L'AUTRE

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


J’exerce la profession d’attaché commercial pour une société spécialisée dans les matériaux de construction. J’ai trente-quatre ans. Je vis seul, séparé depuis cinq mois, deux semaines et quelques jours de ma compagne Odile suite à un différend non-négociable. Ce qui me plait par-dessus tout dans mon travail, c’est la liberté qu’il me laisse pour agencer comme je l’entends mon emploi du temps quotidien aussi bien qu’hebdomadaire. Tout ce qui intéresse mon patron, c’est que ce travail soit fait. Et avec moi, il l’est. Nous sommes huit à nous partager les zones de prospection et de vente réparties sur tout le territoire et nous nous entendons très bien. Quelquefois, il peut arriver qu’un secteur chevauche celui d’un autre mais jamais, à ce jour, aucun de nous n’a eu la mauvaise idée d’aller chauffer le client de son collègue. Le patron ne cesse de le répéter : vous n’êtes pas des concurrents mais des partenaires. Et de citer dans la foulée les raisons sociales de ses trois principaux et vrais concurrents. Du lundi au vendredi donc, je me retrouve sur les routes, à bord de mon Audi A6 Pack gris métallisé, à sillonner le secteur qui m’a été fixé et rien ne saurait m’en faire déroger. Pas même une grippe ou une angine. Ce serait très mal vu de la direction. Le cas échéant, je me bourre de médicaments, bois chaud et tente du mieux que je peux de transpirer durant mon sommeil dans mes divers lits d’hôtels. Mais ces cas-là sont rares. Je suis de constitution plutôt robuste et résiste bien aux virus et autres microbes. De plus, tous les matins, trente jours durant à l’entrée de l’automne, j’absorbe une ampoule de gelée royale bio qui renforce mes défenses immunitaires et me permet de passer un hiver à l’abri des agressions virales. Le moment-clef (tiptop, aimait à dire Odile) de mes journées se situe entre onze heures trente et quatorze heures quand (jambon-beurre, tarte aux fraises ou aux pommes et bière en main), je me retrouve dans le jardin public de la ville prospectée. Je pourrais, comme mes sept autres collègues, me rendre dans un restaurant et m’en mettre plein la lampe de l’entrée au dessert, café compris, mais non. Je ne fais pas ça pour me faire bien voir du patron mais parce que j’aime les jardins publics. J’ignore d’où cette accroche me vient, ma mère ne m’ayant pas particulièrement promené dans ce genre de lieu quand j’étais enfant, mais c’est ainsi. C’est là que je me sens le mieux et que la fatigue de la matinée (route + clients) disparait peu à peu pour laisser place à une décompression très salutaire pour le reste de la journée. Je ne m’installe pas sur n’importe quel banc même s’il peut advenir que le premier repéré soit le bon. Parfois, il arrive que celui qui me convient soit occupé et dans ces cas-là je me paie un ou plusieurs tours de jardin en attendant qu’il se libère. Etant donné mon heure d’arrivée (aux environs d’onze heures trente), c’est ce qui se produit en règle générale. Depuis que je sillonne le même secteur, je connais tous les jardins publics de toutes les communes qui le peuplent. C’est étonnant comme chaque ville possède son jardin public ou son square, sinon plusieurs au gré de leur superficie. Personnellement, je ne connais pas de ville (voire de village) qui n’en ait pas un compris dans les limites de son territoire. L’idéal pour moi, c’est que ce banc de jardin public qui deviendra le mien un peu plus de deux heures durant, sur lequel je pique-niquerai puis resterai à rêvasser jusqu’au moment de la reprise (à quatorze heures précises) soit libre dès mon arrivée. Car même si je sais qu’il a été occupé avant moi, au cours de la matinée, ne pas savoir qui l’a occupé me plait mieux que de voir la bobine de celui ou de celle qui s’y trouve assis. Peu m’importe, par la suite, que l’on vienne s’asseoir à mes côtés. Ce qui prime, c’est qu’il n’y ait personne d’installé quand je le repère. Un jour, un Sans-domicile était allongé de tout son long sur le seul banc qui m’aurait convenu. J’ai attendu un bon moment que les occupants des bancs à l’entour s’en aillent et je suis allé le déloger sans ménagement. On ne se vautre pas de la sorte sur un banc pas plus qu’on ne s’y éternise. Les mercredis sont les meilleurs jours de la semaine car les jardins publics sont souvent fréquentés par des enfants accompagnés de leurs mamans, de leurs gouvernantes ou de leurs baby-sitters. J’adore les cris d’enfants qui jouent. Contrairement à certaines personnes (surtout des vieux) qui les tancent pour les faire taire, moi je les y encouragerais presque si ce n’était déplacé au regard des autres et de leurs accompagnatrices. Mais, pour ce qui me concerne, rien n’est plus beau que les cris des enfants. Qu’ils jouent ou pas, d’ailleurs. Hier, un type est venu s’asseoir sur mon banc. J’étais tellement occupé à regarder une fillette et son petit-frère qui se poursuivaient en criant que je n’ai même pas vu l’intrus se poser à l’autre bout du banc. C’est quand il a commencé de s’adresser à moi que j’ai compris. « Je vois à votre visage que vous aimez les enfants… », a-t-il lâché. Je n’ai pas répondu. « Moi aussi », a-t-il continué sans s’offusquer de mon mutisme. « Ma compagne, elle, n’en voulait pas. Et vous savez ce qu’elle a fait pour me le démontrer sans détour ? », demande-t-il. « Eh bien une fois qu’elle s’est retrouvée enceinte de moi, elle est allée se faire avorter ! ». Le lui aurait-elle avoué elle-même que c’eut été une supercherie. Mais non. « Je l’ai appris de la bouche de sa meilleure amie. Vous vous rendez compte ! ». Evidemment que je me rends compte. Et je continue de me taire tandis que sa voix n’en finit plus de me polluer. « Vous savez ce que j’ai fait ? ». Je l’imagine sans problème. « Je l’ai foutue dehors. Ouais. Expulsée de chez moi comme elle a expulsé mon fœtus de sa putain de matrice ! ». Les deux personnes du banc voisin se sont tournées vers nous ainsi qu’une des mères qui promenait sa fille dans une poussette. J’ai eu honte que ces trois personnes aient pu croire un seul instant que c’est de moi que venait ce clabaudage insultant et quand les deux voisins de banc se sont levés et sont partis, je n’ai plus su où me mettre. J’aurais pu, bien sûr, le planter là. Me lever et partir à mon tour. Mais où aller à cette heure, dans cette ville qui ne possédait que cet unique jardin public ? J’aurais pu aussi bien lui demander de se calmer, de parler moins haut ou plus carrément encore de la boucler. Mais je n’ai rien fait de tout cela. Je suis demeuré à mon poste d’observation, sur ce banc qui n’était plus tout à fait le mien, que j’avais accepté de partager avec cet autre, comme je l’avais fait à trois reprises déjà ces derniers temps dans différentes villes, sans pouvoir m’expliquer pourquoi. Il fallait que je me reprenne, que je me ressaisisse en m’arrangeant pour ne plus accepter de présence étrangère sur mes bancs. Celui-ci devait être le dernier. D’autant que chaque fois, j’avais le chic pour tomber sur des excités dans son genre. J’étais tellement agacé par le laisser-aller de ce « passager » encombrant, que je m’apprêtais à lui abandonner mon banc quand il est parti de lui-même, juste derrière une jeune fille tenant à la main une fillette aux cheveux d’une rousseur remarquable. L’après-midi s’est passée du mieux possible bien que je sois arrivé très en retard à mon premier rendez-vous. Mais comme je n’en avais que deux autres derrière, j’ai pu me rattraper. Le lendemain était un jeudi et, en descendant prendre mon petit-déjeuner à l’hôtel, clients matinaux et gérants de l’établissement ne parlaient que de ça. De la nouvelle qui faisait la Une du quotidien local. Une fillette de cinq ans étranglée dans la propre villa de ses parents. La jeune fille au pair qui s’occupait d’elle avait été admise à l’hôpital suite aux coups que lui avait administrés l’agresseur. Une photo ornait la première page du journal. C’était le portrait en couleur de la petite victime. Et aussitôt, je la reconnus. La fillette rousse du jardin public tenant la main de la jeune fille et à qui l’autre avait emboîté le pas. Je me souvenais parfaitement de la simultanéité de la scène. La fillette et son accompagnatrice qui passent devant nous, moi qui m’apprête à me lever pour le planter là et lui, l’autre, qui se lève et leur emboîte le pas. C’est lui qui avait étranglé la petite et battue la jeune fille au pair. Il les avait suivies jusqu’à la demeure familiale, leur avait sauté dessus, puis s’était débarrassé de l’adolescente avant de s’attaquer à la fillette qu’il avait étranglée. Pendant tout le petit-déjeuner, je me suis demandé ce qu’il fallait que je fasse. Aller ou non à la police. Le dénoncer ou pas. Et si ce n’était pas lui ? Après tout, ce n’est pas parce qu’il s’était levé au moment où elles passaient devant nous qu’il les avait pour autant suivies… J’ai mis longtemps à me décider mais je me suis rappelé les trois personnes qui l’avaient entendu vociférer contre son ex-compagne et j’ai fini par me convaincre qu’il valait mieux témoigner pour le cas où ces trois-là me confondraient avec l’autre ainsi qu’elles l’avaient déjà peut-être fait lors de son éclat de voix sur mon banc, dans le jardin public. J’ai franchi la porte du commissariat à 17h30 et je n’en suis ressorti que le lendemain matin, menottes aux poignets, après avoir avoué les quatre meurtres du garçonnet et des trois fillettes que j’avais étranglés au cours de mes déplacements dans quatre villes différentes. Je ne sais pas ce qui m’avait perdu. Probablement mon manque de sérénité dû à la colère que j’avais contre l’autre…