PREMONITION

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


A l’instant même où je grillais ma huitième cigarette, je ne me doutais pas qu’il s’agissait de la dernière. Le paquet vide de Camel a rejoint la corbeille à papiers. Après avoir déjeuné, je suis allé dans la chambre où se trouvait ma réserve. Mais, en ouvrant le tiroir de la table de nuit, j’ai dû me rendre à l’évidence : la cartouche n’était plus là. Il était près de 14 h 30 et j’avais promis à Cécile de venir la chercher au train de 16 h 35. Trouver une civette ouverte le dimanche après-midi risquait de prendre un certain temps. Le mieux était de m’y prendre tout de suite.
Arrivé en ville, j’ai garé ma Lancia sur la place et je me suis dirigé vers le Blow-up. Le barman a eu une moue perplexe lorsque je lui ai demandé s’il connaissait un endroit où me procurer des Camel. Un grand type aux cheveux châtain-clair est venu s’accouder au comptoir. Trois autres clients se sont mis de la partie. Ils ont fini par se mettre d’accord sur deux débits possibles. Le grand type m’en a suggéré un troisième. J’ai remercié et je suis parti.
Les deux premières civettes étaient fermées. Quant à la troisième, elle n’avait dû exister que dans l’imagination du grand type aux cheveux châtain-clair. Comme il était plus de seize heures et que la gare ferroviaire se trouvait à l’autre bout de la ville, j’ai repris la Lancia et je m’y suis rendu. Cécile est apparue à la fin du peloton des voyageurs. Une fraction de seconde, j’ai même cru qu’elle avait raté son train ou qu’elle avait décidé au dernier moment de ne plus venir. Nous étions mariés depuis cinq ans mais ces huit derniers mois n’étaient pas allés tout seuls. Quelque chose avait cassé. Un ressort. Trois fois rien. Mais ni l’un ni l’autre n’avions pris la peine de le réparer et la distance s’était creusée.
Deux heures plus tard, quand le téléphone a retenti, tout a basculé. Cécile se trouvait dans la salle de bains. J’ai décroché. « Etienne ? C’est Marnier ». J’avais reconnu sa voix. Jean-Claude Marnier était inspecteur de police au SRPJ de Lorgères. J’avais fait sa connaissance quelques jours seulement après mon arrivée au hameau des Caillols où il possédait une maison de famille. Nous avions sympathisé. Il appréciait, m’avait-il dit, les scénarios que j’écrivais pour la télé et, comme tout un chacun, flashait devant la beauté de Cécile. « Qu’est-ce qui t’arrive ? », ai-je demandé. « A moi, rien. On a juste découvert le cadavre d’un nommé Yves Cordier cet après-midi… », a- t-il fait d’un ton détaché. « Connais pas », ai-je menti.
Il y a eu un silence. En fait, mentir était un bien grand mot. Un jour que je cherchais une adresse dans le répertoire de Cécile, j’avais lu ce patronyme inscrit au crayon. Comme elle ne m’avait jamais parlé de lui, j’avais imaginé qu’il pouvait être son amant. Cela s’était produit au plus fort de notre crise de couple, à une époque où elle avait pris l’habitude de se rendre au cinéma le lundi soir, sachant que je détestais ce jour de tarif réduit et de files compressées. « De toute façon, j’ai un alibi inattaquable », ai-je repris enjoué. Il m’a demandé lequel et, du coup, m’a légèrement décontenancé. Je lui ai néanmoins décrit par le menu mon parcours de combattant dominical à la recherche de mes fameuses cigarettes. Il est resté coi. « Alors ? », l’ai-je relancé. « Alors, rue Saint-Hilaire, où résidait Cordier, plusieurs témoins ont aperçu un individu inconnu dans les parages mais dont le portrait pourrait être le tien tout craché », a- t-il récité. « C’est gentil d’avoir pensé à moi, mais je t’assure que je n’y suis pour rien ». Il s’est éclairci le gosier. « Ne plaisante pas, Etienne. En fin d’après-midi, un riverain a ramassé dans le caniveau un bloc-notes en cuir blanc qui ressemble comme un frère à celui que Cécile t’a offert pour ton anniversaire… ».
J’ai abandonné une bonne part de mon assurance. Une fraction de seconde, l’image du grand type châtain-clair est venue s’imprimer dans ma mémoire. Il devait savoir qu’il n’existait aucun détaillant en tabacs dans cette rue. S’il m’y avait envoyé, c’était uniquement pour qu’on m’y voie. Je me suis débarrassé de Marnier comme j’ai pu et j’ai foncé dans le dressing. J’ai ouvert la penderie et regardé dans la poche intérieure de mon costume Prince de Galles. Le bloc-notes ne s’y trouvait plus. Mon cœur s’est mis à battre un peu plus vite. Je suis revenu dans le salon et je me suis rué sur le paquet de Gitanes ultra légères de Cécile. En voulant le remettre dans son sac, j’ai commis une maladresse et le contenu s’est répandu sur le convertible. Au milieu de tout le fatras, mon regard a été attiré par un ticket de cinéma. Il venait du Rex. J’ai été pris d’un doute affreux. Dans la salle de bains, Cécile avait entrepris de se sécher les cheveux. J’ai téléphoné au cinéma en déclinant l’identité de l’inspecteur divisionnaire Marnier. J’ai demandé si le billet 06717 avait été vendu dans l’après-midi de ce dimanche, plus précisément à la séance de quatorze heures. La caissière a fait venir le gérant au bout du fil. Sa réponse a été affirmative. Soudain, ce fut comme si le monde s’affalait autour de moi, au beau milieu du salon… A n’en plus douter, ce ne pouvait être que Cécile qui avait fait main basse sur ma cartouche de Camel. Elle aussi qui avait détourné mon bloc-notes. Elle avait dû arriver par le train de 11 h 54, rejoindre son complice (le grand type aux cheveux châtain-clair) et tous deux avaient supprimé Cordier entre midi et quatorze heures. Inutile de chercher plus loin. Après quoi, elle s’était rendue au Rex  (qui donnait Dieu vomit les tièdes de Robert Guédiguian) avant de rejoindre la gare pour y attendre l’arrivée du 16 h 35… et la mienne. Tout avait été minutieusement concocté, minuté. Exécuté…
J’ai consulté le répertoire de Cécile. A la lettre C, le nom de Cordier n’apparaissait plus. En ouvrant bien à plat le carnet, on pouvait s’apercevoir qu’un feuillet avait été arraché. Simultanément, j’ai senti une présence dans mon dos. J’ai fait volte-face. Elle était là. A quelques pas de moi. Debout. Nue. Fabuleusement nue. Son premier réflexe, quand nos regards se sont toisés, a été d’éclater de rire.  Et puis son rire s’est prolongé. Un rire qui n’en finissait plus, un rire qui me vrillait les tympans. A l’instant même où je lançais ma main vers son visage, un coup violent m’a atteint à la nuque et je me suis retrouvé sur le parquet. Sonné. C’est ma chute du convertible qui m’a réveillé. J’ai mis un bon moment à émerger de ce qui n’était qu’un mauvais rêve et de longues minutes avant de recouvrer mes esprits. Je suis allé me servir un verre de Chiroubles que j’ai bu à petites gorgées. Je me suis senti mieux. J’ai regardé le cadran de ma montre dont les aiguilles marquaient 4 h 10 du matin. Nous étions dimanche. Je m’étais assoupi après avoir mariné plusieurs heures devant le clavier de mon ordinateur portable afin de nouer l’ultime scène de mon scénario. J’avais voulu me relire avant d’aller me coucher. J’avais imprimé les dix derniers feuillets, m’étais allongé sur le convertible et le sommeil avait fini par l’emporter. La brassée de feuilles sur le sol en témoignait.
Cécile n’arriverait que dans onze heures. J’ai grillé une de mes sacrées Camel pour me détendre tout à fait. Il en restait huit dans le paquet. Comme dans mon mauvais rêve. J’ai quand même voulu me rassurer. Je suis allé dans le dressing, j’ai ouvert la penderie, envoyé la main dans la poche intérieure de ma veste Prince de Galles. Le bloc-notes en cuir blanc ne s’y trouvait plus…

HORS-CADRE

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


Un matin, au sortir d’une nuit reposante, notre homme se leva frais et dispos pour rejoindre son lieu de travail. Avant cela, dans un rituel organisé, il prit sa douche, se rasa, fit son lit, descendit l’escalier en C qui reliait la chambre à la vaste cuisine-salle à manger, prépara son petit-déjeuner à base de céréales, fromage blanc au miel, pain grillé enduit de beurre, d’œufs brouillés, d’un thé nature, d’un jus d’orange, qu’il prit tout le temps d’ingérer, remonta la même volée de marches pour rallier la salle de bains (d’abord) où il se brossa les dents, la chambre (ensuite) pour se vêtir légèrement eu égard au fort soleil qui dardait sans retenue en cette fin de printemps…
Ce fut à l’instant même où il se retrouva au bas des marches, prêt à se saisir de sa serviette pansue de visiteur médical, et à quitter son appartement sous les toits, qu’il fut saisi d’une étrange impression. Quelque chose avait changé durant la nuit. Cela touchait un élément du décor. Il n’y avait pas prêté attention en montant et descendant mais, maintenant qu’il y pensait, qu’il se revoyait monter et descendre les degrés en bois de teck de l’escalier en C, la chose le frappait au coin de la certitude. Afin que l’idée ne le poursuive pas toute la journée, il voulut en avoir le cœur net. A cet effet, il commença par jeter un coup d’œil panoramique dans la vaste cuisine-salle à manger et ne trouva rien de changé. Puis il repartit dans l’escalier en C et là, au beau milieu de la montée, en plein virage, l’évidence lui sauta aux yeux. Des trois cadres accrochés au mur par des cimaises, l’un s’était vidé de son élément principal.
La jeune fille de trois-quarts dos, nue devant une psyché, avait disparu. Il restait la psyché, le porte-serviette mais plus de jeune fille. Aucune trace. Rien qui aurait pu prouver qu’elle avait été là. Et cependant, elle y avait bel et bien été ! C’était même l’unique raison pour laquelle le cadre se trouvait accroché à cet endroit entre l’affiche du film Blow-up et la reproduction d’une toile de Nicolas de Staël censée représenter une vue d’Agrigente où notre homme avait séjourné lors d’un marquant voyage en Sicile avec une compagne des années d’avant.
Ses collègues de travail s’étaient cotisés pour lui offrir ce cadre lors du pot directorial destiné à marquer ses dix ans de présence dans la société. Une photographie très pure réalisée par un artiste en vogue. Le modèle était jeune, brune. Elle se tenait debout de trois-quarts devant la psyché, nue donc, bras croisés sous ses seins ogivaux, offrant à l’objectif du photographe un dos cambré qui se prolongeait sur une ensellure très creusée et un postérieur d’une parfaite rondeur. Connaissant les prédispositions de notre homme pour « les petits culs bien faits » dont il ne manquait jamais l’occasion de leur rebattre les oreilles, ses collègues l’avaient gratifié de ce nu grandeur nature en noir et blanc qu’il s’était empressé d’accrocher dans le virage de son escalier en C. Mais comment cela était-il possible ? Comment un modèle fixé sur pellicule, cloîtré sous verre, pouvait-il s’évanouir de son cadre en laissant seulement à la vue de son « propriétaire » les éléments du décor ? Pour aller où dans sa tenue d’Eve et pour quoi faire ? En plein rêve, oui. Sans doute. Mais dans la réalité ? Or, il ne rêvait pas. Il s’était bien douché et rasé. Il avait bien fait son lit, ingéré son petit-déjeuner. Bien lavé le bol, l’assiette, les cuillers, la fourchette, le couteau à beurre, le verre. Bien rangé dans les éléments muraux adéquats et les compartiments du réfrigérateur le reste des ingrédients qui composaient sa collation. Se pinçait-il qu’il en ressentirait automatiquement une petite douleur. Il se pinça. La ressentit. Donc, il ne rêvait pas. Et la fille nue n’était plus dans le cadre. Elle s’était extraite de son contexte. Mais comment ? Dans quel but ? Qu’est-ce que cela signifiait ? Dans un premier temps, il se dirigea tout de même vers la porte palière mais ne put se résoudre à tourner la clef qui libèrerait la serrure. Il posa sa serviette pansue de visiteur médical sur le guéridon, revint sur ses pas dans la vaste cuisine-salle à manger et s’assit dans l’un des deux fauteuils en tissu blanc cassé, pour le moins songeur. Se rendre à son travail, autrement dit écumer les cabinets médicaux des trois villes du département limitrophe jusque tard dans la soirée en laissant errer chez lui l’ombre de cette fille ne lui disait rien qui vaille. Ne pas s’y rendre en prétextant un malaise ou une indisposition passerait sans doute assez mal du côté de la direction et plus encore du DRH qui, à son poste depuis trois ans, avait dans le nez tous ceux des salariés dont la présence dans la société dépassait les cinq voire les sept ans grand maximum. Or, avec ses dix ans accomplis, notre homme entrait très nettement dans la case des « cireurs de banc », ainsi que les surnommait le DRH, c'est-à-dire des employés à mettre sur la touche. Notre homme ne parvenait pas à faire son choix. Y aller ou rester. Finalement, il décida de rester. Composa le numéro de SOS Médecins, demanda le docteur Coste qui n’était pas de service. Appela son domicile, expliqua ce qu’il aurait apprécié qu’il fasse. « Une femme ? », questionna l’autre. « Si l’on veut », répondit-il. « Je te rappelle ». Ce qu’il fit après avoir joint la société où travaillait notre homme et avoir informé le DRH du « malaise dont cet employé avait été victime, tôt ce matin, qui nécessitait examens et quarante-huit heures de repos complet ». Le DRH enregistra, marmottant une réflexion peu amène que le docteur Coste ne releva pas et il coupa la communication pour rappeler son copain. « Je passera en fin de journée déposer l’ordonnance et l’arrêt de travail dans la boite aux lettres. Expédie-les à la Sécu. Je t’ai flanqué deux jours d’arrêt, ce qui t’en fera quatre avec le week-end. Et profite ! ». Notre homme le remercia. « Profite ! ». Il en avait de bonnes, le toubib. Profiter de quoi ? Il ne savait même pas dans quel sens agir. Alors, profiter… Un modèle qui s’évade de son cadre pour s’évanouir dans un appartement n’étant ni un fait banal ni surtout normal, il ne voyait pas par quel bout saisir le problème. Pour s’assurer qu’il avait bien vu, qu’il n’avait pas eu la berlue, il retourna dans l’escalier se planter devant le cadre où il ne vit rien de plus ou de moins que précédemment. La psyché et le porte-serviette étaient toujours là. Le modèle absent. Disparu. Mais où ? Une idée finit par lui venir. Une idée qui en valait une autre, d’autant qu’il n’avait que celle-ci à faire valoir. Il gagna le premier étage et poussa la porte de la salle de bains. Elle était bien là où il l’avait supposé. De trois-quarts dos. Nue. Pareil à la photo. Le grand miroir au-dessus du lavabo avait remplacé la psyché mais, pour le reste, c’était une reproduction fidèle du cliché grandeur nature. Même le porte-serviette tenait son rôle. S’il y avait pensé, peut-être l’avait-il souhaité, il n’en resta pas moins bouche-bée. Comme pétrifié devant l’improbabilité de la scène. Alors, il se souvint que ce n’était ni à son premier ni à son deuxième passage dans l’escalier en C qu’il avait eu la vague impression que quelque chose s’était modifié sur le parcours, mais après le troisième et ultime passage. Quand il était redescendu, suite au brossage dentaire, pour quitter l’appartement, et même s’il avait ressenti une étrange sensation, bien avant cela, pendant qu’il se rasait. Une sorte de bruit inhabituel qui l’avait fait s’interrompre et tendre l’oreille… Et si ce n’était pas la première fois ? se demanda-t-il. Si, déjà, par le passé, lors de ces sept mois de présence dans son cadre, au mitan de cet escalier en C, elle était sortie de son contexte ? Juste après qu’il était parti de chez lui. Après tout, tantôt, il s’en était fallu de quelques secondes pour qu’il ne s’aperçoive de rien. S’était-elle extraite trop tôt, l’avait-elle cru parti ? Quoiqu’il en soit, c’était à cause de cet empressement ou de cette erreur de jugement qu’il avait pu percevoir ce changement ou plus exactement que ce changement l’avait retenu par la manche. « Mademoiselle ? ». C’est tout ce qu’il put dire ou faire quand il eut recouvré sa voix. Avancer la main pour lui tapoter l’épaule voire l’effleurer à peine n’était pas pensable. Quelle aurait été sa réaction ? Se serait-elle de nouveau évaporée, rebiffée ? Aurait-elle changé de pièce, de cadre ? Ne s’étant jamais trouvé en présence d’un pareil cas, il n’aurait su dire. « Mademoiselle ? ». Aucune réponse. Les bras croisés sous ses seins ogivaux, elle demeurait parfaitement muette et immobile, parfaitement égale au modèle de la photo. A ceci près, qu’elle ne se montrait plus en noir et blanc mais en unicolor. La peau halée du cou aux pieds sans aucune marque de sous-vêtements. Par curiosité plus que par perversité, il leva légèrement la tête, se dressa sur la pointe des pieds et jeta un regard dans le miroir, observant que le pubis autour de son triangle de poils couleur de jais, était aussi uniformément bronzé que les deux rondeurs fessières qui s’offraient à lui (en vrai), au premier plan. Le dos était toujours aussi bien découplé. L’ensellure aussi parfaitement creusée. Jolie, elle l’était et il le savait depuis plus de sept mois maintenant que ses collègues la lui avaient offerte en cadre et sous-verre. Mais là, debout, en chair et en os, à trente centimètres de lui, dans sa salle de bains à lui, elle n’était plus simplement jolie, elle était pire. Ce n’était pas compliqué : il n’avait pas de mot et, sans doute d’ailleurs n’y en avait-il pas pour exprimer ce qu’elle représentait à ses yeux. « Mademoiselle ? ». Toujours rien. Elle conservait son mutisme et son impassibilité. Finirait-il par la toucher ? Il craignait qu’elle disparût, qu’elle réintégrât son cadre originel. Originel ? Pas tant que cela. En fait, qui était-elle ? Aucun nom ne figurait dans le cadre, excepté celui du photographe. La seule mention portée au bas du cliché, sur la bande crème qui en constituait le pourtour, indiquait : Vues de dos et au-dessous Chapitre 3. Quelques jours après que ses collègues lui avaient fait la surprise et le plaisir de ce cadeau, il s’était rendu à la galerie qui les exposait. Le cliché faisait partie d’une série de douze que le photographe avait intitulés ainsi changeant simplement poses et modèles mais toutes « vues de dos », de trois-quarts ou face à l’objectif et debout (comme elle) ou courbée, accroupie couchée, assise, agenouillée ; sur un sommier, une chaise, une table, contre un mur, à même le sol et donc devant une psyché. Si les douze filles qui avaient posé étaient toutes aussi jeunes que jolies, des douze elle était la plus belle. Il le pensait en connaissance de cause car il s’était arrêté un long moment devant chacune d’elles, étudiant chaque élément des décors, ce qu’ils suggéraient par rapport aux modèles, pourquoi certaines avaient été choisies pour êtres prises couchées ou debout plutôt qu’assises ou courbées, il les avait minutieusement détaillées une à une, passant chaque parcelle de leurs corps aux rayons x de son regard averti. Malgré la pureté de leurs lignes, la perfection de leurs courbes, l’impeccable arrondi de leurs postériorités (qui avaient déterminé leur sélection), la « sienne », celle qu’avaient choisie pour lui ses collègues, était de loin la mieux faite, la plus entièrement accomplie. Du coup, il aurait bien aimé connaitre le nom de celui ou celle qui avait fait le choix ultime et aussi (mais pour d’autres raisons) de celui ou celle qui en avait eu l’idée. Qu’il se fût agi d’un homme eut été assez compréhensible. D’une femme, cela aurait posé question. Tout au moins pour lui. Il n’avait pas demandé. Pas osé demander. Lorsque, devant les neuf autres salariés, le patron et le DRH, il avait déluté le cadre de son emballage kraft, il avait été tellement surpris et (aussi un peu) gêné de l’intention comme du résultat, qu’il n’avait su dire que : « Ca alors ! Merci. Merci bien. Merci beaucoup ». Ce qui, a posteriori, lui avait paru un peu court et plutôt niais. Heureusement qu’un de ses collègues avait au même moment pris l’initiative de faire sauter le bouchon de l’une des deux bouteilles de Mumm cordon rouge (le patron n’avait pas lésiné sur la marque), ce qui avait créé une diversion. « Aux dix ans écoulés ! », avait toasté le patron. « Et aux dix à venir ! », avait renchéri sa secrétaire. Notre homme avait lorgné du côté du DRH qui avait piqué du nez vers le sol… La fille se tenait toujours devant lui, de trois-quarts dos, nue comme une main, les bras croisés sur ses seins ogivaux, aussi hiératique qu’une statue. A ceci près qu’elle n’était ni de plâtre, ni de marbre, ni d’argile ou de bronze mais faite de chair et d’os comme toute une chacune et qu’il n’était pas possible qu’ils en restent là, quel que soit le cas de figure. S’il résumait : une fille modèle (si l’on pouvait dire et bien que cela soit moins prononcé qu’un modèle de fille) absolument inconnue s’était extraite, par on ne sait quel tour de passe-passe ou quel sortilège, du cadre où elle séjournait depuis que son image y avait été placée par son photographe, voire un encadreur, et se trouvait plantée devant le miroir de sa salle de bains (à lui) dans la même position adoptée au cours de la séance de pose, aussi mutique et figée que dans son cadre. Rien de ce qu’il pouvait en déduire n’était fait pour éclaircir le mystère ni arranger sa journée. Si rien ne bougeait, il allait même finir par comprendre enfin les mobiles de Calder ! Seulement voilà : comment décanter pareille situation ? Dit autrement : comment en sortir ? Il ne voyait qu’une trajectoire : celle qui consistait à faire réintégrer son cadre à la bellissime inconnue. Sauf que, vouloir se sortir d’une situation en faisant rentrer l’autre dans un cadre d’où elle s’était elle-même prélevée, allait nécessiter quelques contorsions sinon physiques (le cliché étant grandeur nature) tout au moins intellectuelles auxquelles il n’était décidément pas préparé. D’ailleurs, qui le serait ? « Mademoiselle… Vous ne pouvez pas parler ou ne voulez pas parler ? ». Il n’obtint pas plus de réponses que les précédentes fois. Tant pis. Il allait tendre le bras vers ce corps nu et inerte, lui poser une main sur l’épaule (droite ou gauche, il n’avait pas encore opté) et il verrait bien sa réaction. S’il y en aurait une ou non. Et puis aussi quelle sensation lui-même éprouverait au bout de ses doigts quand il ne l’avait jamais touchée qu’au travers du verre. Lentement donc, il déplia le bras, stoppa à mi-parcours, hésita à dérouler son allonge, finit par se persuader que ce n’était pas si compliqué et vint lui taquiner l’épaule gauche. Il ne nota aucune différence avec n’importe quelle autre épaule humaine et en fut rassuré. Il renouvela l’opération avec les omoplates, la colonne vertébrale sans pour cela obtenir la moindre réaction, le plus infime tressaillement. Elle était exactement comme dans son cadre quand, montant et descendant l’escalier en C, il passait des doigts avides le long de son dos, s’attardant plus spécifiquement à l’endroit où il perd son nom. Or, maintenant qu’il avait la possibilité de poser ses mains sur ces deux rondeurs fessières à propos desquelles lui-même et ses invités se répandaient en effleurements ou caresses suggestives et autres réflexions plus ou moins graveleuses, maintenant qu’elle se trouvait non seulement à portée mais vivante (quoique inerte), en tout cas de chair et d’os et non plus simplement de papier glacé sous verre, maintenant donc, il n’y parvenait pas. Quelque chose l’en empêchait. Quelque chose d’insigne mais de suffisamment prégnant toutefois pour le retenir à la lisière de ces deux globes irréprochables que leur magnétisme ne réussissait pas à attirer. Un comble ! En réalité, il avait peur. Craignait qu’elle ne réintègre son vrai contexte, offusquée par cet attouchement. Voire qu’elle disparaisse de sa vue et de son cadre et qu’il demeure bouche-bée et bras ballants sans plus personne devant lui, seulement la psyché et le porte-serviette sur la photo. An fait donc, il avait peur. Pareil à ces hommes prépotents à l’encontre de la gens féminine, qui ne le sont que parce qu’ils la redoutent et non, tel qu’ils s’escriment à le faire croire à leurs mâles entourages parce qu’ils se sentent supérieurs à elles. Pourtant, lui n’était pas de ceux-là et ceux qu’il côtoyait dans le métier ou croisait lors de soirées, il avait tendance à les fuir ou à les tenir à distance. Lui, avec les femmes, il était d’un naturel assez doux. Vaulin (un collègue) disait fade. « Avec les gonzesses [il ne disait jamais femmes ou filles], il ne faut pas être fade. Faut toujours en remettre une couche. De préférence, en les faisant marrer. Elles aiment ça, un gonze [il ne disait jamais homme] qui les fait marrer. Et toi, t’as déjà gagné la moitié de la partie. Regarde ce con de Durieux… ». René Durieux. Chef de produit. Ni beau ni moche, mais pas quelconque. Taille moyenne. Il avait pour lui son bagout et son humour pince sans rire. Quelque charme aussi que lui (ou Vaulin) n’avait pas. Durieux emballait à peu près qui il voulait au-dessous d’un mètre soixante-douze (sa taille personnelle) et entre dix-neuf et trente-cinq ans. En-deçà et au-delà de ces limites, il ne touchait pas, fût-elle le canon du siècle. On lui connaissait une kyrielle (Vaulin disait collection) de filles et de femmes de toutes origines sociales ou ethniques. Une fois, il avait failli avoir un problème avec une fille cueillie à la sortie d’un piano-bar qui, pour démontrer une vingtaine de printemps n’en possédait en tout et pour tout que seize. Drivée ou épaulée par son maquereau de frère, elle avait tenté de le faire chanter. Il s’en était tiré de justesse et pendant un certain temps avait mis le pied sur le frein. C’était Rachel, la secrétaire de direction, qui avait mouchardé, Durieux s’étant confié à elle. Elle l’avait fait délibérément pour que cela finisse par ricocher à l’oreille d’Anne-Marie Boyer, la gestionnaire des stocks, qui en pinçait secrètement pour Durieux malgré ses rédhibitoires trente-sept ans. Ceci dit, contrairement à ce que prétendait Vaulin, René Durieux n’avait rien d’un con. Toute cette digression pour redire qu’avec les femmes notre homme n’avait ni la parole ni le geste commode. Au lit, d’après ce qu’il lui avait été rapporté çà et là, ce n’était pas un mauvais coup mais il aurait manqué de fantaisie. Au final, la seule avec qui il osait en mots et en conduite, c’était la fille de la photo. Tout au moins, tant qu’elle était demeurée dans son cadre. Parce que depuis qu’elle était sortie (par empressement juste avant qu’il parte ou à dessein, escomptant qu’il s’en apercevrait), il n’osait plus. Pourtant, ce n’était pas bien difficile. Il lui suffisait d’allonger le bras, peut-être bien les deux, voilà oui les deux, et de saisir à pleines mains ces deux demi-lunes qui ne devaient attendre que cela, qui n’étaient là que pour lui. Exactement comme il lui arrivait de le simuler au beau milieu de l’escalier en C quand il plaquait ses doigts contre le verre à cet endroit précis, en dégageant parfois un pour le glisser dans ce sillon échancré, extravagant vers les pires lascivités. « Un peu de courage, vous y êtes presque… ». Il n’y aurait pas eu ce voussoiement, il aurait cru se parler à lui-même, ainsi qu’il lui arrivait de le faire de temps à autre. Mais il y avait eu le voussoiement et cette voix féminine (chaude et grave) qui ne correspondait en rien à la sienne. Il sursauta : « C’est vous ? ». Aucun écho ne fit retour à son interrogation. « C’est vous qui venez de m’interpeller ? ». Ses mains n’étaient plus qu’à quelques millimètres des fesses de la fille toujours aussi statique. C’était simple. Tellement simple. De surcroît, s’il avait bien entendu, elle l’y avait exhorté ! Comment s’y prendre ? Et que préférait-elle ? Qu’il les lui caresse avec raffinement, les lui saisisse avec vigueur, les lui pétrisse avec sensualité ? Il était plus que certain qu’elle attendait quelque chose de lui, quelque chose qu’il avait l’habitude de penser ou de mimer quand il s’arrêtait devant le cadre pour la contempler ou l’attoucher de l’autre côté du verre. Quelque chose dont il rêvait en somme et qu’elle était prête à lui accorder, s’étant libérée de ce cadre et l’ayant apostrophé en ces termes : « Un peu de courage, vous y êtes presque… ». Si tant est qu’il se décide. Mais il n’y parvenait pas. Tenté, il l’était. Mais ça s’arrêtait là. Il retira même ses mains pour les laisser pendre, un rien moites, au bout de ses bras ballants. « Voilà, c’est cela. Fermez les yeux… ». Il les rouvrit aussitôt, ne s’étant pas aperçu qu’il les avait clos. « Fermez vos yeux et venez poser vos doigts sur la partie de mon corps que vous préférez… ». Il obéit à la voix sans poser de questions, sans prendre la peine d’essuyer ses phalanges humides au pantalon. Yeux clos, bras tendus, ses mains entrèrent enfin en contact avec les deux hémisphères parfaitement cricoïdes, séparés par cette profonde scissure qu’il avait tant et plus désirée dans ses rêves et fantasmes les plus épicuriens. Il commença par les malaxer tendrement, à moins que ce ne soit timidement puis, prenant de l’assurance, il se mit à les pétrir plus énergiquement, comme il l’aurait fait d’une pâte à modeler ou d’un morceau d’argile auxquels l’on veut donner un tour précis et qu’il faut pour cela assouplir, sans savoir au juste pourquoi il fallait rendre ces deux globes de chair plus souples, alors même que leur fermeté n’occultait en rien leur élasticité. S’il n’osait toujours pas glisser un doigt dans le sillon, ainsi qu’il l’avait maintes fois mimé devant le cadre, de l’autre côté du verre, il se souvint de la fossette qui agrémentait la fesse droite et la rechercha à l’aveuglette, les yeux toujours fermés, un peu au-dessus de la pliure qui sépare le postérieur du haut de la jambe. Quand il eut repéré la fine dépression, il pinça l’endroit où elle se situait sans que la fille ne s’en plaigne. Il pressa plus fort encore, puis de toute la force de ses doigts sans obtenir le moindre cri, la plus infime réaction. Elle demeura muette et immobile comme il l’avait toujours connue. Ses doigts étaient chauds d’avoir pressé sa chair avec autant de force. N’en croyant pas ses oreilles, il rouvrit les yeux et ce qu’il vit l’obligea à reculer d’effroi. Bouche ouverte à la recherche d’un peu d’air, le regard rivé sur sa main droite ensanglantée, il lâcha le rasoir, continuant de reculer, oubliant l’escalier, trébucha dès la première marche, perdit l’équilibre, dégringola en roulade et arriva mort dans la pièce principale de son appartement sous les toits…

L'ART DU TEMPS

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


Je ne sais pas pourquoi, un beau matin, face au miroir de la salle de bains, je m’étais dit comme ça : « Et si j’allais faire un tour à Bologne ? ». Un rapide calcul m’avait fait remonter le temps de trois décennies. Qu’étaient devenus mes amis et connaissances que j’avais fréquentées au temps de ma liaison avec Ada ? Une liaison de dix-neuf mois qui nous avait suffisamment marqués l’un comme l’autre pour que, la rupture venue, elle ne mît jamais plus un pied à Paris ni moi dans sa ville natale. J’avais appris par Maria-Carla (une de ses collègues de l’ambassade) que ses parents lui en avaient un peu voulu d’avoir mis un terme à notre relation, sans raison apparente. Je pense pouvoir dire qu’ils m’appréciaient (même en temps que tifoso de la Juve) et qu’ils auraient bien aimé faire de moi leur gendre, leur genero. Ce fut juste Ada qui, à un certain moment, ne l’entendit plus de cette oreille, comme on dit. J’avais trente et un ans, elle vingt-trois et depuis quelque temps je lui parlai mariage, enfant et tout ce qui s’ensuit. Mes emballements l’avaient sans doute prise de court et elle s’était affolée. De plus, comme il était assez difficile de la décrypter quand elle n’exprimait pas son désaccord de vive-voix, j’avais continué d’insister. Quand elle en a eu assez d’entendre toujours le même refrain, elle me l’a fait savoir. Sans se dégrader vraiment, la relation s’est peu à peu effilochée jusqu’au jour où elle m’a dit qu’elle préférait arrêter. D’ailleurs, son contrat avec les services culturels de l’ambassade touchait à sa fin, elle ne savait pas s’il lui serait renouvelé et, tout bien pesé, elle n’en ferait pas la demande. Bologne, sa famille, ses amis lui manquaient aussi beaucoup même si, jusqu’ici, Paris et moi-même avions réussi à résorber tant bien que mal ces absences. De mon côté, mon emploi de gestionnaire dans un département autonome du ministère de la Culture m’interdisait toute espèce de fugue plus ou moins définitive, sauf à abandonner sine die le poste et les avantages qui allaient avec. Et comme je ne bénéficiais pas du statut de fonctionnaire, il ne m’était pas possible de jouer la carte d’une éventuelle mutation. D’un autre côté, comme Ada ne me quittait pas exclusivement pour retrouver sa Bologne natale, le problème ne se posait pas. Il ne s’agissait pas entre nous d’une question géographique mais existentielle. Je me souviens encore du jour où elle m’avait annoncé son désir de rompre avec Paris et moi. Nous étions installés à la terrasse du Père tranquille, aux Halles. C’était une très belle journée de la fin mai (le 28 si ma mémoire est bonne) comme Paris en connaissait un certain nombre lors de ses printemps. Elle sirotait un bitter San Pellegrino et moi une Moretti. IL était environ 17h30 et nous avions décidé de dîner en ville, ici-même dans le quartier (à La Galtouse) ou vers Beaubourg (au Curieux) puis de regagner nos pénates à Fontenay-sous-Bois après le visionnage d’une bonne toile si, les affiches nous parlaient. Je ne travaillais alors qu’à mi-temps pour ce département autonome du ministère et elle avait pris son après-midi à l’ambassade ce qu’il lui arrivait de faire (quoique rarement) et qui explique que je ne m’étais pas méfié. « Sai Robi, ci ho  pensato molto e credo sinceramente che dobbiamo finirla qui ». (Tu sais, Robi [diminutif italien de Roberto] j’y ai beaucoup pensé et je crois sincèrement que nous devons arrêter là), m’avait-elle jeté sans précaution, qui plus est au détour d’un échange qui n’avait rien à voir. Pas devrions mais devons. Presque un impératif. La première déclinaison aurait laissé la porte entrouverte, la seconde venait de la claquer brutalement sur mes doigts malgré ce « nous » de pure forme. Sans parler de cette façon de l’exprimer dans sa langue maternelle alors qu’elle parlait couramment le français avec ces délicieux roulements de r qui donnaient à ses phrases les plus banales une sensualité peu ordinaire. Mais comme j’étais moi-même assez bon bilingue dans sa langue, je n’eus pas besoin d’interprète pour traduire son refus de poursuivre à mes côtés. D’abord, je n’avais rien dit. J’avais fixé ce qui restait de bière dans mon verre avant de l’assécher d’un trait et de faire un signe au serveur de m’en apporter une autre. « Cosi, qui e adesso ? » (Comme ça, ici et maintenant ?), avais-je questionné. « Non, bien sûr. Nous allons en parler mais mon opinion est presque faite ». Si son opinion était presque faite, à quoi bon en parler ? « Depuis quand ? », demandai-je. « Quelques jours mais ça fait un moment déjà que j’y pense ». C’était le moins qu’elle pût faire après dix-neuf mois de liaison. Sur le moment, j’ai cru que sa collègue et amie Maria-Carla, qui passait d’un amant à l’autre comme on peut passer du coït à l’ail, avait pu l’influencer, lui suggérer de s’amuser encore un peu avant de songer mariage, enfant et tout le toutim. Après tout, elle n’avait que vingt-trois ans. Mais très vite j’ai compris que cette décision lui était propre et qu’elle ne reviendrait pas dessus. Le « presque » qu’elle avait employé n’était qu’un adverbe diplomatique. Restait à déterminer comment se dérouleraient les deux mois qui la séparaient du terme de son contrat avec l’ambassade. En fait, c’était essentiellement de cela qu’elle avait voulu discuter ce jour-là et de pratiquement rien d’autre. Nous avions malgré tout maintenu le dîner (finalement au Perron, dans le VIIème) ainsi que la séance de cinéma (à l’UGC-Odéon qui donnait Salvador d’Oliver Stone) car les gommer pour rallier aussitôt l’appartement de Fontenay aurait rendu la soirée très pesante. Ce fut d’ailleurs sa dernière nuit dans cet appartement. La soixantaine d’autres qu’elle passa encore dans la capitale, elle les avait partagées essentiellement dans le deux-pièces de Maria-Carla à Bastille et dans quelques autres logements d’amies ou de connaissances. Un pot fut organisé pour son départ de l’ambassade, le 7 décembre. J’y avais été convié, je ne m’y étais pas montré. Déjà que la cocktailite aigüe (cette maladie parisienne d’aucuns milieux) n’était guère mon fort, je n’allais pas de surcroît me pointer à un pot d’adieu d’une relation amoureuse de dix-neuf mois qui sonnait comme mon hallali sentimental ! Quelques mois plus tard, quand je couchais avec Maria-Carla, elle ne put s’empêcher de me glisser qu’Ada avait été affectée par cette absence, ce qui me laissa quelque regret car elle avait dû penser que j’avais agi par pure vengeance alors que l’idée ne m’avait même pas effleuré. C’est ce que j’avais soufflé à Maria-Carla, lors de  ce week-end de Pentecôte à Deauville-Trouville-Honfleur, pour qu’elle le lui répète quand elles se téléphoneraient… Suite à cette idée qui m’a traversé l’esprit devant le miroir de la salle de bains, j’ai tout de même mis deux bonnes semaines à me décider. Et puis, comme je ne savais trop que faire du pont du 1er mai, j’ai pris le train pour Bologne le mercredi 30 avril à 11h35. Ce pont était idéal dans la mesure où en France comme en Italie il serait respecté et que cela me donnerait du temps pour revoir des amis, Maria-Carla peut-être et même Ada et les siens, qui sait ? Et si tant est qu’ils aient tous continué leurs vies à Bologne ou qu’ils n’aient pas décidé d’aller s’aérer ailleurs pendant ces quatre jours. Le cas échéant, je me satisferais de Bologne dont j’avais gardé un excellent souvenir. Au fur et à mesure que le train approchait de la gare centrale (celle-là même qu’un groupuscule extrémiste de droite, aidé par les services secrets dans le cadre de la stratégie de la tension supervisée par le gouvernement démocrate-chrétien, avait fait exploser le 2 août 1980, causant la mort de quatre-vingt cinq personnes et en blessant plus de deux cents), la question qui ne me quittait pour ainsi dire plus était de savoir si nous nous reconnaîtrions. Pas seulement sur un plan physique mais aussi philosophique, idéologique. Jusqu’à quel point et dans quel sens avions-nous changé, quelle image renverrais-je à ces vieux amis et quelle image d’eux me renverraient-ils à leur tour ? Nous avions tous abordé ou dépassé la cinquantaine et les vingt-sept années qui nous séparaient à jamais de notre jeunesse n’avaient pas simplement imprimé sur nos visages des rides d’expression. Le temps avait fait son œuvre dans nombre de domaines et quand il m’arrivait de revoir des photos de moi trois ou quatre décennies en arrière, je pouvais y lire chaque chemin emprunté et parcouru avec ses joies et ses revers. Le seul fait d’y penser faillit me faire descendre du train. Je détestais par-dessus tout décevoir. Le train entra en gare à 18h50 précises. Je pris un taxi pour me rendre à l’hôtel Accademia, au 6 de la via delle Belle Arti où j’avais réservé une chambre single. A mon arrivée, la réception était tenue par une jeune femme d’une trentaine d’années, au visage rond et au teint hâlé, vêtue d’un tailleur vert foncé sur une chemisette blanche. Je me présentai, elle vérifia mon nom sur sa liste des réservations, me demanda de remplir un formulaire ajoutant elle-même les informations relatives à mon passeport. Après quoi, elle me tendit une carte magnétique, me déclina les services proposés par l’hôtel et m’indiqua le numéro de ma chambre (312) au troisième étage, me précisant pour finir les heures du petit-déjeuner (entre 7h30 et 10h00). Je ralliai dans cet ordre l’ascenseur, l’étage et la chambre qui m’apparut d’emblée du meilleur confort avant de prendre une douche et de m’octroyer une heure de repos. Le restaurant où j’avais envisagé de dîner était situé non loin de l’hôtel. Je l’avais remarqué tantôt quand le taxi m’avait emmené. Sa devanture m’avait inspiré, son menu me régala. Après le repas, je m’octroyai une petite promenade digestive sans but précis à travers les rues de la ville laquelle m’entraîna dans un bar fréquenté par une jeunesse à moitié pondérée et assise en terrasse, pour moitié exubérante et concentrée à l’intérieur autour de jeux vidéo. Je m’installai à l’unique table de libre et commandai un cappuccino, un vrai. Pas cette mixture que l’on vous sert en France. J’en avais déjà eu l’envie en traversant le hall de la gare puis le bar de l’hôtel mais je m’étais abstenu me le réservant pour un plus propice instant. Tout à sa dégustation, je ne parvenais pas à me fixer sur la personne que je devrais contacter en premier demain matin. Des noms me venaient à l’esprit qui ne correspondaient pas, d’autres ne me revenaient pas en mémoire qui auraient pourtant fait l’affaire. Gianpiero, par exemple. Oui mais, Gianpiero comment ? Et sa petite amie de l’époque, Ornella. S’étaient-ils mariés ces deux là et si oui donc Gianpiero et Ornella comment ? Il y avait aussi Fulvia qui était sur le point d’épouser Enrico. Voilà, Enrico. Fulvia et Enrico. Je ne me rendis même pas compte que je venais d’avaler pratiquement d’un trait mon cappuccino comme s’il se fût agi d’un alcool fort, type Sambucca ou Grappa. Je n’en avais dégusté tout au plus qu’un petit tiers de tasse et encore, engloutissant le reste, obnubilé par mes recherches patronymiques. Soudain, je fis claquer mes doigts. Une des filles à la table voisine me dévisagea en souriant et, tout en lui rendant son sourire, d’un geste de l’index sur la tempe, je lui fis comprendre que j’avais trouvé ce que je cherchais. La vingtaine, cheveux de jais mi-longs, oiseau tatoué dans le cou, débardeur noir porté sans soutien-gorge, leggings noirs à même la peau. Pas le moment de me laisser distraire. Enrico Grandine. Dès mon retour à l’hôtel, je filai droit dans la cabine compulser l’annuaire téléphonique. Grandine Enrico y figurait. Je notai numéro et adresse sur un bloc-notes mis à la disposition de la clientèle et, le lendemain, vers les midis, j’appelai de mon Smartphone. D’abord incrédule, il finit par dire qu’il lui semblait reconnaître cette voix et se dit tout heureux de l’entendre à nouveau de visu. « Viens déjeuner avec nous, je te présenterai mon épouse et nos deux grands garçons ». S’il avait épousé la Fulvia, il m’aurait dit quelque chose comme « Fulvia sera si contente de te revoir… ». Mais là, il avait dit qu’il me présenterait son épouse. D’évidence, ce n’était pas Fulvia. Ou plus. Au fond, peu m’importait. Je me rendis à son domicile où il me fit franchir l’entrée de l’immeuble via son digicode, m’indiqua l’étage (quatrième) que je gagnai dans un ascenseur plutôt étriqué. Il m’attendait sur le palier mais à peine avais-je poussé la porte de cette boîte à sardines et que nous nous vîmes, nous ne nous reconnûmes pas. Je crus même qu’il s’agissait de l’un de ses deux « grands garçons », chose improbable vu la trentaine accomplie du bonhomme que j’avais devant moi. « Chi è lei ? » (Qui êtes-vous ?), fit-il en me fixant. « Avro sbagliato piano. Cerco il signor Enrico Grandine. Sono un amico francese… » (J’ai dû me tromper d’étage. Je cherche monsieur Enrico Grandine. Je suis un ami français). A cet énoncé, ses yeux s’écarquillèrent davantage encore. « Sono il signor Enrico Grandine. Ma lei non puo essere quell' amico francese » (Je suis monsieur Enrico Grandine. Mais vous, vous ne pouvez pas être cet ami français). J’eus beau citer des noms, des faits et même des anecdotes, rien n’y fit et il me ferma la porte au nez. Qu’est-ce que cela signifiait ? Comment Enrico Grandine avait-il pu en vingt-sept ans ne prendre aucune ride (même d’expression) ni aucune autre année que la trentaine qu’il comptait déjà à cette époque ? Et pourquoi moi, je les accusais ? Bologne aurait-elle des vertus de jouvence ? Pourtant depuis hier, de la gare à l’hôtel, du restaurant au bar, par chaque rue empruntée, j’avais aussi bien croisé des jeunes que des moins jeunes et des carrément vieux. Que s’était-il passé avec Enrico Grandine ? Pourquoi n’avait-il pas vieilli ? Passablement secoué, je rejoignis directement mon hôtel sans passer par la case restaurant. J’empruntai de nouveau l’annuaire et décidai de joindre Ada. Tout au moins ses parents car elle-même avait dû changer de nom. Je cherchais un Cordelli. Tombai sur une liste de douze dont deux Giuseppe. Je notai les deux numéros, sortis de la cabine et m’installai à une table du bar après avoir commandé au serveur un cappuccino avec un croissant à la confiture et une part de sfoglia aux pommes. J’attendis qu’il vint me servir, déglutis le tout en un temps record et m’attaquai au premier numéro. Je me présentai sans préambule à la voix masculine qui avait lancé en décrochant un « pronto » décidé. Je lui exposai que j’avais connu sa fille Ada à Paris, dans les années 80 ». Le premier Giuseppe Cordelli fut le bon, même s’il y eut un grand blanc entre ma présentation et sa réaction. Quand je lui appris que je me trouvais à Bologne, il m’exhorta à passer le voir. Ce que je fis. Pour le même résultat qu’avec Enrico Grandine. Le père d’Ada avait exactement le même âge que je lui avais connu vingt-sept ans auparavant, comme si nous nous étions quittés la veille et, bien entendu, ne me reconnaissant pas il me claqua la porte au nez sans même faire appel à sa femme (Nicoletta) pour qu’elle confirme ou infirme son opinion à mon égard. Je n’avais pas parcouru vingt mètres dans la rue que je vis Ada s’avancer vers moi. Je la reconnus aussitôt parce qu’elle aussi était comme le matin où elle avait déserté mon appartement de Fontenay. Sans un jour de plus à son compteur personnel. Vêtue du même tee-shirt, des mêmes jeans noirs, des mêmes sandales qu’elle portait la veille à la terrasse du Père tranquille, quand elle m’avait annoncé sa ferme intention de rompre. Parvenu à ma hauteur, je la stoppai pour lui demander l’adresse de Gianpiero et Ornella. Elle aussi ne me reconnut pas, hésita quelques secondes avant de me fournir le renseignement. Je la remerciai. Elle m’expédia un simple « prego » ponctué d’un sourire de circonstance et reprit sa marche en avant dans une direction on ne peut plus opposée à la mienne ou plutôt à celle qu’elle m’avait désignée pour rallier l’adresse demandée… Ce sont les haut-parleurs de la gare centrale qui m’extirpèrent de ce sommeil agité. A côté de moi, le trentenaire dégingandé ressemblait à s’y méprendre au jeune Enrico Grandine. Assis en face de moi, Ada et son père ou plus exactement la jeune femme et le voyageur âgé que j’avais pris pour Ada et son père. Néanmoins, c’est sur la pointe des pieds que je descendis du train, en les traînant que je remontai le quai jusqu’à la station de taxis et, sans contacter qui que ce soit, que je passai mes quatre jours de fugue à Bologne, à revisiter la ville de la base au sommet et de fond en comble, revenant chaque soir à mon hôtel dans un état de fatigue avancé pour repartir à l’assaut le lendemain matin, évitant les endroits que nous fréquentions (elle, ses amis et moi) jusqu’au dimanche après-midi où, assis à la terrasse d’un Café, elle me vit, fonça droit sur moi, s’arrêta, repartit, stoppa de nouveau, détacha sa main de celle de son ami, revint sur ses pas les orientant vers moi. « Lei è Roberto, no ? ». (Vous êtes Robert, non ?). Et comme je ne répondis rien, elle réitéra sa question. « E Lei, chi è ? » (Et vous, qui êtes-vous ?), demandai-je prudemment. « Io sono Chiara, la figlia di Ada. Ada Cordelli » (Moi, je suis Chiara, la fille de Ada. Ada Cordelli). Non seulement elle était le portrait craché de sa mère mais elle portait le prénom que j’avais suggéré à Ada pour le cas où nous aurions une fille ensemble. Chiara, en français Claire. « Mi scusi, ma Lei si sta sbagliando, signorina » (Excusez-moi, mais vous vous trompez, mademoiselle). « Sono certa di non ! Ho visto delle foto di Lei, di questo Roberto dunque, e gli assomiglia moltissimo… » (Je suis certaine que non. J’ai vu des photos de vous, de ce Roberto donc, et vous lui ressemblez beaucoup…). « Quale foto ? », questionnai-je anxieux. « Ma quelle che avete fatto con mia madre a Parigi negli anni ottanti ! » (Mais celles que vous avez faites avec ma mère à Paris dans les années 80 !). « E come ha fatto Lei a riconoscermi se non mi ha mai conosciuto ? » (Et comment avez-vous fait pour me reconnaître alors que vous ne m’avez jamais connu ?). « Ma perchè non è cambiato ! » (Mais parce que vous n’avez pas changé !). Ce qu’on doit appeler l’art du temps. Il fallait vraiment que je me réveille à nouveau et que j’en termine avec ces descentes narcoleptiques. Heureusement pour moi, son ami qui l’avait rejointe et vers qui je m’étais tourné pour le prendre à témoin de mon désarroi, l’excusa et, l’attirant à lui par le bras, l’obligea à décrocher.

STRICTO SANGSUE

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


Il se retourne et le voit. Lui et lui seul. Malgré la vingtaine de personnes (invités, curieux, inoccupés) qui assistent au baptême, dès qu’il s’est retourné, son regard comme aimanté s’est dirigé droit vers ce visage émacié, en lame de couteau, occultant tous les autres. Pour preuve qu’il ne rêve pas, il se remet dans le sens de la cérémonie quelques instants avant de se retourner à nouveau vers la gauche, de l’endroit où est parti le bruit insolite qui, précisément, l’a fait se retourner la première fois. Et preuve qu’il ne rêve pas, l’autre est toujours bel et bien là. Droit dans ses chaussures noires à lacets, son costume pied-de-poule, sa chemise bleu-ciel et sa cravate bleu foncé à pois blancs. Comme si de rien n’était, il se tient debout, à l’instar de tous (invités, curieux, inoccupés), les bras en triangle, mains croisées au niveau de sa ceinture en cuir tressé. Serein, presque nonchalant. Le regard qu’il lui assène, censé le transpercer, ne le fait pas même ciller. Mieux ou pire, il semble l’ignorer totalement. Un léger coup de coude de son épouse ramène le père du baptisé au fait du moment, le seul qui devrait l’occuper et que la présence de l’autre, insolite et déplacée, tend à hachurer sinon à amoindrir. Un comble… D’abord, il y avait eu le mariage où il avait officié comme serveur dans ce restaurant de l’arrière-pays. Ce jour-là, il n’y avait prêté aucune attention. Non seulement parce que lui-même était, avec sa toute récente épouse, le centre de toutes les attentions et attractions mais aussi pour la simple raison qu’il ne l’avait jamais vu auparavant et qu’il n’était qu’un serveur parmi d’autres. Il ne l’avait repéré, si l’on peut dire, qu’au baptême du premier-né du couple, debout, tout comme aujourd’hui, dans son costume pied-de-poule, ses chaussures noires à lacets, sa chemise bleu-ciel et sa cravate bleu foncé à pois blancs. Il avait d’ailleurs mis un certain temps avant de le remettre, creusant dans ses souvenirs pour savoir où il l’avait déjà croisé. D’autant qu’entre sa tenue de serveur et son costume uniforme le rapprochement n’avait pas été évident. Quelquefois même avait-il douté de sa vue comme de sa mémoire. Doutes sitôt effacés six mois plus tard, lors des obsèques du beau-père que l’autre avait « honoré » de sa présence, fondu au milieu de l’assemblée puis en queue d’un cortège d’où il s’était extrait avant terme. Et aujourd’hui, il est à nouveau là, plus que jamais hors-sujet et de plus en pire obsédant, tout au moins pour le père du baptisé qui décide à part lui et en douceur d’en avoir le cœur net. Sitôt la cérémonie achevée, le repas familial terminé, la grande table de la salle à manger desservie et les invités repartis, il se précipite sur son ordinateur (prétextant auprès de son épouse d’un travail à finir), l’ouvre, clique sur le dossier contenant les photos prises au gré des divers événements ou voyages et qu’il a soigneusement classées. Il s’en faut de quelques secondes avant qu’il n’atteigne celle concernant le mariage. Il les consulte avec une attention jamais employée, espérant trouver au détour de l’une d’entre elles le visage émacié, en lame de couteau, de l’inconnu. Il en est presque à renoncer quand l’autre apparait soudain poussant le chariot supportant la pièce montée. Il l’agrandit, la tire aussitôt sur son imprimante avant de la glisser dans sa serviette, entre deux dossiers. Le lundi, à la mi-journée, profitant de la pause-déjeuner, il met le cap sur le restaurant de l’arrière-pays situé à une vingtaine de kilomètres de la ville. Comme, depuis le mariage, il y est retourné à plusieurs reprises avec son épouse et leur premier-né ou des amis communs, dès qu’il franchit le seuil de l’établissement, le patron s’avance vers lui main tendue, sourire déployé. Après quelques banalités d’usage sur le temps qu’il fait (exceptionnellement chaud pour la saison) et la vie comme elle va (avec ses hauts et ses bas), il extrait de sa serviette la reproduction-papier de la photo, la transmet au patron en lui demandant si cet employé (celui que l’on voit pousser le chariot de la pièce montée) travaille toujours chez lui. Moue interloquée du patron qui ne s’attendait absolument pas à une pareille requête, suivie d’un froncement de sourcils entre inquiétude et suspicion. « Il vous a causé des ennuis ? ». Signe de dénégation de son interlocuteur qui, ayant mitonné tout le dimanche une histoire à peu près plausible, la lui sert instantanément. « Je vois. Malheureusement, je ne vais pas pouvoir fair grand-chose pour vous dans la mesure où je ne l’ai employé qu’à deux reprises (dont le jour de votre mariage) en extra et, qui plus est, au noir. De plus, c’est une de mes anciennes employées qui me l’avaient conseillé. Je n’ai pas eu à m’en plaindre, tant s’en faut. Son prénom, c’était Jean-Yves, je crois. Oui, c’est ça :Jean-Yves. Quant à son nom, vu qu’il n’y avait rien d’officiel entre nous, il me l’a sûrement dit en se présentant mais je ne m’en souviens plus… Le nom de mon ancienne employée ? C’est si important que ça, cette histoire ? Après tout, vous ne lui devez rien à ce Jean-Yves… Bon, d’accord. Laissez-moi deux minutes… ». Quand il repart, nom et coordonnées de la fille en poche, salade niçoise offerte par la maison, il se surprend à siffloter un vieil air oublié de tous. Le soir même, il se retrouve devant le domicile de l’ex-employée, un immeuble de quatre étages équipé d’un interphone sur les étiquettes duquel ne figure aucun patronyme correspondant à celui fourni par le patron du restaurant. A tout hasard, il enfonce deux des sept touches de l’interphone. Après un léger grésillement, et sans qu’aucune voix ne se soit faite entendre, il perçoit le déclic de la porte en verre dépoli qui l’autorise à entrer. Malgré sa surprise, il se prend à pousser le battant. Bien qu’il n’ait pas prêté attention aux noms inscrits sur les deux touches qu’il a actionnées, il se revoit plus ou moins appuyer sur la deuxième et la troisième touche ce qui, logement du rez-de-chaussée exclu, devrait d’abord le conduire à un premier étage qu’il atteint après une quinzaine de marches. Deux appartements par palier, la porte de celui de gauche étant entrouverte, c’est vers elle qu’il se dirige sans toutefois la franchir, toquant à trois reprises contre le battant en bois plein. « Charles, c’est toi ? Qu’est-ce que tu fabriques, entre donc ! », lance une voix féminine. Ne sachant trop que faire (entrer sans prévenir ou prévenir sans entrer), il choisit d’attendre. Une poignée de secondes plus tard, une femme d’une quarantaine d’années apparait dans le couloir, cuiller en main, la taille ceinte d’un tablier maculé d’une tache de sauce tomate. Dès qu’elle l’aperçoit sur le paillasson, elle stoppe net et, passé le moment de stupeur, lui demande qui il est et pourquoi il a sonné chez elle, ajoutant comme pour se rassurer : « Je vous préviens, un ami va débarquer d’un instant à l’autre et… ». Il élude l’allusion au prénommé Charles, ne répond qu’à la deuxième partie du questionnement et la voit se détendre un peu. Simultanément, elle lui déroule la biographie de l’ex-employée quand elle habitait encore l’immeuble (au deuxième, gauche), ses rentrées tardives, ses fréquentations de passage et tous les cancans basiques qui vont avec mais qui ne lui apprennent rien sur son changement de domicile et sa nouvelle adresse. « Peut-être que le locataire qui lui a succédé… Je crois qu’il lui a fait suivre son courrier… ». Sur ces entrefaites, débarque un grand échalas, une bouteille de chablis dans une main, un paquet-cadeau dans l’autre, qui correspond à peu de chose près au portrait qu’il s’était mentalement tiré du prénommé Charles et dont il se demande comment il a pu arriver jusqu’ici sans en passer par le barrage de l’interphone. Elle va pour les présenter, histoire d’entendre l’intrus décliner son identité, mais il coupe court, la remercie et prend congé vers l’étage supérieur et sa volée de quinze autres marches. L’homme qui vient lui ouvrir, après avoir collé sa rétine dans le judas, est un octogénaire bon teint qui a tout du « monsieur bons offices ». Il a effectivement fait suivre le courrier de la jeune femme tant qu’elle en a reçu ici, ce qui remonte à plus de huit mois. Il lui aurait volontiers transmis ses coordonnées mais il s’avère qu’elle est partie à l’étranger (le Brésil) et qu’il n’a jamais plus eu de ses nouvelles à l’exception d’une carte postale l’informant de son arrivée là-bas. Doit-il le croire sur parole où, la porte à peine refermée sur l’importun, se précipitera-t-il vers son téléphone pour appeler la jeune femme et lui apprendre qu’un « bonhomme est venu poser des questions à [son] sujet ». Quoi qu’il en soit, il ne se sent pas de demander au vert vieillard de lui montrer la carte postale en provenance du Brésil (Rio, Brasilia… ?) et, du coup, sa piste tourne court. Rentré chez lui, il tente de faire bonne figure mais la tête est ailleurs. Son épouse met cela sur le compte du travail et évite de lui demander des précisions. Il en parlera de lui-même, circonlocutions dilatoires comprises, dès qu’il aura réglé le problème. Entre-temps, elle sait qu’il se défaussera et qu’il est donc inutile de le braquer. Les jours passent, imperturbables, sans qu’il trouve un début de solution. A la maison, son épouse le sent de plus en plus nerveux, énervé. S’agaçant d’un rien. Son fils (le premier-né) n’ose plus guère l’aborder. Sa mère a dû l’affranchir que « papa avait des soucis au bureau » et il se le tient pour dit. Ne rase pas encore les murs, mais bon… Au bureau justement, ses collègues le voient préoccupé, à cran parfois. Sans raison professionnelle apparente. Eux aussi évitent de le questionner, soupçonnant un problème familial et que, s’il ne se confie pas (du moins auprès de ses deux ou trois proches), ce n’est pas à eux de s’immiscer, même par des moyens détournés. Ce qui le taraude le plus, c’est que pendant qu’il se torture l’esprit à la recherche de l’ardélion, celui-ci se la coule douce en attendant la prochaine cérémonie. Et la prochaine cérémonie devrait coïncider avec la communion du premier-né (dans un peu moins de deux ans) sauf si, d’ici là, la belle-mère ou l’un de ses propres géniteurs n’avale inopinément son bulletin de naissance. Le seul fait d’avoir à y songer le met en rage durant ses heures de travail et en nage dans ses heures de sommeil entrelardées de brefs mais virulents cauchemars, ce qui n’arrange ni ses relations professionnelles ni ses rapports conjugaux. Entre les deux, souvent l’apathie le guette puis le gagne. Jusqu’ici, de son magma mental, il n’a réussi à isoler que deux hypothèses quant à la présence de cet individu lors de cérémonies touchant (ou pas) à sa famille : ou bien il s’agit d’une espèce de maniaque dont le trouble obsessionnel compulsif le pousse à suivre indifféremment tous les baptêmes, communions, mariages, enterrements qui lui tombent sur la rétine, ou bien il est plus particulièrement lié à un membre de la famille. En ce cas, pourquoi ne pas s’être fait connaitre dès le départ et à quel membre est-il plus particulièrement lié ? Dans l’autre cas, comme il lui est impossible de suivre toutes les cérémonies familiales qui se déroulent quotidiennement en ville (dans la cathédrale et les trois autres églises), sur quels critères fonde-t-il ses choix et pourquoi, plus spécifiquement, ceux ayant trait à cette famille ? Les deux hypothèses ont, bien sûr, leurs forces et leurs faiblesses. Si l’on s’en tient aux faiblesses, côté « obsession », il n’y a aucune raison pour qu’il se retrouve de la sorte à toutes les cérémonies concernant cette famille-ci et versant « lien » pourquoi le membre de la famille auquel il serait lié ne l’aurait jamais abordé ou n’y aurait jamais fait la moindre allusion et pourquoi s’être travesti en serveur lors du mariage ? Il lui fallut encore plusieurs jours et nuits avant que la lumière ne se fasse. Cela lui vint comme souvent, à l’instant où il s’y attendait le moins ou peut-être même plus du tout. Une fin d’après-midi, au volant de sa Golf GTI, alors qu’il se trouvait captif d’un engorgement sur le chemin du retour au domicile conjugal et qu’il réussit à convertir ce « lien » en liaison. Et si liaison il y avait, cela restreignait considérablement les données du problème et expliquerait pourquoi le « membre de la famille » n’ait jamais fait allusion à ce quidam et ait moins encore cherché à l’aborder en présence des autres. Car si liaison il y avait, elle ne pouvait concerner que son épouse dévoilant de facto la raison de l’inéluctable présence du susdit au mariage travesti en serveur, aux deux baptêmes et à l’enterrement du beau-père dans ses sempiternels costume pied-de-poule, chaussures noires à lacets, chemise bleu ciel et autre cravate bleu foncé à pois blancs… Ainsi, sa chère et tendre épouse entretiendrait-elle une liaison avec un individu qui se permettait de venir narguer le mari jusque sur son pré-carré ? Et cette sainte-nitouche d’épouse, plutôt que de l’en décourager voire de l’en dissuader, le laisserait-elle vaquer à sa guise sans démontrer la plus petite crainte, la moindre honte, la plus infime compassion envers son encorné de mari ? Peut-être même jouissait-elle de cette situation un rien malsaine, à peine irresponsable mais totalement inacceptable ? Et combien de personnes, dans leur entourage, étaient-elles au courant de la chose ou soupçonnaient-elles l’anguille sous roche ? Elle-même (tant qu’elle y était) ne se serait-elle pas laissé aller à quelques confidences ou sous-entendus sibyllins avec ses amies les plus proches ? Depuis un certain temps, deux d’entre elles ne le regardaient-elles pas autrement, entre ironie et dédain parfois ? A n’en pas douter, il venait de mettre le doigt sur sa plaie et il ne s’agissait pas de s’éterniser en y fouaillant de trop. Après les questions devaient venir les réponses et, pour sa part, dans ce contexte précis, il n’en discernait qu’une. La seule qui pouvait aider à une rapide et définitive cautérisation. Mettre hors d’état de nuire l’amant provocateur et présomptueux. Rayer de la liste des vivants cette maligne sangsue. Même si l’affaire n’apparaissait pas simple, loin s’en faut. La sangsue en cause étant en mesure de se volatiliser aussi vite qu’elle savait s’accoler. Il n’aurait droit à aucune erreur. Il fallait réfléchir. Ne pas s’emballer. Préparer son coup au millimètre. Eviter de se faire remarquer ainsi qu’il l’avait fait dans un premier réflexe. Si nécessaire, patienter plusieurs semaines afin de se faire oublier des gens qu’il avait contactés. Et puis agir. Vite et bien. Encore fallait-il lui mettre la main dessus. La première idée qui lui vint était une vraie fausse bonne idée. Employer les services d’un détective privé. Il la chassa d’une moue désapprobatrice. Quel meilleur parfait témoin pouvait-on trouver qu’un enquêteur professionnel ? Autant se rendre directement dans un commissariat ! Jours et nuits s’additionnaient sans qu’il entrevît l’ombre d’une solution. Les rapports avec sa conjointe étaient de plus en plus tendus et elle commençait à le regarder bizarrement. Le temps pressait. D’autant qu’elle se rendait de plus en plus fréquemment chez sa mère, au prétexte que la vieille supportait mal sa solitude campagnarde depuis la disparition de son époux et qu’il était de moins en moins dupe de ces déplacements rapprochés ne voyant là qu’un alibi pour des retrouvailles avec l’amant-sangsue. Peut-être même que la belle-mère était de mèche avec le couple. La vieille avait toujours manifesté à l’égard de son gendre une certaine retenue pour ne pas dire une vraie distance et il n’était pas dit qu’elle désapprouvât la chose malgré sa dominicale présence à la grand-messe d’onze heures, missel en mains et hostie en bouche. Plus le temps s’écoulait, plus ses journées et ses nuits étaient hantées par l’homme au visage émacié, en lame de couteau. Ses rêves viraient au cauchemar dès qu’il y apparaissait sans prévenir, au détour de n’importe quelle situation,  tout droit dans ses chaussures noires à lacets, son costume pied-de-poule, sa chemise bleu-ciel et sa cravate bleu-foncé à pois blancs. Quelque fût alors son interlocuteur, il le laissait choir sur place, comme s’il n’avait jamais existé, pour partir à la poursuite de ce quidam sans jamais parvenir à le rattraper. Une nuit, il rêva même qu’en désespoir de cause, il s’en prenait de toutes ses forces à son épouse. Au matin, au sortir de ce cauchemar, il la trouva paisiblement allongée à ses côtés, le fixant de ses grands yeux étonnés, un collier brunâtre autour du cou. La marque  laissée par ses doigts quand il l’avait étranglée dans son sommeil…

FAUSSE ROUTE

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


Je conduis. Une grande partie de la journée, je ne fais même que cela. Conduire. Au volant de mon troisième véhicule, en seize mémorables jours, j’ai parcouru près de trois milliers de kilomètres depuis ce que je désigne comme ma base d’envol. Selon le plan conçu, j’ai d’abord dû me contenter d’endroits discrets, passe-partout. Snacks d’autoroutes, hôtels basiques. A ne modifier sous aucun prétexte. Surtout pas celui de la tentation. Quand mon véhicule de départ (un 4x4 Toyota noir d’emprunt) a été repéré par la police, j’en ai aussitôt changé, l’abandonnant en rase campagne et à regret mais c’était l’unique solution. Le cas avait d’ailleurs été prévu. Les médias se sont rués sur sa carrosserie comme une nuée de mouches sur une bouse fraîche. J’étais déjà loin dans l’autocar qui m’a transporté à une trentaine de kilomètres de là, où j’ai loué mon deuxième véhicule (une BMW gris métallisé) avec lequel j’ai avalé plusieurs autres centaines de kilomètres dans une direction tout à fait opposée à celle où doit se produire la réelle échappée. J’ai aussi tiré de l’argent liquide à un distributeur bancaire, capuche de parka sur la tête, ce qui a permis à la police de me repérer une nouvelle fois grâce au numéro de compte. Le surlendemain, je prenais soin de délaisser la BMW en plein centre-ville, après avoir effacé toute trace de ma présence à bord, et suffisamment mal garée afin que la fourrière locale puisse à son tour prévenir la police par l’intermédiaire de la société de louage. Cela leur a quand même pris trois jours pleins. Comme d’habitude, j’ai entendu le résultat de ma partie de cache-cache aux J.T. de 20 heures, zappant de la Une à la Deux. Ainsi, l’homme qui s’était enfui de chez lui, en Vendée, après avoir tué sa femme et leurs trois enfants, avoir roulé leurs corps dans des tapis et les avoir enterrés dans le jardin de la propriété familiale, cet homme, ce criminel en fuite continuait-il d’échapper aux recherches de la police et de la gendarmerie. Les commentateurs s’en donnaient à cœur joie depuis seize midis et soirs d’affilée. Au prétexte d’informer le public, ils brassaient du sordide tout en faisant mine de le dénoncer, audimat et diversion obligent… Parfois, au cours de ces seize jours et nuits de déplacements obligés, calculés au millimètre malgré leur aspect intempestif, je me suis arrêté sur une aire d’autoroute, non seulement pour procéder à quelque miction naturelle mais aussi pour lire quelques pages d’un roman à la mode prodigieusement surfait (comme les adulent toutes les modes) en grignotant des gâteaux secs. Notamment en milieu d’après-midi. En roulant, j’écoute des programmes de musique dite classique, ce qui ne m’était plus arrivé depuis fort longtemps. Soudain, la vie était redevenue belle et aventureuse. Il s’agissait d’en profiter un maximum car cela ne durerait qu’un temps. Je ne le savais que trop. L’argent liquide que je transporte avec moi s’épuise à vue d’œil et ce n’est pas celui que je peux tirer de la carte qui m’emmènera beaucoup plus loin. Vingt-cinq jours. Il me faut tenir vingt-cinq jours et il en manque encore neuf au compteur quand je loue mon troisième véhicule (un 4x4 Porsche Cayenne S), celui dans lequel je circule actuellement et avec lequel je dois définitivement brouiller les pistes pour que policiers et gendarmes n’aient jamais vent de la réelle issue de secours. C’est jouable, bien sûr, mais il va falloir restreindre mon train de vie, si j’ose dire. Car si, au départ, je me suis contenté du tout venant, suivant en cela le plan prévu, j’ai par la suite quelque peu abusé d’auberges trois étoiles et de leurs vins gouleyants qui accompagnaient leurs plats plus ou moins raffinés. Dormir dans la voiture m’était strictement prohibé. Trop dangereux. Qu’une patrouille nocturne se mette à jouer les suspicieux ou les bons Samaritains et mon compte était bon. Le magot programmé en bout de course perdu à jamais sans parler de tout ce qui s’ensuivrait. Avant-hier, juste avant de quitter le deuxième véhicule (la BMW gris métallisé), j’avais commis un impair en prenant en stop une jeune femme. Il pleuvait à seaux et elle était littéralement détrempée. Je ne m’étais pas senti de la délaisser ainsi sous l’averse. A ceci près que, lorsqu’elle avait pris place sur le siège-passager, elle avait déboutonné son imperméable pour m’apparaître dans sa plus stricte nudité. J’avais bien failli écraser ma pédale de frein, ouvrir la portière et lui intimer l’ordre de déguerpir. Je m’étais contenté d’un simple ralentissement. Nous nous trouvions alors à une quinzaine de kilomètres de la prochaine ville et elle m’avait signifié son échelle de tarifs. Je n’avais rien répondu mais, au détour d’un chemin forestier, j’avais arrêté la voiture et, sans mot dire, j’avais enjambé le siège et j’étais passé sur la banquette arrière où elle m’avait rejoint sans pour auta    nt retirer son imperméable. Protection enfilée, je l’avais prise sans ménagement, un peu parce j’en avais eu très envie, un peu aussi par colère contre moi-même. Nous étions repartis après que je lui avais réglé la passe et je l’avais déposée à l’entrée de la ville. Juste avant de descendre, elle m’avait remercié, me confiant qu’elle était obligée de « faire ça » pour se payer des études de droit que ses parents ne pouvaient plus totalement assumer depuis que son père avait perdu son emploi d’ingénieur-conseil. Je l’avais retenue alors qu’elle avait déjà une jambe hors de l’habitacle et j’avais rajouté un billet aux deux jumeaux que je lui avais déjà remis. Sans prévenir, elle s’était penchée vers moi et m’avait embrassé à pleine bouche. Quand elle s’était reculée, ses yeux étaient emplis de larmes. Toute la soirée, une partie de la nuit, j’avais pensé à elle et, malgré les enjeux, il m’avait vraiment fallu prendre sur moi le lendemain soir pour quitter mon énième point de chute sans attendre las 18 heures pour débarquer à nouveau sur ce tronçon de route où elle m’avait levé comme le premier perdreau venu. Il ne fallait plus qu’une semblable entorse au plan se produise. Les deux seuls objectifs consistaient à dégager la réelle sortie de secours et récupérer la somme d’argent qui m’attendait et me permettrait de repartir d’un bon pied dans la vie. En tout cas, de m’extraire de la mélasse dans laquelle je me trouvais encore voici trois semaines quand l’homme au Toyota noir m’avait abordé sur la plage où je passais la nuit, à l’abri d’une crique, et m’avait mis le marché en main : se faire passer pour lui en éloignant la meute de ses trousses afin de lui laisser le temps de mettre plusieurs frontières entre elle et lui. Tous frais payés. Comptés mais payés. Douché et rasé de près. Costumes en sus. Et dix mille euros à la clef que j’irais récupérer à une certaine adresse quand lui-même se trouverait en sécurité. A charge pour moi de suivre le plan qu’il avait conçu sans commettre le moindre écart et, cela va de soi, sans me faire arrêter. De temps à autre, il m’arrivait de me demander si ces dix mille euros et leur adresse existaient vraiment, s’il ne s’agissait pas juste d’une trop belle carotte destinée à appâter un âne dans mon genre. Un pauvre couillon de érémiste en voie d’extension. Solitaire et plutôt cultivé, certes. Pas buveur pour deux sous. Aussi propre sur lui que possible et que ce type  (l’homme au Toyota noir) avait repéré dans sa crique depuis deux semaines. Il me restait neuf jours et nuits avant d’atteindre la cabine téléphonique où il devait me joindre pour me fixer l’endroit où une amie à lui m’attendrait pour me remettre ce petit matelas de billets. Neuf jours et nuits pour voir, comme l’on dit au poker. Neuf jours et nuits que je n’aurais voulu manquer pour rien au monde…

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