L’APORIE D’UN HOMELIASTE...

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Comme tout intellocrate à l’écoute de sa suréminente personne, M. Umberto Eco a une tendance très prononcée à revêtir la bure du donneur de leçons. Il devrait pourtant savoir, depuis Cesare Pavese (son compatriote de nation et de région) que celles-ci « ne se donnent pas, mais se prennent ». Dans un de ces ouvrages fourre-tout où circule du boire et du manger, M. Eco commence par dénigrer le roman dit « populaire » affirmant avec l’arrogante assurance qui le caractérise que, même s’il s’agit d’un roman « démocratique » (sic !), il est toujours et avant tout « populiste » car « démagogique ». Mais qu’est-ce qu’un roman « démocratique » ? A quoi l’oppose M. Eco ? A un roman qui serait « dictatorial » ? L’éminent sémiologue nous l’expliquera une prochaine fois. Pour l’heure, il préfère s’attaquer au roman d’Alexandre Dumas, Le Comte de Monte-Cristo, offusqué qu’il ait pu être versé dans la collection de « La Pléiade », chez Gallimard, qu’en bon flatteur il appelle « le panthéon des grands », et il écrit : « Devrons-nous alors dire que Le Comte de Monte-Cristo vaut Le Rouge et le Noir ou Madame Bovary ? Que c’est un grand roman ? ». Pour plagier les questions que posaient déjà Guy de Maupassant (en septembre 1887, en direct d’Etretat), apostrophant la critique à propos de ce qui serait ou ne serait pas un roman, nous pourrions demander ici-même à M. Eco : si L’Ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche est un grand roman, L’Assommoir en est-il un autre ? Si Les Affinités électives est un grand roman, Une vie à Londres en est-il un autre ?... M. Eco poursuit : « Le Comte de Monte-Cristo est sans doute l’un des romans les plus passionnants qui aient jamais été écrits, et c’est aussi l’un des romans les plus mal écrits de tous les temps et de toutes les littératures ». Notons, en passant, que M. Eco (cet être suprêmement cultivé) a lu tous les romans « de tous les temps et de toutes les littératures ». Il suffit qu’il l’affirme pour qu’on le croie. Et de reprocher, dans la foulée, à Dumas ses boursouflures, ses redondances et son incontinente accumulation d’adjectifs. Par exemple : « Le cellérier était un homme adipeux et d’aspect vulgaire mais jovial, chenu mais encore robuste, petit mais véloce… ». Dix-huit mots dont sept adjectifs. Effectivement, l’on peut parler d’incontinence adjectivale. A ceci près, que cette phrase n’est pas extraite du roman de Dumas mais de celui de M. Eco, Le Nom de la rose. Sept épithètes et trois fois consécutives la même conjonction de coordination. Excusez du peu, notamment pour un donneur de leçons. Néanmoins, M. Eco poursuit : « On sait parfaitement pourquoi Dumas procédait de cette manière. Non qu’il ne sût pas écrire (…). S’il agissait ainsi, c’était tout bonnement pour des raisons d’argent : étant payé à la ligne, il tirait à la ligne ». Ici le on, ce pronom indéfini un rien pusillanime qui caractérise, la plupart du temps, celui qui l’emploie, désigne principalement M. Eco qui, pour renforcer sa théorie entonne le refrain de l’intérêt bassement financier au détriment de la littérature à l’encontre de ce genre populaire que fut le roman-feuilleton, en imputant l’unique responsabilité à Alexandre Dumas et à son Comte… En France, c’est sous la monarchie dite de Juillet qu’est apparu ce type de littérature à l’initiative de deux directeurs de quotidiens bon marché qui venaient juste de créer leurs gazettes : Emile de Girardin (pour La Presse) et Armand Dutacq (pour Le Siècle). Celui-ci tira le premier en publiant, dès le 5 août 1836, un des romans européens les plus célèbres, le Lazarillo de Tormes d’un (probable) Diego Hurtado de Mendoza, premier roman picaresque édité anonymement en 1553. Son concurrent répliqua en octobre de la même année avec La Vieille fille d’un certain Honoré de Balzac. Ce type de romans fut d’emblée soumis à de strictes règles qui imposèrent aux auteurs des contraintes draconiennes telles que ne pas stopper le récit sur une phrase en suspens mais « sur un incident dont l’inattendu excitera au plus haut point la curiosité du lecteur pour l’épisode suivant ». La chute, elle, devait être tout particulièrement étudiée et la circonlocution dilatoire bienvenue pour faire durer le plaisir et étirer le récit. Bien des auteurs suivront ces consignes plus ou moins à la lettre parmi lesquels Sue, Balzac, Féval, Gautier… ont su laisser malgré tout quelques indélébiles empreintes, de même qu’un nommé Michel Zévaco et son fameux Pardaillan à qui le jeune Jean-Paul Sartre, à l’en croire, doit beaucoup : « Cet auteur de génie, écrit-il dans Les Mots, avait inventé le roman de cape et d’épée républicain. Ses héros représentaient le peuple ; ils faisaient et défaisaient les empires (…), souffletaient les rois méchants. Le plus grand de tous, Pardaillan, c’était mon maître… ». Et donc, parmi ces auteurs prolifiques et obligatoirement prolixes de romans-feuilletons figurait Alexandre Dumas qui s’y adonna non pas tellement comme personne mais comme beaucoup de chacun. Qu’il puisse, un siècle plus tard, être admis dans la prestigieuse « Pléiade » gallimardienne défrise le grand bourgeois méprisant qu’est M. Eco. Et comme il ne parvient guère à décoller dans sa démonstration, il enfonce ses clous rouillés comme on enfonce des portes ouvertes quitte à semer des enthymèmes controuvés. Ainsi, Dumas aurait « tiré à la ligne » parce que cela l’arrangeait d’un point de vue strictement financier. Or, comme nous l’avons vu, non seulement Dumas et ses collègues-concurrents feuilletonistes étaient contraints d’observer cet exercice imposé mais, de surcroît, lui comme les Paul de Kock, Eugène Sue et quelques autres auteurs fort prisés des différents publics (en passant des seuls cabinets de lecture aux feuilletons-papier, l’assise lectorale des romans populaires s’est largement agrandie, touchant toutes les couches de la société) se voyaient offrir des acomptes conséquents pour publier dans ces quotidiens bon marché. Ils n’avaient donc nullement besoin de « tirer à la ligne » pour empocher la monnaie. Et quand, selon M. Eco, Dumas ne « tirait pas à la ligne », comme dans Les Trois Mousquetaires (où l’on tire cependant aussi bien à la ligne qu’à l’épée), il manquait alors de « psychologie » ! Dans Le Comte de Monte-Cristo, ça ne le fait pas. Mais alors, pas du tout. D’ailleurs, c’est bien simple : rien n’y fait. Sans parler de « ces acrobaties métaphoriques, dignes d’une grand-mère gâteuse n’arrivant plus à tenir la longueur sur la consecutio temporum… ». Décidément, qu’il sévisse dans la fiction ou dans l’étude, M. Eco (à l’instar d’un politicien de la droite nationaliste française) ne peut s’empêcher d’étaler son latin comme on étale sa confiture. Il y a pourtant, dans le roman le plus connu de Daniel Defoe (publié en feuilleton, en Angleterre, en 1719), La Vie et les aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé, marin d’York ou dans le Moby Dick ou la baleine blanche d’Herman Melville un certain nombre de longueurs, de digressions, principalement dues à des descriptifs techniques de construction ou de chasse, dont le sémiologue ne se fait pas l’écho parce que, dans le cas de Daniel Defoe, son roman est désormais considéré (avec le Quichotte de Cervantès) comme l’un des piliers du roman dit moderne, de même que celui de Melville compte parmi les fondateurs de la prose romanesque étasunienne, et que M. Eco préfère botter en touche plutôt que de s’attirer les foudres de quelques partisans grincheux, commerce littéraire oblige. Mais pour Dumas et son roman « mal écrit » (à cet égard, M. Eco serait inspiré de lire Proust pour tenter d’assimiler la différence qu’il y a entre les notions de « bien écrire » et « d’écrire bien »), pas de quartier. « Il y a quelques années, à la demande d’Einaudi [Giulio Einaudi, éditeur italien installé à Turin], j’avais accepté de traduire Le Comte de Monte-Cristo. L’idée me fascinait. Prendre un roman dont j’admirais la structure narrative [sic] et dont le style m’horripilait, et essayer de restituer cette structure dans un style plus rapide, nerveux, sans (bien entendu) réécrire, sans couper, en respectant Dumas, mais en faisant si possible économiser (à l’éditeur et au lecteur) quelques centaines de pages… ». Il y aurait réellement de quoi se tordre à chacune de ces lignes, si seulement  le propos, loin d’être risible, n’était d’un crétinisme confondant. Comment, en effet, supprimer « quelques centaines de pages » d’un roman « sans couper » et en « respectant » qui plus est l’auteur ? Tout cela, pour faire économiser des frais d’impression à son ami l’éditeur tout en privant le lecteur de divaguer et d’extravaguer aux côtés d’Edmond Dantès ? Et comment y parvenir sans récrire, sans s’impliquer dans des raccords ? Comment peut-on penser une seule seconde (car il paraîtrait que M. Eco s’y soit même essayé sur une centaine de pages, d’après ses dires) réduire la langue d’un roman sans remettre en jeu ses référents et son architectonie ? Un éditeur se demanda, un jour de grande fatigue, à propos de Proust, comment était-il possible de remplir trente pages pour décrire une façon de s’endormir ? M. Eco, ce new Writer’s Digest pourrait peut-être lui répondre…Plus sérieusement, retenons les propos de Robert-Louis Stevenson au sujet du roman incriminé : « De tous les modernes, écrivait-il en 1882, Dumas se rapproche sans doute le plus près des conteurs arabes, par le charme purement événementiel de ses romans. Le début de Monte-Cristo, jusqu’à la découverte du trésor, est un parfait exemple de l’art d’un conduire un récit… ». Voilà qui remet les vraies choses à leurs vraies places et renvoie le sémiologue à de vraies études. Certaines stratégies de marketing ne supportent pas d’être exposées trop longtemps…