L'ENTRETIEN

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


  - Asseyez-vous, mademoiselle Mauduit.
     - Votre S.M.S. m’a un peu inquiétée. Vous disiez que c’était extrêmement urgent.
     - C’est cela, oui. Urgent. D’ailleurs, j’irai droit au but : je ne peux pas vous louer le T2 que je vous avais promis.
     - Comment ça, vous ne pouvez pas ?
     - J’ai commis une erreur. En fait, mon associé l’avait déjà loué et comme il est parti juste après en province, nous n’avons pas eu le temps de faire le point et…et voilà.
     - Voilà quoi ?
     - Eh bien, je viens de vous le dire. Le T2 en question avait déjà été attribué à une cliente quand je vous l’ai proposé.
     - Voyons, monsieur Grangier : je vous ai montré mon contrat de travail, mes trois dernières fiches de paie, nous avons…
     - Je vous arrête, mademoiselle Mauduit. Vous n’êtes pour rien dans cette histoire. Il s’agit juste d’un regrettable malentendu interne à l’agence.
     - Un regrettable malentendu ? Mais ma fille et moi, nous allons faire quoi ? Dans huit jours, nous nous apprêtions à emménager. J’ai commandé du mobilier. La chambre au mois que je louais à l’hôtel sera occupée à la fin de la semaine prochaine…
     - Je comprends votre désarroi, mademoiselle Mauduit. Mais mettez-vous à ma place…
     - Je ne demande pas mieux, si vous voulez bien prendre la mienne !
     - Tenez : voici votre chèque de caution, vos trois mois de loyer d’avance, les photocopies des documents que je vous avais demandés… Avec mes plus plates excuses.
     - Il y a quelque chose qui me chiffonne dans votre attitude, monsieur Grangier…
     - Dans mon attitude ?
     - Que vous vous soyez mélangé les crayons avec votre associé, admettons. Que vous me restituiez les chèques et les photocopies des pièces que vous m’aviez réclamées, rien de plus normal. Mais pourquoi ne rien me proposer d’autre pour pallier ce « malentendu interne » ?
     - C’est assez simple, mademoiselle Mauduit. Nous n’avons rien d’autre, en ce moment, qui corresponde à vos souhaits et à vos moyens. Mais croyez bien que si…
     - A d’autre !
     - Pardon ?
     - Où est le problème, monsieur Grangier ?
     - Mais je vous l’ai dit !
     - Pas le prétexte, le problème. Le vrai problème.
     - Je vous assure qu’il n’y a pas d’autre problème que…
     - Je vais vous aider, monsieur Grangier. Ca ne peut pas être une question de peau puisque je suis blanche, de ce côté-là.
     - Qu’allez-vous chercher là, mademoiselle Mauduit ! Dans notre fichier clientèle, nous avons aussi bien des Africains que des Maghrébins ou des Européens comme vous.
     - Dans votre fichier, sûrement…
     - Je ne vous permets pas de m’insulter, mademoiselle ! D’autant que vous n’entrez pas dans la catégorie des gens que certains confrères, je vous le concède, ne traitent pas convenablement.     
     - J’occupe un poste de secrétaire dans une entreprise tout ce qu’il y a de respectable, j’ai été engagée en CDI voici quatre mois après une période probatoire de trois mois, ma fille de sept ans est normalement scolarisée et…
     - Je sais tout cela, mademoiselle Mauduit. Encore une fois, vous n’y êtes pour rien. Il s’agit d’une erreur que l’agence endosse. Tout le monde peut commettre une erreur, non ?
     - Qui vous l’a dit ?
     - Qui m’a dit quoi ?
     - Ce que je faisais avant de débarquer dans la capitale.
     - Personne ne m’a rien dit, mademoiselle Mauduit.
     - Rue Molière, à Marseille.
     - Vous étiez à Marseille ?
     - Ca suffit, monsieur Grangier !
     - Effectivement, mademoiselle. En voilà, assez !
     - Le propriétaire a ordonné une enquête ? On m’a vue en votre compagnie ? Un  ancien client ? Le proxénète qui voulait me taxer ? Que s’est-il passé, monsieur Grangier ?
     - Rien. Il ne s’est rien passé, mademoiselle. J’ignorais tout de votre vie passée avant que vous ne l’étaliez devant moi comme vous le faisiez de vos charmes dans un studio de la rue Molière, à Marseille.
     - Comment savez-vous que je travaillais dans un studio et pas dans la rue, monsieur Grangier ?
     - Je n’en savais rien. J’ai dit studio comme j’aurais pu dire rue, voilà tout !
     - Mais vous avez dit studio…
     - Très bien. C’est vrai, j’ai dit studio. Maintenant, j’ai à faire. Alors, vous allez reprendre vos chèques, vos esprits et me laisser travailler. Une fois encore, je suis sincèrement navré de ce malentendu.
     - Vous ne croyez tout de même pas que je vais laisser filer les choses comme ça, sans réagir ?
     - Je ne vous conseille pas de faire du raffut, mademoiselle, si c’est ce que vous sous-entendez. Songez à votre nouveau travail dans cette entreprise tout ce qu’il y a de respectable, à votre petite fille, surtout, « normalement scolarisée »…
     - Vous savez ce que vous êtes ?    
     - J’ai une vague idée de ce que vous pouvez penser de moi, mais ce n’est pas non plus le problème. Sur ce, mademoiselle Mauduit, puisque vous le prenez sur ce ton, disons-nous définitivement au revoir…