L'HOMME DE SA VIE

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


Il entre dans le Café où elle a ses habitudes de petit-déjeuner à 8h25 précises. La bouche de métro vient juste de le régurgiter de ses entrailles, place Saint-Michel. Elle est venue à pied de la rue de Condé, comme chaque fois que le temps l’y autorise. Il a nom Emmanuel Dalleret mais ses parents et ses proches l’appellent Manu. Elle s’appelle Maria-Vittoria Ganezi mais tout le monde la surnomme Mavi. Il a trente-deux ans et œuvre comme vendeur dans une librairie de la rue de Savoie. Elle en compte vingt-sept et officie comme traductrice pour une maison d’éditions de la rue Saint-André des Arts. Ce sont les livres qui devaient les réunir même si cela n’était pas écrit car rien n’est jamais écrit à l’avance. Leur rencontre encore moins que d’autres. En attendant, leurs regards se croisent au même moment. Chacun à sa table, car lui aussi est venu pour petit-déjeuner. Elle, d’un croissant-cappuccino (à la française). Lui, de deux tartines beurrées-thé nature. Le croisement se répète à trois reprises au bout desquelles ils finissent par échanger un sourire. Quelques minutes après, c’est elle qui quitte le Café la première. Il la regarde s’éloigner, son tapuscrit sous le bras, sac à bandoulière sur l’épaule. Le lendemain (un mercredi), le même manège recommence mais c’est lui, cette fois, qui arrive d’abord. Le jeudi, il ne se montre pas. Le vendredi, il attend (près de la fontaine, au milieu d’un agglomérat de jeunes) qu’elle entre dans le Café. Il laisse passer suffisamment de temps pour qu’il se remplisse avant d’y pénétrer à son tour. Il n’y a plus que deux places de libres : l’une en face d’un rougeaud sentant le renfermé, l’autre en face d’elle. D’un signe de la main, il lui demande si elle l’accepterait à sa table. D’un mouvement de la tête, elle lui indique que oui. Il transfère lui-même son plateau du comptoir à la table. « Mon estomac vous en saura éternellement gré », lui confie-t-il en prenant place. Et comme elle ouvre de grands yeux gris étonnés, il complète : « Hernie hiatale. Manger debout m’occasionne des problèmes digestifs. Reflux, douleur, etc, etc ». Elle répond qu’elle comprend. Ce sont leurs premiers mots échangés. Quant aux cœurs, des deux bords ils semblent battre la même démesure. Ce jour-là, ils quittent ensemble le Café, se séparant sur le trottoir. Le lundi, le manège reprend et ainsi de suite, chaque jour qu’elle vient (car elle n’est venue qu’exceptionnellement chaque matin de la semaine passée) jusqu’à ce qu’il commence à l’accompagner  devant la porte d’entrée de la maison d’édition, qu’ils échangent leurs numéros de téléphone, leurs premiers baisers sur les joues (de plus en plus près des commissures labiales), qu’elle se sente obligée de venir tous les jours ouvrés dans le Café, qu’il l’invite à déjeuner au restaurant italien Le Perron, qu’elle l’invite à dîner dans son studio sous les toits de la rue de Condé et qu’il finisse (un dimanche soir) par y passer la nuit où leur corps à corps les laissent haletants et repus. Après quoi, leurs entourages respectifs les voient toujours ensemble, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, ne sortant jamais séparés, déclinant toute soirée où l’un n’aurait pas été invité ou n’aurait pas pu s’y rendre… Il y avait cinq ans que Mavi habitait Paris. Trois que Manu y vivait comme malgré lui. Dans sa fuite en avant, elle avait été accueillie par le gouvernement français suite à une étroite enquête et à la condition de ne se livrer à aucune activité politique sur le territoire. Quelque temps plus tôt, elle avait dû quitter sa Gênes natale sur la pointe des pieds, s’étant dissociée d’un mouvement terroriste qui la faisait activement rechercher pour l’éliminer (comme exemple) de même que la justice italienne qui aurait souhaité la rhabiller en repentie à l’ombre d’épais barreaux. Elle n’avait pas une goutte de sang sur les mains, aucune victime à son passif, n’ayant servi que de courrier ou de logeuse à des militants dont elle ne connaissait pas même le nom, juste leurs pseudonymes, l’espace d’un contact furtif. Ganezi n’était pas davantage son vrai patronyme mais un nom d’emprunt obligeamment offert par les autorités françaises après plusieurs mois de négociations et de délibérés. Cela faisait trois ans et un mois que Manu vivait à Paris. Il avait quitté son Jonzac originel suite à une histoire de stupéfiants dans laquelle il s’était trouvé plus mêlé que compromis. Toutefois, la caractéristique des rumeurs étant la tache d’huile et un petit patelin restant un petit patelin, son employeur (un bouquiniste de Royan) avait préféré s’en séparer. Sept mois plus tard, l’opportunité lui ayant été donnée de plier bagages pour la capitale, il n’avait pas hésité. Au bout d’un an, il en avait largement fait le tour et, malgré les quelques « amis » et les rares liaisons féminines, il n’y était demeuré que pour n’avoir pas à regagner ses pénates, profil bas, et aussi parce que ce passé qu’il avait fui l’avait rattrapé par surprise et qu’il devait faire avec… En attendant, Mavi et Manu ne veulent pas précipiter les choses. Ils ont décidé de continuer à vivre chacun chez soi, même s’il ne se passe pas deux nuits sans qu’ils ne roucoulent en alternance chez l’un ou chez l’autre. L’automne s’apprête à quitter la scène et, au terme de cette année 1987, l’hiver piaffe déjà d’impatience au détour d’une averse de grésil ou d’une rafale de vent cinglant. S’ils sont aussitôt tombés d’accord pour dire que leurs regards se sont croisés simultanément, Manu prétend que c’est lui le plus amoureux des deux. Ce que conteste bien évidemment Mavi non sans raison. Le premier tangage du couple survient lorsque une dénommée Carla Bovedi (amie de Maria-Vittoria, issue de la même mouvance) est arrêtée à son domicile de la rue Pixérécourt, conduite dans les locaux de la DST d’où elle ne ressort qu’après huit heures d’interrogatoire serré et une menace d’expulsion du territoire si elle ne donne pas aux policiers les renseignements qu’ils attendent  au sujet de ses petits camarades réfugiés en France et bénéficiant comme elle du protocole présidentiel. Il faut dire que la droite française, à la faveur d’élections législatives, est revenue aux « affaires », rognant de manière significative les prérogatives du résident de l’Elysée. Néanmoins, l’avocat de la Bovedi (qui est aussi celui de tous les réfugiés italiens séjournant à Paris et dans la région parisienne) rédige une lettre en bonne et due forme au « Château » et, durant quelque temps, les choses en restent là. Jusqu’à ce qu’une deuxième arrestation du même format se produise aux environs de la Noël 87, entraînant de logiques soupçons sur Carla Bovedi qui avait juré ses grands dieux n’avoir livré aucun nom aux gens de la DST. Or, seuls les réfugiés pouvaient connaître l’existence de cette militante, comme eux dissociée et qui, sous couvert de faux-papiers et de grimages faciaux divers et variés assurait avec perspicacité et courage le ravitaillement de la petite troupe, en fonds parentaux et courriers de même provenance, entre Paris et l’Italie (principalement Gênes, Turin, Milan). Le temps de dissiper les soupçons ou de les voir se confirmer, Carla Bovedi fut tenue à l’écart, battue froid, tandis que le couple Ganezi-Dalleret subissait le contre-coup de ce gros temps imprévu, le second reprochant de plus en plus souvent à la première de le négliger, de s’en désintéresser, tandis que la première se sentait de moins en moins capable de révéler, après tous leurs mois de liaison et l’étau qui semblait se resserrer autour d’elle, sa situation d’exilée. Elle dut cependant s’y résoudre un dimanche du mois de février 88 quand, la veille au matin, le facteur déposa dans sa boite aux lettres la convocation pour la rue des Saussaies. A cet instant, le couple se trouvait chez elle, sous la couette. Lui, s’était juste levé pour ouvrir les convecteurs électriques de la chambre et de la salle de bains qu’elle éteignait avant de se coucher par pur souci d’économie. C’est quelques minutes à peine après qu’il s’était recouché qu’elle lui avait livré son lourd secret, s’en délivrant simultanément elle-même. D’abord, il n’avait rien dit. Ou plutôt, il avait esquissé un geste qui, une fraction de seconde, avait pu faire croire à sa compagne qu’il allait rejeter la couette et ressortir du lit. Pour faire les cent pas ? Pour sauter dans ses jeans, enfiler son pull, se glisser dans ses boots, passer son manteau et lui tirer sa révérence ? Elle aurait été prête à le retenir, l’attirer à elle, éclater sincèrement en sanglots mais rien ne s’étant produit, elle n’avait pas remué un cil. Le mutisme de son compagnon avait duré un long moment au cours duquel ni elle ni lui n’avaient osé se regarder. Elle, fixait la reproduction photographique du tableau de Monet punaisée au-dessus de la commode en pin. Lui, avait rivé ses yeux au parquet et ne paraissait plus savoir ou vouloir s’en détacher. Il se décida enfin. Mais au lieu de la rassurer ou de lui signifier son congé à l’amiable, il se mit à lui déverser l’histoire qui lui était arrivée et comment, depuis qu’ils étaient ensemble, il était contraint de renseigner la police, laquelle l’avait menacé de disperser quelques sachets de poudre dans certains ouvrages de la librairie où il travaillait (avec descente à la clef) s’il refusait de collaborer. Quand il se tut, le silence retomba de nouveau. Différent, toutefois, du précédent. A la pesanteur du plomb s’était mêlée une émanation dont la puanteur accaparait tout et qui lui causa un haut-le-cœur. Maria-Vittoria Ganezi fixa celui qui lui avait soufflé, un soir, entre deux caresses intimes, « Je voudrais tellement être l’homme de ta vie » et ne le reconnut pas. Pire qu’un étranger, il n’était plus pour elle qu’un fantôme. Quelque chose d’irréel et de repoussant à la fois. Il avait repris la parole mais elle ne l’entendait plus. Qu’allait-elle bien pouvoir dire aux camarades pour sa défense tout en disculpant définitivement l’amie injustement suspectée ? Connaissant l’impétuosité de deux ou trois d’entre eux, elle ne voulait surtout pas les voir commettre l’irréparable à l’encontre de cet homme qu’elle avait aimé plus que tous les autres et qui l’avait trahie comme aucun autre avant lui ne l’avait fait ni même, peut-être, ne l’aurait fait. Non qu’elle l’aimât encore malgré tout pour vouloir le sauver de la sentence qu’il aurait méritée, mais pour éviter aux autres de déchirer le contrat sur un coup de tête et que toute la troupe se voie  extradée au mieux vers un autre pays accueillant, au pire vers cette Italie qu’ils n’en finissaient plus de fuir et qui leur ferait payer cher et cash ce retour contraint au pays. La solution lui vint comme si elle avait toujours été là depuis son exil. Inéluctable. Demain, lundi, dans les locaux de la DST, elle emporterait avec elle une petite lame à rasoir, demanderait à se rendre aux toilettes et se trancherait les veines des poignets. Pas assez pour ne pas en réchapper. Suffisamment pour être hospitalisée, quitte à faire la Une des journaux et mettre le ministre de l’Intérieur et se sbires dans une position embarrassante. Lorsqu’elle tourna la tête en direction de celui qui avait été son amant, elle eut la surprise de constater qu’il n’était plus là. Pas même dans la salle de bains ou dans la cuisine. Plus de jeans, plus de pull, plus de manteau, plus de boots, plus rien. Il n’en restait plus rien. Pas même de la tristesse. Seul un arrière-goût d’amertume après vomi prorogeant sa nausée originelle et dont elle aurait du mal à se défaire…