L'EPERVIER DE BELSUNCE

Ecrit entre avril et novembre 1998, 244 pages.
Publié par les éditions Le Seuil, en juin 1999.
Collection « Points inédits », dirigée par Annie Morvan et Claude Gutman.

l epervier de belsunceRésumé : Marseille, le 13 mai 1998. Marc Delmont, restaurateur, est abattu de deux balles de revolver au domicile de sa maîtresse. Son meurtrier présumé se suicide dès son retour chez lui. Une bien banale affaire si Marc Delmont n’avait souscrit une police d’assurance en faveur de sa femme légitime. Lorraine Chabert, légère et court vêtue, va fouiner pour la Compagnie. Et ce qu’elle va découvrir la laisse pour le moins perplexe. D’autres meurtres s’enchaînent sans liens apparents. Un inventaire à la Prévert : trois attentats, un jeune tapin prêt à se servir au passage, un tueur en série qui travaille au pic à glace, un réseau de prostitution, un parlementaire portugais supprimé par deux hommes à moto. Il ne manque qu’un certain « Epervier » qui, dans l’ombre, tourne et fond sur ses proies…

Réactions : « Si le Marseille de Deleuse sent le Sud et la poussière, si l’on y respire l’anis et les marchés au parler chantant, de nombreuses références à l’Histoire émaillent l’enquête de Lorraine Chabert. Cette histoire puise ses racines dans la Seconde Guerre mondiale, le conflit d’Algérie, les scandales politiques. Et Deleuse, parfaitement documenté, a l’art de s’en servir comme révélatrice d’une autre époque : la nôtre… » (Alain Bertrand, Luxemburger Wort).
        « En retraçant le destin de ses personnages, Deleuse esquisse une remarquable monographie de Marseille, où la ville est le véritable personnage, omniscient, qui engloutit des existences, parfois les recrache, mais possède l’âme de chacun. Cette subtile et palpitante déambulation dans le cœur de la ville a même su abolir ce vieux cliché de la Canebière comme frontière entre le nord et le sud de la ville. Marseille est grande, le monde est petit, écrit Deleuse… » (Cédric Fabre, L’Humanité-Hebdo).

        « Dans une intrigue assez complexe et à ramifications multiples, un merveilleux personnage, l’enquêtrice d’assurance, vraiment libre et qui assume sa liberté. Très beau personnage dont on aurait même pu croire qu’il est issu d’une plume féminine alors que c’est un homme qui écrit. C’est ce  qui donne l’envie rare, avouons-le pour un polar, de relire certains passages qui sont d’une finesse étonnante. Excellent donc… » (Dominique Boniface, Verso).

Extrait : « (…). Le ton de la réplique tétanise Lorraine Chabert. « Avancez par là », lui ordonne-t-il, en désignant du pistolet la salle de bains. Lorraine ne fait même pas mine d’hésiter. Elle obéit, tentant de dominer sa peur. « Entrez dans la baignoire et déshabillez-vous ». La gorge nouée, elle obtempère. Se défait du cardigan, dézippe sa jupe fendue qui tombe à ses pieds dans un chuintement. Elle est nue. Vaillancourt la détaille comme il le ferait d’un meuble. « C’est pourtant vrai que vous ressemblez à cette actrice américaine… Jean Seberg. Vous ne voulez pas savoir qui a employé ce parallèle à votre égard ? ». Lorraine se tait. Bras ballants le long du corps, elle cherche seulement à ne pas perdre trop de dignité.  « Le commissaire principal Vivaldi, lorsqu’il a reçu votre dossier élégamment expédié par votre supérieur, le très serviable monsieur Couriaud… Toutefois, vous ne finirez pas comme elle (l’actrice), roulée dans un tapis, à l’arrière de sa voiture, gentiment overdosée par les hommes du FBI ou de la CIA, en plein Paris. Mais vous finirez mal quand même… ». Lorraine fait un effort surhumain pour se forcer à parler, dire quelque chose, n’importe quoi, pourvu que ses dents ne s’entrechoquent pas. Elle ouvre la bouche et s’entend demander : « C’était quoi le Meltem ? ». Le coup qu’il lui porte (phalanges repliées) juste au-dessus de l’aine lui bloque le souffle et la casse en deux. Doigts pressés sur son ventre, elle essaie tant bien que mal de se reprendre. « Je vais répondre à votre question. Mais dorénavant, vous attendrez ma permission pour en poser d’autres… Les meltem sont le nom que les Grecs donnent aux vents du nord. Le Meltem, lui, est un yacht qui a appartenu à un armateur hellène et à bord duquel étaient conçues de gigantesques partouzes avec de jeunes femmes et de jeunes gars peu regardants. Au cours de l’une d’elles, Lydia a assassiné l’un de ses partenaires qui avait voulu pousser un peu loin la gaudriole. Assez loin même. Je l’ai tirée de ce faux pas. L’armateur était (est) un ami. Il m’a laissé le film en souvenir. La suite, je suppose que vous devez la connaître. A défaut, imaginez… ». Peu à peu, la douleur s’estompe. Pendant quelques minutes, elle lui a fait perdre conscience de l’humiliation d’être nue, debout dans la cuve d’une baignoire, sandales aux pieds, à la merci de ce monstre qui s’est posé sur le rebord. « Voyez-vous, reprend-il, si Dieu existait et que je sois Lui, je n’aimerais pas être moi… D’ailleurs, je ne m’aime pas. Je ne me suis jamais aimé. Pas plus que j’ai jamais aimé quelqu’un. Ni mes parents, ni ma sœur, ni ma première (et d’ailleurs dernière) épouse. Comme je n’aurais pas aimé cet enfant qu’elle voulait de moi et qu’elle n’a pas eu… Pas même l’armée. Vous pouvez me croire ! Les paras, oui. Mais pas l’armée : ce ramassis de tire-au-cul encadrés par des foireux qui ont gagné leurs galons dans les antichambres. Nous, les paras, nous étions autre chose. C’est du ciel que nous tombions sur l’ennemi. Et puis des politicards, de gauche d’abord, de droite ensuite (vous avez remarqué comment les démocraties s’arrangent pour faire avancer leurs citoyens au pas cadencé : gauche-droite, gauche-droite, ils appellent cela l’alternance), des politicards donc sont venus nous dire : Il faut mater les rebelles, devenez nos flics. Comment peut-on ravaler des dieux au rang de fonctionnaires ? Nous avons obéi aux ordres mais nous les avons exécutés à notre façon. Primo, nous étions couverts ; secundo, pour un parachutiste, habitué à courir tous les risques, la vie humaine n’a aucune valeur. Et d’abord, c’est quoi la vie ? Retournez-vous, bordel de merde ! Posez vos mains à plat contre le carrelage, écartez vos jambes. Fissa ! Je vous dénie le droit de poser vos yeux sur moi. Vos yeux de sainte pute qui se croit autorisée à me juger ! ». Surtout, ne pas le contrarier. Même si elle sait que seul un miracle, désormais, pourrait la sauver – et elle ne croit guère aux miracles – il faut qu’elle retarde au maximum l’instant fatal où il appuiera sur la détente de son Beretta. Cette idée seule doit guider sa conduite et elle doit s’y accrocher comme un naufragé à une planche pourrie… »