LA MANTE DES GRANDS-CARMES

Ecrit entre juillet et décembre 1999, 194 pages.
Publié par les éditions Le Seuil, en novembre 2000.
Collection « Points inédits », dirigée par Annie Morvan et Claude Gutman.

la mante des grands-carmesRésumé : Marseille, le 2 juin 1999. Pendant que les policiers du SRPJ de Marseille avancent difficilement dans leur enquête sur l’enlèvement d’un conseiller diplomatique turc et l’assassinat de son skipper à bord d’une goélette, le détective privé Denis Kajal tente, de son côté, de mettre ses pas dans les traces d’une jeune femme recherchée par son père. Il sait qu’elle se trouve à Marseille pour tenter d’obtenir des informations sur un peintre totalement méconnu auquel elle prétend consacrer ses travaux universitaires. Mais pourquoi un agent immobilier et le directeur d’un bureau de style sont-ils sauvagement assassinés au même moment ? L’Histoire a ses secrets que le temps n’efface pas…

Réactions : « Deux enquêtes parallèles dans le Marseille d’aujourd’hui. Les deux pistes, bien sûr, vont finir par se rejoindre dans ce IIème arrondissement dont le Vieux-Port fut détruit en 1943 par les Nazis et la police de Vichy. Ce deuxième volume de la série intitulée Mémoires d’une métropole ajoute la profondeur de l’Histoire à l’observation attentive de la ville aujourd’hui… » (Gérard Meudal, Le Monde).
        « Un ressortissant turc est assassiné à Marseille. La communauté kurde fournit tout naturellement un copieux contingent de suspects. L’enquête menée par le détective privé Denis Kajal montrera que, derrière les agissements kurdes, les vieux démons collaborationnistes de la ville sont toujours présents. Au bout du compte, l’auteur livre un bon polar, bien ficelé, avec Marseille comme personnage central… » (Sans nom de critique, Challenges).
        « Tout le récit semble construit pour rappeler cette rafle au cours de laquelle plusieurs milliers de Juifs ont été entassés dans des wagons à destination de Drancy, avant d’être envoyés à la mort. Peu après, les sapeurs du génie allemand placèrent leurs charges explosives dans les quartiers évacués de leurs habitants et firent sauter l’antique Lacydon, cœur de Marseille. Il reste que La Mante des Grands-Carmes possède plusieurs couches narratives. L’ensemble dessine un récit touffu où l’actualité s’entremêle avec l’histoire immédiate et les réminiscences des années de guerre… » (Alain Bertrand, Luxemburger Wort).

Extrait : « (…). Il est près de 10h30 quand Maurice Dubosc (PD-G de la Compagnie maritime de convoyage touristique) se résout à composer le numéro du commissariat central. Bien que sa position sociale le mette à l’abri des conjectures sans fondement et lui donne accès à tout un panel de relations, il a suffisamment été traumatisé dans son enfance par la police de son pays pour en conserver (cinquante-six ans plus tard) une appréhension détestable, presque douloureuse, à la limite du nauséeux. L’autre jour, déjà, quand il avait dû se confronter à cet inspecteur principal (au demeurant fort civil, un peu trop peut-être), il avait éprouvé en retour une telle commotion que sa nuit avait été peuplée d’images cauchemardesques qui l’avaient renvoyé un demi-siècle en arrière, très précisément le dimanche 24 janvier 1943… Tout avait débuté deux jours auparavant, aux environs de midi, lorsque mille deux cents inspecteurs flanqués de douze mille policiers, gendarmes, gardes mobiles et GMR avaient investi Marseille, réquisitionnés par le Secrétaire général de la police de Vichy, René Bousquet. Leur mission officielle : mettre un terme à ce que le général Oberg (mandaté par Hitler) avait désigné comme un « repaire de bandits internationaux, le chancre de l’Europe ». Pourtant les Dubosc, leurs amis Mallet et bien d’autres familles des antiques quartiers de la métropole n’avaient jamais eu l’impression de vivre au cœur d’un margouillis abject livré à la canaille. La plupart des gens qu’ils y côtoyaient (dockers, pêcheurs, poissonniers, artisans…), semblables en tous points à eux-mêmes, étaient d’honnêtes travailleurs, durs à la tâche et, sur la quarantaine de rues composant ce soi-disant bourbier à putes et à nervis, seules sept ou huit s’adonnaient aux amours tarifées. Quoi qu’il en soit, le général Oberg avait décrété que « l’Europe ne pouvait continuer de vivre tant que Marseille ne serait pas épurée » et, trente-six heures durant, la police française s’employa à la plus monumentale rafle commise dans tout l’Hexagone lors de ces années noires, sous le regard impavide des unités de SS qui s’étaient contentées d’observer ce que leur général avait qualifié d’opération chirurgicale. La zone de contrôle s’étendit d’ailleurs bien au-delà du quartier incriminé. C’est tout Marseille ou presque (car l’on évita les endroits résidentiels) qui fut passée au peigne fin. Au bout du compte, sur les quatre cent mille « vérifiés »…, trente seulement furent écroués. Ainsi, le repaire de dangereux pégriots du monde entier ne recelait-il que trois dizaines de types plus ou moins louches. Toutefois, entre les personnes interpellées et celles qui furent relaxées, mille neuf cent quarante-neuf manquaient à l’appel. Pour la plupart, des émigrés d’Europe centrale, en majorité juifs. Ceux-là ne revirent jamais Marseille. Ils furent entassés dans des wagons plombés et conduits dans les camps de la mort allemands via Drancy-sur-Seine. Le père de Maurice Dubosc se trouvait tout près de la gare d’Arenc, le samedi 23 janvier, quand il découvrit cette cohorte de condamnés (femmes, enfants, vieillards) propulsés à grands coups de crosse et de pied par les SS dans les trains en partance pour les charniers nazis. Le récit qu’il en fit à son retour, rue Fontaine-Rouvière, marqua à jamais son fils Maurice, alors âgé de huit ans. Le dimanche 24, leur tour arriva. Dès six heures du matin, les rues du quartier condamné furent sillonnées par des voitures de police, équipées de haut-parleurs, invitant les habitants à abandonner leurs domiciles en n’emportant que le strict minimum. Deux heures après, une foule de vingt-cinq mille âmes, les yeux encore embrumés des vapeurs de la nuit, grelottant de froid et d’angoisse, se retrouvèrent à battre le pavé glacial de ce dimanche de janvier avant d’être acheminés vers le quai du Vieux-Port et poussés dans des tramways, direction Arenc. Dans la cohue, le petit Maurice avait été séparé des siens et l’on ne sut jamais par quel miracle il avait pu rejoindre les Mallet dans l’un des transports en commun requis par les forces de l’ordre. Réfugié dans son clocher de la paroisse de Saint-Laurent, l’abbé Cayol sonnait le glas. Parvenus à Arenc, la police française opéra le triage que les Allemands attendaient d’elle et cinq mille personnes (médecins, pharmaciens, boulangers, fonctionnaires et leurs familles) furent autorisées à repartir. Les vingt mille autres furent embarquées dans des wagons à bestiaux vers Fréjus où on les confina dans un camp désaffecté de troupes coloniales afin d’effectuer un nouveau criblage. De cette sélection, mille cinq cents personnes s’en allèrent nourrir les convois pour Buchenwald ou Mathausen, au titre de détenus politiques. La plupart avaient entre quatorze et vingt ans. Les autres furent autorisés à rentrer à Marseille pour découvrir leurs domiciles mis à sac. Traumatisés, démunis, tricards dans leur propre quartier, ces expropriés de force se mirent en quête de logements chez des proches ou des amis pour les plus « chanceux » (ce fut le cas des Dubosc et Mallet) ou dans des écuries, des caves, des entrepôts, des galetas pour le reste. Le lundi 1er février 1943, vers 7 heures du matin, les sapeurs du Génie allemand placèrent leurs charges explosives dans les maisons évacuées et le carnage commença. Il dura dix-sept jours. De l’antique Lacydon, berceau de Marseille, il ne resta plus que quatorze hectares de décombres… ».

Historique : Suite à mon exercice abouti sur la Première boucherie mondialisée (voir Un petit regain d’enfer), je voulais arrêter le roman noir, déborder un cadre que j’avais modestement mais sûrement remué de l’intérieur, bref passer à autre chose… Pour franchir le pas, j’avais sous le coude une histoire de « saga familiale » capable de traverser tout un siècle et rédigée « à ma façon », c'est-à-dire comme nulle autre saga n’avait été conçue et exécutée à ce jour. J’avais à peine commencé d’agencer l’arbre généalogique de cette famille, quand Claude Gutman et Annie Morvan m’apprirent qu’ils souhaitaient mettre en place une édition « policière » de poche, directement publiée dans la célèbre collection « Points ». Ils cherchaient une dizaine d’auteurs exclusivement francophones. Devant l’enthousiasme des deux promoteurs, j’acceptai. Ils me demandèrent de leur communiquer quelques coordonnées d’auteurs et de réfléchir, pour mon propre compte, à une série conduite par un personnage récurrent. Comme je n’ai pratiquement jamais rien fait comme tant d’autres  et que la récurrence tend, selon moi, à amoindrir considérablement le suspense, le « personnage » que je choisis avait nom… la ville de Marseille que je me proposais de délester historiquement de ses habits d’apparence. Je signai pour quatre romans. Les titres de la série porteraient un nom d’animal accolé à celui d’un quartier emblématique de la cité phocéenne. Ainsi furent prévus : L’Epervier de Belsunce, La Mante des Grands-Carmes, Les Pigeons du Roucas-Blanc, Les Mûles de la Belle-de-Mai. Seuls les deux premiers eurent le temps de voir le jour car Claude Gutman et Annie Morvan furent officiellement contraints d’annoncer à leurs auteurs la fin de l’aventure. Les commerciaux avaient parlé et quoi de plus important, de nos jours, en littérature, que des commerciaux ? Illettrés certes, mais commerciaux à l’heure de l’Argent-Dieu… Si la narration de ces deux romans s’accomplissaient sur le mode linéaire (collection oblige) et donc, contrairement à mes Chroniques, sans recherche esthétique particulière (notamment au plan de l’architectonie), je réussis tout de même à inoculer cinq éléments personnels et pour d’aucuns prototypiques :
1) Les personnages centraux portaient des patronymes qui faisaient référence à des protagonistes symboliques de la littérature romanesque populaire du XIXème siècle soit sous leur forme originelle, soit sous une forme apocope ou anagrammique.
2) Certains personnages qui apparaissaient en simples silhouettes ou figurants dans l’un des romans étaient destinés à tenir le haut du pavé marseillais dans un autre et réciproquement.
3) Autour des enquêteurs du SRPJ, devaient défiler, d’un roman l’autre, tous les emplois basiques du roman noir : journaliste, détective privé, enquêteur d’assurance (présents dans les deux premiers romans) mais aussi un tueur à gages, un juge d’instruction, un avocat, un médecin-légiste, etc.
4) La demi-douzaine de coupures de presse (réelles ou inventées) qui ouvraient chaque roman n’étaient pas plaquées là par coquetterie littéraire, mais pour donner d’entrée de jeu une voire plusieurs clefs de l’enquête à venir au lecteur.
5) Dans chacun des romans, la métropole marseillaise serait mise en relation avec des villes étrangères telles que Lisbonne (pour L’Epervier), Edinburgh (pour La Mante), etc.
A peine avais-je commencé la rédaction du troisième roman, que je fus prévenu (un 23 décembre) que seuls les auteurs qui auraient remis leurs tapuscrits au 31 de l’année en cours seraient publiés. D’aucuns passèrent le cap, d’autres (comme moi) passèrent à la trappe. Au lieu de me réjouir de cette décision qui, finalement, me libérait du roman noir, j’avais tellement investi en temps, en idées, en repérages sur place, en documentation (dans des conditions familiales assez difficiles) que la mise à mort subite de ces séries me flanqua un grand coup sur la tête dont je n’allais pas me relever de sitôt, ce dont profitèrent quelques besogneux du clavier (adversaires ou faux-amis) pour me maintenir dans le trou où ils m’avaient supposé tomber…