

dans L’homme qui voulut être Roi de John Huston

Cet écrivain à l’agonie

qui fait des siens les protagonistes d’une histoire à leur image

dans Providence d’Alain Resnais

Ce professeur au physique ingrat

transmué en un play-boy aussi séduisant qu’odieux

dans Docteur Jerry et Mr Love de Jerry Lewis

Ce petit berger sarde

qui se rebelle pour pouvoir devenir ce qu’il est vraiment

dans Padre Padrone de Paolo et Vittorio Taviani

Ces réfugiés fuyant

l’Allemagne nazie pour une Suisse aux lois inhospitalières

dans La Barque est pleine de Markus Imhoof

Ce restaurateur de tableaux

payant le prix fort pour un meurtre qu’il n’a pas commis

dans Le Témoin de Jean-Pierre Mocky

Ce valet d’ambassade

cachant sous ses habits obséquieux une étoffe d’espion aguerri

dans L’Affaire Cicéron de Joseph L. Mankiewicz

Cette mère de famille

recherchant son fils à travers un Liban apocalyptisé

dans Sous les bombes de Philippe Aractingi

Ces personnalités politiques

réunies au sous-sol d’un hôtel où elles meurent assassinées

dans Todo Modo d’Elio Petri

Cette récente naturalisée

complice obligée de trafiquants pitoyables

dans Le Silence de Lorna de Jean-Pierre et Luc Dardenne

AVEZ-VOUS VU ?

Ces deux porteurs de valises

parcourant la capitale par une nuit vert-de-gris

dans La Traversée de Paris de Claude Autant-Lara

Cette boule de verre

qui se brise en tombant d’une main mourante

dans Citizen Kane d’Orson Welles

Ce magistrat rigoriste

instruisant à plein contre un industriel vénal

dans Au nom du peuple italien de Dino Risi

Ces sœurs dissemblables

qui se mesurent à l’aune accablante d’une mère brisée

dans Intérieurs de Woody Allen

Ce combat d’hommes

où peu à peu se mettent à dominer des figures de femmes

dans Le Sel de la terre d’Herbert Biberman

Cet employé des postes

à qui la poésie donne des ailes pour conquérir l’amour de sa vie

dans Le Facteur de Michael Radford

Ce footballeur exclu

dont l’errance urbaine se solde par un meurtre gratuit

dans L’angoisse du gardien de but…de Wim Wenders

Cette hôtesse sur la corde raide

croqueuse de dollars, arnaqueuse de flics et de voyous

dans Jackie Brown de Quentin Tarantino

Ce cadavre de maquisard

mort depuis des lustres et dont le sang paraît encore si frais

dans Les Chasseurs de Théodore Angelopoulos

Ce petit fonctionnaire

à l’assaut de trois vieilles filles pour assurer son confort

dans Venez donc prendre le café chez nous d’Alberto Lattuada

Cet automobiliste

traqué à mort par un camionneur irascible et sans visage

dans Duel de Steven Spielberg

Ces professionnels du renseignement

déboussolés par deux amateurs un rien simplistes

dans Burn after reading de Joel et Ethan Coen

AVEZ-VOUS VU ?

Ce quintet de désoeuvrés

qui se déplacent en meute pour mieux tuer le temps

dans I Vitelloni de Federico Fellini

Ce couple infernal

qui joue à la guerre jusqu’à ce qu’elle s’ensuive

dans Qui a peur de Virginia Woolf ? de Mike Nichols

Cette réaction épidermique

d’une femme ignorant le sens du mot atmosphère

dans Hôtel du Nord de Marcel Carné

Ce massacre d’émigrants européens

perpétré par des mercenaires à la solde des éleveurs de bétail

dans La Porte du paradis de Michael Cimino

Ce mécanicien de bateau

désertant pour une escale personnelle au cœur de Lisbonne

dans Dans la ville blanche d’Alain Tanner

Cette troupe théâtrale

soumise à une guerre secrète contre un espion nazi

dans To be or not to be d’Ernst Lubitsch

Ce jour à jamais endeuillé

par une armée ouvrant le feu sur une foule désarmée

dans Bloody Sunday de Paul Greengrass

Cette jeune bourgeoise

embarquée dans une cavale avec son amant braqueur

dans A tout de suite de Benoit Jacquot

Ce résistant en rupture

condamné par les têtes bien pensantes des partis clandestins

dans Le Terroriste de Gianfranco de Bosio

Ces clans ennemis

que n’arrange pas le mariage du fils de l’un avec la fille de l’autre

dans Le Troupeau de Zeki Okten

Cette femme-enfant

à l’épicentre d’un enjeu dont elle est partie prenante

dans Baby Doll d’Elia Kazan

Ce révolutionnaire

que ses assassins n’ont pas réussi à faire mourir

dans Che de Steven Soderbergh

AVEZ-VOUS VU ?

Cette coupe de bois

qui coûtera à une famille sa maison et son gagne-pain

dans L’Arbre aux sabots d’Ermanno Olmi

Ces passagers sans autocar

leurs différences et leurs affinités, leurs différends et leurs accords

dans Liste d’attente de Juan-Carlos Tabio

Ce couple irréalisé

d’une Allemagne tour à tour meurtrie, déchue, écartelée

dans Le Mariage de Maria Braun de Rainer Werner Fassbinder

Cet officier décoré

libéré d’un camp de prisonniers pour avoir peut-être trahi

dans The Rack d’Arnold Laven

Ces deux complices

à part entière et peu à cheval sur les principes sociétaux

dans Butch Cassidy et le Kid de George Roy-Hill

Ce caissier sentimental

que sa passion pour une prostituée conduira au meurtre

dans La Chienne de Jean Renoir

Ces bidonvillisés sans futur

qui s’empoisonnent les macaronis et l’existence

dans Affreux, Sales et Méchants d’Ettore Scola

Cette sage jeune fille

refusant le mariage pour ne pas abandonner sa mère

dans Fin d’automne de Yasujiro Ozu

Ces premiers feux dits de l’amour

qui vacillent sous les flammes de désirs inattendus

dans La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche

Ces oncles de circonstance

flairant le grisbi et ne dédaignant pas le lancer de pruneaux

dans Les Tontons flingueurs de Georges Lautner

Ce jeune ouvrier agricole

désireux de s’expatrier vers des cieux qu’il croit plus cléments

dans Alyam Alyam d’Ahmed El Maanouni

Ce quarantenaire émancipé

que son épouse fait passer de l’utilitaire à l’accessoire

dans Le lit conjugal de Marco Ferreri

AVEZ-VOUS VU ?

Cet engagé volontaire

bon soldat mais déserteur dont le sort parait fixé d’avance

dans Pour l’exemple de Joseph Losey

Ce corbeau idéologique

Dont les croassements font des couacs au cœur des tristes topiques

Dans Uccellacci e Uccellini de Pier Paolo Pasolini

Ce centenaire accompli

racontant par le menu son édifiante éducation chez les Indiens

dans Little Big Man d’Arthur Penn

Ce paysage intérieur

d’un intellectuel louvoyant entre deux exils sans retour

dans Nostalghia d’Andreï Tarkovski

Ces deux professionnels

commandités pour abattre un homme au bout de son rouleau

dans Les Tueurs de Robert Siodmak

Cette traversée cahoteuse

d’un fils accompagnant son père en route pour La Mecque

dans Le Grand voyage d’Ismaël Ferroukhi

Ce véritable journaliste

que la Camorra et ses affidés ne pouvaient laisser vivre

dans Fortapàsc de Marco Risi

Ces braqueurs d’opérette

cernés par une armada de policiers, de médias et de badauds

dans Un après-midi de chien de Sidney Lumet

Ce petit pyromane

qui tombe entre les mains d’un meurtrier en fuite

dans Rapt de Charles Crichton

Cette femme sicilienne

épouse, sœur ou fille flouée par des us honteux

dans Divorce à l’italienne de Pietro Germi

Ce bidasse bondissant

à la poursuite d’une bien-aimée ravie à l’affection des siens

dans L’homme de Rio de Philippe de Broca

Ce monde de rêves

où l’argent n’en finit plus d’aller à l’argent

dans Capitalisme, a love story de Michael Moore

Ces dix prisonniers politiques irlandais

qu’une Première ministre anglaise a laissé mourir de faim

dans Hunger de Steve Rodney Mc Queen

Cet intrépide facteur

au guidon de sa tournée à l’américaine

dans Jour de fête de Jacques Tati

Ce chevalier intègre

caracolant au service de la vérité

dans Le Bossu d’André Hunebelle

Ce couple en récession

qu’une habile ambiguïté conduit au renouement

dans Nu de femme de Nino Manfredi

Ce magnat impitoyable

prêt à tout pour sauvegarder son rang

dans Les Grandes familles de Denys de La Patellière

Ces pêcheurs surexploités

dont l’un d’eux voudra s’extraire de sa condition

dans La Terre tremble de Luchino Visconti

AVEZ-VOUS VU ?

Ce chanteur de folk

de mécomptes d’artiste en galères quotidiennes

dans Inside Llewin Davis de Joel et Ethan Coen

Ces revolvers qu’un prévôt

abandonne dans la poussière matinale d’un duel au soleil

dans L’homme aux colts d’or d’Edward Dmytryck

Cette lettre à retardement

qui accuse un homme de meurtre cinq ans après les faits

dans La Lame nue de Michael Anderson

Ce soulèvement fleuve

que rien ni personne ne paraît pouvoir endiguer

dans Psaume rouge de Miklos Jancso

Ces flics du Bronx

hommes à tout faire jusqu’à tuer et se faire tuer

dans Le Policeman de Daniel Petrie

Cet homme multiple

avec ses mille et un tours en poche et en tête

dans Le Matamore de Dino Risi

Cet arrogant vibrion

au contact d’un pays trop excessivement étranger

dans Avanti ! de Billy Wilder

Ce quatuor approximatif

dont l’involontaire dindon n’apprécie pas la farce

dans La Métamorphose des cloportes de Pierre Granier-Deferre

Ce parvenu à découvert

prêt à presque tout pour récupérer épouse et statut social

dans Le Boom de Vittorio de Sica

Ces terroristes groupusculaires

déclarant la guérilla à un Etat qui leur déclara la guerre

dans La Bande à Baader de Uli Edel

Ce citoyen discret

qui chercha un peu trop ce qui ne le regardait pas

dans A chacun son dû d’Elio Petri

Cette fausse nonne

et ce vrai mercenaire au service de la révolution mexicaine

dans Sierra torride de Don Siegel

AVEZ-VOUS VU ?

Cet avocat irréprochable

que ses investigations vont changer en ennemi d’Etat

dans Un héros ordinaire de Michele Placido

Ce survivant d’un lynchage

qui se fait justice sous l’insigne d’une loi sans pitié

dans Pendez-les haut et court de Ted Post

Ce chasseur d’images

redouté de la police comme de la pègre

dans L’œil public de Howard Franklin

Cet amour impossible

entre deux êtres que tout aurait dû unir

dans Le Docteur Jivago de David Lean

Cette existence à l’envers

d’un nourrisson né vieillard et mort en nouveau-né

dans L’étrange histoire de Benjamin Button

Ce migrant basique

tiraillé entre vains mirages et vraies réalités

dans I Magliari de Francesco Rosi

Ce retour impromptu

d’un homme dont le passé crie vengeance

dans Un revenant de Christian-Jaque

Cette confusion

d’où va naître un entremêlement de faits et de fantasmes

dans Copie conforme d’Abbas Kiarostami

Cet évadé inquiétant

qui se dit poursuivi mais que l’on prétend dangereux

dans Le Secret de Robert Enrico

Cette jeune prostituée

recueillie puis rejetée par ses éphémères protecteurs

dans La Bella gente d’Ivano De Matteo

Ces vies entières

nourries d’espoirs, de pasions, de luttes et de regrets

dans Baarià de Giuseppe Tornatore

Cette multitude anonyme

d’où émergent quelques figures uniques en leur genre

dans Les Enfants du paradis de Marcel Carné

Cet agent anglais

missionné pour fomenter des dissensions entre les forces en présence

dans Queimada de Gillo Pontecorvo

Ce marginal du Milieu

portant sur sa tête le chapeau de la suspicion

dans Le Doulos de Jean-Pierre Melville

AVEZ-VOUS VU ?

Cette famille défavorisée

que la mort soudaine du père dégradera davantage encore

dans Vento di terra de Vincenzo Marra

Ce camp d’internement

où brutalités et sadisme sont l’ordinaire de ses prisonniers

dans La Colline des hommes perdus de Sidney Lumet

Cette épouse rangée

qui se prend à entendre d’étranges voix

dans Les Ordres sont les ordres de Franco Giraldi

Ce publicitaire excentrique

agrégé bien malgré lui à un sombre nid d’espions

dans La Mort aux trousses d’Alfred Hitchcock

Ces musiciens expatriés

dont la rencontre avec deux compatriotes va bouleverser le quotidien

dans Paris Blues de Martin Ritt

Cette prise d’otages

qui combine tous les chancres de la société libéraliste

dans Rapt à l’italienne de Dino Risi

Cet hôtel isolé

où un écrivant se coupe des siens par sa folie meurtrière

dans Shining de Stanley Kubrick

Ce cheminot inflexible

au travers et au-delà de ses déboires quotidiens

dans Il ferroviere de Pietro Germi

Ces soldats français

livrés à eux-mêmes au milieu de la jungle indochinoise

dans La 317ème Section de Pierre Schoendoerffer

Ce profileur avant la mode

tendant patiemment sa toile autour d’un assassin en série

dans L’Etrangleur de Boston de Richard Fleisher

Cet employé dévoué

au point de prêter son studio aux frasques de ses supérieurs

dans La Garçonnière de Billy Wilder

Ce chômeur subtilisant

un vélo pour remplacer celui qu’on lui a dérobé

dans Voleurs de bicyclettes de Vittorio de Sica

Cette dessinatrice de mode

atteinte de ce mal atavique qui peut la changer en fauve

dans La Féline de Jacques Tourneur

Cet hurluberlu tonique

en liberté au centre d’un cheptel d’aoûtiens convenus

dans Les Vacances de M. Hulot de Jacques Tati

Ce fils indigne

délaissant un père moribond pour un trafic juteux

dans Le Cycle de Dariush Mehrjui

Cette femme seule contre toutes et tous

obtenant gain de cause au nom de la dignité

dans L’Affaire Josey Aimes de Niki Caro

Cet écrivain en panne

subjugué par une montre d’origine présidentielle

dans Kennedy et moi de Sam Karmann

Cette brigade ferroviaire

qu’un gang de ravisseurs met sens dessus-dessous

dans Midi, Gare Centrale de Rudolph Mate

Cette suite croisée

de particuliers au vif de leurs quotidiens

dans On connait la chanson d’Alain Resnais

Ces doux-viveurs

qui s’efforcent de paraître tels qu’ils ne sont pas

dans Ces messieurs-dames de Pietro Germi

Cette erreur sur la personne

qui déclenche un cas de conscience au rasoir

dans Entre le ciel et l’enfer d’Akira Kurosawa

AVEZ-VOUS VU ?

Ces membres d’une famille

tout au long d’un anniversaire à couteaux tirés

dans La Chatte sur un toit brûlant de Richard Brooks

Cette jeune déplacée

fuyant un camp d’internement pour une prison plus insidieuse

dans Stromboli de Roberto Rossellini

Ces conflits incessants

entre un enfant d’apparence odieuse et sa dévouée gouvernante

dans The Nanny de Seth Holt

Cette violence des taudis

fécondée par la société de l’abondance et de l’exclusion

dans Los Olvidados de Luis Bunuel

Ce commerçant jovial

seul à connaître les raisons de son inexplicable générosité

dans L’étrange monsieur Victor de Jean Grémillon

Cette jeune Turque

fuyant un enfer pour en trouver un autre

dans L’Etrangère de Feo Aladag

Ce mécanicien naviguant

aux prises avec ses machinistes, ses principes et une révolution

dans La Canonnière du Yang-Tse de Robert Wise

Ceux d’Hollywood

condamnés, emprisonnés et empêchés de travailler

dans La Liste noire d’Irwin Winkler

Ces jeunes pensionnaires

à la merci de tous les bons vouloir des clients

dans L’Apollonide de Bertrand Bonello

Ce truand sulfureux

que ses amis s’empressent de confier à un parfait inconnu

dans Classe tous risques de Claude Sautet

Cette résistible ascension

d’une femme à la conquête d’une forteresse familiale

dans L’héritage Ferramonti de Mauro Bolognini

Ce joueur de poker

qui tombe de son petit nuage sur un os bien moëlleux

dans Le Kid de Cincinatti de Norman Jewison

Ce prisonnier libéré

dont le retour sème la discorde chez les partisans de l’IRA

dans The Boxer de Jim Sheridan

AVEZ-VOUS VU ?

Cet ouvrier à la chaîne

cahoté de menus boulots en détentions provisoires

dans Les Temps modernes de Charles S. Chaplin

Ce bourgeois bien rangé

que la fascination d’un modèle conduit au cauchemar

dans La Femme au portrait de Fritz Lang

Cet immigré napolitain

au pays des montres en or et des trains qui repartent à toute heure

dans Pain et chocolat de Franco Brusati

Ce bon sauvage

prévenant les civilisés de quoi leur avenir sera ou ne sera pas fait

dans Derzou Ouzala d’Akira Kurosawa

Ce jeune écrivain transplanté

au cœur de l’étrange faune de Savannah

dans Minuit dans le jardin du bien et du mal de Clint Eastwood

Cette Justice sans foi

aux ordres d’un gouvernement lui-même sous la loi d’un Occupant

dans Section Spéciale de Costa-Gavras

Ce jeune adolescent

en danger de vie parmi les ruines d’une Berlin vaincue

dans Allemagne année zéro de Roberto Rossellini

Cette révolutionnaire vraie

dont le seul idéal était le genre humain

dans Rosa Luxembourg de Margarethe Von Trotta

Ces deux marginaux

chevauchant leurs cylindrées sur des routes hostiles

dans Easy rider de Dennis Hopper

Ce député de gauche

qui éleva la voix contre le régime et que le régime fit assassiner

dans Giacomo Matteotti de Florestano Vancini

Cette jeune fille

jouet d’un diktat parental et psychiatrique

dans Family Life de Ken Loach

Ces escrocs de pacotille

dont l’un achèvera sa carrière lapidé par ses complices

dans Il Bidone de Federico Fellini

Cette petite gouape

qu’une rencontre aurait pu transformer du tout au tout

dans Accattone de Pier-Paolo Pasolini

AVEZ-VOUS VU ?

Ce cadavre de bandit

rassemblant les pièces d’un puzzle autrement plus complexe

dans Salvatore Giuliano de Francesco Rosi

Cette visite filiale

entre présent et passé, rêves et réalités juste pour se retrouver

dans Elisa vida mia de Carlos Saura

Cet enseignant intérimaire

portant en lui suffisamment de désespoir pour rencontrer la mort

dans Le Professeur de Valerio Zurlini

Cette jeune femme

préparant son grand départ comme on le ferait d’un long voyage

dans Ma vie sans moi d’Isabel Coixet

Ce casse rondement mené

dont le butin prendra son envol sur une piste d’aéroport

dans Ultime razzia de Stanley Kubrick

Ce musicien transparent

qui établit un parallèle entre son instrument et son épouse

dans Ma femme est un violonsexe de Pasquale Festa-Campanile

Ce journaliste étasunien

témoin engagé et militant de la Révolution russe

dans Reds de Warren Beatty

Ce politicien inoxydable

dont la méphistophélique carrière n’a pas fait tomber ses masques

dans Il Divo de Paolo Sorrentino

Ce braqueur de haut vol

et cette enquêtrice de proximité au jeu du chat et de la souris

dans L’Affaire Thomas Crown de Norman Jewison

Cette colocataire idéale

qui devient peu à peu le portrait craché de l’autre

dans JF cherche appartement de Barbet Schroeder

Ces villageois rescapés

d’un massacre pour ressortir vivants d’autres épreuves

dans La Nuit de San Lorenzo de Paolo et Vittorio Taviani

Ce représentant de commerce

transmué en assassin pour les beaux yeux d’une jeune délurée

dans Série Noire d’Alain Corneau

Ce rockeur en déveine

dont le break en famille est loin d’être de tout repos

dans Ciao Stefano de Gianni Zanasi

AVEZ-VOUS VU ?

Cet homme au bout de lui-même

surpris par la mort à un rendez-vous qui n’était pas le sien

dans Profession Reporter de Michelangelo Antonioni

Cette femme assassinée

que le retour parmi les vivants conduit à l’arrestation du meurtrier

dans Laura d’Otto Preminger

Ce soldat de la Légion

déserteur sur commande puis mercenaire d’une cause fatale

dans L’insoumis d’Alain Cavalier

Ces jeunes Colombiennes

chargées comme des mules au service de trafiquants

dans Maria pleine de grâce de Joshua Marston

Ce timide employé

heureux en amour mais dont le mariage va abîmer le quotidien

dans Alfredo Alfredo de Pietro Germi

Cette jeune secrétaire

et ses vingt-neuf mois au fin fond du bunker hitlérien

dans La Chute d’Oliver Hirschbiegel

Ces deux amants

que les préjugés religieux ne réussiront pas à séparer

dans Just a kiss de Ken Loach

Cet inconnu à l’harmonica

venu d’un lointain passé qu’il refermera sur sa proie

dans Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone

Ce casse millimétré

qu’un intermédiaire véreux dégrade jusqu’au fiasco

dans Quand la ville dort de John Huston

Ce concepteur de camping-car

que mille avatars et autant d’avanies vont priver d’exposition

dans Trafic de Jacques Tati

Cet animateur de radio

subissant les assauts et les assiduités d’une auditrice exclusive

dans Un frisson dans la nuit de Clint Eastwood

Cet aristocrate flamboyant

retiré sur son Aventin en attendant que tout redevienne comme avant

dans Le Guépard de Luchino Visconti

AVEZ-VOUS VU ?

Cette chute d’un caïd

sur les impairs de sa bouillante épouse et de son avide ami d’enfance

dans Casino de Martin Scorsese

Ce hâbleur suffisant

destin d’un étudiant inhibé lors d’une virée initiatique

dans Le Fanfaron de Dino Risi

Cet homme effacé

qui laisse sa femme accuser du meurtre de son amant

dans The Barber de Joël et Ethan Coen

Ces quatre amis

descendant une rivière et voyant s’ouvrir les portes de l’enfer

dans Délivrance de John Boorman

Cet homme aguiché

par une femme qui pourrait aussi bien être la sienne

dans Notre Histoire de Bertrand Blier

Cet adolescent bolognais

qui met sa vie en jeu pour supprimer celle d’un dictateur

dans Les Trois derniers jours de Gianfranco Mingozzi

Ces bombes humaines

au nom d’un Dieu cannibale et d’une cause dévoyée

dans Paradise Now d’Hany Abu-Assad

Cet avion sous la neige

dont la juteuse cargaison causera d’irrépressibles dommages

dans Un plan simple de Sam Raini

Ce parfait sosie

d’un truand engagé à son insu pour être exécuté à sa place

dans Johnny Stecchino de Roberto Benigni

Ces deux aventuriers

qui par vengeance et appât du gain piègent un redoutable gangster

dans L’Arnaque de George Roy-Hill

Ces jeunes Allemands

tête haute face aux crocs mortels de la bête immonde

dans Sophie Scholl de Marc Rothemund

Ces matériaux humains

que les tenants du crime formatent à leur convenance

dans Gomorra de Matteo Garrone

AVEZ-VOUS VU ?

Cet officier de police

semant à dessein derrière lui les indices de son crime

dans Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon d’Elio Petri

Ce sang mêlé

perdant la vie au profit de gens qui l’excluaient de la leur

dans Hombre de Martin Ritt

Ce juge intègre

emporté par des enjeux trop grands pour lui

dans Z de Costa-Gavras

Ces autos-stoppées

dont chaque habitacle révèle des vies sur tranches

dans Le Grand embouteillage de Luigi Comencini

Ce résistant incarcéré

jouant son va-tout pour se soustraire à la sentence

dans Un condamné à mort s’est échappé de Robert Bresson

Ces deux couples

l’un qui s’aime, l’autre qui déchante avec vue sur chutes

dans Niagara d’Henry Hathaway

Ce prédateur impassible

traquant et tuant ses proies au gré de ses pulsions

dans Portrait d’un serial killer de John McNaughton

Ce mari dépressif

qui saborde involontairement le contrat d’un tueur à gages

dans L’emmerdeur d’Edouard Molinaro

Cette ancienne brigadiste

en liberté surveillée et harcelée par l’une de ses victimes

dans La Seconde fois de Mimmo Calopresti

Ce tueur aux gants blancs

professionnel et solitaire dont la survie ne tient qu’à un fil

dans Le Samouraï de Jean-Pierre Melville

Cette chronique aiguisée

d’une grève donnée à vivre au jour le jour

dans Harlan County USA de Barbara Kopple

Cette liaison contrariée

entre un jeune indolent et une femme mariée sur fond de guerre

dans Eté violent de Valerio Zurlini

AVEZ-VOUS VU ?

Ce couple de trapézistes

touchant le fond d’une Allemagne où croît le bruit des bottes

dans L’œuf du serpent d’Ingmar Bergman

Cette famille si lourde

à porter pour un jeune homme qui a dû grandir trop vite

dans Gilbert Grape de Lasse Hallström

Ces deux anarchistes

réhabilités cinquante ans après avoir grillé sur la chaise électrique

dans Sacco et Vanzetti de Giuliano Montaldo

Cette guerre de libération

à la fois meurtrière et fratricide contre un occupant sans pitié

dans Le Vent se lève de Ken Loach

Ces deux épouses

victimes des rêves cupides ou insensés de leurs conjoints

dans Contes de la lune vague après la pluie de Kenji Mizoguchi

Ce meurtre d’un architecte

qui met en ébullition toute une faune bourgeoisive

dans La femme du dimanche de Luigi Comencini

Ces feux croisés

entre sœurs, maris, amants et névroses réciproques

dans Hannah et ses sœurs de Woody Allen

Ce duo d’associés

bien décidés à récolter le meilleur en réalisant le pire

dans Les Producteurs de Mel Brooks

Ces gens comme il faut

rattrapés par une sordide affaire de chantage aux mœurs

dans La Victime de Basil Dearden

Ce bourreau des cœurs

affublé d’un handicap qui accable l’honneur de la famille

dans Le Bel Antonio de Mauro Bolognini

Cette instruction à charge

contre un pouvoir central clanique, corrompu et meurtrier

dans Farenheit 9/11 de Michael Moore

Ces deux déviants

lui alcoolique suicidaire, elle prostituée en rupture

dans Leaving Las Vegas de Mike Figgis

AVEZ-VOUS VU ?

Ces jeunes délinquants

grandis à l’ombre des coups fourrés de gouvernements carnivores

dans Romanzo criminale de Michele Placido

Ce couple verrouillé

qui ne communique plus que par billets interposés

dans Le Chat de Pierre Granier-Deferre

Cette famille en perdition

suspendue à l’arrivée d’un fils par qui tout doit renaître

dans Le Retour de l’enfant prodigue de Youssef Chahine

Ce groupe de carabiniers

servant de boucliers aux balles terroristes et mafieuses

dans L’escorte de Ricky Tognazzi

Ces deux sœurs allemandes

Antigone à leur manière pointant du doigt l’Etat-Créon

dans Les Années de plomb de Margarethe Von Trotta

Ce probable déserteur

fuyant la violence comme on louvoie de mal en pis

dans Jeremiah Johnson de Sydney Pollack

Cet industriel sacrifié

aux intérêts politiques et pétroliers d’Etat à Etat

dans L’Affaire Mattei de Francesco Rosi

Cet aller simple

au cours duquel celle que l’on vise n’est pas celle que l’on croit

dans L’énigme du Chicago-Express de Richard Fleischer

Cette fuite en avant

d’une femme au cœur d’une vie qu’elle n’imaginait pas

dans Alice n’est plus ici de Martin Scorsese

Cet attardé mental

qui tue de nouveau pour sauver les seuls vrais amis qu’il a eus

dans Sling blade de Billy Bob Thornton

Ce révolutionnaire dissocié

que ses compagnons remettent en selle contre son gré

dans Allonsanfan de Paolo et Vittorio Taviani

Cette guerre civile

ses dehors héroïques et ses dessous peu recommandables

dans Land and freedom de Ken Loach

Ces soldats en débandade

livrés à eux-mêmes sur une plage grouillante d’uniformes

dans Week-end à Zuydcoote d’Henri Verneuil

Ce faux mineur de fond

Engagé pour infiltrer une organisation révolutionnaire

Dans Traître sur commande de Martin Ritt

AVEZ-VOUS VU ?

Cet évadé en déveine

que ses concitoyens aimeraient revoir tant mort que vif

dans La Poursuite impitoyable d’Arthur Penn

Ces femmes diolas

résistant aux pillages de l’armée coloniale française

dans Emitaï, dieu du tonnerre d’Ousmane Sembene

Ces témoignages contradictoires

et supplétifs autour d’une affaire de viol et de meurtre

dans Rashomon d’Akira Kurosawa

Cette épouse volage

avec un mari aux quatre cents coups et un village à ses trousses

dans La Femme du boulanger de Marcel Pagnol

Ce combat sans merci

entre une armée d’occupation et un réseau de résistants

dans La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo

Cet inoubliable escalier

où une foule anonyme passe de vie à trépas

dans Le Cuirassé Potemkine de Sergueï M. Eisenstein

Ce candidat ministériel

suscitant les assauts d’un sénateur voué à sa perte

dans Tempête à Washington d’Otto Preminger

Ces moments d’Italie

vus au travers d’une famille un rien volcanique

dans Mon frère est fils unique de Daniele Luchetti

Ce Président en fin de vie

qu’un jeune ambitieux apprécierait de mettre à table

dans Le Promeneur du Champs-de-Mars de Robert Guédiguian

Ce soldat mutilé

homme-tronc ne tenant plus à la vie que par un fil

dans Johnny got his gun de Dalton Trumbo

Ce lieutenant de police

dont la route croise celle d’un politicien ambitieux

dans Bullitt de Peter Yates

Cette double passion

d’un enfant pour un art et d’un jeune homme pour une adolescente

dans Cinema Paradiso de Giuseppe Tornatore

AVEZ-VOUS VU ?

Cette boucherie mondialisée

et ses deux mobilisés basiques morts d’avoir voulu s’en échapper

dans La Grande Guerre de Mario Monicelli

Ce modeste mécanicien

aux commandes de sa locomotive et au train de sa dulcinée

dans Le Mécano de la Général  de Buster Keaton

Cette émigrante mexicaine

au pays du dieu dollar et du cauchemar climatisé

dans Bread and Roses de Ken Loach

Ces démarcheurs pressurés

dont l’un cèdera à la tentation des fiches miracles

dans Glengarry de James Foley

Ce couple en débandade

l’un à l’autre liés comme une carpe à un lapin

dans Panique à Needle Park de Jerry Schatzberg

Ces trois amis

que la vie sépare et dilue au gré des choix et des vicissitudes

dans Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola

Ce chaland qui passe

avec deux jeunes mariés, un vieil original et des problèmes d’hommes

dans L’Atalante de Jean Vigo

Ces cisterciens de Tibéhirine

pris entre les feux de la confusion et de la violence

dans Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois

Cet agglomérat de traders

qui ont une nuit devant eux pour circonscrire une débâcle

dans Margin Call de J.C. Chandor

Ces jeunes appelés

plongés au centre d’une guerre qui ne les regardait pas

dans R.A.S. d’Yves Boisset

Cette famille de paysans

qu’une caisse d’or transforme en générations de maudits

dans Fiorile de Paolo et Vittorio Taviani

Ces deux enfants

recyclant à leur manière le traumatisme de la guerre

dans Jeux interdits de René Clément

Cette naïve prostituée

victime d’un aigrefin aux allures d’honnête homme

dans Les Nuits de Cabiria de Federico Fellini

AVEZ-VOUS VU ?

Ce paisible juré

armé de sa persévérance pour sauver la vie d’un jeune accusé

dans Douze hommes en colère de Sidney Lumet

Ce repas de fiançailles

regorgeant de plats, d’invités, de préjugés et de sous entendus

dans Histoires de garçons et de filles de Pupi Avati

Cette belle Japonaise

offrant sa peau aux aiguilles du maître et son intimité à son assistant

dans La Femme tatouée de Yoichi Takabayashi

Ce politicien intraitable

tenant entre ses mains et en son coffre la clef de son successeur

dans Le Président d’Henri Verneuil

Ce périlleux périple

de soldats entre deux feux d’un pays en pleine débandade

dans La Grande pagaille de Luigi Comencini

Ce sang froid

tuant père et mère avant de semer sa trajectoire de cadavres

dans Roberto Succo de Cédric Kahn

Ces deux indésirables

venus d’un passé pesant assouvir une vengeance rampante

dans Les Visiteurs d’Elia Kazan

Ce citoyen engagé

dont les carrières de journaliste et de conjoint bousculent l’idéalisme

dans Une vie difficile de Dino Risi

Cette habile domestique

guidant ses désirs au gré de ses seuls intérêts

dans Le Journal d’une femme de chambre de Luis Bunuel

Ce distingué médecin

dont la bourgeoisie locale cultive la compagnie jusqu’au jour où…

dans Les Lunettes d’or de Giuliano Montaldo

Cette femme engagée

contre les mauvais vents patronaux et autres marées maritales

dans Norma Rae de Martin Ritt

Cette jeune sorcière

gibier des maccarthistes et chasseresse d’immigrants nazis

dans Une femme en péril de Peter Yates

AVEZ-VOUS VU ?

Cette mère de famille un rien désaxée

qui crée plus de problèmes qu’elle n’en peut affronter

dans De l’influence des rayons gamma… de Paul Newman

Ce rescapé du Vietnam

livré à ses fantasmes et à ses fantômes

dans Héros de Jeremy-Paul Kagan

Cette jeune femme

convoitée par un aréopage de mâles plus ou moins dégénérés

dans Quoi ? de Roman Polanski

Cet ouvrier plus que modèle

qu’un accident métamorphose radicalement

dans La Classe ouvrière va au paradis d’Elio Petri

Cette descente en torche

des images d’Epinal propagées sur les Etats-Unis

dans Underground d’Emile de Antonio

Ce fils de paysan

empruntant les chemins d’une mauvaise vie

dans La Viaccia de Mauro Bolognini

Cette galerie de personnages

plus ou moins inspirés de situations vécues par l’auteur

dans Harry dans tous ses états de Woody Allen

Ces parents unis

jusqu’aux questions qui fâchent

dans Une famille formidable de Mario Monicelli

Ce manège à trois

qu’un duo pervers transforme en machine infernale

dans Les Diaboliques d’Henri-Georges Clouzot

Cette actrice réfractaire

qui ne voulait pas se conformer au moule d’Hollywood

dans Frances de Graeme Clifford

Ces deux amies

plongées dans une escapade qui vire à la catastrophe

dans Thelma et Louise de Ridley Scott

Ce professeur sans histoires

posément broyé par la machine de l’apartheid

dans Une saison blanche et sèche d’Euzhan Palcy

AVEZ-VOUS VU ?

Cet élément providentiel

qui transforme deux parallèles en destins croisés

dans High Art de Lisa Cholodenko

Cette créatrice-née

qu’exigences artistiques et entourages abusifs mèneront à l’asile

dans Camille Claudel de Bruno Nuytten

Ces jeunes amoureux

glissant d’une passion saisonnière à une morne vie à deux

dans Un été avec Monika d’Ingmar Bergman

Ce chasseur d’images

redouté autant de la police que de la pègre locales

dans L’œil public d’Howard Franklin

Cette femme déphasée

en roue libre vers une sorte de grand nulle part

dans Wanda de Barbara Loden

Ces dures vies de mondines

aggravées par l’intrusion d’un braqueur violent

dans Riz amer de Giuseppe de Santis

Ce jeune mathématicien

ennemi d’une violence que ses agresseurs le forcent à employer

dans Les Chiens de paille de Sam Peckinpah

Ces jumeaux québécois

à la recherche d’un frère terriblement plus que cela

dans Incendies de Denis Villeneuve

Ce fonctionnaire soumis

que l’assassinat de son fils transmue en pitoyable prédateur

dans Un bourgeois tout petit, petit de Mario Monicelli

Ces jeunes danseuses

qui sont autre chose que des corps offerts aux regards des clients

dans Dancing at the Blue Iguana de Michael Radford

Ce combat contre l’impunité

livré par les familles des victimes d’un attentat meurtrier

dans Omagh de Pete Travis

Ces deux cow-boys

à rebours de l’imagerie profusément diffusée

dans Le Secret de Brokeback Mountain d’Ang Lee

Cet attentat meurtrier

rapidement dévolu aux sempiternels extrémistes

dans Piazza Fontana de Marco Tullio-Giordana

AVEZ-VOUS VU ?

Cette lutte à mort

entre ceux qui ont appelé à la guerre et ceux qui y ont été appelés

dans Les hommes contre de Francesco Rosi

Cet assassin d’enfants

dont les gangsters interrompent la série pour reprendre leurs affaires

dans M le Maudit de Fritz Lang

Cette fin de régime

avec enjeux personnels et règlements de comptes collectifs

dans Le Procès de Vérone de Carlo Lizzani

Cet agent discipliné

qui va néanmoins et malgré lui s’écarter de sa ligne d’horizon

dans La Vie des autres de Florian Henckel Von Donnersmarck

Ces cinq jeunes voyous

tels les doigts d’une main jusqu’à la démesure de l’un d’eux

dans Il était une fois en Amérique de Sergio Leone

Cette avocate de talent

porte-parole d’un père accusé de crimes contre l’humanité

dans Music-Box de Costa-Gavras

Ce profiteur de biens juifs

que l’irruption d’un homonyme conduit tout droit en enfer

dans Monsieur Klein de Joseph Losey

Cet intellectuel logorrhéïque

au désespoir d’affronter autant de problèmes qu’il sait s’en créer

dans Manhattan de Woody Allen

Cette privée d’emploi

qui tourne à son profit les lois de la jungle libéraliste

dans C’est un monde libre de Ken Loach

Cette rhapsodie de méfaits

interprétée par un ramas de délinquants dénués de bornes

dans Pulp fiction de Quentin Tarantino

Cette famille modeste

déchirée mais solidaire à travers quarante années d’Italie

dans Nos meilleures années de Marco Tullio-Giordana

Cet homme défait

s’inventant un personnage auquel ses proches se mettent à croire

dans L’emploi du temps de Laurent Cantet

AVEZ-VOUS VU ?

Cet artiste troublé

à en mourir par la blonde beauté d’un jeune adolescent

dans Mort à Venise de Luchino Visconti

Ce couple dépareillé

face aux exigences d’un malfaiteur lunatique et atrabilaire

dans Cul-de-sac de Roman Polanski

Ces jeunes recrues

instruites à coups de trique pour aller servir de chair à canon

dans Full Metal Jacket de Stanley Kubrick

Ce joueur professionnel

à la veille d’une révolution prévisible et d’une idylle inattendue

dans Havana de Sydney Pollack

Ces deux êtres si opposés

qui n’auraient jamais dû se connaître et que tout va rapprocher

dans Une journée particulière d’Ettore Scola

Ce romancier déjà célèbre

qui passera à la postérité grâce au traitement d’un fait divers

dans Truman Capote de Bennett Miller

Ce caporal écartelé

entre une squaw blanche et sa loyauté envers l’armée

dans Soldat bleu de Ralph Nelson

Ce lieu de tournage

terrain d’un chassé-croisé de déconsidérations mutuelles

dans Le Mépris de Jean-Luc Godard

Cette étudiante enceinte

dont l’amie porte à bout de bras l’avortement clandestin

dans Quatre mois, trois semaines, deux jours de Cristian Mungiu

Cet époux indélicat

planifiant un rapt pour rattraper une carambouille

dans Fargo de Joël et Ethan Coen

Cet enquêteur meurtri

par le serment fait à une mère de retrouver l’assassin de sa fille

dans The Pledge de Sean Penn

Ces deux rebelles

prétextes à une vision lucide et prémonitoire des Etats-Unis

dans Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni

SERIES EN STOCK

Le Prisonnier

un numéro 6 qui se refuse à l’être

Les Soprano

des affaires de « famille » au quotidien

L’homme à la valise

un ex-agent voué aux enquêtes inavouables

Breaking Bad

deux trafiquants imprévisibles et déjantés

X-Files

la vérité n’est pas tellement ailleurs que cela

Candice Renoir

faussement candide et si différente des autres

Homeland

une taupe qui ne venait pas du froid

Sur écoute

une unité de flics spécialement décalés

Six feet under

une saillante phratrie de croque-morts

Des agents très spéciaux

pour ne pas dire davantage encore

Dexter

un particulier d’un genre plutôt atypique

Boss

tous les coups tordus sont recommandés

True Detective

tout particulièrement hors-normes

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Aparté 1

LE ROMAN EN QUESTIONS...

« La littérature, comme tous les arts, est singulièrement intéressante et, dans une certaine mesure, elle est utile à l’humanité. Ce sont là des justifications suffisantes pour que n’importe quel jeune homme ou jeune femme en fasse l’affaire de sa vie ».
                                 Robert-Louis Stevenson

« Etant donné une feuille de papier et une jeune femme, un jeune homme, un enfant, un vieillard, un malade, un amoureux, un avare, etc, comment faire pour que cette feuille de papier leur devienne un objet d’agrément, de plaisir, de désir, d’horreur, d’épouvante, de chagrin, de mélancolie ? ».
                                Louis Scutenaire

« En fait, on n’a jamais cherché à serrer de près les relations du romancier et de son sujet avant : avant le moment où il va commencer à l’écrire, c'est-à-dire à jouer sa chance. L’acte d’écrire rature à peu près tout souvenir de cette période d’incubation parfois très longue, parfois très courte : on retire les échafaudages ».
                                Julien Gracq
                         

J’ai fait la connaissance de Robert Deleuse en 1991, lors de la publication de son premier roman que j’avais lu et apprécié malgré la dureté du propos et la trouble ambiguïté de son douloureux protagoniste. Depuis, il a fourni maintes occasions à ses lecteurs et lectrices fidèles de se faire à l’idée de ses volontaires ambiguïtés. Ce qu’il appelle ses « fins ouvertes » sont autant de portes entrebâillées au-delà desquelles le lecteur est convié pour se confronter à sa propre vue des personnages et des situations. Chez lui, plus que chez tout autre auteur de romans noirs français (à l’exception notable d’un Francis Ryck), existe cette volonté profonde, presque innée, de transgresser les codes d’une école romanesque, non pour se pousser du col, mais pour la faire sincèrement évoluer ou, a minima, contribuer à élargir ses bases. Que ce soit dans ses études, ses essais ou ses romans, il n’a eu de cesse d’appuyer dans cette direction. Son travail sur les structures et le référent (notamment dans les quatre romans qui composent ses Chroniques) en sont les marques les plus visibles. Mais si elles font de lui un auteur autrement mieux original que la plupart de ses collègues, ces caractéristiques particulières ne prédisposent guère ses écrits (théoriques et pratiques) à aguicher critiques et foules, spécifiquement au sein d’une école romanesque où simplicité se confond trop couramment avec simplisme et au cœur d’un système éditorial où, par-delà les trompeuses apparences, le conformisme tient lieu de dogme. Ajoutons-y les haines (le mot n’est pas trop fort) qu’il a suscitées à travers ses travaux analytiques en prenant des positions argumentées mais tranchantes, contraires à celles béatement colportées par les très officiels et susceptibles « gardiens du temple » et leurs disciples clonés ; les engagements politiques à contre-courant des majorités bêlantes à la remorque des mauvais bergers du moment ; les vrais-faux amis à qui il a su rendre, chaque fois qu’il l’a pu, de fiers services et qui l’en ont par la suite remercié en tirant dans le dos de ce concurrent potentiel, et nous obtiendrons le cocktail idéal qui fait passer un auteur à la trappe du présent. Méconnu de ses contemporains, Robert Deleuse l’est assurément. Il ne s’en soucie guère, parce qu’il sait bien qu’en la matière un auteur est jugé par contumace. La vox populi n’est vox dei que pour les démagogues qui enseignent cette absurdité et les ignorants qui les croient. Quant à la critique officielle…De plus, tous ceux qui l’ont côtoyé le reconnaissent, sa culture (romanesque et filmique, principalement) est bien réelle. Il a vraiment lu les auteurs dont il parle, les films qu’il cite et ses lectures sans frontières sont de tous les fronts… Lorsqu’il m’a confié son intention d’écrire un court essai sur les romans dits policiers et les romans dits généralistes, je l’ai encouragé à le faire, comprenant que cette idée n’avait pas été lancée en l’air devant moi sans l’assurance d’être prise en main dès son rebond et sachant qu’il serait très à même d’en moudre le grain. Il m’a rappelée, quelques semaines plus tard, en me disant qu’il avait pensé à le concrétiser sous la forme d’un entretien, à condition que je veuille bien poser les questions, me précisant qu’il en tracerait les grandes lignes au creux desquelles j’aurais le loisir de m’insinuer à mon entière guise. J’ai accepté. Le résultat commence juste après ces quelques lignes, en partant de son cas particulier (parce que la moindre des politesses, quand on n’est pas ou peu connu est de se présenter aux autres) puis entre dans le vif de l’objet sans se préoccuper outre mesure de soi-même (parce que la moindre des honnêtetés est d’illustrer l’objectif) tout en ne s’ignorant pas non plus. A le relire, chacun pour soi, il nous a paru à la fois roboratif et sans compromis. A l’image du répondant, dans tous les sens de ce terme…

                                    Camille Voysrond

P.S. : Cet entretien a été réalisé pour l’essentiel par courriels puis par téléphone (pour des questions de raccords) entre le vendredi 5 mars et le jeudi 22 avril 2010. La question relative au quatorzième roman et celles qui en découlent ont été enregistrées les dimanche 6 mars et mercredi 21 décembre 2011. L’ensemble a été entièrement relu par l’auteur…


CV : Quand on lit à la suite tes romans noirs, tout particulièrement ceux de la tétralogie (Chroniques d’une ville exemplaire), on se rend vite compte qu’ils ne correspondent en rien ou peu s’en faut à ceux de la plupart de tes collègues. Cela apparaît d’emblée dans leurs structures mais aussi dans les contenus de leur narration. Pourrais-tu expliquer ta démarche ?

RD : Tous mes romans ont un fonds commun apparent (identique à celui de tous mes collègues, de même qu’à nombre de romanciers d’autres littératures) qu’on a pris l’habitude de désigner sous le terme de fait divers. C’est avec mais surtout autour de ce matériau basique éculé, suremployé, quelconquicisé, que j’ai créé et modelé tous mes personnages en les impliquant dans une mécanique dont les deux constantes sont la manipulation (politique, sociale, scientifique, etc) et/ou l’identité (perte, échange, doublure, etc). A partir de là, j’ai fait intervenir deux variables : l’Histoire et/ou l’actualité. L’Histoire, parce que c’est de l’actualité immobilisée ou gommée qui ne demande qu’à réagir ou ressurgir à bon ou mal escient. L’actualité, parce que c’est de l’Histoire inconsciemment en marche. Dans mes romans, soit chacune de ces variables suit sa route, soit elles s’entrecoupent, s’entremêlent. Je les ai déclinées de quatre manières : 1) L’Histoire rattrape l’actualité (Curriculum Vital, L’Epervier de Belsunce, La Mante des Grands-Carmes, Un dernier coup de théâtre) ; 2) L’actualité suit son cours isolément (Un pavé dans la mare, Anatomie d’un suicide, Vues sur guet-apens, Monsieur Personne, Fait d’hiver Cours Saleya) ; 3) L’Histoire est seule maître à bord (Un petit regain d’enfer, La Véritable affaire de la rue Morgue) ; 4) L’actualité rejoint l’Histoire (Retour de femme, Une maison derrière la dune, La Bête au bois dormant). Si je m’adonne à ce luxe de détails, ce n’est pas pour faire bien dans le décor, mais pour préciser la préméditation absolue de ma démarche, notamment en ce qui concerne les quatre romans des Chroniques auxquels ta question se réfère directement, à savoir : Retour de femme, Anatomie d’un suicide, Vues sur guet-apens, Curriculum Vital. Ces quatre-là (qui auraient dû être six et composer une hexalogie), je les ai réellement prémédités. Pas dans leurs intrigues, bien sûr (que j’ai travaillées au fur et à mesure), mais dans ce que tu appelles leurs structures et que je préfère désigner sous le nom d’architectonie. C’est en récrivant le premier (dans sa troisième version) que l’idée m’est venue. En fait, une idée à trois étages, car la première a entraîné les deux autres en un même mouvement. Primo : faire d’une ville moyenne, montée de toutes pièces, le symbole d’un pays moyen à un instant T de son Histoire et de ses actualités. D’où l’hexalogie que j’avais prévue (en rapport avec l’Hexagone) et que, pour des raisons extérieures au projet, je n’ai pas pu conduire à son terme. Glissons…Secundo : conjuguer toutes les écoles du roman dit policier dans une forme plus ou moins subvertie : ainsi le roman noir classique (avec Retour de femme), la procédure policière (avec Anatomie d’un suicide), le suspens croisé (avec Vues sur guet-apens), le thriller renversé (avec Curriculum Vital). Auraient donc dû s’y adjoindre le roman à énigme et le roman d’un huis-clos. Tertio : créer une architectonie personnalisée pour chaque roman (linéaire, segmentée, répartie, enchâssée) avec, à l’intérieur de toute cette construction, des passerelles vers des romans d’autres littératures tels : "L’Etranger", "De sang froid", "A chacun son dû", "La Modification", etc. Bref, comme tu l’as formulé, ce qui est resté à l’état de tétralogie ne ressemble néanmoins en rien ou presque aux romans de la plupart de mes collègues nationaux et même extranationaux. En ce sens, ils m’appartiennent en propre et constituent ma carte d’identité romanesque. Mon ADN d’écrivain-romancier. Et il faut être éditeur français pour ne pas s’en être rendu compte…

CV : Mais les romans exclusivement d’amour ou spécifiquement de guerre, par exemple, font également appel à des thèmes battus et rebattus. J’imagine que ce n’est pas uniquement parce que ton matériau de base (le fait divers) est usagé et « quelconquicisé » que tu t’es astreint à une pareille construction !

RD : Non, bien sûr. Mais quand tu utilises un tel matériau, dont tu sais qu’il va être ta base d’envol permanente, tu ne peux pas t’en satisfaire. Il y a longtemps qu’on ne parlerait plus du Robinson Crusoé de Defoe comme l’un des romans fondateurs de l’ère moderne s’il se bornait à un pur et dur roman dit d’aventures. Pour le fait divers, c’est la même chose et pire, sans doute, que pour les romans dits d’amour ou de guerre. Que serait "Crime et Châtiment" sans le fond que lui a donné Dostoïevski ? Que serait "La Ronde" et autres faits divers (précisément) sans la langue de Le Clézio ? Bien évidemment, il ne s’agit pas de me comparer ! Mais s’il n’a jamais été dans mes buts de rivaliser avec quelque auteur que ce soit (la littérature romanesque n’est une compétition que pour les cons et les vaniteux), il n’était pas davantage dans mes projets de demeurer figé dans l’ordre du commun, du terre-à-terre, du convenu. A quoi aurais-je servi, en quoi aussi aurais-je servi la littérature (dite policière ou autre) si je m’en étais tenu à de pures et simples intrigues aussi ingénieuses eussent-elles été ? Ce qui ressort de ma préméditation, c’est précisément d’avoir voulu tracer mon bonhomme de chemin personnel. Même s’il n’est considéré que comme un chemin de traverse, il sera toujours plus respirable que les autoroutes ou les routes nationales de la facilité empruntées par nos grands conducteurs à têtes de gondole. Ce que je reproche à la plupart des romanciers d’aujourd’hui, particulièrement français (et, au demeurant, quel que soit le véhicule littéraire qu’ils se sont choisi), c’est de conduire pied au plancher, le nez collé au pare-brise sur les plus longues lignes droites possibles. Alors, oui : comme le faisait dire Edmond Rostand à son éternel Cyrano : « Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ». En tout cas, se démarquer. S’extraire de ce troupeau ambiant si cher aux yeux des commentateurs officiels de tous les temps et de toutes les modes. Comme le remarquait Emile Vuillermoz dans son "Histoire de la musique" à propos du compositeur Daniel-François Auber, nommé maître de chapelle à la Cour impériale de Napoléon III : "C'est ainsi qu'étaient récompensés, dès cette époque, les compositeurs que ne troublaient aucune ambition novatrice et qui apportaient tout leur zèle à parler honnêtement le langage de leur temps en respectant un conformisme de bonne compagnie...". Rien n'a fondamentalement changé depuis. Qu'il s'agisse de compositions musicale, romanesque, filmique, dramaturgique ou autre, le système français choit toujours autant l'alignement au préjudice du non-conforme...

CV : Restons sur le fait divers. Tu viens de dire que, pour ce matériau, c’était peut-être pire que pour d’autres. Que sous-entends-tu par là ?

RD : En littérature, le fait divers serait un matériau noble quand il se traduit par "Le Rouge et le Noir" ou "Les Caves du Vatican" (par exemple) mais il deviendrait subitement vulgaire dès qu’il s’intitule "La Dame en blanc" ou "Le Mort et le Survivant". En l’an 2000 encore, une tête chercheuse du CNRS s’étonnait que Zola ait pu écrire un roman comme "Les Mystères de Marseille" c'est-à-dire, d’après elle, que « ce monument de la littérature française », (qu’il n’était pas encore) se soit abaissé au niveau d’un simple bas-relief. Notre tête chercheuse n’a jamais dû lire un seul roman de Zola car elle y aurait sûrement détecté du fait divers à la pelle, à commencer par son "Thérèse Raquin" (inspiré d’un procès d’assises et d’un roman de Charles Barbara), écrit parallèlement au roman-feuilleton incriminé, et qui tira bien davantage son auteur de l’anonymat que ses vilipendés « Mystères ». Quant aux "Annales"  de Tacite ou aux "Acta diurna" de César, ils n’ont attendu ni la littérature de colportage ni les brevets de certification du CNRS pour se plonger dans des faits fort diversifiés et diversiers…

CV : D’accord, mais tu n’as pas répondu à la question de savoir en quoi c’est pire pour le fait divers que pour d’autres matériaux romanesques tout aussi anciens et usagés ?

RD : Parce que, d’entrée de jeu, il est posé comme vulgaire, dégradant voire obscène. « Prenons le plus facile, écrivait le sociologue Pierre Bourdieu (…) le sang et le sexe, le drame et le crime ont toujours fait vendre ». Soit. Prenons même les cas de ce Claudius (régicide) et de ce Rodion (meurtrier d’une vieille femme et de sa sœur cadette). A en croire le sociologue, ce ne sont là que des sujets qui ont fait, font et feront encore vendre. Pour moi, ce sont plus prosaïquement "Hamlet" et "Crime et Châtiment". En même temps, je sais que Bourdieu pointait plutôt du doigt les médias écrits et audiovisuels que les romanciers, les cinéastes ou les dramaturges et qu'il ne faisait en cela que reprendre la thèse de son collègue étasunien Todd Gitlin qui notait au début des années 80 : "l'archétype de l'histoire médiatique est une histoire de crime"... Mais écrire aussi, comme il l’a fait, que « les faits divers ont pour effet de faire le vide politique et de réduire la vie du monde à l’anecdote ou au ragot » n’est pas très clairvoyant et même assez restrictif. Pêle-mêle : Landru, Bonnot, Seznec, Loutrel, Petiot, Dominici, les sœurs Papin, Ranucci, Goldmann, Mesrine (pour n’en citer que quelques-uns parmi les plus « couverts » par les médias ou repris dans des « fictions ») n’ont jamais créé, bien au contraire, le moindre vide politique et en ont dit bien davantage sur les mœurs et l’état d’esprit d’une société que toutes les analyses sociologiques produites a posteriori sur ces mêmes époques. Ils ont même plutôt recentré le politique au cœur de la politique. Sans parler des affaires de Broglie, Boulin, Fontanet, Baroin, Curiel, September, Bérégovoy, de Grossouvre, Karachi, Kadhafi et consorts (pour ne parler que des meurtrières, à peine effleurées par nos grands journalistes) qui – elles – impliquent directement le personnel politicien. Et puis, littérairement parlant, que sont de plus les Œdipe, Oreste, Agamemnon, Clytemnestre, Médée et compagnie dont on fait toujours grand cas dans les écoles, sinon ce qu’on nomme communément des « faits divers » ? Maintenant, bien évidemment, il s’agit d’examiner ce que tirent des faits divers les romanciers, les cinéastes ou les dramaturges qui s’en emparent pour marcher sur leurs brisées. Il est clair, par exemple, que le film "Salvatore Giuliano" de Francesco Rosi ne joue absolument pas sur le même registre que le "Mesrine" de Jean-François Richet. Dans le premier cas, on a à faire à un cinéma politique majeur et vacciné ; dans le second cas, à un cinéma racoleur et infantile. De son côté, l’assassin en série Roberto Succo vu (au théâtre) par Bernard-Marie Koltès et (au cinéma) par Cédric Kahn révèlent peut-être des aspects de la personnalité de leur « modèle » que n’ont perçu (dans leur empressement à mal faire) ni les appareils policier et judiciaire ni la presse. Idem pour le Jean-Claude Romand de Laurent Cantet, dans son  excellent film "L’Emploi du temps". Il y a, dans les œuvres de fiction comme dans les médias, de bons et de mauvais traitements du fait divers, mais pourquoi toujours se référer aux mauvais ? On compte vingt-quatre morts dans "La Moisson rouge" de Dashiell Hammett et il se trouve encore des universitaires pour énoncer cette littérature comme pathétique sans prendre acte de ce que ce roman a de doublement fondateur au plan littéraire dans son écriture et ses référents thématiques. On dénombre deux cent quarante-trois morts dans "L’Iliade", juste pour sauver une sorte de demi-mondaine, et les mêmes nous abreuvent de thèses à tire-larigot sur le sujet. Comme je l’ai posé dès 1991, dans Les Maîtres du roman policier, lorsque l’inspecteur Lucas de Georges Simenon donne à son supérieur Maigret la description du cadavre de Goldberg, dans "La Nuit du carrefour", que fait-il de pire que le Warwick de Shakespeare (au demeurant fort mal vu des puristes de son temps) dressant le constat d’autopsie du cadavre de Glocester dans "Henri VI" ? De toute façon, ce mépris ou cette condescendance que d’aucuns commentateurs bornés appliquent au roman type du fait divers, l’autre roman (le roman dit généraliste) en porte lui-même les stigmates dans l’expression populaire qui résume une baliverne au travers de l’exclamation : « C’est du roman ! ». Pour ma part, s’il me fallait théoriser sur le fait divers, je partirais de cette réflexion de Fernand Braudel : « Rien ne dit, de façon absolue, que le niveau du fait divers soit sans fertilité ou sans valeur scientifique. Il faudrait y regarder de plus près… ». Que nos universitaires et critiques des Belles-Lettres fassent donc ça. Y regarder de plus près. Pas de haut. Ca les changera…

CV : A maintes reprises (quatorze romans et trois scénarios radiophoniques, sans compter la soixantaine de nouvelles), tu as expérimenté ce matériau. Je sais que tu as déjà répliqué sur ce point et de son vivant à Pierre Bourdieu, mais penses-tu avoir été la cause d’une quelconque « diversion » puisque c’est le principal concept qu’il emploie pour disqualifier le fait divers ?

RD : Encore une fois, Bourdieu fait plus référence aux médias qu’à la littérature. Il n’en est pas moins vrai – d’où la pertinence de ta question – que, sans le vouloir, notre sociologue (un des tout meilleurs qu’ait produit le système universitaire français) vient heurter tout un pan de la littérature populaire qui fait son miel de ce matériau. C’est pourquoi, lorsque la revue Les Temps Modernes (fondée par Jean-Paul Sartre lequel, dès 1964, apostrophait les journalistes en leur demandant de procéder à « une analyse sociologique du pays à partir de faits divers » !), lorsque cette revue donc m’a demandé, par l’intermédiaire de Jean Pons, de rédiger une étude sur le roman noir, j’ai aussitôt voulu opérer un distinguo entre les deux principales typiques du roman dit policier : le roman de déduction (ou d’énigme) et le roman d’induction (ou noir). J’ai expliqué que, si le premier mettait en jeu le crime (principalement le meurtre) en tant qu’acte individuel, privé, isolé de son contexte sociétal et que sa façon de le traiter relevait d’une construction de l’esprit qui nous poussait à dire (avec Pierre Bourdieu) que l’expression littéraire de ces faits-là faisaient effectivement « diversion », en revanche, le roman d’induction (ou noir), y compris avec ses auteurs les plus réactionnaires, mettait en joue la société à travers des délits organisés, collectifs et variés, nécessairement baignés dans leurs contextes politiques et que sa façon de les traiter procédant de la mise en questionnement d’un ordre établi au nom même de la loi édictée par cet ordre, nous devions dire alors (à l’inverse de Pierre Bourdieu) que nous nous trouvions en présence d’un fait divers qui fait implication. Quant à savoir si, lors de mes multiples récidives dans le fait divers, j’ai fait diversion ou implication, je te renvoie à ma réponse à ta première question notamment sur le problème de ces deux variables que sont, chez moi, l’Histoire et l’actualité et les divers traitements auxquels je les ai soumises. A ce sujet, si l’essentiel des critiques ont justement et expressément noté que je me fondais dans la mouvance de la mémoire (je dirai plutôt de la recognition), aucun n’a mentionné, en ce qui concerne mes Chroniques d’une ville exemplaire, le clin d’œil à l’acception stendhalienne du concept de « chroniques » conçues et voulues (par le « Milanais ») comme un tableau socio-historique mêlé à la présentation d’un fait divers, fondement de tous mes travaux et pas seulement ceux de la tétralogie…

CV : Au début de cet entretien, tu as employé l’expression « écrivain de romans ». Pourrais-tu préciser le sens que tu donnes à ce terme ?

RD : Tu as sûrement dû remarquer la fracture qu’imposent historiens et critiques officiels entre « romanciers » et « auteurs de romans ». Cette forme d’apartheid culturel entre des romanciers qui seraient issus d’une Littérature supérieure et ces auteurs de romans (qui ne seraient que) populaires n’entre pas dans ma façon de concevoir la littérature. Pour moi, il n’y a pas d’un côté les grands romanciers (ceux des Belles-Lettres façon jadis) et, de l’autre, les auteurs dits du second rayon mais, au sein même du territoire romanesque, et quelle que soit leur provenance, il y a les écrivains de romans et le tout-venant. Les premiers s’efforcent de bâtir quelque chose qui ressemblera au final à une totalité cohérente, peu importe les éléments utilisés, pourvu qu’ils bâtissent à leur main, et à leur main seulement, cette totalité cohérente. Les seconds, d’où qu’ils viennent également, additionnent à satiété des histoires plus ou moins juteuses qui, même bien ficelées, ne constitueront jamais qu’une addition d’histoires plus ou moins juteuses, sans aucun lien entre elles et que n’importe quel autre plumitif aurait pu écrire à leur place. Si l’on prend en exemple le roman noir, on peut dire qu’en mettant l’écriture comportementaliste au service de la fiction (comme le réclamait le poète Thomas Stearns Eliot et comme l’avait déjà bien esquissé Prosper Mérimée dans sa nouvelle "Mateo Falcone") et en travaillant sur les référents thématiques, Dashiell Hammett a accompli une œuvre d’écrivain de romans. Idem pour Raymond Chandler qui a joué de la parodie comme personne tout en se faisant l’écho de quelques « classiques » européens. De son côté, en faisant imploser les cadres d’une certaine littérature populaire conformiste et en redistribuant les cartes du roman d’induction, Francis Ryck a fait son travail d’écrivain de romans. Tout comme Georges-Jean Arnaud quand il s’est proposé, dans une quinzaine de ses nombreux romans, à réduire l’expression de la société aux métaphores de ses « maisons-pièges ». Ou James Hadley Chase qui a choisi son pseudonyme comme foyer central de l’intégralité de son œuvre. Ou William Irish avec ses ambiantations victimaires. Ou Patricia Highsmith avec ses meurtres échangés ou interchangés. Ou Chester Himes avec sa plongée communautarienne. Ou Pierre Siniac avec ses instillations d’insolite qui dépaysent les diagrammes narratifs convenus de cette typique. Ou Giorgio Scerbanenco et sa radiographie sociologique urbaine et Léo Malet avec sa radiographie géographique urbaine. Ou Horace McCoy et son démontage sociétal, etc...

CV : Malgré ces exemples à la chaîne, ton « etc » laisse planer une lourde menace sur le peu d’élus à l’arrivée, tout de même !

RD : C’est évident. Mais le roman dit généraliste est au même niveau. Qui se souvient des ouvrages de Léon Frapié, Emile Moselly, Marc Elder, Maurice Bedel, Francis Ambrière, Paul Colin, Francis Walder, Pascale Roze, Jean-Jacques Schuhl, Gilles Leroy, Aliq Rahmani, Alexis Jenni… tous lauréats du Prix Goncourt entre 1904 et 2011 ? Je sais bien qu’un prix littéraire (et plus il est gros plus cela se vérifie) ressemble à s’y méprendre à ces missiles qui tombent sur la tête de ceux qui le méritent le moins mais là, tout de même, quelle hécatombe ! De combien d’écrivains-romanciers ce roman généraliste, dit encore roman-roman et que Brian Aldiss dénomma assez justement « roman ordinaire », peut-il se targuer dans sa traversée des XIXème et XXème siècles ? Une trentaine en tout et pour tout, quand on compte large ! Le reste se divise en deux camps : ceux qu’on garde comme amuse-gueules ou boute-en-train et ceux dont la postérité se passera à jamais. Pour ne faire de peine à personne, je m’en tiendrai au XIXème siècle, en France… Imagine un peu la télévision à cette époque avec les émissions livresques d’aujourd’hui ou d’hier, d’ailleurs, parce que, mis à part "Lectures pour tous" des deux Pierre (Dumayet et Desgraupes), on ne peut pas dire que la télévision se soit fendue d’émissions à proprement parler littéraires. Donc imagine la télévision au XIXème siècle : on y aurait vu défiler Luce de Lancival, Alexandra Soumet, Julie de Krüdener, Victoire Babois, Charles Loyson, Abel Hermant, Elémir Bourges, sans oublier le dandy de service Jean Lorrain… et autant de figures du moment aussi ensevelies de nos jours que les futurs oubliés qui s’y déploient contemporainement. Quant à Stendhal, il y aurait été snobé. Flaubert aurait refusé de s’y compromettre. Balzac y aurait été dénigré, Dumas agoni, Sue vilipendé, Mérimée et Maupassant méprisés, Vallès interdit (pardon) ignoré. Chateaubriand et Hugo y auraient servi d’alibis (les gens troubles ont toujours besoin d’alibis) : le premier serait allé s’y vautrer (pour la postérité), le second y serait accouru avec une moue faussement dégoûtée (versatilité oblige). Le problème, chez nos grands généralistes, c’est qu’ils n’ont même plus de Chateaubriand ou d’Hugo pour servir d’alibis. Alors, semaine après semaine, sous la conduite de Monsieur Loyal plats comme des limandes et creux comme des géodes, se pressent sous les sunlights toutes les fausses gloires de l’année (les exceptions confirmant la règle inhérente à tout alibi) qui n’ont rien à dire et viennent le dire aussi mal qu’ils l’ont écrit, réduisant le beau nom de littérature à un petit mot de rien du tout avec un accent circonflexe sur le a…

CV : Puisqu’on en est à paralléliser, restons dans ce domaine et dis-moi ce qu’il faut penser de ces critiques, de ces universitaires voire de certains auteurs qui continuent d’accoler l’épithète « mineur » à la littérature dite policière ?

RD : On en revient presque aux jugements que les mêmes ou à peu près portent sur le fait divers… Dans le sens où les gens auxquels tu fais allusion entendent le mot de « mineur », ce n’est pas la peine d’épiloguer parce que ce serait parler dans le vide. En revanche, « littérature mineure » dans l’acception que lui donnent le philosophe Gilles Deleuze et le psychanalyste Félix Guattari, c’est une autre paire de manches qui vaut qu’on s’y arrête. Dans leur ouvrage sur Kafka, on peut lire cet énoncé : « Une littérature mineure n’est pas celle d’une langue mineure, plutôt celle qu’une minorité fait dans une langue majeure. Mais le premier caractère est de toute façon que la langue y est affectée d’un fort coefficient de déterritorialisation ». Ils ajoutent, un peu plus avant que, dans les littératures mineures « tout y est politique ». Ici, le concept de mineur n’a plus rien à voir avec le sens primaire que lui donnent les faiseurs de hiérarchies. Chez nos deux compères, « littérature mineure » signifie littérature minoritaire au sein de « celle qu’on appelle [la] grande ou [l’] établie ». J’ajouterai pour ma part : minoritaire et donc aussi minorée par rapport à l’Autre, la dominante, l’hégémonique. Minoritaire, minorée et donc aussi maltraitée, marginalisée, ghettoïsée. Le reste coule de source. Tu peux examiner toutes les histoires de la littérature nationale ou extranationale, jamais tu ne rencontreras une présentation sérieuse de la littérature dite policière, déductive ou inductive. Le plus souvent, il s’agira de simples allusions plus confuses que conformes, quelquefois d’articles plus ou moins bâclés avec, bien sûr, parfois aussi l’alibi Simenon qu’on en profitera pour égratigner ou éreinter. En dehors de l’ignorance ou du mépris de ces pseudo-historiens pour les littératures populaires en général (car les romans dits fantastiques, d’anticipation ou d’aventures sont aussi mal traités sinon pire !), on ne s’explique guère ces trous dans le plancher… Ceci dit, pour en revenir à la question, le pire d’une « littérature mineure » (dans le sens de minoritaire et donc de minorée) consiste, pour ses praticiens, soit à se complaire dans le ghetto, soit à l’abandonner pour plaire aux critiques de la littérature dominante et réussir (enfin, et même sur la fin) à se faire un nom. Ghetto ou carrière n’ont jamais rimé avec œuvre romanesque. D’autant que critiques et collègues de la dominante ne les accepteront pas complètement, excepté s’ils se renient dans leur écriture de bout en bout, et encore…

CV : Dans un entretien qu’il avait accordé à la revue Littérature, Alain Robbe-Grillet disait ne pas être intéressé par le « roman policier traditionnel » et que, s’il n’en lisait pas beaucoup, c’est parce qu’il fonctionne sur des « structures closes ». Que penses-tu de cette position un peu raide ?

RD : Je connais cet entretien. Comme j’ai lu celui qu’il a accordé à France-Culture, en 2003. Quand il parle de littérature, Alain Robbe-Grillet est distrayant. On passe de l’appropriation de phrases d’autrui à des contradictions proprement stupéfiantes. Ca vous tient éveillé. Ca vous oblige même à faire des efforts de mémoire pour savoir où et chez qui vous avez déjà lu ce qu’il avance comme sien. Maintenant, s’il n’appréciait pas les « structures closes » (moi non plus), il n’avait qu’à lire des structures ouvertes ou « lacunaires », comme il disait. Mais pourquoi diable s’en tenir à ce qu’il appelle le « roman policier traditionnel » ? C’est un peu comme si, en voulant connaître ce fourre-tout qu’a été le soi-disant « nouveau roman », je m’en étais tenu à ceux de Robbe-Grillet (entre autres "Les Gommes" qui n’est qu’une resucée de l’Œdipe sophocléen ou "La Jalousie" qui n’est qu’une imitation manquée du "Meurtre de Roger Ackroyd" d’Agatha Christie en plus…lacunaire). Mais j’ai lu aussi Michel Butor ("La Modification", roman auquel j’ai rendu hommage tout au long d’un de mes romans, "Passage de Milan", ses essais critiques), Nathalie Sarraute (que Robbe-Grillet a enrôlé malgré elle dans sa troupe mais qui les avait tous précédés dans ce que Jean Ricardou appelait « l’aventure d’une écriture » avec son "Tropismes" dès 1938 ; son "Portrait d’un inconnu" devrait être dans toutes les vraies bibliothèques) et aussi Claude Simon et Samuel Beckett (qui se contrefichaient de ces appellations contrôlées), etc. Donc, pourquoi Alain Robbe-Grillet, cet homme cultivé et probablement curieux de tout, s’en est-il tenu, en matière de roman dit policier, à la lecture de ces « structures closes » qu’il abhorrait ? Ce qui est plus étrange encore c’est que, dans le même entretien, lorsque son interlocuteur lui parle de Hammett et de Chandler, il répond que ce sont « deux marginaux du roman policier » ! Ajoutant : « comme Faulkner » ! Tu vois à quel point Alain Robbe-Grillet, parlant de littérature, peut être distrayant. Bon, d’accord. Lorsqu’il défèque dans les socquettes de Balzac toutes les trois minutes, il devient lourd. D’autant qu’à un moment donné (ça c’est sur France-Culture), il cite Flaubert en contrepoint dudit Balzac à propos de la bourgeoisie et que ça tombe pile à côté de la plaque. Ailleurs encore, il ne s’étonnait pas que « l’œuvre de Balzac » (parce qu’il est tout de même obligé de reconnaître qu’œuvre il y a) « pouvait paraître en feuilletons » parce que, disait-il méprisant, « c’était le récit tranquille qui ne dérangeait personne ». Mais "Madame Bovary" aussi a été publié en feuilleton, dans une revue ! Si Alain Robbe-Grillet avait daigné lire mon essai sur Chase, il l’aurait enfin appris et ça lui aurait évité de dire n’importe quoi, onze ans après. Et puis comment cet homme si cultivé et sûr de lui qui admirait (à juste titre) Samuel Beckett, comment donc pouvait-il ignorer que la pièce la plus célèbre de celui-ci, "En attendant Godot", prorogeait le personnage du Godeau de Balzac dans sa pièce "Le Faiseur" ? Passons... Il disait aussi des trucs comme « J’écris le français du XXème siècle parce que je suis un Français du XXème siècle… » ce qui est la négation parfaite de toute langue littéraire. Ou encore : « Vous savez que la première phrase des romans est une chose extrêmement importante… » que l’écrivain Cesare Pavese avait écrit cinquante ans avant lui et de manière plus affirmée ou exigeante puisque selon lui : "la première phrase conditionne[rait] tout le reste". Bon, allez. Nous nous sommes assez distraits de l’objet de notre sujet. Revenons à nos structures et ouvrons la fenêtre…

CV : Tu as souvent travaillé, comme tu l’as dit, sur les croisements entre l’Histoire et l’actualité (Retour de femme, Curriculum Vital, Une maison derrière la dune, L’Epervier de Belsunce, La Mante des Grands-Carmes, Un dernier coup de théâtre) ou avec l’Histoire de plain-pied (Un petit regain d’enfer, La Véritable affaire de la rue Morgue). Comment t’es-tu arrangé entre la Grande Histoire et l’histoire que tu racontais ?

RD : En fait, je ne me suis arrangé dans aucun sens du mot. Surtout pas dans le premier (contrairement à certains auteurs qui confondent sciemment ou pas révision et reconstitution) ni dans le second parce que, quand je décide de dérouler le fil d’une actualité jusqu’à sa bobine historique, je n’ai qu’une nécessité en tête : celle d’éclairer un moment de l’Histoire laissé, pour toutes les raisons qu’on voudra, dans l’obscurité. Dans les romans de moi que tu as énumérés, il y a (comme je l’ai déjà dit) ceux qui partent d’un fait précis (imaginé) et ceux qui s’adonnent entièrement à des faits historiques (effectifs). Dans le premier cas, l’essentiel de la narration repose sur le protagoniste principal. Dans le second cas, celui où le lecteur se trouve plongé d’un bout à l’autre dans une période historique déterminée, tout tient sur le fameux fait occulté ou minoré par l’historiographie officielle. C’est lui qui prime sur tout le reste. Je tiens de ma mère (à une époque de ma jeunesse où je lui mentais passablement pour lui éviter quelques déplaisirs) qu’une « laide vérité vaut mieux qu’un beau mensonge ». Or, de « laides vérités », les Histoires nationales officielles (dont la française) sont le plus souvent exemptes. En revanche, les « beaux mensonges » n’hésitent pas à foisonner. A ceci près qu’il faut leur tordre le cou pour faire précisément apparaître ces « laides vérités », qui déplaisent à ce point  aux voix autorisées qu’elles mettront tout en œuvre pour couvrir et marginaliser celle de l’incivil déviant…

CV : Personnel du commun et chemins détournés, c’est ce que tu as appliqué dans tes romans où l’actualité rejoint l’Histoire en toile de fond comme ceux où l’Histoire se trouve mise à l’avant-scène. Est-ce dû à une démarche volontaire ou au fruit de quelque circonstance ?

RD : Pour n’avoir jamais été en phase avec quelque hiérarchie que ce soit, je pourrais dire que j’ai exécuté des mouvements quasi-naturels, mais ce ne serait pas exact. Ou alors, peut-être, de façon inconsciente. En fait c’est « mon » Lucien Maurel (de Retour de femme), mécanicien de son état, qui a donné l’impulsion. Les autres ont suivi. Entre-temps, j’ai lu un roman d’Elio Vittorini dans lequel le narrateur se demande s’il vaut mieux parler d’un résistant archi-connu surnommé Gracchus ou d’un autre plus anonyme surnommé N2 et il choisit de parler de ce N2 au prétexte qu’on n’apprend rien de nous en écrivant sur des gens célèbres voire célébrés, et je me suis dit que c’était la bonne voie. J’ai donc poursuivi en anonymisant même les deux personnages principaux que j’ai plongés dans le chaudron de l’Histoire reconstituée : celui d’Un petit regain d’enfer par respect pour les douze millions de soldats européens tombés sur les champs d’horreurs de la Première boucherie mondialisée ; celui de La Véritable affaire de la rue Morgue pour opérer une vraie césure (pas seulement une distanciation) entre le narrateur et l’auteur. Cela dit, je ne suis pas un exemple isolé en ce domaine même si, pour moi, il était impensable qu’un policier pût conduire ces deux quêtes romanesques. Concernant la Première Guerre mondiale, tout le monde sait quel mépris le corps de la police portait aux anciens combattants. Avant moi, Jean Amila ("Le Boucher des Hurlus"), Pierre Siniac ("Ras le casque"), Didier Daeninckx ("Le Der des ders"), Frédéric Fajardie ("Quadrige"), Sébastien Japrisot ("Un long dimanche de fiançailles") ne s’y étaient pas trompés non plus. Pour ce qui regarde le soulèvement de 1848, inutile de s’étendre ici sur les massacres policiers durant la prise des barricades (à laquelle participèrent activement Lamartine et Hugo) puisque c’est à cette époque-là que fut inauguré le lancer de manifestants dans la Seine. « Décrire ce que l’on voit, passe encore, expliquait l’historien Lucien Fèbvre ; mais voir ce qu’il faut décrire, voilà le difficile ». S’il s’était adressé aux romanciers, il aurait pu ajouter : voir comment et par qui il faut décrire n’est pas moins important ni moins innocent…

CV : Les fins de tes romans sont différentes de celles de la plupart des romans noirs (notamment français) dans le sens où tu te prononces quasi-systématiquement sur des fins plutôt ouvertes. Là aussi, est-ce un choix délibéré ou une tendance due aux situations décrites ?

RD : Ouvertes, mais pas lacunaires. Disons même antonioniennes, puisque c’est d’elles et de lui donc que je les ai empruntées… Sous ses dehors subversifs et sa violence palpable, le roman dit policier (de déduction ou d’induction) est d’abord un roman de la subordination. Le désordre commis à l’origine par le fait divers utilisé comme fer de lance retourne dans le giron de l’ordre en place. Force reste à la loi d’un Ordre soit parce que l’élément perturbateur finit par s’éliminer de lui-même, soit parce qu’il finit par tomber dans les mailles du filet, au nom de la morale bourgeoise. Un des plus grands délinquants politiques du XXème siècle (le sénateur démocrate-chrétien Giulio Andreotti) faisait très justement remarquer que si « dans un roman policier on trouve toujours le coupable, dans la vie c’est plus rare ». Lui, par exemple, quoique accusé de faits précis et condamné en première instance dans plusieurs affaires (financières et criminelles), est toujours ressorti plus blanc que blanc de ses appels ou pourvois en cassation. Dans un roman policier, il n’aurait pas coupé à l’arrestation et à la prison. S’il y a bien une chose que je voulais éviter le plus possible dans mes romans, c’est ce couperet final employé par la quasi-totalité des auteurs. Parce que même si les fictions ne sont pas la vie, les choses ne doivent pas non plus y être simplifiées à l’extrême. Dans ces réalités qui sont les nôtres, en incitant le législateur à concevoir des lois toujours plus astreignantes et restrictives, le criminel participe de la répression à l’encontre de l’ensemble des citoyens qui paient, dans tous les sens du terme, ce maillage prétendument sécuritaire, en fait strictement et globalement répressif. Comme l’observait avec justesse le philosophe René Girard : « Le transgresseur se mue en restaurateur et même en fondateur de l’ordre qu’il a transgressé par anticipation. Le délinquant suprême se transforme en pilier de l’ordre social »… Il y a un roman qui m’a formidablement marqué, c’est "La Promesse" de Friedrich Dürrenmatt (dont l'acteur Sean Penn a réussi une adaptation filmique assez remarquable intitulée "The Pledge"). On s’attend à tout vers la fin, sauf précisément à son final. Claude Mauriac avait écrit à propos de ce moment-clef de la littérature qu’il s’agissait d’un « roman très fort [parce que] rien ne s’y passe comme nous pouvions le prévoir ». C’est pourquoi, dans Les Maîtres du roman policier, j’avais tenu à y inclure Dürrenmatt, écrivain jusqu’alors ignoré des faiseurs attitrés de panthéons romanesques mais récupéré depuis, preuve qu'ils ignoraient son existence…Alors oui, si quelques-uns de mes coupables se font arrêter, ils n’iront pas nécessairement jusqu’à entrer dans un dossier de juge d’instruction. Quelquefois même, le lecteur pourra pressentir qu’ils ne seront pas inquiétés du tout. Ajoutons que mes personnages ne circulent  jamais dans le tout noir ou le tout blanc et que cette ambiguïté est toujours plus ou moins affirmée. Que l’on y trouve même d’anciennes victimes qui peuvent se comporter fort mal. D’où aussi ces sortes d’ouvertures dans mes fins qui laissent le lecteur  libre de ses choix. C’est Michel Tournier, je crois, qui demandait « quelle part un lecteur prend-il dans une création romanesque ? ». Chez moi, on ne peut pas dire qu’il reste à la porte. Le sommet de cette association auteur-personnage-lecteur ayant été atteint avec Curriculum Vital qui a été qualifié par une critique de « prototype de roman virtuel », ce que j’ai aussi voulu qu’il soit…

CV : A l’autre bout de tes fins, il y a (au premier chef) tes titres. Eux aussi diffèrent de la plupart de ceux de tes collègues. D’une part, on n’y lit jamais les mots de crime, meurtre, sang, cadavre, assassin et autres appels du pied qui sont, en règle générale, le leitmotiv de ces romans-là. D’autre part, il semble que tu aies appliqué à chacun un traitement particulier qui fait aussitôt songer à une certaine préméditation…

RD : Effectivement, j’ai évité autant que faire se pouvait (et à l’exception du passage obligé par la rue Morgue !) le côté bégayant qui consiste à signifier au lecteur averti de ces collections-là (puisque collections il y a) qu’il s’apprête à lire un roman noir dans lequel il va trouver  des crimes et des morts, attendu qu’il sait pertinemment qu’il y en aura. Mais, en l’occurrence, je n’ai strictement rien inauguré. Les titres des œuvres de Hammett, de Chandler et de beaucoup d’autres entre-temps sont taillés dans le même bois. Ce qui m’est plus personnel et que tu as noté, c’est le versant prémédité d’aucuns de mes titres, notamment ceux de la tétralogie et du diptyque. Ceux de la première sont composés sans article, un peu comme des titres de Unes journalistiques dont on sait que les plus expressifs sont souvent les plus brefs. Ceux du second associent un animal symbolisant l’un des protagonistes à un quartier emblématique de la métropole concernée. Il aurait dû en être de même pour les deux suivants contractuellement prévus si l’éditeur avait su tenir sa promesse. Donc, la préméditation est totalement revendiquée. Et, comme dans les cas de cette tétralogie et de ce diptyque, il s’agit de suites romanesques, il était également nécessaire de trouver une déclinaison de titres fédérateurs qui identifient chaque exercice à son ensemble. Pour le reste de mes romans « indépendants », de mes nouvelles et de mes pièces radiophoniques, je n’ai fait que poursuivre sur ce tracé…

CV : Les spécialistes du roman policier s’accordent toujours plus ou moins pour dire que cette typique a vu le jour avec la nouvelle d’Edgar Allan Poe, Double assassinat dans la rue Morgue, sur laquelle tu as opéré un énorme travail de déconstruction et de recréation dans l’un de tes romans. Côté théorie, tu as plutôt attribué le mérite de la naissance de ce roman dit policier (sans lui en octroyer toute la paternité) à Une ténébreuse affaire de Balzac, roman publié la même année que la nouvelle de Poe. Ton opinion a-t-elle changé à cet égard ?

RD : D’abord, il faut apprendre à se défier des discours suréminents et péremptoires des spécialistes estampillés et de leurs sermonnaires de service. Par exemple, toujours considérer le personnage de Sherlock Holmes comme d’une originalité intouchable et indépassée relève de la plus haute fantaisie ou de la plus stricte ignorance puisque, quinze ans avant Sir Arthur Conan-Doyle, un « pauvre » auteur français oublié de presque tous, Henry Cauvain, avait créé le personnage de Maximilien Heller en nombre de points semblables à celui du héros de l’auteur britannique. Restons fair-play et disons que Conan-Doyle avait de meilleures lectures et un sens de la curiosité mieux aiguisé que les compatriotes de Cauvain…Venons-en, maintenant, à mes égards et autres égarements. A l’endroit du « conte de ratiocination » de Poe et du roman de Balzac, mon opinion n’a pas varié. Je ne changerai pas une virgule à ce que j’ai écrit en 1991. En revanche, sur les prémices du roman dit policier, oui. J’ai bougé. Car non seulement, à cette époque, je n’ai pas su relier à l’ensemble de cette typique romanesque ce que j’avais été le premier à discerner concernant les fondations du futur roman noir (ainsi que l’a signalé le critique et romancier Roger Martin) mais j’avais aussi perdu de vue le roman à suspens qui ne dépend pourtant ni de la déduction ni de l’induction… Si je devais récrire, aujourd’hui, l’ouverture de ce dictionnaire (puisque c’est de lui qu’il s’agit), je dirais que ce n’est pas particulièrement entre 1841 et 1930 (c'est-à-dire de Poe/Balzac à Iles en passant par Hammett) que se sont constituées les trois principales filières du roman improprement qualifié de « policier » mais antérieurement. Je parle ici de prémices, non de parturition. Et tout s’est alors joué entre 1794 et 1829, autrement dit du roman à suspens de William Godwin ("Les Aventures de Caleb William") à la nouvelle noire proto-comportementaliste de Prosper Mérimée ("Mateo Falcone") en passant par le récit d’énigme de Ernst Hoffman ("Mademoiselle de Scudéry"). C’est lors de ces quarante-sept années que ces forts lointains descendants des Œdipe et Antigone sophocléens ont planté les trois piliers de soutènement de cette typique romanesque. Plus tard, sont venus Poe (et sa fameuse pièce verrouillée de l’intérieur), Iles (qui apporta sa pierre avec le roman du criminel et donc de la victime) et surtout Hammett qui en défenestrant les huis-clos (appartementaux, ferroviaires, fluviaux, insulaires) pour investir l’espace d’un prêt-à-porter urbain (confectionné de toute pièce par la société industrielle) a permis de faire circuler le roman policier sociétal ou roman noir dans les artères des métropoles comme un contre-poison en eaux troubles, faisant du crime un élément politique essentiel au sens étymologique du terme…

CV : Peut-on dire, dès lors, que c’est de là, de cette implication totale dans la vie de la Cité (qui, après tout, vient du mot grec « polis », lequel a donné la « policia » latine puis le « policie » en français médiéval) que le roman noir tire sa mauvaise réputation aux yeux de la littérature romanesque majoritaire ?

RD
 : En partie, oui. Sûrement. Tu connais le mot célèbre de Stendhal sur la politique qui « dans une œuvre littéraire [serait] comme un coup de pistolet au milieu d’un concert, quelque chose de grossier auquel pourtant il n’est pas possible de refuser son attention ». Donc, oui. Mais en partie seulement. Pour le reste, il faut lorgner du côté du complexe d’Achille de la dominante généraliste…

CV : Le complexe d’Achille ?

RD : Oui. Le complexe de ce type qui a une faiblesse dans le talon et dont va profiter un dénommé Priam pour lui décocher une flèche dans l’unique endroit de son anatomie où ça lui sera fatal… Donc, pour expliquer cette attitude de la littérature dominante, j’en reviendrai (sous une autre forme) à ce que j’ai déjà dit à propos de celle prétendument mineure et, corollairement, minorée. Le roman noir (ou roman policier sociétal) n’éclate vraiment qu’au cours du premier tiers du XXème siècle, quand le roman généraliste ou ordinaire donc a déjà pour lui trois siècles d’existence, tout au moins en Occident, parce que la Chine n’a pas plus attendu l’Occident sur le territoire littéraire que sur le terrain de l’imprimerie. Or, d’où vient ce roman-roman si noble et si fameux ? Ni plus ni moins que du fin fond de la littérature la plus décriée, la plus honnie par les Gendelettres des XVIème, XVIIème et XVIIIème siècles. Dois-je rappeler que Daniel Defoe en personne (qui a été pour beaucoup dans l’exploration de cette contrée romanesque) détestait à ce point le concept de « roman » qu’il ne pouvait s’empêcher de piquer une colère chaque fois que l’on désignait ainsi devant lui son Robinson Crusoé ? Ou encore que Denis Diderot (esprit éclairé et lui-même auteur de romans) poussa le ridicule jusqu’à demander que les ouvrages de l’Anglais Samuel Richardson (qu’il admirait) fussent désignés d’une autre manière, tant cette appellation de « roman » lui paraissait dégradante…Entre Rabelais et Defoe via Cervantès soit entre 1532 et 1719 en gros, c’est là que va germer ce nouveau territoire de l’imaginaire. Mais c’est toutes griffes dehors que l’intrus va devoir se frayer un chemin à travers des contrées littéraires solidement établies et couramment admises (alors majoritaires) pour donner naissance à son propre espace vital et multiple. J’insiste sur le multiple car quel rapport, en effet, entre cet « abîme de science » que doit devenir le fils d’un grand et énorme géant, cet hidalgo à cheval sur ses rêves et ce naufragé de Sa Majesté à califourchon sur ses principes de classe ? A priori, aucun. D’autant que les castes littéraires hégémoniques de ces siècles-là font montre d’une résistance farouche contre le présomptueux importun. « Un faiseur de romans (écrivait un certain Pierre Nicole, en 1665), est un empoisonneur public qui doit se regarder comme coupable d’une infinité d’homicides spirituels ». Ajoutons-y Pierre Boileau (cet indéboulonnable pilier de l’Education nationale) qui, quarante ans plus tard encore, vitupérait  les romans comme « des productions ridicules au verbiage douteux ». Néanmoins, l’ardélion poursuit sa route, s’accroche, s’accroît, s’enhardit. Là encore, quel lien étroit entre une jeune fille aux mœurs dissolues dont l’amant finit aux galères, les errances d’un jeune homme voué corps et âme à l’art, deux libertins écrivant qu’il n’y a pas de mal à se faire du bien, un noble justicier enraciné dans l’Histoire de son pays, deux promis dont le mariage est entravé par la jalousie d’un petit seigneur, une famille de pêcheurs entre heurts et malheurs de leur âpre quotidien ? A priori, aucun non plus. Pourtant, à l’aube du XIXème siècle, le dominant c’est lui. Déjà le milieu du XVIIIème avait cédé sous ses multiples coups de boutoir. Le voilà donc, arrivant sur le marché, dans les valises du capitalisme industriel (dont les feuilletons mercantilistes et manufacturiers ont déjà causé tant de dégâts humains), et il y arrive dans une sorte de déferlante que rien n’arrêtera plus. A tel point que Louis Chevalier pourra écrire sans se tromper, pour la seule France : « La description que Balzac, Hugo, Sue, Zola ont laissé de Paris pendant la Restauration, la monarchie de Juillet, le Second Empire explique l’absence de toute recherche d’histoire sociale portant sur cette époque… ».Ce n’est pas rien. Ce n’est pas rien, mais comment le roman en est-il arrivé là ? Je veux dire de quelle manière et par quels moyens ? En nous léchant des tragédies majuscules dignes des plus grandes épopées en vers ou des plus profondes pièces de théâtre ? Pas du tout, bien au contraire. En multipliant les angles d’attaque. Car c’est d’intrigues épistolaires plus ou moins crues en stratagèmes picaresques même parodiques, d’expédients sentimentaux en imbroglios fantastiques, de trames anticipatrices en noirs desseins, de machinations énigmatiques en fabulations gothiques…qu’il a accumulé les percées pour s’extraire de la poche où l’on aurait aimé le confiner et faire sauter un à un les verrous pour venir occuper tout le territoire de la fiction ou presque… C’est donc aussi pour faire oublier la multiplicité de ses origines que le généralissime et dominant roman généraliste ordinaire tient à confiner le roman policier sociétal ou roman noir dans son arrière-boutique. Au nom de ce complexe d’Achille autant sinon plus que de l’implication dudit roman dans les sales affaires de la Cité et les méfaits de son Histoire…

CV : Mais ces « Gendelettres » (comme tu les appelles) qui déconsidèreraient le roman noir, ils n’apprécient pas davantage Balzac, Sue, Dumas et consorts qui ne sont pourtant pas des auteurs de romans dits policiers…

RD : Tu as raison. Mais les romanciers que tu cites ont tous utilisé, de manière plus ou moins frontale la thématique de la criminalité. Tu peux même leur adjoindre le nom d’Hugo qui n’a pas été reçu à l’Académie française en tant que romancier mais comme poète et dramaturge. Et puis, excuse-moi, mais qu’y a-t-il eu de véritablement neuf dans la littérature romanesque mondiale depuis la fin du XIXème siècle ? Quelles espèces romanesques se sont créées au point de perdurer puisque c’est bel et bien à partir d’une prolifération d’espèces que le roman généraliste a fini par s’imposer ? A l’instar du romancier Alain Demouzon, j’en vois deux : le roman dit d'anticipation ou de science-fiction et le roman dit policier dans sa typique « noire ». Non seulement elles sont les deux espèces à avoir perduré mais elles ont aussi infiltré les romans-romans de nos fins lettrés. Je le répète, c’est principalement au nom de ce complexe d’Achille que le généralissime roman généraliste ordinaire et parvenu fait encore donner de la voix contre cette typique littéraire qu’il qualifie, avec le mépris qui caractérise la classe bourgeoise dont il est issu, de « littérature de genre ». Car si l’espèce vaut par ce qu’elle produit à partir de ce qu’il y a de plus radical en l’œuvre : sa racine ; le « genre », lui, n’est jamais rien d’autre qu’un arrangement entre demi-sels. D’où l’expression officiellement répandue destinée à ravaler l’un au seul bénéfice de l’autre. L'expression "littérature de genre" est à la littérature ce que le racisme social est à la politique...

CV : L’un des reproches principaux adressé aux romans dits policiers (de déduction ou d’induction), c’est d’être le plus souvent mal écrits. S’agit-il d’un faux procès ou d’une vraie critique ?

RD : D’une antienne. Juste d’une vieille antienne qui permet aux adversaires de cette espèce romanesque de botter en touche sans même se rendre compte que l’on pourrait la renvoyer dans les jambes de leurs auteurs de romans généralistes dont beaucoup ne sont même pas écrits du tout. Je rappellerai le mot de Proust quand il parlait non pas de « bien écrire » mais d’écrire bien. C'est-à-dire : d’écrire juste. Et s’il existe, dans nos contrées romanesques, un auteur obligé à une certaine justesse d’écriture par l’obligation même que pose son type de roman, c’est bien celui de  romans « policiers » de déduction ou d’induction. Ecrire bien, je comprends. Bien écrire, je ne sais pas ce que cela veut dire. De toute manière, on l’a vu, l’enjeu est ailleurs : dans la recréation d’une langue et d’un réel au cœur d’un dispositif architectonique et référentiel dont l’ensemble constitue l’univers personnel du romancier…Au cours d’une de ces émissions livresques que les programmes téléviciés distillent hebdomadairement, un foutriquet (ami de l’animateur) s’est payé la tête d’Hemingway, un des plus grands stylistes que le roman ait connu et qui, modestement, debout devant son écritoire et insatisfait de la fin de "L’Adieu aux armes", la recommença à trente neuf reprises. Sur le plateau, ce soir-là, se trouvait un aréopage d’auteurs (plus médiatisés que médiatiques, on confond toujours ces deux termes) et aucun n’a bronché pour, sinon voler dans les plumes du foutriquet, au moins venir à la rescousse d’Hemingway. Bien au contraire, sous les ricanements de ses congénères (dont la première syllabe suffit à les caractériser), l’un de ces auteurs s’est fendu d’une anecdote typiquement parisiano-parisienne qui a taclé davantage encore l’écrivain étasunien. La question ici n’est pas de savoir ce que le foutriquet et l’aréopage ricanants ont écrit d’égal ou de supérieur (disons à) "Pour qui sonne le glas" ou "Le Soleil se lève aussi" qui leur permettrait de faire la leçon à Hemingway (sans nul risque de face à face), non. Nous l’avons dit : les littérateurs ne se comparent pas, ils se complètent. D’autant que, pour le coup, toute comparaison serait vraiment déraison. La question est de savoir si ces illettrés savent encore ou ont jamais su ce que signifiait le vrai nom de littérature ?

CV : L’épithète la plus couramment employée pour désigner les romans populaires, est celle de « réaliste ». Peut-on donc dire du roman noir qu’il entre dans cette catégorie ?

RD : J’aime assez la proposition qu’a faite Alexandre Vialatte du roman dit policier en général, quand il disait qu’il n’est pas « comme le croient certains esprits faux, une histoire de caissière découpée en rondelles, mais une rêverie autour d’un sandwich, d’un fauteuil, d’un demi bien frais ». Sans aller jusqu’à borner les romans de déduction et d’induction à cette idée, il a quand même raison de signaler que ceux des lecteurs ou des critiques qui s’arrêtent à la « caissière découpée en rondelles » n’ont strictement rien compris à la vérité vraie de cette espèce romanesque (criminelle plus que policière) puisqu’ils limitent sa fantaisie à leurs propres fantasmes. Malheureusement, ils ne sont pas les seuls à s’y arrêter. Des auteurs de cette espèce même (et non des moindres au plan de la célébration médiatique) se sont fait une spécialité de la « caissière découpée en rondelles » sans rien ou trois fois rien derrière elle et surtout au-delà… Robert Soulat (l’un des directeurs de la Série Noire) avait, du roman noir plus spécifiquement, une idée assez proche de celle de Vialatte quand il écrivait : « Le seul tremblement d’une cigarette dans la main d’un homme silencieux nous manifeste qu’il aime à en crever le blond mystère féminin qui boit un Martini en face de lui ». C’est l’illustration parfaite de ce que disait Julien Gracq (cité par Régis Debray dans son ouvrage "Aveuglantes lumières") quand il expliquait que « la littérature ne fait pas voir, elle fait mieux : elle évoque ». Flaubert haïssait ce mot de réalisme. Beaucoup plus modestement (ou moins, va savoir !) je n’ai jamais trop su ce qu’il contenait. Je vois bien vers où veulent nous conduire ses adeptes mais pas précisément ce qu’il contient. En quoi le Goriot de Balzac ou le Jacques Lantier de Zola seraient-ils plus vraisemblables (car c’est peut-être de cela qu’il s’agit après tout, de vraisemblance) que la Marion/Molly Bloom de Joyce ou le Conrad Castiletz de Von Doderer ? En quoi le Giovanni Drogo de Buzzati le serait-il moins que son Dorigo ? En quoi entrer sous terre par un volcan, comme le font les Axel et Otto Lindenbrock verniens serait-il moins croyable que brûler les yeux d’un homme en passant un fer rougi devant sa rétine ? En quoi l’inspecteur Lecoq de Gaboriau serait-il plus improbable que le Maigret de Simenon, le Carella de Mc Bain ou le Beck de Sjöwall et Wahlöö, chacun situé dans ses contextes et époques particuliers ? Et les "Mémoires" attribuées à Vidocq sont-elles plus ou moins réelles et réalistes que celles de Chateaubriand ou les "Confessions" de Rousseau ? Outre le fait que donner à lire ou à voir de la réalité au plus près de ce qu’elle est réellement relève d’une entreprise d’avance vouée à l’échec parce que (comme l’indique avec justesse Georges-Olivier Châteaureynaud) « le réel, il y en a certainement un par être humain, en tout cas un par écrivain » et aussi parce que capter un propos, un objet ou un fait est une chose, les retranscrire dans une fiction en est une autre, mais également parce qu’un romancier n’est surtout pas là pour ça… Les seuls qui devraient rendre compte de faits, tout en n’ayant de comptes à rendre qu’à ces faits, ce sont les journalistes dont on sait assez (tout au moins en France) qu’ils ne le font que parcellairement, parcimonieusement, et lorsque ces faits ne sont pas enclins à troubler l’Ordre systémique ambiant, à mettre à mal des personnalités influentes ou, si tel est le cas, patienter vingt à trente ans pour le faire. Le romancier n’a pas à adopter ces pudeurs de jeunes puceaux. La réalité est une chose. Le réalisme (ou ce qu’on nomme ainsi) en est une autre qui doit ou devrait consister pour l’écrivain (le scénariste ou le dramaturge) qui s’inspire de cette réalité (peu importe laquelle) à la reproduire de la seule manière qui soit, d’un point de vue artistique, en la déréalitisant. Le concept est du philosophe Gilles Deleuze. Et alors, on comprendra que la pomme peinte par Cézanne d’après nature n’était pas la pomme qu’il avait vue mais celle qu’il avait ressentie. Ce que Raphaël Pividal résumait dans cette sentence : « Sans roman, il n’y aurait pas de réalité » et que Julien Gracq (plus que jamais) avait déjà exprimé en termes moins péremptoires quand il écrivait : « Que le roman soit création parasitaire, qu’il naisse et se nourrisse exclusivement du vivant ne change rien à l’autonomie de sa chimie spécifique, ni à son efficacité : les orchidées sont des épiphytes ». Disons qu’il y a autant de rapports entre un roman prétendu réaliste et la réalité d’un fait qu’entre un arbre tropical et la fleur susnommée très recherchée pour l’originalité de ses formes et de ses coloris. A part ça, une belle nuit (plutôt qu’un beau jour), Francis Scott Fitzgerald confia à l’un de ses intimes : «  Je ne sais plus si Zelda et moi sommes réels ou si nous ne sommes pas les personnages d’un de mes romans ». Comme quoi…

CV : Reconstruire, c’est ce que tu as fait à deux reprises au moins quand (au lieu de créer toi-même un fait divers) tu les as directement puisés dans l’actualité avec ton roman Anatomie d’un suicide et ton scénario radiophonique Confession au procureur de la République… Néanmoins, les propos que tu viens de tenir n’entrent-ils pas en contradiction avec ce que tu as déjà dit sur le roman noir, à savoir qu’il appartenait à la littérature des « faits divers » ? 

RD
 : J’ai dû dire cela, en effet. Mais j’ai dû sûrement ajouter qu’aucun romancier ne pouvait se satisfaire de ce matériau tel quel. Et je n’ai probablement jamais dressé cette équation : factuel + fictionnel = réalisme. Il y a un auteur satirique polonais (Stanislaw Jerzy Lec) qui, dans l’un de ses nombreux et décapants aphorismes, a écrit : « Une littérature des faits ? Mais certains faits ne la souhaitent pas ! ». Au-delà de l’apparente drôlerie du propos, se cachent une réalité et une confusion. La réalité, c’est que tous les faits (même les plus divers) n’ont pas vocation à se voir déréalitiser par et dans des fictions. La confusion vient de ce qu’un fait ne pensant pas, le romancier n’a pas à se poser cette question. Comme tu le rappelles, j’ai effectivement écrit un roman et un scénario radiophonique à partir de deux faits divers bien réels. Le roman a été bâti, sous la forme d’un dossier, suite au titre d’un quotidien national qui n’a servi qu’à révéler le mobile d’un assassinat maquillé, le reste reposant exclusivement sur la protagoniste centrale et les quelques personnages (passants ou intimes) qui l’ont connue et fréquentée. Le scénario radiophonique développe, sous la forme d’une lettre à voix haute, la vision personnelle d’une affaire qui a fait grand bruit, en faisant intervenir des personnages qui n’ont (je l’espère !) que peu à voir avec la réalité des personnes réellement impliquées dans ce drame. Qualifier de « réalistes » ce roman et ce scénario radiophonique au prétexte qu’ils collent à des faits réels très contemporains serait aussi erroné que définir comme thèses d’Histoire des romans comme Un petit regain d’enfer et La Véritable affaire de la rue Morgue qui portent, pourtant, à la connaissance des lecteurs de véritables faits historiques jusqu’ici ignorés ou minorés par les historiens officiels…

CV : Dans ton explication sur le réalisme précisément, tu as employé, sans t’y attarder, le terme de « vraisemblable. Pourrait-on y revenir quelques instants ?

RD : On va même y revenir carrément, parce que ce n’est pas un moindre mot. C’est Jean Paulhan, je crois, qui a dit que, malgré les apparences, la littérature n’est pas « quelque chose de sensé que l’on teint d’un peu de folie » mais bien plutôt « une sorte de folie que l’on rend peu à peu vraisemblable ». Et cela vaut pour quelque typique que l’on choisit ou qui nous choisit. Le « vraisemblable », ce semblant de vrai qui doit faire vrai sans l’être pour autant et qui, bien souvent, s’avère un faux-semblant, joue un peu le rôle du masque au temps des carnavals. Dans une salle d’audience (où tous les premiers rôles – à l’exception de l’accusé, des témoins et des jurés – sont déguisés et où chacun, sans exception, porte un masque), au cours d’un procès dans lequel les preuves n’abondent pas, l’avocat général d’un côté et l’avocat de la défense de l’autre vont rivaliser d’arguments vraisemblables, le premier pour démontrer la culpabilité de l’accusé, le second pour démonter la construction de la partie adverse, parce que s’il est un lieu factuel où le « vrai » peut être supplanté par le « vraisemblable », c’est bien un tribunal. Je dis le vraisemblable et non le mensonge car aucun avocat général ou avocat de parties civiles n’échafauderaient leurs réquisitoires sur le mensonge – du moins faut-il l’espérer ! Néanmoins, leurs « vraisemblables » respectifs peuvent s’avérer faux (tout en étant plus congruents que celui de l’avocat de la défense) et, suivis par les jurés, conduire à l’erreur judiciaire. Autre situation tout aussi « vraisemblable » : celle où procureur et avocat décident, chacun pour soi, de minimiser ou d’occulter un détail, même important, qui aurait pu être profitable à l’accusé (dans le cas de l’accusation) ou aurait pu lui nuire (dans le cas de la défense), comme l’auteur de romans d’énigmes oublie sciemment ou trafique un détail pour égarer son lecteur, ce qu’avait reproché Raymond Chandler à Agatha Christie dans l’un de ses romans… Tzvetan Todorov cite le cas d’un roman de William Irish dans lequel l’auteur aurait sacrifié la logique au « vraisemblable » afin d’obéir à « une loi narrative générale [qui] veut qu’à la succession temporelle corresponde une gradation d’intensité ». Sur le plan de la logique pure, l’observation de Todorov est d’une totale pertinence. Le problème est que les romans de William Irish ne participent pas de cette logique. Avec Irish, nous ne sommes ni dans l’énigme déductive ni dans le roman noir qui se fout lui aussi du déductif comme d’une cerise. Avec Irish et les siens (Iles avant lui, puis Highsmith, Boileau-Narcejac, Japrisot, certains romans de Ryck, Frédéric Dard quand il signait de son vrai nom, etc), nous nous trouvons plongés dans des romans à suspense, également nommés « romans de la victime », qui ont leurs caractéristiques propres et qui ont sans doute contribué à donner au roman dit policier quelques-unes de ses meilleures réussites. Des œuvres telles que "Le Meurtrier" ou "L’homme qui racontait des histoires" (de Patricia Highsmith), "Celle qui n’était plus" ou "D’entre les morts" (de Boileau-Narcejac), "La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil" ou "Piège pour Cendrillon" (de Sébastien Japrisot), "Le Nuage et la foudre", "Le Compagnon indésirable" ou "Un cheval mort dans une baignoire" (de Francis Ryck), "Coma", "L’homme de l’avenue" ou "Le Monte-charge" (de Frédéric Dard), "L’heure blafarde", "Les Yeux de la nuit", "Lady Fantôme" ou "Fenêtre sur cour" (de William Irish donc) sont des romans très justement construits et écrits. Or, précisément, le roman à suspense (de même que le roman noir mais pour d’autres raisons) est tout entier inscrit sur ce « vraisemblable » au contraire du roman à énigme qui (du singe de la rue Morgue à l’association d’assassins chics de l’Orient-Express, en passant par le gros problème des Baskerville) accumule, lui, les invraisemblances afin d’épargner son poisson-pilote en demeurant dans sa sacro-sainte logique déductive. Je ne suis pas en train de dire qu’il ne doit pas y avoir de logique dans un roman à suspense ou dans un roman noir, je dis que ce qui prime chez eux, c’est le vraisemblable, même si ce concept vaut pour toutes les espèces de romans, sinon comment croire plus plausible un roman qui nous parle de vaisseaux interplanétaires quand il n’en existe pas encore, de vies qui ne tiennent qu’à un talisman, de l’avènement d’une dictature appelée à durer trois siècles, d’agents secrets aussi peu discrets que double zéro sept, d’une mort engendrée par un nénuphar organique, d’un nobliau s’en revenant de guerre coupé en deux dans le sens de la verticale et de tous ces wagons d’autres « invraisemblances » autrement plus flagrantes que ce suspect « du quatrième épisode [qui n’aurait] pas de raison d’être » pour cause « d’inconséquence logique ». Un exemple : le cinéaste Howard Hawks et le romancier William Faulkner, se sentant un peu perdus dans la nébuleuse chandlérienne du Grand sommeil, joignent par téléphone l’auteur, lui demandant comment il s’y est pris pour retomber sur ses pieds, quand ils se sont entendus répondre qu’il n’en savait fichtre rien lui-même ! Questions : "Le Grand sommeil" de Raymond Chandler est-il un roman « vraisemblable » ? L’anecdote ci-jointe l’est-elle aussi ? Logiquement, non. Littérairement, oui. A part ça, si l’on considère l’état passé et présent du monde, la colombe de la paix du dessinateur Desclozeaux apparait comme bien plus proche du « vraisemblable » que celle de Picasso. Ce qui ne signifie pas que cette dernière n’ait rien à dire. Simplement, elle s’inscrit dans une autre perspective. En fait, la préhension du « vraisemblable », c’est un peu comme la perception du « réel » : du chacun pour soi et à chacun le sien. Néanmoins, il existe une approche du réalisme que nous a offerte le scénariste italien Cesare Zavattini (l'un des pères du néo-réalisme, justement) et que je trouve assez idéale : "Il ne s'agit pas, observait-il, d'inventer une histoire qui ressemble à la réalité mais de raconter la réalité comme si elle était une histoire"...

CV : Le roman noir est un roman engagé et même, sans doute, plus engagé que d’autres espèces romanesques, plongé qu’il est (comme tu l’as expliqué) dans le vif de la Cité. On pourrait même dire que, bien souvent, sous la phrase transpire l’opinion de la plupart de ses auteurs. Mais que penser de l’un d’entre eux, fort prisé des médiateurs, qui lâchait dans une interview : « J’ai écrit ce roman contre les communistes et les homosexuels ». Puis, dans une autre : « On dit que je suis raciste, misogyne, antisémite. Ce n’est pas vrai. Certains de mes personnages le sont et ce n’est pas ma faute si j’éprouve de la tendresse pour eux » ?

RD : D’abord, je voudrais te faire remarquer que si « sous la phrase transpire l’opinion de la plupart [des] auteurs », c’est que cette « plupart-là » n’est guère romancière. Une littérature romanesque qui répondrait d’un parti-pris doxologique ou qui se placerait dans une perspective enthymématique n’entrerait pour rien dans le postulat fictionnel. Le roman n’est pas fait pour « habiller des idées », selon l’expression d’Emmanuel Mounier, encore moins des idéologies généreuses ou puantes. Ce qui répond à ton interrogation au sujet du chancre en cause. Car, se lever de bon matin, en se disant : « Je vais me mettre à écrire un roman noir anticommuniste ou anti-homosexuel » ou bien « Je vais montrer toute mon empathie pour des personnages antisémites, sexistes et racistes » me semble relever davantage d’une pathologie que de la créativité. Nous sommes là dans le degré zéro de l’écriture romanesque. Sartre avait justement dit en son temps : « Personne ne pourrait supposer un instant qu’on puisse écrire un bon roman à la louange de l’antisémitisme ». Elargissons la cible : mais aussi en éloge au fascisme, au terrorisme, au sionisme, au libéralisme, au stalinisme, au communisme… et, bien évidemment, à tous leurs contraires ou supposés tels. Le dithyrambe ou l’anathème ne font pas partie des conventions collectives romanesques. C’est une chose de modeler des personnages antifascistes ou antisémites, anticommunistes ou anticléricaux, sexistes, racistes ou nationalistes, c’en est une toute autre de s’en servir comme porte-parole de l’auteur. Le deus ex machina n’est pas un romancier mais une machine à produire des stéréotypes, des rats de laboratoire bouclés dans un labyrinthe démonstratif qui n’ont rien à voir avec la création littéraire. Quant au « roman engagé », locution chère aux spécialistes de la Littérature avec un grand L, je ne vois pas très bien de quoi il retourne sauf si l’on m’explique ce que peut être un roman « désengagé » voire « dégagé ». Toujours le même Sartre notait que  « l’écrivain n’est ni Vestale ni Ariel. Il est dans le coup quoi qu’il fasse, marqué, compromis, jusque dans sa plus lointaine retraite ». Il rejoignait en cela la célèbre formule de Blaise Pascal : « nous sommes embarqués ». Restons sur cette formule. Que signifie la métaphore de l’embarquement sinon que nous sommes sur un seul et unique bateau (en pleine proue ou au fin fond de la plus reculée des cabines), peu importe le tonnage ou le degré de confort. Mais y-a-t-il là matière à distinction ? Je veux dire en quoi le romancier (le cinéaste, le dramaturge, le peintre, le compositeur, le chorégraphe, etc) serait-il plus ou mieux « embarqué » que le citoyen lambda ? Cette sorte de démarcation entre les créateurs, les intellectuels, les politiques d’un côté et ce qui serait la « masse » de tous les autres par ailleurs m’a toujours paru quelque peu discriminante. Alors, oui, nous sommes embarqués. Nous le sommes même tous à des degrés divers, en tant qu’êtres humains d’abord, citoyens ensuite. Mais devant la page blanche ? « Un écrivain engagé, écrit un de ces spécialistes en Littérature, ce serait somme toute [j’aime bien le « somme toute »] un auteur qui fait de la politique dans ses livres ». Nous venons de voir à propos du chancre que ce n’est pas la bonne voie. Et puis, ce serait quoi « faire de la politique dans[les]livres » ? Est-ce que cela pourrait signifier, par exemple, que Maupassant en aurait « fait » dans "Bel-Ami" mais pas dans "Pierre et Jean" ? Qu’Horace McCoy en aurait fait dans "Adieu la vie, adieu l’amou"r mais pas dans "J’aurais dû rester chez nous" ou inversement ? Pour un romancier (un cinéaste, un dramaturge, etc), comme pour tout citoyen, il y a diverses manières de « faire de la politique » : en militant dans des associations ou des partis, en signant des pétitions de solidarité, en participant à des défilés protestataires, en exerçant son droit d’électeur, en se présentant à des élections, etc. Mais pour ce qui concerne ses romans (ses films, ses pièces, etc) tous, sans exception, sont politiques au sens le plus premier du terme qu’ils traitent d’une virée en voiture décapotable ou d’un homme engagé dans un réseau de résistance, sur le ton du drame ou de la comédie… Si vivre en société, c’est bien être « embarqué », écrire (filmer, peindre, danser, composer, etc) c’est s’embarquer et qui plus est sans que personne ne vous ait rien demandé…

CV : Peut-on dire du roman noir qu’il est la typique romanesque par excellence qui arrive en droite ligne des Etats-Unis et, si oui, pourquoi les Etats-Unis ?

RD : En droite ligne, pas exactement. Ou alors à la manière du poker qui, lui aussi, vient dans le droit fil des Etats-Unis mais après un long détour par le frusso italien du XVème siècle, ainsi que par le brelan ou berlan français de la même époque qui deviendra plus tard, dans les salons de Mme de Staël, la bouillotte. De même, comme je l’ai montré, la filiation du roman noir est à voir du côté de la nouvelle de Mérimée, "Mateo Falcone", mais également de l’œuvre de Guy de Maupassant que l’on a longtemps eu tort de considérer par-dessus la jambe. On pourrait y adjoindre plus sporadiquement les noms de Balzac, Dumas, Hugo, Sue, Zola, etc. Mais qu’il vienne néanmoins des Etats-Unis, ça oui. Incontestablement. J’affirmerai même qu’il ne pouvait venir que de là. Comme l’a très intelligemment observé Jacques Cabau : « Le roman policier noir est l’héritier du roman d’aventures à la Cooper, roman de fuite et de poursuite. Hammett transpose la Prairie dans la jungle des villes… ». Ajoutons-y, pour faire bonne mesure, « le dix-huitième Amendement qui interdit la fabrication, le transport et la vente de toute boisson alcoolisée sur le territoire des Etats-Unis [livrant le pays] aux bootleggers » et l’on obtiendra ce type de romans où l’on tue aussi vainement que Sisyphe poussait son rocher, où l’on ne répond plus à la Sphinge mais où l’on tranche le nœud gordien façon Alexandre, où l’on s’escrime sans grande contrepartie à des montages herculéens, où l’on se dresse en Antigone contre toutes sortes de Créon plus ou moins « familiaux ». Et si ce roman-là, sans nous venir  dans le droit fil des Etats-Unis, nous arrive tout de même de là, c’est parce que les conditions (culturelles, sociales, structurelles) étaient réunies pour qu’il s’invite là d’abord. Parce que son principal créateur (Dashiell Hammett, lecteur attentif de la société étasunienne et de la littérature européenne) en a eu la prescience, parce que les ravages de la Première Guerre mondiale avaient modifié la donne des consciences et parce que le roman étasunien lui-même autorisait cette naissance. Parce que de là où elle vient (le premier véritable roman étasunien, L’Espion, de James Fenimore Cooper, a vu le jour en 1821), la fiction étasunienne, dénuée de la pesanteur millénaire et des canons classiques à l’européenne, est avant tout, et dans son ensemble, une littérature de la relativité, au sens propositionnaire. Une sorte de gigantesque puzzèlerie au sein de laquelle toutes les écoles (de Twain, et London à Auster et Roth, de Fitzgerald à Charyn et Cheever, d’Hemingway à Goyen et Capote, de Hammett et Faulkner à Mc Cullers, d’Irving et Mailer à Don Dellilo, de Steinbeck et Caldwell à Himes et Mc Coy, de Dos Passos et Salinger à Thompson, de James à Banks ou Oates et jusqu’à Joseph Mc Elroy…) ont su faire leur miel en s’envolant de la ruche originelle commune… La littérature de fiction européenne, elle, est une littérature de la totalitarité, au sens plénier. Une sorte de bloc compact, attaché à ses bases impérieuses dont un Balzac mais aussi bien avant lui des Cervantès, Defoe, Scott qu’après lui les Dickens, Dostoïevski, Tolstoï, Mann et autres Simenon, voire le Pérec de La Vie mode d’emploi ou le Coupry des Souterrains de l’Histoire comptent parmi ses représentants les plus prégnants. Cela pour dire que Homère, Rabelais, Proust, Joyce, Von Doderer sont inconcevables aux Etats-Unis que ce soit sous une apparence melvillienne, dans une posture faulknérienne ou avec une architectonie dospassosienne et que c’est aussi et peut-être même d’abord de cette souplesse, de cette « liberté » d’émotion plus que de raison, d’instinct plus que d’intellectualité, d’humanité plus que d’urbanité, d’externité plus que d’internité qu’ont pu naître ou prospérer d’aucunes espèces romanesques modernes dont celle du roman noir…

CV : Certains critiques et historiens de la littérature prétendent que celle-ci ne peut commencer, autrement dit être reconnue comme telle, qu’à partir d’un « certain niveau de style ». Qu’en penses-tu ?

RD : Je suis d’accord avec ces critiques et historiens à un bémol près que si le style est l’un des traits caractéristiques, il n’est pas le seul, mais je ne veux pas revenir ici sur le début de cet entretien… Disons qu’à tout prendre, je donne ma préférence à une réflexion de Raymond Chandler quand il disait : « On appelle littérature toute forme d’écriture qui atteint une intensité suffisante pour dégager sa propre chaleur ». Et comme les intensités (au même titre que les littératures) ne se comparent pas mais peuvent se mesurer, je ne crois pas qu’il y ait moins d’intensité d’écriture chez Vargas que chez une Angot ou une Millet. Qu’il y en ait plus chez un Toussaint que chez Ryck. Chez une Nothomb ou une N’Diaye que chez Highsmith ou Rendell. Mieux encore (ou pire, c’est selon), un Jean Vautrin n’a jamais atteint celle qu’il avait réussi à dégager dans ses romans noirs quand il est passé, sans âme ni bagages, de l’autre côté. Un Belletto, un Echenoz ou un Bon sont plutôt éclairants dans l’alliage des deux quand ils s’y adonnent… D’ailleurs, je ne le crois pas. Je le sais. Parce que lorsque l’on s’est soi-même « embarqué », ces choses-là, on n’a besoin de personne pour les ressentir. Le tout est de savoir pourquoi des romanciers reconnus pour leur « certain niveau de style » passent à la trappe de leur vivant ou après leur mort ? Ce ne peut pas être pour des raisons littéraires puisqu’on leur reconnaît, à un moment ou à un autre, ce « certain niveau de style ». Pourtant, qu’en fut-il de Stendhal, en son temps, dont l’éditeur écoula sept cent trente deux exemplaires en deux ans de son roman Le Rouge et le Noir ? Pourquoi Proust, Gracq, Simenon ont-ils dû payer pour faire publier leur premier roman ? Comment quatorze éditeurs parisiens ont-ils pu, aussi tranquillement que froidement, refuser Samuel Beckett avant que Jérôme Lindon ne le publie chez Minuit avec le succès mondial que l’on sait ? Pourquoi Emmanuel Bove, dont les romans se vendaient fort bien de son vivant, et qui compte parmi les tout meilleurs romanciers européens, a-t-il disparu dans les oubliettes aussitôt après sa mort ? Pourquoi Beppe Fenoglio n’a-t-il eu droit à la reconnaissance de son œuvre que dix ou vingt ans après sa mort ? Et que dire des Malaquais, des Meckert, des Gadenne ? Quand Camilo Jose Cela reçoit le Prix Nobel de littérature, en 1989, il déclare que son compatriote Miguel Delibes le méritait plus que lui. Quand il décède, le 12 mars 2010, à Valladolid, la presse française se met à parler de Delibes comme jamais, car je serais curieux de savoir combien de Français (non-hispanisants) avaient autant entendu parler de lui auparavant ou de l’italien Franco Vegliani, auteur de deux romans (traduits en français) qui en remontrent littérairement et littéralement à nombre de nos écrivants publiés sans retenue et surmédiatisés. Mais c’est aux éditeurs, aux critiques, aux historiens qu’il faudrait poser cette question effectivement décisive. Julien Gracq notait avec cette clairvoyance qui le distingue : «  On aime, certes, que le radar du critique soit à longue portée, mais on aimerait aussi que sur son écran quelque chose tout de même distingue une île au trésor d’un iceberg ». Ce qui vaut pour les critiques, vaut également pour les éditeurs et les historiens. Il semblerait que, de longue date et même de conserve, les uns et les autres, confinés dans leur tout petit monde, aient plutôt choisi les icebergs. Pour boucler ma réponse sur une note plus détendue, j’aimerais rapporter cette anecdote : il y avait une fois, dans les années 60 du XXème siècle, un médecin de campagne du nom de Frédéric Lerich qui vouait une admiration sans borne au romancier et nouvelliste Marcel Aymé. Imitant son maître à conter, il lui expédia deux nouvelles à sa manière que l’écrivain conserva chez lui. Trente ans après, dans le tome II des œuvres de Marcel Aymé, publiées dans La Pléiade, le médecin de campagne a eu l’heureuse surprise de découvrir parmi les « inédits » ses deux contes au beau milieu de ceux de son auteur préféré. A quoi tient un « certain style » quand il est confronté à cette « ignorance agissante » dont parlait déjà Goethe en son temps, si tant est que nous ne soyons pas dans une fiction ?

CV : Y a-t-il, selon toi, un rapport entre roman et démocratie et, si oui, lequel ?

RD : Il y a deux réponses possibles à ta question. La première, platement ordinaire, consiste à dire qu’un écrivain est libre d’écrire ce qu’il veut dans une démocratie tout comme les éditeurs sont libres de ne pas le publier. Ce refus pourra être de divers ordres (littéraire, commercial, esthétique) et il n’y aura pas nécessairement de lien entre lui et un éventuel contenu ou arrière-plan politique dont le traitement aura déplu mais, s’il y en a un, personne ne le saura : ni l’auteur qui n’en sera pas informé à réception de la lettre-type, ni le public puisque ce roman ne verra pas le jour. L’auteur n’ira pas pour autant en prison. Il ne sera pas non plus fiché. Juste « repéré », dans le mauvais sens du terme, par le « milieu » surtout si son manuscrit a séjourné chez plusieurs éditeurs. Malgré tout, s’il finit par trouver preneur, les critiques seront dans leur droit le plus absolu de n’en pas dire un mot, histoire de le rendre parfaitement invisible…J’ai eu personnellement connaissance d’un cas où l’auteur a dû retirer, dans l’un de ses romans, une note en bas de page mentionnant le génocide commis par la Turquie à l’encontre du peuple arménien, sous peine d’aller se faire voir ailleurs. Il avait signé pour quatre romans chez cet éditeur et, s’il s’était entêté, il aurait effectivement dû aller voir ailleurs avec toutes les conséquences que cela aurait impliqué. Tout autre, bien évidemment, est la situation de l’écrivain dans une dictature. Ici, la censure se commet au grand jour. L’écrivain non conforme est un ennemi de la société, de la nation. La prison ou le confinement ne sont jamais très loin. Je voudrais faire remarquer que dans l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste, l’Espagne franquiste, les auteurs de romans dits policiers ont souvent été parmi les premiers à être frappés par la censure ou l'autodafé. Dans l’Italie mussolinienne, par exemple, avant d’interdire totalement ce type de romans, le régime avait édicté un certain nombre de règles auxquelles les auteurs devaient se soumettre s’ils voulaient passer sous les fourches caudines de l’interdit. Afin de contourner ces règles hyper-strictes, les auteurs qui ne renonçaient pas inscrivaient leurs romans dans des décors extérieurs à l’Italie. La Russie stalinienne n’a évidemment pas échappé à ces mesures arbitraires d’où le développement et le déploiement des romans dits de « science-fiction »… La deuxième façon de répondre à ta question est la plus importante parce que la plus politiquement littéraire. Oui, il existe un rapport étroit entre roman et démocratie dans la mesure où le roman est cette expression artistique d’un postulat dont j’ai déjà parlé, alors que la démocratie apparait de plus en plus, au cours des temps, comme une science consommée de l’illusion. Que sont, en effet, les programmes des partis sinon des best-sellers d’anticipation éphémères conçus pour appâter le plus grand nombre de chalands possible ? Que sont les salles d’audience sinon des scènes de théâtre ou se jouent de plus ou moins mauvaises parodies de justice ? Que sont les séances de l’Assemblée nationale où l’on est prêt à s’étriper devant le téléspectateur, comme ces dieux du Whalhalla dont se moquait Edgar Allan Poe, pour mieux se rabibocher dans les couloirs ou dans la coulisse ? Que sont les programmes d’Histoire de l’Education nationale qui inoculent une approche événementielle passée sans commune mesure avec la réalité des faits les plus sensibles ? Que sont les discours sur la sécurité et la prévention quand le déploiement policier (en hommes et en techniques) se fait au détriment des plus courantes libertés ? Et l’on pourrait poursuivre la déclinaison… Si j’avais encore du temps à perdre, j’écrirais un essai des plus sérieux sur le sujet que j’intitulerais "La démocratie est un roman", ce qu’aucune d’entre elles ne devrait être contrairement aux vraies fictions qui ne doivent être que cela, même et surtout celles qui prennent pour tremplin ces réalités qui ne sont qu’apparences de vérités et que le roman noir a pris l’habitude de jeter dans les chevilles des « démocraties » et de leurs « romans-romans » ordinaires comme on lancerait (selon l’expression de Dashiell Hammett) « une clef anglaise dans les rouages d’une mécanique en marche ». Surtout quand cette mécanique bafoue, biaise, bluffe, berne, brade, bride et broie. Ce qu’à aucun moment ne peut se permettre une vraie fiction, sauf à n’être que fort peu roman….

CV : A plusieurs reprises, tu as cité le nom de Julien Gracq en appui de tes propres démonstrations. Il semblerait néanmoins qu’il t’ait davantage influencé comme analyseur que comme romancier…

RD : Le tout premier à m’avoir appris à penser la littérature a été un enseignant de français-philo, Jean-Marie Emond. Un de ces professeurs du secondaire qui te marquent pour la vie. Jamais un livre entre les mains, pas une ligne à lire. Il se déplaçait de long en large et au centre des travées, nous parlant des auteurs au programme comme s’il nous parlait de pluie et de beau temps. Dans la classe, on entendait une mouche voler. Je n’avais jamais vu ça et je ne l’ai jamais plus vécu, en aucune matière, université comprise. Simultanément, il y a eu les analyses littéraires de Sartre, ses critiques argumentées dont le final exhortait à la lecture ou tombait comme un couperet et dont j’ai conservé la forme. Ensuite (comme je l’ai déjà dit) sont venus les René Girard, Marthe Robert, Clément Rosset, Tzvetan Todorov. Ajoutons-y quelques-uns des "Essais sur l’art de la fiction"" de Robert-Louis Stevenson, certains des Essais sur les modernes" de Michel Butor, "Pourquoi lire les classiques" d’Italo Calvino. Mais les deux « analyseurs » (effectivement plus qu’analystes) qui m’ont le plus imprégné sont sans conteste le philosophe Gilles Deleuze et l’écrivain Julien Gracq. Ces deux là ont joué un rôle déterminant dans ma façon de regarder les mondes romanesques. Encore une fois, cela ne signifie pas que j’aie été en accord total avec ce qu’ils ont écrit, qu’il n’y ait pas eu entre nous des divergences (il y en avait et j’aurais tant aimé les rencontrer pour en débattre) mais le premier avec son "Critique et clinique" et "Kafka, pour une littérature mineure" (en association avec Félix Guattari), le second pour ses "Préférences" et "En lisant, en écrivant" m’ont vraiment contraint à aller au charbon tant littérairement qu’analytiquement. Alors oui, Gracq comme analyseur plus que comme romancier à quelques notables exceptions près, tout de même…

CV : Justement...Quand on interroge un romancier sur ses influences romanesques, on s'attend généralement à ce qu'il débite un certain nombre de noms d'auteurs peu ou prou incontournables avec, glissés au milieu, quelques patronymes plus ou moins connus qui valent le détour. Je sais que, pour avoir lu quelques milliers de romans dits policiers et noirs, tu pourrais te livrer sans peine à cet exercice, mais je sais aussi que tes références romanesques te viennent d'abord (j'allais dire surtout) de l'Autre Littérature. Peux-tu, pour les besoins de la cause, confectionner un cocktail représentatif de toutes ces influences?

RD Ta question "bateau" m'oblige à fournir une réponse à deux bordées. La première en avouant que ce sont moins des noms d'auteurs (même si...) que j'ai envie d'égrener que des titres de certains de leurs romans. D'abord, parce q'aucun écrivain  n'a lu les oeuvres complètes de tous les romanciers qui ont pu avoir sur lui quelque influence. En tout cas, il ne les a sûrement pas intégralement lues avant de se mettre à écrire lui-même voire à publier, excepté peut-être (et encore!) pour des auteurs qui ont peu publié. Modestement donc et, en même temps, plus sincèrement et affectueusement, ils devraient se contenter de citer des romans plus que leurs auteurs (encore une fois même si...) Ensuite, parce que tous les romans d'un même auteur ou bien ne sont pas nécessairement bons, ou bien l'étant ne laissent pas pour autant un souvenir impérissable, ou bienne seront d'aucune influence sur le romancier en herbe. En ce qui me concerne, par exemple, si J'aurais dû rester chez nous d'Horace McCoy a eu sur moi une indéniable influence, son Perte et fracas n'en a eu aucune. Mieux ou pire : la première partie de L'Etranger d'Albert Camus a énormément compté dans ma vie de lecteur et d'auteur (jusqu'à le prendre comme référent dans mon premier roman, ainsi que l'avait noté et me l'avait confié Maria Casarès), la seconde partie de ce même roman m'a beaucoup moins touché. L'autre bordée procède d'une réflexion de Julien Gracq qui, dans En lisant, en écrivant, note : " Combien il est difficile - et combien il serait intéressant - quand on étuie un écrivain, de déceler non pas les influences avouées, les grands intercesseurs dont il se réclame (...) mais le tout-venant habituel de ses lectures de jeunesse, le tuf dont s'est nourrie au jour le jour, pêle-mêle et au petit bonheur, une adolescence littéraire affamée...". Car bien souvent, en effet, le romancier à qui l'on demande de monter sur le bateau de ta question oublie, volontairement ou non, ses vraies toutes premières influences qu'ont été (pour moi, par exemple) des romans tels que L'île au trésor de Robert-Louis Stevenson, Croc-Blanc de Jack London, Michel Strogoff de Jules Verne, Robinson Crusoé  (dans sa version courte) de Daniel Defoe, Sans famille d'Hector Malot, la plupart des aventures de Bob Morane le héros d'Henri Vernes, etc au profit de romans plus tardifs dont je n'aurais peut-être jamais abordé le rivage sans l'aide des premiers. Tu noteras au passage que, dans ces premières influences, ne figure aucun roman dit noir ou policier. Ils viendront quelque temps après avec la totalité des romans de Chase ( dont Traquenards, Eva, La Chair de l'orchidée, Lâchez les chiens, Chambre noire constituent quelques sommets), certains romans d'Horace Mc Coy donc (et plus particulièrement Un linceul n'a pas de poche) ; l'essentiel des neuf romans qui composent la saga des deux flics de Harlem, Grave Diggers Jones et Ed Johnson, créés par Chester Himes (sur lequel je vais reevenir) ; Sang maudit et La Clef de verre de Dashiell Hammett ; La Dame du lac et The Long Goodbye de Raymond Chandler ; Le Compagnon inésirableLe Nuage et la foudreUn cheval mort dans une baignoire de Francis Ryck ; la tétralogie milanaise de Giorgio Scerbanenco et plus significativement Les Enfants du massacreLe MeurtrierL'homme qui racontait des histoires, L'inconnu du Nord-Express de Patricia Highsmith ; toute la série des "maisons-pièges" de Georges-Jean Arnaud et plus spécifiquement La tribue des vieux enfantsBrûlez-les tous, Le Coucou. Mais encore ComaLe Monte-chargeL'homme de l'avenue de Frédéric Dard ; RoseannaLe policier qui itL'homme au balcon de Maj Sjöwall et Per Wahlöö ; L'affreux joujouUn assassin ça va, ça vientFemmes blafardes de Pierre Siniac et, bien entendu, une bonne cinquantaine de Simenon avec ou sans Maigret. Ce qui nous amène à la deuxième partie de ta question à propos des influences extérieures au roman dit noir ou policier. Je pense même que ce sont là mes plus solides entremetteurs, ceux que j'ai le plus souvent relus. Pêle-mêle donc, comme ils me viennent (et après mûre réflexion !) : La Mort est mon métier de Robert Merle, la trilogie de Pan de Jean Giono, les trois longs récits composant Le Bel été de Cesare Pavese, presque tout Dostoievski et plus particulièrement Crime et châtiment, Les Frères Karamazov, Le Double. Mais aussi Un balcon en forêt et Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq (pour le coup romancier), La Ruche de Camilo Jose Cela, La Vie mode d'emploi de Georges Pérec, La Mort d'Ivan Illitch de Léon Tolstoï, Les Javanais de Jean Malaquais (qui envoie le langagier Céline dans les cordes), La Modification de Michel Butor, Libra de Don Dellilo, La Vida d'Oscar Lewis (qui n'est pas à proprement parler un roman mais...), L'ami commun de Charles Dickens, à nouveau Chester Himes (qui n'avait pas débuter dans le noir) avec La Croisade de Lee Gordon et La Troisième générationLe Dixième homme, Tueur à gages et Dr Fischer de Genève de Graham Greene, La Promesse de Friedrich Dürrenmatt, Le Désert des Tartares de Dino Buzzati, Martin Eden de Jack London, Procès à Volosca de Franco Vegliani, la trilogie U.S.A. de John Dos Passos, Le Bavard de Louis-René Des Forêts, Le Plan déchiqueté de Kobô Abé, La Vérité sur l'affaire Savolta d'Eduardo Mendoza...bien d'autres encore mais aussi des recueils de nouvelles comme Le Mur de Jean-Paul Sartre, Gens de Dublin de James Joyce, la totalité des nouvelles de Pirandello (peut-être le plus grand nouvelliste du XXème siècle) et celles de Buzzati aussi, sans oublier certaines partitions de Mérimée (notamment son Mateo Falcone). C'est toute cette mosaïque d'univers personnels qui, mêlés à mon existence propre et à mes expériences particulières, ont nourri mon imaginaire intime et fait de moi l'écrivain fort méconnu que je suis devenu par la force des choses et du système en vigueur comme par mes manquements inadmissibles au marchandisage et à la reptation...

CV : Même s'il ne s'agit pas exactement de littérature, on ne peut passer sous silence le cinéma qui a joué son rôle dans tes fictions. Tout au moins un certain cinéma. Come, là aussi, je présume que tu préfèreras citer des titres de films à une liste exhaustive de réalisateurs, peux-tu faire un tour d'horizon plus ou moins rapide de ces influences ?

RD : Côté rapidité, plutôt moins que plus. Toutefois, quand tu dis que ta question ne relève pas exactement de [la] littérature", je te sais gré d'adoucir ton jugement en insinuant cet adverbe car, en réalité, il s'agit quand même aussi un peu de littérature, malheureusement pour le cinéma. Malheureusement, parce que cet art profane qui (à l'origine) avait tout pour être autonome - notamment par rapport au roman et au théâtre - est devenu au gré de son industrie, une suite de romans et de pièces mis en images. Le pire concerne bien évidemment ses innombrables adaptations et ce, qu'elles soient littérales ou personnelles. Il n'en ressort jamais qu'une reproduction de l'oeuvre originale le plus souvent (pour ne pas dire presque toujours) inférieure ou très plate du roman, de la nouvelle ou de la pièce transposé, auxquels on ne peut s'empêcher de se référer. Textuelles ou intimes, les adaptations sont peu à peu devenues une des panacées du ciméma industriel et il suffirait de citer une petite vingtaine de ces oeuvres romanesques portées à l'écran  pour rendre soudain beaucoup plus modeste la filmographie de bien des réalisateurs et de leurs laudateurs. Ceci posé, et avant de répondre à la question proprement dite (histoire de me hâter lentement), si le cinéma marque davantage les imaginations qu'une nouvelle, un roman ou une pièce (lue), il en bridera d'autant l'imaginaire du spectateur. Car il ne s'git pas de confondre les deux, la première n'étant qu'un sous-ensemble du second. Sur un écran, domine l'image (anagramme du mot magie) qui soumet le spectateur à ses ordres d'apparition sans lui laisser la moindre liberté de choix, ce qui est déjà moins vrai au théâtre où le spectateur peut choisir de regarder le comédien qu'il envoie la réplique ou celui qui la reçoit et plus du tout dans un roman. Au cinéma, qu'il s'agisse de plan-moyen ou de plan-séquence (ne parlons même pas des gros plans), le spectateur est totalement rivé à l'image en cours. Dans un roman, l'auteur qui va s'appliquer à dépeindre ses personnages avec un pointillisme exacerbé, à découper ses décors avec une minutie extrême, ne va pas pour autant entacher le capital imaginant de son lecteur qui, à tout moment, pourra s'accorder le droit de passer outre voire de recomposer à sa guise ces clauses d'auteur...Mais venons-en à la réponse qu'induisait ta question. Tout en étant assez "bon public" (comme l'on dit et pourvu que la qualité soit au rendez-vous), je n'utiliserai pas le mot d'influence en ce qui me concerne, réservant celle-ci aux oeuvres romanesques et théâtrales. Néanmoins, plusieurs films se détachent des deux à trois milliers que j'ai intégralement visionnés comme (par exemple et sans ordre de péférence ou de chronologie) : Rashomon et Dersou Ouzala d'Akira Kurosawa (entre autres) ; Blow-UpZabriskie Point et Profession Reporter de Michelangelo Antonioni ; Les Temps modernes et Monsieur Verdoux de Charles Spencer Chaplin ; Rhapsodie hongroise et Allegro Barbaro, le diptyque de Miklos Jancso ; Les Chasseurs de Théodore Angelopoulos ; bon nombre de comédies dites "à l'italienne" , principalement signées, Comencini, Loy, Monicelli, Risi, Scola et, de ce dernier, plus spécifiquement, ce drame impeccable qu'est Une journée particulièreLe Faux-coupable d'Alfred Hitchcock Les Nuits de CabiriaI Vitelloni et Amarcord de Federico Fellini ; Les Vacances de M. HulotTrafic et Playtime de Jacques Tati ; Salvatore GiulianoL'Affaire MatteiLes Hommes contre et Le Christ s'est arrêté à Eboli de Francesco Rosi ; A bout de souffleWeek-end et Le Mépris de Jean-Luc Godard ; Cul-de-sac de Roman Polanski ; AllonsanfanPadre Padrone et La Nuit de San Lorenzo de Paolo et Vittorio Taviani ; Providence d'Alain Resnais ; Il était une fois dans l'Ouest de Sergio Leone ; Monika et L'Oeuf du serpent d'Ingmar Bergman ; L'Ultime razziaDocteur Folamour et Full Metal Jacket de Stanley Kubrick d'autres encore et plus récemment des oeuvres telles que FargoThe Barber et Burn after reading de Joël et Ethan Coen ; Roamnzo criminale de Michele Placido ; A tout de suite de Benoît Jacquot ; Pulp Fiction et Jackie Brown de Quentin Tarantino ;Il Divo de Paolo Sorrentino ; Les Cent pas,  Nos meilleures années et Piazza Fontana de Marco Tullio Giordana ; Hidden AgendaLe Vent se lève et It's a free world de Ken Loach ;L'emploi du temps dec Laurent Cantet ; Incendies de Denis Villeneuve...où l'on retrouve çà et là et peu ou prou, chez pas mal d'entre eux, ce travail sur l'esthétique des structures qui aura occupé l'essentiel de ma discrète barque romanesque au coeur de cet océan qu'est la fiction littéraire. Un petit complément d'information à propos des films de Kubrick : avant d'en venir à creuser le matériau du fait divers en l'adaptant à diverses structures narratives et en jouant du référentiel, mon intention première avait été de travailler sur les espèces romanesques en appliquant au roman ce que Kubrick s'est employé à réaliser dans ses films. Autrement dit, au coeur d'une thématique commune (qui gravite chez lui autour du dérèglement), j'aurais voulu écrire un roman noir, suivi d'un roman d'anticipation, puis d'un roman historique, d'un roman d'espionnage, d'un roman d'épouvante, ainsi de suitejusqu'à épuisement des espèces et qui aurait tourné autour de la perte d'identité par échange, dédoublement, substitution, détournement, etc. J'avais parlé de cette intention à un ami écrivain qui, à l'époque (c'était au milieu des années 80), m'a dissuadé de m'engager dans cette voie sous peine de voir mes futurs romans dispersés aux quatre vents éditoriaux et de devenir un auteur inidentifiable. Pour ce à quoi m'aura servi dêtre identifié, la question demeure en suspens...

CV : Au coeur de ce cinéma, il y en a un parmi tous auquel tu voues une vraie préférence, c'est l'italien. Tout au moins au travers de quelques-uns de ses grands réalisateurs. Qu'est-ce que ce cinéma a pour toi de si particulier par rapport à ses homologues étasuniens, français et autres ?

RD : D'abord, je préfèrerai dire au travers de ses meilleurs réalisateurs plutôt qu'au "travers de ses grands". Parce que "grands", je n'ai jamais trop su ce que cela voulait dire ni, si une fois qualifiés de "grands" (et par qui ?), ils le sont restés. Or, au cinéma plus qu'en littérature encore, d'aucuns de ces "grands" ont quelquefois cru qu'ils avaiant  enore quelque chose à dire, alors qu'en réalité, chez eux, tout avait été déjà dit et de fort belle et juste manière. cela, bien sûr, n'enlève rien à ce qu'ils avaient dit et à comme ils l'avaient dit, sans non plus apporter quoi que ce soit à leur oeuvre. Quant à savoir pourquoi le cinéma italien plus que d'autres a retenu mon attention, comme je ne saurais mieux dire que le critique et historien André Bazin sur le sujet, je vais emprunter mot pour mot ce qu'il avait écrit dans le revue Esprit  en janvier 1948 et qui reste on ne peut plus d'actualité avec les meilleurs réalisateurs contemporains. Dans les films italiens, observait-il, l'action ne saurait se dérouler dans un quelconque contexte social historique neutre, quasi-abstrait (...), tels que le sont souvent, à divers degrés, ceux du cinéma américain, français ou anglais. Il s'ensuit que les films italiens présentent une valeur de documentaire exceptionnelle, qu'il est impossible d'en arracher le scénario sans entraîner avec lui tout le terrain social dans lequel il plonge ses racines. Cela vaut pour ses meilleurs réalisateurs qui constituent tout de même une sacrée légion contrairement à leurs collègues étasuniens, français, anglais, allemands qui entrent dans le cas des exceptions. Voilà ce que je trouve de particulièrement attractif et vital dans ce cinéma à hauteur d'homme...

CV : Tes propos sur le roman et le cinéma m'amènent à te poser une question (à la fois prévue mais perdue de vue) concernant tes dialogues. En les lisant, on n'a pas l'impression qu'il s'agit de répliques à lire mais à dire, davantage cinématographiques ou scéniques donc que strictement romanesques. Est-ce chez toi un penchant naturel ou bien un exercice de style ?

RD : J'ai bien envie de te répondre ni l'un ni l'autre, mais je ne le ferai pas. D'une part, parce qu'il n'y a rien de naturel chez un péquin (quel qu'il soit) qui s'assoit à une table, devant une page blanche ou un écran, et qui se dit : j'ai une histoire à raconter, je vais l'écrire et (tenter de) la faire éditer ou de la vendre à un producteur. D'autre part, parce que si l'on entend par exercice de style quelque chose comme un maniérisme personnel qui colle à l'auteur mais qui se met à distance des personnages ou qui n'est là que pour illustrer la pensée de l'auteur, ce n'est pas mon cas. En revanche, si l'on comprend cet exercice de style comme un réel travail de mise en bouche, alors là, oui (d'où mon soin à ne pas te répondre d'emblée par un péremptoire ni l'un ni l'autre), c'est exactement ce à quoi je me suis livré tout au long de mes romans. Je dois beaucoup en cela au metteur en scène Michel Dumoulin et à la grande tragédienne Maria Casarès. Quand j'ai été mis en contact avec le premier pour retraduire La Vie que je t'ai donnée de Pirandello, tout en m'adonnant à cette retraduction à plat, je me disais que cette pièce était injouable telle quelle, de nos jours. Qu'il allait falloir retoucher voire refondre des répliques entières sans, bien évidemment, entamer ou édulcorer le sens profond du texte. C'est ce que nous avons fait, Michel Dumoulin et moi, dans un second temps, quotidiennement durant des mois. Au sortir de ce labeur au long cours, il a contacté Maria Casarès (avec qui il avait déjà travaillé) qui, ayant lu et apprécié notre travail, luia répondu par l'affirmative. La pièce a pu être montée au théâtre Hebertot et j'ai été présent lors de toutes les répétitions. Discrètement, il est arrivé à trois ou quatre reprises à Maria Casarès de me faire venir dans sa loge pour modifier telle ou telle réplique sur laquelle elle butait parce qu'elle était fort peu disible. C'est ce mot-là que j'ai fait mien pour bâtir tous les dialogues de mes romans. Leur rendre immédiatement une disibilité et pas seulement une lisibilité comme se contentent de le faire nombre de romanciers.  Par la suite, deux directeurs littéraires m'ont fait à plusieurs reprises cette remarque sur mes dialogues, leur côté concrètement vivants. Avec mon travail sur l'architectonie et le référentiel, c'est ce dont je suis le plus satisfait...

CV : Je n’ai pas gardé ton quatorzième roman à dessein, pour la bonne bouche, mais parce qu’il a mis du temps à être éditorialement accepté et que nous ne savions pas très bien, toi comme moi, tout au long de cet entretien, s’il verrait jamais le jour. Néanmoins, il trouve ici et à plus d’un titre sa juste place. Ainsi donc : peut-on dire qu’Un dernier coup de théâtre illustre une synthèse de tous tes travaux romanesques antécédents et que tu ne l’as conçu et élaboré que pour ce seul objectif ou bien qu’il incarne un dépassement de ses prédécesseurs, comme une volonté d’aller plus loin et (peut-être) plus haut dans ta propre quête littéraire ?

RD : Au départ, il y a cette idée que j’avais eue à la toute fin des années 90, juste avant que les éditions du Seuil ne me fassent un appel du pied pour la collection de leurs romans noirs français en poche et qui m’a fait perdre un temps considérable eu égard au comportement pour le moins cavalier de cet éditeur par la suite. Cette idée consistait à accomplir une traversée du XXème siècle par le truchement de deux familles unies par un mariage et dont la descendance serait jetée vivante dans les multiples chaudrons de ces actualités qui font l’Histoire en marche. L’arrêt brutal (et littérairement injustifié) de la collection, ajouté à des problèmes familiaux et personnels, ont mis à mal mon moral et j’ai éprouvé quelques difficultés à me remettre en selle. C’est au cours d’une conversation téléphonique avec une amie que l’idée est revenue toquer à ma porte. Cette amie m’a fait valoir que je n’avais jamais rien demandé à aucun organisme public pendant que pas mal d’autres en profitaient abondamment depuis des années, et qu’il était peut-être temps que je me fasse aider, notamment en cette période psychologique et financière difficile pour moi. J’ai donc contacté le Centre national du livre qui m’a donné la marche à suivre pour déposer un dossier et je me suis aussitôt mis au travail. Quelques mois plus tard, cet organisme m’apprenait que j’étais l’heureux lauréat d’une bourse attribuée par sa « commission roman ». Dans la foulée, je me suis mis en quête d’une documentation. Cette recherche fut interrompue en février 2004 par le décès de ma mère et je n’ai pu ou je n’ai su m’y replonger que plusieurs mois après. Mais le projet de départ ne me convenait plus. A ces deux familles venues d’ailleurs, pour des raisons de distanciation, j’avais désormais besoin de substituer deux familles qui m’étaient plus proches. De surcroît, si j’avais prévu de raconter cette saga de façon non linéaire mais dans une construction « à ma manière », je me suis mis aussi à réfléchir sur sa structure et à élaborer une architectonie plus tourmentée, à l’image du siècle que ce roman voulait traverser de part en part. Bref, sans changer de teneur, le projet avait passablement changé de tenue. Il me fallut (au-delà des deux années de recherches) quatre ans d’écriture et 547 feuillets pour en venir à bout. Je l’expédiai à six éditeurs qui, tous, le repoussèrent : trois sans l’avoir réellement lu, deux à travers deux courriers à peine polis, le dernier (mais non des moindres) accompagné d’une longue et vraie lettre d’éditeur qui me donna à réfléchir. Entre-temps, je l’avais fait lire à un ami (ex-Prix Renaudot) qui m’avait écrit tout le bien qu’il en pensait sans toutefois négliger de me signaler les difficultés que j’aurais (aux plans quantitatif et politique notamment) à le faire publier. A ces handicaps, s’en ajoutaient deux autres : j’étais répertorié comme un auteur de romans noirs, autrement dit de quoi venais-je me mêler dans la cour des Grands (?) et j’étais absent sur le marché depuis plus de cinq ans. Grâce à la lettre de l’éditeur, aux réflexions de l’ami-écrivain et au soutien de ma compagne du moment, je me suis remis au travail, abrégeant la longueur, simplifiant la structure, éliminant au passage (et à contrecœur) des événements qui me semblaient pourtant capitaux. A l’arrivée, j’obtins un manuscrit de 368 feuillets auquel je changeai le titre pour le présenter à six autres éditeurs. Deux le refusèrent sèchement, un n’alla même pas le chercher au bureau de Poste où il se trouvait en instance, le quatrième (Pierre Drachline, au Cherche-Midi) l’accepta dans un dithyrambe téléphonique que je reçus sur mon cellulaire, le jeudi 27 janvier, au retour des obsèques d’un vieux cousin, alors que je me trouvais au volant de ma voiture. Voilà pour la genèse d’Un dernier coup de théâtre…Quant à dire s’il agit comme une synthèse de mes travaux romanesques antérieurs ou s’il en incarne un dépassement, je répondrai, sans trop me mouiller : un peu des deux à la fois. Il en est une sorte de synthèse par le fait qu’il conserve pour point de départ son matériau de base (le fait divers), par les chassés-croisés permanents qu’il opère entre les actualités et l’Histoire, par sa configuration architectonique qui aboutit à un roman d’une totale symétrie et ses appels aux nombreux référents romanesques. Il les transgresse, dans le même temps, par son étendue temporelle et sa surface littéraire proprement dite à travers sa tonalité plus libre. Si je devais choisir un équilibre entre tes termes de « synthèse » ou de « dépassement », je dirai qu’il exprime l’aboutissement de douze ans de recherches en écriture romanesque que l’on peut lire comme une sorte de roman-feuilleton (politique, sentimental, historique, éducatif, culturel), un roman qui fréquente un certain nombre d’écoles littéraires pour mieux les subvertir, un roman organisé autour d’une centaine de personnages et de figurants, citoyens basiques issus pour la plupart de la multitude anonyme, mais aussi comme le premier roman du XXème siècle, de narration on ne plus classique dont la totale symétrie (d’une part) et l’ordonnancement bousculé (d’autre part) sont à l’image de ce siècle tératologique, plus couramment dit monstrueux, ainsi que de tout ce qui s’en est suivi et qui continuera de s’ensuivre jusqu'à l'uniformisation globale...

CV : Deux mots sur les critiques ?

RD : Deux gros, alors… Eux aussi devraient être contraints de juger anonymement. Sur pièces et non à la tête de leurs clients adulés ou détestés. Ca éviterait pas mal de combines entre copains et ça laisserait la place à quelques surprises et à un plus ample éventail que tous ces noms d’auteurs qui reviennent en boucle, sans renouveau aucun ni grand intérêt. Ceci dit, la critique actuelle et d’une bonne trentaine d’années déjà, relève plus de la paraphrase que de l’analyse au point de se demander si ses pratiquants savent lire autre chose que les dossiers de presse et les quatrièmes de couvertures que certains reproduisent même au mot près. « L’écrivain français, regrettait Jean-Pierre Enard, a trop pris l’habitude de sortir de l’université pour rentrer dans sa bibliothèque ». Je ne sais pas combien de nos critiques ont fréquenté l’université, mais la plupart d’entre eux ferait bien de rehausser le niveau de leurs bibliothèques, ce qui ne devrait pas leur poser trop de problèmes. Plus spécifiquement, dans ce qu’ils appellent le « polar », si la plupart des critiques montrent dans leur ensemble une bonne connaissance du sujet, ils souffrent de la même tare qui déconsidère leurs confrères généralistes, à savoir que la grande majorité fonctionne en des réseaux encore plus strictement maillés à quoi s’ajoute une méconnaissance quand ce n’est pas une ignorance crasse de la littérature généraliste, attendu qu’ils ne circulent qu’à l’intérieur de leur propre spécialité. Personnellement, n’appartenant à aucune coterie, à aucun parti, ne fréquentant pas le « milieu », ayant porté des appréciations argumentées, quelquefois sévères mais justes de mon point de vue, sans m’occuper de savoir si tel ou tel auteur était ou non « protégé », je me suis retrouvé d’emblée mis à l’index de la quasi-totalité de la presse parisienne. Un de ces critiques, opérant dans un quotidien national, allait jusqu’à téléphoner à mes diverses attachées de presse pour leur signifier qu’il était inutile de lui faire parvenir mes romans car il ne les lirait pas. Un autre (affidé à l’extrême droite) mais bombardé responsable d’un dossier sur le roman noir français pour un mensuel réputé, manquant du courage nécessaire pour me descendre en torche, a carrément choisi de me gommer du circuit. Un hebdomadaire cathodique, donneur de leçons à tout crin, n’a jamais daigné chroniquer un seul de mes romans, etc, etc. Loin de toutes ces occultations à la sauce parisienne, les critiques des quotidiens régionaux, plus ouverts et moins pressés, m’ont suivi avec davantage de professionnalisme. Mais c’est de loin la critique des quotidiens belges qui s’est montrée, à mon égard, la plus sérieuse et la plus compétente ainsi que m’en avaient prévenu quelques amis écrivains à mes débuts. Néanmoins, si je devais émettre une opinion sur la critique en général, je dirais qu’elle se caractérise très majoritairement par une grave superficialité et un don inné pour l’entre-soi. Car il s’agit de ne pas l’oublier : nous sommes avant tout en France, le pays de la relationite aigüe et centralisée ainsi que des héritières et des héritiers. Comme je l’ai dit, venant d’où je venais, c'est-à-dire hors de tout sérail et de tout relais intermédiaire, soit j’avançais profil bas en fermant au moins un œil et le système me permettait quelques coups de canif usagés à son encontre, histoire de donner le change à la galerie, soit je me refusais à jouer ce grossier petit jeu et ce même système me marginaliserait via ses sous-ensembles éditoriaux et médiatiques. Ce qui s’est produit d’emblée puisque, dès mon encyclopédie de poche sur le roman policier mondial (la première du genre) j’ai eu le front d’écrire ce que je pensais, tel que je le pensais, qui plus est arguments à l’appui, (notamment sur un écrivaillon étasunien raciste mais fort à la mode) et que, dans les romans qui ont suivi, j’ai continué de poser le doigt sur quelques plaies sensibles de la société française dans son actualité comme dans son Histoire. L’encyclopédie m’a mis d’entrée de jeu sur la touche, les romans (par ce qu’ils charriaient) ont contribué à me maintenir sur le banc. D’ailleurs un de mes ex-directeurs littéraires me l’avait assez tôt fait comprendre le jour où, faisant allusion à un autre auteur engagé sur les mêmes thématiques mais d’un accès structurel plus classique, donc mieux publiquement accessible, il m’avait lancé : « Un X…, ça suffit. On n’en a pas besoin de deux ! ». Sur le moment, j’avais pris la chose comme une demi-boutade. Il ne m’a guère fallu de temps pour comprendre que ça n’en était pas une. En fait, le « on » en question, c’était le système. Et si ce système tolérait un cancer en son sein, il refoulait ses métastases à l’exception, bien sûr, de celles qu’on pouvait contrôler (qui étaient même tenues en laisse) mais je n’entrais pas dans ce protocole. Le X… en question pas davantage mais il avait tiré le premier et possédait, lui, les relais que je n’avais pas. Pour ce qui me regarde, il n’en reste pas moins (consciencieusement enfouis dans les oubliettes de leurs éditeurs respectifs) une tétralogie romanesque génériquement intitulée Chroniques d’une ville exemplaire, plusieurs romans indépendants (dont principalement : Monsieur Personne, Un petit regain d’enfer, La Véritable affaire de la rue Morgue) et cette somme donc que constitue Un dernier coup de théâtre (version amoindrie de l’impublié L’Interminable adieu) parfaitement négligé par la critique officielle au nom de sa liberté d'expression mais qui, mis bout à bout, valent largement d’un strict point de vue littéraire ce qui se publie en noir comme en blanc avec le battage médiatique organisé que l’on sait…

CV : Au final (et bien que tu aies déjà répondu en partie à la question) peut-on dire de la frontière qui sépare le roman généraliste (tous auteurs réunis) du roman dit policier (toutes tendances mêlées) qu’elle est imaginaire ou concrètement tracée ?

RD : A lui seul déjà, le terme de « frontière » nécessiterait un long développement. Des naturelles aux arbitraires, leurs traceurs géo-climatiques ou géopolitiques n’ont jamais manqué. Littérairement, non plus. Les protagonistes de la littérature fictionnelle ont traversé trois âges : celui des dieux, celui des Héros, celui des personnages. Les premiers appartiennent à l’épopée tragique, les deuxièmes aux récits de chevalerie et autres chansons de geste. Quant aux troisièmes, ils peuplent les romans… Comme tu m’as déjà donné l’occasion de l’exprimer, les tenants de l’épopée, de la chanson de geste et des récits de chevalerie ont longtemps fait figure de propriétaires tout puissants de la littérature avant de devoir faire face à un envahisseur romanesque et à sa langue vulgaire, pour devoir finalement céder sous les coups de boutoir de plus en plus répétés et multipliés de ses diverses espèces armées. Ce fut une guerre de plus de deux cents ans d’où le roman dit généraliste est sorti vainqueur. Ce qui fait de lui une création récente si on le date par rapport au théâtre, à la poésie, à la peinture, à la musique, à la danse, à l’architecture et, davantage encore un art très profane plus proche de la photographie, du cinéma, de la chanson que des arts précédemment cités et que l’on désigne un peu pompeusement sous l’étiquette de « sacrés »… Hormis les frontières naturelles, qui ne nous concernent pas ici, les autres, toutes les autres (géoculturelles ou géopolitiques) sont toujours tracées par des vainqueurs avec, pour seule évidence, ce que Julien Gracq nommait si poétiquement « le tropisme des lisières ». Car, pour le reste, artifice et arbitraire règnent en maîtres. Artifice, parce que tout tracé humain procède par conventions. Arbitraire, puisqu’il est l’empreinte du vainqueur. Or, le vainqueur, pour mettre de côté sa profanité  a désarmé une à une toutes ses espèces originelles pour se fondre peu à peu en un roman-roman plus ou moins aseptisé qui prétend les exprimer toutes ou presque sans qu’elles apparaissent pour autant ou qui, apparaissant, ne doivent surtout pas être prises la main dans le sac à « spécifications » comme dirait Gérard Genette. D’ailleurs, pour le prouver, des éditeurs ont créé des collections dites populaires (le plus souvent populacières) afin qu’une flopée de romans de guerre, d’amour, d’aventures (etc) soient parfaitement distincts et donc distingués des « grands » romans sur la guerre, sur l’amour, sur l’aventure (etc)… Tout serait allé pour le mieux dans ces petits mondes-là si l’espèce criminelle dite policière n’avait pas pris la place qu’elle a occupée et occupe encore dans le paysage romanesque. Notamment du côté de sa tendance inductive ou noire. Celle de l’école dite des « durs-à-cuire » (hard boiled school), lesquels s’avèreront bien nommés. Car cette fois, il ne s’agira plus seulement de montrer des détectives amateurs qui font fonctionner leurs petites cellules grises dans des exercices de logique taillés sur mesure. Cette fois, il est question de descentes en villes, d’investigations en eaux sales, d’indics aux grands pieds, de déviances en tous genres bref (comme je l’ai déjà dit autrement), non plus de passer à la loupe des indices privés dans des décors feutrés mais de passer à tabac la société. Et puis, non content de résister aux processus de colonisation littéraire et de ghettoïsation marchande que mettent en place les gardiens du temple généralistes, ce roman noir ne va cesser, des décennies durant, de croître et de s’additionner, transgressant le cadre ethnocentriste des nationalités et se permettant même de déteindre sur le roman-roman (blanc), convertissant de plus en plus d’auteurs à ses thématiques. Le romancier Raphaël Pividal avait vu juste quand, en 1988, il expliquait (dans la revue littéraire Roman), à la fois agacé et lucide : « (…). Les littérateurs, même s’ils ne le proclament pas, lisent des polars et s’en inspirent. La mise à l’écart du discours amoureux, la syntaxe argotique, la violence, le verbe au présent, les stéréotypes, la réalité déviée et déviante, tout cela contribue à déstabiliser le champ littéraire… ». Certes, la remarque de Pividal a beaucoup perdu de sa véridicité depuis 1988, tant le roman noir s’est laissé embarquer par le système marchand dans une spirale de la productivité où ses auteurs, abandonnant leur idiolecte, pensent plus à renchérir sur le concurrent qu’à faire progresser la cause romanesque de l’espèce au point qu’on pourrait lui adresser le même reproche que Joris-Karl Huysmans formulait à l’école naturaliste « de n’avoir plus rien d’autre à faire que des entorses au VIème commandement du décalogue ». Pour le roman noir, on pourrait étendre ces entorses du Vème au Xème commandement du même décalogue.…La délitescence est, en général, ce qui attend une expression créatrice qui ne sait plus se renouveler et qui n’en finit plus de se prolonger « à partir d’éléments qui ne sont plus que formels », comme l’observait Georg Lukacs. Il n’en reste pas moins vrai que ce roman noir demeurera à jamais la grande blessure narcissique de la Littérature avec un grand L et de ses romans avec de grands airs. Alors, la frontière entre romans généralistes et romans noirs est-elle imaginaire ou tracée ? Les deux. Imaginaire, parce qu’elle est le produit d’une volonté purement intellectuelle des tenants de la littérature romanesque dominante qui relève d’une discrimination culturelle et non pas de la réalité littéraire. Tracée parce que, pour se convaincre eux-mêmes de cette différence culturelle imaginaire, ces tenanciers (dont on pourrait dire avec Levi-Strauss  « qu’ils sont protégés par leur insignifiance même ») se sont crus obligés de matérialiser cette frontière dans des compartiments éditoriaux sectarisés, des plages critiques scellées, des émissions spécialisées. Bref, contenir le parasite dans un ghetto où il tend, d’ailleurs, de plus en pire à se plaire et se complaire. Mais ce qui est écrit étant écrit, la seule question qui vaille est la suivante : d’un point de vue strictement littéraire, l’odeur du couvre-lit de tante Léonie vaut-elle plus ou moins que la pestilence exhalée par les poubelles au milieu desquelles Mike Dolan va perdre la vie ? Tout le reste compte pour bien peu, littérairement parlant. Un romancier de n’importe quelle espèce se retrouve toujours dans la même situation qu’Orphée : il peut tout se permettre dans le sombre passage, absolument tout. Sauf se retourner…

 

Pour compléter cet entretien, rendez-vous sur l'onglet Mémentos, à la rubrique Bibliothèque.

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