LA BÊTE AU BOIS DORMANT

Ecrit entre octobre et décembre 1996, 178 pages.
Publié par les éditions Baleine, en novembre 1997.
Collection « Le Poulpe », dirigée par Jean-Bernard Pouy.

la bete au bois dormantRésumé : Apprenant le décès d’un de ses anciens camarades de camp disciplinaire, Gabriel Lecouvreur décide d’aller y voir de plus près. Il découvre que son ami était guide en montagne et que, pour améliorer son ordinaire, il avait accepté de faire passer des clandestins d’Italie en France. Jusqu’au jour où il se fait éliminer. Enquêtant au sein de compagnies de transports européennes, le Poulpe se retrouve confronté à la bête immonde, pas très endormie, dont l’ombre portée obscurcit l’ensemble du globe…

Réactions : « Robert Deleuse traque les trafiquants d’hommes en défaisant tout un écheveau de sociétés-écrans, allant du transport à l’immobilier, en passant par l’humanitaire. Dans le même temps, il nous promène aux basques de son héros aux quatre coins d’une France qu’il connaît comme sa poche, alternant les allusions littéraires, les bons mots et les considérations liées aux filières qui soutiennent l’extrême-droite, chaque ouvrage apportant son lot d’informations sur tel ou tel scandale politico-financier, par exemple sur les trafics de matières nucléaires en provenance de l’ex-bloc de l’Est… » (Alain Bertrand, Luxemburger Wort).

Historique : En créant le personnage du « Poulpe », Jean-Bernard Pouy et ses complices ne pensaient pas éclabousser autant de monde et d’alentours, tant éditoriaux que politiques. L’eussent-ils su ou pressenti qu’ils l’auraient fait tout de même. Car ce fut non seulement le point de départ d’un engouement public que peu de personnages de romans noirs hexagonaux ont connu mais aussi l’approfondissement d’un combat que d’aucuns de nous menaient contre les négationnistes et autres « Rouges-Bruns » dont certains, au demeurant, voulurent profiter de l’aubaine pour s’insinuer (y réussissant parfois) entre les tentacules de l’anarcho-enquêteur Gabriel Lecouvreur. Débusqués, éradiqués, vexés, quelques-uns d’entre eux s’en allèrent créer un anti-Poulpe d’une nullité sans nom qui fit long feu… Toutefois, d’un point de vue strictement littéraire, la cuisine du Poulpe relevait davantage du fast-food que de la gastronomie. Pour avoir attendu trop longtemps avant de donner mon accord définitif à Jean-Bernard Pouy qui m’avait pourtant convié dès le début, au plus j’en consommais en tant que lecteur, au plus je me consumais en me répétant que je n’aurais jamais dû accepter l’invitation à passer à table. Sur la cinquantaine d’aventures que j’avais lues (les éditions Baleine m’ayant gentiment listé sur leur Service de presse), seules sept ou huit m’avaient paru tenir une route romanesque viable. Le reste coulait dangereusement à pic… Le mien parut aux environs de la Noël (livré dans un coffret de quatre romans humoristiquement intitulé « Joyeux Gabriel ») loin, fort loin des premières publications, sur un terrain déjà miné par nombre de navets, dans cet emballage qui se voulait cadeau (excepté pour le prix) et qui ne reçut, à ma connaissance, qu’un seul écho. Le 21 janvier 1998, l’ami Jacques Bens m’écrivit de son Vaucluse adoptif : « J’ai ouvert ton Poulpe avec une certaine méfiance car, jusqu’ici, je n’ai eu à peu près que de mauvaises surprises avec cet octopode. Mais j’ai vite vu que celui-ci appartient plus au Deleuse que j’aime qu’au Gabriel standard, ce qui fait drôlement remonter le niveau de la collection. En particulier, tu as échappé (ce que dont ne se sont pratiquement jamais soucié tes confrères) à l’exercice de style… ». Ce courrier sera suivi, le 7 février, par celui de l’ami Demouzon : « Je comptais bien sur toi pour ébrécher une conviction que le Poulpe est sans intérêt. Hélas, le Poulpe est sans intérêt mais Deleuse, lui, oui, et ce n’est pas rien. Tu t’es donné beaucoup de mal et des contraintes pour bâtir ton écheveau. Je t’ai retrouvé dans ton écriture et tes enjeux ». La cause était entendue depuis longtemps…

Extrait : « La neige commença de tomber par intermittences à la sortie de Sospel. Au sommet du col de Brouis, le ciel n’était plus qu’une immense couette éventrée d’où s’échappaient, innombrables, des flocons de plume d’oie. Silencieuse comme un vrai chagrin, indifférente comme un ministre, la poudreuse revêtait arbres et bitume de son chronique smoking blanc. Au volant de son Estafette couleur crème, Serge Roussel coupa la chique de la station FM qui diffusait le Concerto flamenco d’Henri Collet, frappa du poing le cerceau de direction et jura. D’emblée, il avait pressenti que cette balade improvisée, commanditée à la va-vite, ne serait pas exempte de chausse-trappes. Peut-être même que, sur l’autre versant, le collègue italien ne parviendrait pas à atteindre le refuge à la tête de son groupe. A quoi cela lui servait-il, alors, d’aller de l’avant ? Mais que se passerait-il si l’autre réussissait à franchir la passe, malgré tout ? Pour s’empêcher de répondre, il cessa de se questionner et poursuivit sa route comme si de rien n’était ou presque. A Breil-sur-Roya, d’ailleurs, l’averse de neige avait cessé et il traversa les gorges de Saorge, Berghe et Paganin sans revoir le moindre flocon. Il parvint à Saint-Dalmas de Tende sur les coups de 23h20 et prit à gauche la départementale 91 qui surplombe le torrent de la Minière jusqu’au parking des Mesches où il troqua ses habits de ville pour un équipement vestimentaire plus approprié : chaussures montantes à semelles de caoutchouc, gants, lainages, pantalons en velours côtelé, K-Way et passe-montagne. Il verrouilla les portières de l’Estafette, glissa les clefs dans l’une des poches de son sac à dos (contenant une flasque de cognac, une gourde d’eau, sa paire de jumelles à amplificateur lumineux ainsi qu’une trousse d’urgence) et entreprit l’ascension vers le refuge, culminant à 2111 mètres, qu’il atteindrait au mieux vers les 2h45 du matin. C’est là que la jonction devait s’opérer avec son alter ego et sa troupe de clandestins. On lui en avait réservé sept pour cette nuit. L’entreprise devenait de plus en plus délicate. Parcourir des dizaines de kilomètres avec deux ou trois péquins ignorant tout de la montagne, circulant avec des pompes, des fringues, des bagages inappropriés et la trouille au ventre ne relevait déjà pas de la sinécure. Mais sept d’un coup, cela tiendrait du miracle s’il n’en semait pas un ou deux en chemin… Il y avait quelque temps déjà que Serge Roussel voulait tout plaquer. A cinq mille unités le voyage, il avait réussi à mettre un petit matelas de billets à gauche et son Crown 232 l’attendait, sagement ancré à Port Leucate. Il rêvait de destinations inconnues sans parvenir à se décider. Depuis trois ou quatre semaines, il avait également l’impression d’être, sinon suivi en permanence, tout au moins surveillé de temps à autre. Une sensation étrange de picotements intempestifs et sporadiques sur la nuque qui, immanquablement, l’obligeaient à se retourner. Mais il n’avait jamais repéré personne. Ce ne pouvait être, après tout, qu’une simple impression. Il essaya de penser à autre chose en mettant un pied devant l’autre sur ces sentiers jeepables qu’il connaissait par cœur et où l’étrange douceur des mélèzes le disputait à l’âpreté du règne minéral. Comme d’ordinaire, il s’octroya une brève halte (rasade de cognac, trois goulées d’une Gitane filtre) au lieu-dit « Cabane de Julie » puis reprit son ascension d’une seule traite vers le Val d’Enfer qu’il atteignit à 2h35. Il avait beau avoir bouclé une bonne trentaine de fois le circuit, le paysage désolé du val avec sa série de lacs étagés, prisonniers des verrous glaciaires, ses moraines, ses chiappes et ses blocs erratiques découpant, sous la lune pleine, des formes inquiétantes à force de vouloir paraître humaines, le subjuguaient toujours autant. A moins que les quatre mille ans d’histoire et de préhistoire, situés quelques minutes à peine plus au nord et qui le plongeaient au début de l’âge du bronze et aux premiers temps de l’âge du fer, ne comptent aussi pour beaucoup. L’un dans l’autre, la charge émotive était bien réelle. Sur la rive sud du lac Long Supérieur, il aperçut la bâtisse au toit pentu et s’en approcha résolument. Le Rital et les clandestins devaient l’attendre, mussés dans la pénombre du dortoir meublé de châlits. Au moment où il posa la main sur la poignée de la porte principale, un léger éboulis de cailloux le fit tressaillir. Il se figea puis tourna la tête sans distinguer le plus infime mouvement. Peut-être un campagnol des neiges ou un renard, une marmotte ou une hermine. Un animal de petite corpulence prêt à s’aplatir au sol ou à disparaître sous terre par l’entrée d’une des nombreuses galeries. Mais peut-être aussi un homme à l’affût… Voilà que ça le reprenait. Il ne fallait pas qu’il se laisse envahir par ce genre d’idées. Il pesa sur la poignée mais le battant résista. Il insista, sans plus de succès. Ou bien l’Italien n’était pas encore arrivé ou bien il s’était bouclé à l’intérieur du refuge. Mais pourquoi ? C’est à la seconde même où il se décida à contourner le bâtiment, pour aller cogner contre le volet du dortoir, qu’un deuxième éboulis, plus conséquent, se produisit dans son dos. Il pivota sur lui-même et fixa la silhouette qui venait à lui dans les ténèbres, bras droit tendu, les doigts gantés refermés sur la crosse d’une arme de poing dont le profil tirait davantage sur le revolver que sur le pistolet… ».