CARTOUCHE, PRINCE DES VOLEURS

Ecrit entre mai et septembre 1993, 169 pages.
Publié par les éditions Dagorno, en février 1994.
Collection « Mort ou vif », dirigée par Hervé Delouche.

Cartouche prince des voleursPrésentation : « Dans la généalogie des ennemis publics numéros un, Louis-Dominique Cartouche (1693-1721) occupe une place à part : celle d’un précurseur. Tissant une toile d’araignée qui recouvrait l’ensemble du territoire, ses complices, sans s’attaquer de façon consciente au régime absolutiste, le secouèrent avec une telle vigueur qu’ils en révélèrent l’état de décomposition avancée. Ceux qui décidèrent de son exécution, en place de Grève, ne réussirent qu’à interrompre le cours d’une vie sans pouvoir jamais arrêter le flot de sa mémoire. Ainsi, quand s’acheva l’histoire de Cartouche, commença sa légende… » (H.D.).

Réactions : « Robert Deleuse a fait œuvre historique, les citations et références sont nombreuses. De plus, il a accompli un véritable travail d’écriture… Ce livre intéressera les amateurs d’essais biographiques comme les lecteurs de littérature (a fortiori ceux qui apprécient le roman noir, territoire où habituellement s’aventure Robert Deleuse). Une heureuse initiative éditoriale… » (Christian Kazandjian, Révolution).
        « En contrepoint de son héros, l’auteur nous montre une autre célébrité de cette époque, le banquier et banqueroutier Law, le fameux homme de la monnaie-papier. Et, à travers ces deux personnages, il nous donne à voir toute la faiblesse de l’époque de la Régence, d’une société qui vit déjà les premiers soubresauts de sa mort prochaine. Ce n’est pas un prince, aussi honorable soit-il, puisqu’il est voleur, ni sa bande, qui renverseront la royauté, mais ils lui en auront fait voir de toutes les couleurs. Ce qui ne saurait être que plaisant… » (A.V., Rouge).
        « Cette biographie de celui qui fut un mythe de son vivant même et suscita toute une littérature montre qu’il faut toujours se poser la question du pourquoi. Les réponses sont là, finalement évidentes : face à un pouvoir étouffant qui va de pair avec une structure étatique sclérosée, Cartouche symbolise un juste combat dans lequel les faibles projettent leurs propres désirs de révolte. Ce travail brillant et concis donne de la fin du règne de Louis XIV et de la Régence une image réaliste et, peut-être, à méditer… » (Sans nom de critique, Le Généraliste).
        « Précurseur de la série des ennemis publics numéros un, Louis-Dominique Cartouche a donc ouvert la voie à plus d’un titre. Fantaisiste au départ, cet homme a connu la torture et la mort à la fin de sa vie. En pleine époque frileuse, celle de la Régence et de son pouvoir falot. Robert Deleuse est visiblement un adepte de Cartouche et sa passion est entraînante. Les aventures d’un homme devenu légende méritait bien de recevoir aujourd’hui un joli coup de projecteur… » (Dinah Brand, Lire).
        « Cartouche, ce fut Belmondo au cinéma, ce fut dans la réalité un terrible bandit qui s’amusait à dépouiller les personnages célèbres du beau Royaume de France ! Brave type, sans doute, admiré par le peuple, il réalise exploit sur exploit dans un Paris des années 1700 que décrit à merveille Robert Deleuse. Il finira mal, l’ami Cartouche, torturé par des litres d’eau dans le gosier, l’écartèlement de son corps, et mourra en 1721. Il n’avait que vingt-huit ans mais a laissé son nom au fronton du temple populaire où reposent en paix les héros du crime… » (Guy Delhasse, La Wallonie).
        « Pourquoi un livre sur Cartouche ? Un brigand mérite-t-il qu’on s’intéresse encore à lui ? Et si la crise économique générait des exclus ? Et si le pouvoir en place gouvernait en laissant échapper de nombreuses affaires ? On a beau dire que l’Histoire ne se répète pas, il est bien certain que les périodes de récession entraînent des attitudes d’oppositions vis-à-vis de ceux qui ne peuvent s’intégrer. Cette biographie romancée est la meilleure manière d’appeler l’attention du lecteur contemporain sur les problèmes d’exclusion : le récit est vif, bien documenté et l’on partage facilement le sentiment de l’auteur, déjà apprécié ici pour ses qualités de romancier et d’essayiste… (Gilles Henry, Généalogie Magazine).

Historique : Je n’aurais jamais songé écrire une biographie de Louis-Dominique Cartouche. Le mérite en revient à Jean-Christophe Brochier (qui présidait aux destinées littéraires des toutes nouvelles puis éphémères éditions Dagorno), à Hervé Delouche (qui dirigea la trop brève collection « Mort ou Vif ») sans oublier, bien entendu, Michel Sitbon qui chapeautait et finançait le tout. L’affaire fut conclue à une table du Batifol  des Halles  et se solda par des semaines entières passées à la Bibliothèque nationale, à celles de l’Arsenal et de la Ville de Paris, ainsi qu’aux Archives nationales et à celles du musée de la police. L’ensemble constitua un ouvrage de moins de deux cents pages (l’objectif de la collection était de faire court et dynamique) dont l’iconographie, confiée au goût très sûr de Cécile Raviart, soutint mimétiquement un texte que j’avais voulu alerte, enjoué, percutant. A la lumière des travaux que j’avais compulsés, m’était apparu un défaut quasi-général. Lorsqu’un historien s’intéresse à une personnalité, il en vient à négliger bien souvent, ou à réduire au strict minimum, tout ce et tous ceux qui ont fait de cette figure ce qu’elle est devenue historiquement. Voulant à tout prix éviter ce que je considérais comme un écueil, je me devais d’introduire en filigrane la fin du règne de Louis XIV et, en véritable toile de fond, cet intermède décisif que fut la Régence. D’autre part, je ne voulais pas non plus qu’il fût dit que Cartouche était né du néant ou du hasard, que ce brigand intelligemment organisé fut l’unique vice de l’époque. Comme l’avait si justement observé un de mes lointains prédécesseurs : « Le procès de Cartouche et de ses trois cent-soixante six complices est l’acte d’accusation le plus énergique qui ait jamais été formulé contre la Cour, l’armée, la police, la magistrature elle-même. C’est le bilan d’une société gangrénée jusqu’aux os et tombant en pourriture… ». Cette appréciation de Barthélémy Maurice date de 1864. Et donc, tout cet arrière-plan devait aussi figurer. De même que devait figurer un autre brigand d’une espèce hautement plus dangereuse que celle de Cartouche puisque, à lui seul et en moins de quatre années, il réussit à mettre la France (alors quatrième puissance mondiale) sur la paille. Cet aventurier de haut-vol avait nom John Law et je n’ai eu de cesse de le mettre en parallèle avec « mon » Louis-Dominique. Tout ce jeu de miroirs coïncidait également avec la citation d’Edgar Allan Poe qui constituait, en quelque sorte, le manifeste de la collection : « Que les individus se soient élevés très au-dessus de leur race, cela ne fait guère de doute. Mais lorsque nous remontons le cours de l’Histoire pour rechercher les traces de leur existence, nous devrions négliger toutes les biographies des grands et des bons et, en revanche, scruter minutieusement les minces rapports concernant les misérables morts en prison, à l’asile d’aliénés ou sur le gibet… ». Cartouche m’autorisait aussi cet exercice. Sans omettre pour autant les grands et les bons, il allait me permettre de faire revivre tout un peuple (en l’occurrence celui de Paris) trop souvent passé à la trappe par l’historiographie officielle, au profit des résidents des Palais intra-muros et de leurs châteaux limitrophes. Sans occulter, par ailleurs, les régions avec la révolte des Camisards en Cévennes, la grande peste de Marseille, etc. Malgré une névrite carabinée qui me contraignit d’écrire dans des conditions plus qu’inconfortables (avant que le docteur N’Guyen Tan-Tri ne m’en libère) et un arrêt prolongé dans le métro (station Les Halles) pour un contrôle d’identité parfaitement abusif (rapporté dans le numéro de Libération du mardi 10 août 1993), cet ouvrage reste l’un des quatre ou cinq que j’ai pris le plus de plaisir à rédiger et cela, je crois, se ressent. La critique l’accueillit avec un tel encensement (Patrick Poivre-d’Arvor allant même jusqu’à le présenter dans son émission télévisée) qu’elle m’incita presque à renouveler l’expérience avec un Mandrin et un Vidocq, lesquels seraient alors venus épauler le premier dans une sorte de triptyque. Je l’aurais probablement fait, sans besoin de céder aux coutumières amicales pressions si, Michel Sitbon (directeur des éditions Dagorno), pour des raisons étrangères à la littérature comme aux finances de sa maison, n’avait décidé d’arrêter quelque temps après cette collection…

Extrait : (..). La foule qui était venue voir rouer Cartouche était immense. De mémoire de Parisien, on ne se souvenait pas d’avoir vu autant de spectateurs. Ni pour Marie-Madeleine d’Aubray, marquise de Brinvilliers, qui fut décapitée en 1676, ni pour Catherine Deshayes alias La Voisin, brûlée vive en 1680, ni pour le jeune comte Alexandre de Horn, roué vif pas plus tard que l’année précédente. La place de Grève, noire de monde, dut attendre longtemps son supplicié. Vingt heures de rang, on prit son mal en patience. Lors de l’arrêté, la cour avait joint un retentum. A savoir que le dénommé Cartouche serait discrètement étranglé à l’aide d’un lacet avant d’être roué. Personne n’avait osé bouger de crainte de perdre sa place. Toutes les classes sociales étaient représentées, y compris le corps diplomatique. Des Anglais, des Hollandais avaient fait le voyage. Les places aux fenêtres qui entouraient la Grève s’étaient arrachées à prix d’or. L’on mangea, l’on but, l’on chanta, l’on dormit. Vers la fin de la matinée, en ce vendredi 28 novembre 1721, Cartouche réapparut pour être conduit au supplice. Aucun cri, aucune plainte ne s’échappa de ses lèvres quand le bourreau le plaqua contre la roue. Sans que personne ne s’aperçoive de rien, il fut étranglé puis le tourmenteur juré du roi lui brisa les bras, les cuisses et les reins. Le greffier Thomas Gueulette, qui, s’était retrouvé bloqué malgré lui sur la place de Grève, eut à son égard cette épitaphe : « Cartouche fut le plus habile, le plus adroit, le plus intrépide et le plus déterminé scélérat dont jusqu’alors on eut entendu parler ». Le recul aidant, on ne connait pas d’exemple qui l’égala… Son corps supplicié fut évacué par le valet du bourreau qui l’emporta chez lui. Pendant trois jours, une masse de curieux se pressèrent devant sa porte pour le voir. L’entrée valait un sol. Après quoi, ce fut le tour des braves confrères de Saint-Cosme de s’approprier sa dépouille. Le défilé de curieux reprit mais le coût de la visite avait grimpé à un écu. Enfin, un médecin du Régent pratiqua l’autopsie. Cartouche venait d’entrer dans sa vingt-huitième année. Son frère Louison fut exécuté quelques semaines après lui. Son autre frère, François-Antoine, condamné aux galères, décéda en 1762. Leur père était mort en 1737, sur les terres du marquis de Beuzeville qui l’avait recueilli. Le 2 décembre 1723, en fin d’après-midi, Philippe duc d’Orléans passa de vie à trépas dans les bras d’une de ses belles amies. Seul le petit Louis XV consentit à verser une larme. François-Louis Duchâtelet, qui avait donné Cartouche et reçu pour cela la grâce du Régent, fut rattrapé par son destin et ses pulsions. Arrêté une première fois pour de nouveaux meurtres, il fut incarcéré à Bicêtre mais s’évada. Repris, il fut de nouveau enfermé à Bicêtre puis transféré à la Bastille avant de regagner définitivement les plus basses geôles de Bicêtre où on le scella au mur par un anneau. Il y passa plus de quarante années de sa vie ou ce qu’il en restait. A quelques reprises, écrit Louis-Sébastien Mercier, « il contrefit parfaitement le mort pour aller respirer en haut de l’escalier un peu d’air ; et lorsqu’il mourut pour de bon, on avait peine à y croire… ». Un soir de l’hiver 1729, à Venise, le vent qui balayait la lagune était glacial. Un homme d’une soixantaine d’années quitta sa gondole pour la terre ferme. Mais il avait trop ressenti le froid pour y échapper totalement. Rentré chez lui, il s’alita. Sa compagne appela des médecins à son chevet qui pratiquèrent deux saignées, sans résultat : John Law s’éteignit quelques jours plus tard. Avec sa mort et celle de Cartouche se tournait une page de l’Histoire de France. Bientôt un monde nouveau allait naître de toutes ces cendres. Encore ne fallut-il pas l’attendre mais le provoquer… ».

A LA POURSUITE DE JAMES HADLEY CHASE

Ecrit entre juin 1991 et février 1992, 288 pages.
Publié par les Presses de la Renaissance, en mai 1992.
Collection « Les Essais », dirigée par François Coupry.

A la poursuite de james hadley chasePrésentation : «  Qui est James Hadley Chase ? Apparemment, le pseudonyme d’un certain René Brabazon Raymond, personnage discret que peu de journalistes ou de curieux ont pu approcher. Mais la vie, comme les romans, est remplie d’énigmes et les rumeurs les plus étranges fleurissent. Chase est – peut-être – la face cachée d’un autre écrivain célèbre dont le lecteur découvrira – peut-être – l’identité au fil des pages. A moins que les apparences, pour une fois, ne trompent pas.
Qui est James Hadley Chase ? Surtout l’auteur d’une œuvre vénérée par des millions de lecteurs. Une œuvre magistralement analysée ici, et qui peut soutenir la comparaison avec celles des plus grands noms de la littérature. Des romans qui, comme la vie, sont remplis de traitements de choc, de chairs et d’orchidées, de traquenards, de vipères et de corbillards. Un imaginaire structuré comme une horloge impitoyable et fatale… » (F.C.).

Réactions : « Robert Deleuse est un amoureux inconditionnel de James Hadley Chase. Il plaide donc en sa faveur. Et voilà bien la singularité de cet amour : si l’on aime Chase, on a pris l’habitude d’adopter une attitude défensive. Comme si les vilénies et les diffamations proférées à son égard continuaient, six ans après sa mort, à nuire à cet homme hyperbritannique et chic dont l’aimable visage moustachu est familier aux fidèles de la collection Carré Noir, chez Gallimard. C’est que la médisance ne fait pas long feu. Il en reste toujours quelque chose. James Hadley Chase méritait une biographie digne de ce nom. Grâce à Robert Deleuse, c’est chose faite. Il a écrit le livre le plus brillant, savant et gai sur l’auteur en question. Qu’il en soit remercié… » (Jean-François Josselin, Le Nouvel Observateur).
        « Robert Deleuse mène une véritable enquête policière – c’était quand même la moindre des choses – tout en se livrant à une sérieuse étude des thèmes et des personnages qui composent l’univers romanesque que l’on sait. Et que l’on aime, quel que soit le nom ou l’origine de l’auteur qui restera toujours James Hadley Chase… » (Maurice Decroix, Nord-Eclair).
        « A l’image de la critique littéraire moderne, Deleuse cherche l’unité et l’intérêt dans l’œuvre plutôt que dans l’auteur, et c’est bien mieux comme ça. Il nous gratifie avec son bouquin sur James Hadley Chase d’une belle enquête traitée comme une fiction sur la vie et l’œuvre d’un certain René Brabazon Raymond dit James Hadley Chase, à l’identité incertaine… » (Patrick Coulomb, Le Méridional).
        « Qu’est-ce qui a pu pousser un critique aussi éminent, auteur de l’admirable Les Maîtres du roman policier, à se pencher sur l’existence de Chase, personnage sans panache, petit bourgeois devenu grand, qui n’avait d’autre ambition que de bien vendre ses bouquins ? Car il aime avec passion [Deleuse] et il faut voir quelle fougue enthousiasmante, quelle vigueur convaincante il met à pourfendre les opposants. A ce jeu, c’est le plus cultivé qui gagne et Deleuse écrase l’adversaire avec une admirable aisance. Ce bel essai se termine avec une galerie de portraits, une typologie de personnages indispensables à la compréhension de l’univers chasien… » (Marc Henry, Le Soir de Bruxelles).
        « Robert Deleuse est le premier à s’atteler à l’énigme Chase. Sans donner toutes les réponses, il a l’intelligence d’en proposer un bon nombre et de les étayer. En outre, Deleuse sait raconter les histoires. Il ne se contente pas de chausser les pantoufles de son personnage, il en vit toutes les péripéties. Le résultat est gourmand, brillant, formidablement documenté. Un beau jeu littéraire qui devient un cache-cache haut de gamme… » (Dinah Brand, Lire).
        « On pensait connaître James Hadley Chase, seigneur du roman noir. Robert Deleuse remet tout en question. Admirateur légitime de Chase, il soupçonne derrière le maître un autre grand talent caché… Chase pourrait bien être effectivement le double (littéraire) secret d’une autre plume, respectée et bien rangée. Cela nous vaut une analyse de l’art et du style de cette plume trempée dans le sang, de ses portraits au couteau, d’un talent jamais démenti. Et, sans peine apparente, se renforce l’idée que Chase a été et reste sous-estimé… » (Jean Rocchi, Le Courrier de Genève).
        « Expert à qui rien n’échappe, Deleuse sait que Marcel Duhamel, le patron de la Série Noire, a découvert Chase grâce à Marcel Achard. Il compare et oppose l’humour de Chandler et de Chase, analyse les ressemblances entre l’univers glauque de celui-ci et les noirceurs de Jim Thompson ou d’Horace McCoy. Il souligne les parentés entre Le Requiem des blondes et La Moisson rouge  de Dashiell Hammett. En somme, il traite sérieusement de romans que certains critiques eurent le front de mettre (perfidement) dans le même sac que ceux de Gérard de Villiers… » (Raphaël Sorin, L’Express).

Historique : C’est au restaurant Les Petits Oignons, rue de Bellechasse (à Paris) que s’est décidée la rédaction de la première biographie critique de James Hadley Chase. François Coupry m’y avait invité à déjeuner, une idée derrière la tête. Parallèlement à ses écrits littéraires  et à ses fonctions à la Maison des écrivains, il dirigeait, aux éditions des Presses de la Renaissance, une collection bon chic-bon genre, sobrement intitulée « Les Essais », qui avait publié des travaux à tendance élitaire sur Victor Hugo, André Hardellet, Faust et Antigone, etc. Aussi, je fus un peu pris de court quand, au milieu du repas, il me lança : « Et si tu m’écrivais un essai sur un auteur de romans noirs ? ». Sans doute s’attendait-il à ce que je cite le nom de Giorgio Scerbanenco, le père du roman noir italien, auquel j’avais consacré une longue étude dans la revue Roman, publiée chez le même éditeur (avant d’être reprise par la revue Hard Boiled Dicks et, plus tard, en postface à un roman de cet auteur aux éditions UGE 10x18).  Néanmoins, il ne laissa paraître aucun décontenancement quand je lui lâchais le nom de Chase. Mieux, à peine l’avais-je prononcé que j’en fus le plus surpris des deux. J’étais même sur le point de me rétracter en faveur d’un William Irish, d’un Chester Himes ou d’un Horace McCoy, quand je l’entendis approuver mon choix. Les dés étaient jetés. Un contrat fut rapidement signé avec l’éditrice, Fabienne Delmote, et je m’attelai à l’ouvrage, moyennement rétabli d’une opération chirurgicale… De la vie de James Hadley Chase, même les plus fins limiers du roman noir ignoraient tout ou presque. Du moins, officiellement. Des bruits couraient en tous sens sur cet homme (dont le véritable patronyme, René Brabazon Raymond, était totalement inconnu du public, y compris de la plupart de ses lecteurs) qui, à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, avait publié un roman intitulé Pas d’orchidées pour Miss Blandish, lequel s’avéra d’emblée un succès international comme le sera, par la suite, l’ensemble de sa foisonnante production. Au départ, il ne s’agissait pas pour moi d’écrire une biographie stricto sensu mais plutôt d’analyser une œuvre (car œuvre il y a) en y incluant des éléments biographiques. Cependant, aucun ouvrage n’avait paru sur Chase et ces rumeurs galopantes à son encontre m’agaçaient. René Brabazon Raymond étant décédé le 6 février 1985, à Corseaux-sur-Vevey, en Suisse, je n’avais plus qu’à me rabattre sur sa veuve et son héritier. Ignorant leurs coordonnées, je suis passé par Gallimard (l’éditeur français de Chase dans la collection Série Noire puis Carré Noir) où l’on m’a poliment conseillé d’écrire une lettre que l’on se chargerait de transmettre et dont j’attends toujours la réponse, si tant est qu’elle ait jamais été rédigée. Je me suis donc appuyé sur les documents de presse (merci à Alain Regnault et Emmanuelle Baer, de la BILIPO), notamment quelques rares entretiens que l’auteur avait consentis à donner et où figuraient des données biographiques. Ce que j’ai trouvé dans ce matériau, souvent contradictoire, m’a entraîné sur des chemins de traverse dont je ne soupçonnais pas l’existence.  Au bout du périple, si j’avais réussi à démonter certaines rumeurs, je n’avais pas pu complètement démontrer que Chase était (ou n’était pas) René Brabazon Raymond. Il ne me restait plus qu’à entrer dans le vif de mon objet d’étude : l’analyse critique de l’œuvre. Car James Hadley Chase, avec ses quatre-vingt neuf romans (dont une vingtaine au moins sont réellement des hauts de gamme du roman noir, et une bonne huitaine du roman tout court) m’offrait un terreau idéal pour élargir mon champ de réflexion sur cette typique en particulier et sur la littérature romanesque plus généralement. Je ne m’en privai d’ailleurs pas. Au bout du compte, c’est une salve d’honneurs critiques qui arrosa la sortie en librairie de l’ouvrage, grâce aussi au travail de mon attachée de presse, Brigitte Semler, et de son assistante. Une quarantaine d’articles plus ou moins dithyrambiques, hors-genre inclus, comme la superbe page que me consacra Jean-François Josselin dans Le Nouvel Observateur ou les demi-pages de Raphaël Sorin dans L’Express, d’Alfred Eibel dans Le Quotidien de Paris, Marc Henry dans Le Soir de Bruxelles, etc. Pendant plus d’une semaine, je parcourus les couloirs de Radio-France pour intervenir successivement sur France-Inter (Jean-Luc Hees), Radio-Bleue (Francis Colnot), France-Info (Philippe Vallet) ; RFI me consacra une chronique et, sur Europe 1, Christian Barbier m’invita pour une bonne partie de son Kriter-Club. Seules les chaînes de télévision (pour la raison précédemment évoquée) m’ignorèrent… Quelque temps après, Michel Dumoulin (réalisateur et metteur en scène de théâtre pour qui j’avais traduit et avec qui j’avais adapté une pièce de Pirandello pour Maria Casarès), ayant lu et apprécié mon essai, m’appela pour que nous écrivions à quatre mains un scénario-enquête autour de ce « mystère » Chase. Le scénario achevé (il s’intitulait Entre deux Chase, reprise du titre de l’article de J-F. Josselin), il s’en alla le proposer à Arte qui le trouva intéressant, sans toutefois s’y intéresser, au prétexte que la chaîne avait déjà programmé plusieurs émissions sur le « polar ». L’une d’entre elles, d’ailleurs, donna la parole à l’écrivaillon raciste et morticole dont je m’étais « occupé » dans Les Maîtres du roman policier et qui put tranquillement déclarer à cette occasion : « On dit que je suis raciste, misogyne et antisémite. Ce n’est pas vrai. Certains de mes personnages le sont et ce n’est pas ma faute si j’éprouve de la tendresse pour eux… ». Quelques années auparavant, il avait déjà déclaré dans un journal et sur le même registre : « J’ai écrit ce roman contre les communistes et les homosexuels ». Dont acte. Le petit personnel d’Arte ne choisit pas n’importe quel auteur de romans noirs. Mais, pour le coup, ce n’est pas sa faute. C’est l’ignorance et la mode qui le guident. La première, ainsi que le faisait observer Nerval, ne s’apprend pas. Quant à la seconde, comme le disait Cocteau, c’est ce qui est déjà dépassé. A la différence de James Hadley Chase, véritable romancier, dont l’œuvre pleine de déliés n’est pas près de l’être…

LES MAÎTRES DU ROMAN POLICIER

Publié par les éditions Bordas, en avril 1991, 254 pages.
Collection « Les Compacts », dirigée par Olivier Juilliard.

les maitres du roman policierPrésentation :
« Les grands noms du polar mondial : de Poe à Daeninckx, de Conan Doyle à Manchette, de Christie à Rendell, de Simenon à Charyn, de Hammett à Scerbanenco, de Chase à Dard, de Chandler à Wambaugh, de Amila à Japrisot, de Highsmith à Ryck, de Mc Coy à Matsumoto…
Mais aussi des noms moins familiers : Barbara, Glauser, Natsuki, Peters, Willeford, Bosetzky, Douglas, Halter…
Et quelques surprises : Hugo, Dostoïevski, Stevenson, Greene, Dürrenmatt, Sciascia…
1841-1991 : cent-cinquante ans de romans policiers, à travers 285 auteurs. Cet ouvrage fait le point et prend parti… » (B.J.).
 
Réactions : «  Une culture authentique que présente, à travers les grandes écoles du roman policier, Robert Deleuse. Il évacue quelques fausses bonnes idées, introduit des textes inattendus et porte de beaux coups de griffe. Ce dico-express, enrichi d’annexes pour éclairer le lecteur débutant, doit être toujours à portée. Pour indiquer la route, bien sûr, mais parce qu’il se lit aussi comme un polar, écriture vive et jugements cinglants… » (Jacques Gantié, Nice-Matin).
        « Robert Deleuse publie, dans la collection Les Compacts, la première encyclopédie de poche consacrée au roman policier. Nous nous réjouissons que, pour une fois, un critique de polar ne se contente pas de passer la brosse à reluire à tout le monde, mais se permette de donner son avis. Un seul regret : la place (trop petite) réservée à certains auteurs. Mais diantre, il y en a tellement… » (Françoise Poignant, Magazine 813).
        « Je disais, dans un précédent article, que Deleuse, critique, avait la dent dure. Dès son ouverture, il fait le ménage en balayant tous les lieux communs qui ont fleuri sur les origines du roman policier, sur son évolution et sur les erreurs précieusement transmises de génération en génération. Dans son long périple historique sont passés en revue ceux qui ont fait le roman policier sans tenir compte des jugements tout faits comme tous ces critiques qui veulent se donner bonne conscience… » (Jean-Paul Schweighaueser, Hebdoscope).
        « Des énigmes en vases clos aux suspenses à ciel ouvert, de l’école des détectives raisonneurs à l’école des durs à cuire, Robert Deleuse investit toutes les formes du récit policier et nous entraîne dans une descente analytique de fond. Ne ménageant, dans la plupart des cas, ni la chèvre ni le chou, il fait le point, prend parti et dit sa passion pour une expression littéraire trop souvent méconnue et injustement décriée… » (Michel Chabot, L’Ecole libératrice).
        « Quand Robert Deleuse se met à table, c’est du sérieux. Résultat : une encyclopédie de poche sur le roman policier dont plus d’un amateur du genre ne pourra se passer. Au traditionnel classement alphabétique, l’auteur a préféré l’ordre chronologique qui permet d’appréhender la diversité, la richesse et la subtilité des différentes écoles dans une dialectique de l’évolution que certains ont encore du mal à saisir… » (Michel Rosso, Le Nouveau Journal d’Orly).
        « Voici un dictionnaire intéressant, délicieux et roboratif que tout amateur se doit d’acquérir. Cent-cinquante ans de littérature policière sont passés au crible : les années de pierre, de soufre, de cendre, de braise. Robert Deleuse dit ce qu’il pense et le dit bien. L’intérêt de l’ouvrage vient non seulement de l’érudition de l’auteur, mais aussi de son franc-parler qui fait fi des modes et des idées reçues. On est d’accord ou pas sur certaines de ses analyses mais c’est là tout le charme du livre qui incite à la lecture ou à la relecture de nos auteurs préférés… » (Alain Regnault, Les Crimes de l’année, la BILIPO).

Historique : Voilà un ouvrage qui vient de loin. On peut dire et ne pas dire, tout à la fois, qu’il est une commande d’éditeur. On peut le dire, parce que les éditions Bordas, via son directeur de collection Olivier Juilliard, me demanda de le rédiger. On peut aussi bien ne pas le dire, puisque c’est moi qui fis la démarche auprès de l’éditeur. Quoi qu’il en soit, cet ouvrage vient de bien plus loin encore… J’avais, en effet, décidé d’écrire un essai critique qui ferait le tour de la question « policière » en littérature d’Edgar Poe à nos jours, autrement dit sur les cent-cinquante ans d’existence (1841-1991) de cette toujours jeune typique romanesque, avec une assez longue préface exposant comment l’on était passé de l’énigme oedipienne au roman du nœud gordien. L’ensemble aurait dû s’intituler : Tentative d’effraction sur un genre mineur. Dans un avant-propos, j’aurais expliqué qu’il fallait, évidemment, entendre l’épithète « mineur » dans un second degré ironique (contre les critiques des Belle-Lettres qui continuent de considérer cette expression romanesque comme de la sous-littérature), mais aussi, et davantage encore, dans une acception moins répandue (développée par le philosophe Gilles Deleuze et le psychanalyste Félix Guattari) à savoir : littérature mineure parce que minoritaire et, plus précisément et personnellement encore, littérature minorée parce que de minorités culturelles. Cette problématique avait été passablement ignorée jusqu’ici, y compris par moi-même dans mes diverses études conçues pour la revue littéraire Roman… Le fait est que cet ouvrage s’annonçait difficile à publier. Me trouvant à la tête (ou à la remorque !) d’un plan de bataille qui allait me conduire à un manuscrit d’une épaisseur peu commune, je m’informai des possibilités d’acceptation d’un tel travail. Les appréciations glissèrent de la mimique dubitative à la moue compatissante jusqu’à ce que j’en parle à l’essayiste et dramaturge André Nataf qui était en passe de conclure un ouvrage pour la collection « Les Compacts », chez Bordas. Il me proposa de prendre attache, de sa part, avec Olivier Juilliard, ce que je fis. De mon plan initial, il ne resta évidemment rien au sortir de notre entretien. Si je voulais être publié, il faudrait me fondre dans le moule de la collection, en accepter toutes les contraintes, rédiger des titres, des intertitres, des chapos, écrire au signe près, et je remercie au passage Michel Arab (fondateur de La Lettre du livre) qui m’avait initié à ce genre d’exercice pour son magazine. J’acceptai les contraintes et me mis au travail. Par la suite, Bernadette Jacquet (mon éditrice personnelle) s’en vit de toutes les couleurs pour me faire entériner ce travail d’ajustement textuel à base de coupes. Mais, dès avant cela, Olivier Juilliard et moi dûmes batailler ferme auprès des étages supérieurs pour imposer l’idée d’une encyclopédie (y compris) de poche qui ne serait ni alphabétique ni thématique mais (et cela correspondait à ma marque de fabrique)… chronologique, ce qui fit écrire, plus tard, à un critique un rien borné que j’avais réuni des auteurs qui n’avaient rien à voir les uns avec les autres. Ce qui, non seulement était inexact mais parfaitement inepte. Il est vrai que ce « critique » avait rédigé son article fielleux sous la dictée d’un de ses amis, directeur de collection, dont j’avais attaqué bille en tête, arguments probants et jamais contredits à la clef, l’un des auteurs, écrivaillon raciste et morticole. Et, alors même que deux cent quatre-vingt cinq auteurs figurent dans ces Maîtres du roman policier, cette unique descente en torche me vaudra une mise à l’index immédiate et sans retour du petit monde doncamillesque du « polar » parisien. Quatre ans après encore, un critique d’extrême droite (dont on pouvait au moins comprendre qu’il admirât l’écrivaillon de même obédience) se fendra d’un énième coup de pied de l’âne à mon encontre dans un périodique dirigé par l’éditeur de l’écrivaillon en cause. Je fus écarté de certains festivals, privé de télévision publique, ce qui n’empêcha pas la critique francophone et régionale de louer mon travail comme un exercice roboratif qui livrait à la connaissance des profanes comme des étudiants une mine d’informations. Enfin, l’édition japonaise s’occupa de me traduire avec succès, tandis qu’un peu partout en France, bibliothèques, lycées et collèges me sollicitèrent pour des conférences, des débats, des cours de formation et que, quatre ans plus tard, la Sous-direction de la politique du livre et des bibliothèques du ministère des Affaires étrangères  (conduite par Yves Mabin) fera appel à mes services quand il s’agira de rédiger un Livret sur l’histoire du roman policier hexagonal à l’attention des Centres culturels français à l’étranger et des bibliothèques d’ambassades. Michel Grisolia m’écrivit à son propos : « Cent et mille fois merci pour ce Livret. C’est un instrument précis, précieux et très, très bien écrit… Est-il possible d’envisager une commercialisation ? Ce serait justice et un instrument formidable… ». En 1997, la revue Les Temps modernes (par l’intermédiaire de Jean Pons) me demandera, à son tour, de rédiger une étude conséquente sur le roman noir français… Il faut dire que, malgré ses manques et ses imperfections, j’avais fait entrer dans cette encyclopédie de poche (outre les caciques du roman policier et du roman noir mondial) des auteurs tels que Charles Barbara, Friedrich Glauser, André Héléna (que la critique spécialisée avait depuis longtemps portés disparus) et que j’avais élargi le champ de mes présentations à des auteurs tels que Graham Greene, Friedrich Dürrenmatt, Thomas Sanchez, Eduardo Mendoza, Remigio Zena, Franco Vegliani (dont cette même critique s’était jusqu’alors fort peu préoccupée, ignorant pour certains jusqu’à l’existence). Il faut ajouter enfin, que je m’étais attaqué à d’aucunes théories fumeuses (sur la naissance officielle du genre, les réelles origines du béhaviorisme…) émises par d’irréfragables et intouchables sommités, bref que j’avais bousculé trop de souverains poncifs pour plaire à ceux qui, depuis des décennies, s’étaient auto-érigés en gardiens du temple…

UN DERNIER COUP DE THEÂTRE

Ecrit entre juillet 2003 et septembre 2009, 547 feuillets.
Relu et élagué entre juin et octobre 2010, 368 feuillets.
Publié par les éditions du Cherche-Midi, en mai 2012.

un dernier coup de theatreRésumé : Le corps d’un homme, tué d’une balle en plein cœur, est découvert au petit matin sur une plage de la Riviera. Rapidement identifié par un journaliste présent sur la scène du crime, le cadavre de cet auteur de théâtre déchu, qui avait regagné sa ville natale quelques années auparavant, va ouvrir nombre de pistes au bout desquelles enquêteurs mais surtout amis, proches, voisins et relations conduiront le lecteur dans une traversée familiale, politique, personnelle et dissidente du XXème siècle au gré d’événements emblématiques…

Réactions : « C’est presque un luxe que de se plonger dans le dernier Robert Deleuse. Un luxe, car il faut prendre son temps pour venir à bout de ce pavé de six cents pages qui se situe aux antipodes des romans fast-food, vite écrits, vite lus, vite digérés et dont il ne reste vite rien… ». (Laurent Bettoni, Service Littéraire). 
                 " Le roman est bâti en chapitres-blocs qui coulent sans alinéa. Chaque chapitre est ainsi conçu comme une pierre indispensable à la construction. A la lecture, impossible de lâcher un chapitre en cours. Du beau, du grand travail, qui procure plaisir et réflexion. Un vrai roman, loin du convenu et du banal… ». (Christine Bini, La Cause Littéraire). 
               «  Le récit est certes une enquête fascinante et labyrinthique, un puzzle dont chaque pièce s’emboîte à la précédente de manière diabolique, mais c’est surtout une véritable traversée du siècle, jetant une lumière crue sur les ombres et les secrets bien gardés de l’histoire officielle. Une œuvre magnifique… ». (Roger Martin, L'Humanité).
                 «  Peuplé de références littéraires et cinématographiques, ce roman dense est d’une très grande richesse. L’écrivain a réussi son pari : sortir son lecteur des sentiers battus… ». (Non signé, L’Est-Eclair)

Historique : Au départ, cela s’appelle Par ordre d’apparition. Sur les conseils d’une amie (Catherine Riza) et parce que je tire le diable par la queue, je prends contact avec Catherine Coridian au Centre national du livre qui m’indique la marche à suivre pour soumettre mon projet au jugement de sa commission « roman ». Par ordre d’apparition raconte l’histoire du XXème siècle à travers deux familles, une « saga à ma façon ». Nous sommes en janvier 2003. Trois mois plus tard, je reçois du Centre national du livre un courrier m’informant que mon projet romanesque a été retenu par la commission et que je suis l’heureux lauréat d’une bourse de douze mille huit cents euros. Je m’attèle aussitôt à un travail de documentation qui va occuper (mais je ne le sais pas encore) vingt et un mois de ma vie et, parallèlement, dès juillet, je commence à rédiger quelques séquences concernant mon protagoniste au présent. Entre-temps, ma mère décède dans des circonstances éprouvantes et je m’empêtre dans une promesse faite à un ami à qui j’ai promis un court roman noir pour la collection qu’il dirige aux éditions Autrement… Quelque temps après, je décide d’opérer trois changements dans le projet. Je conserve l’idée de la traversée du siècle à travers deux familles mais je les fais davantage proches de moi d’une part, je procède à une révision totale de l’architectonie du roman (à la structure purement linéaire, je donne ma préférence à une structure enchâssée dans laquelle personnages et événements n’apparaîtront plus nécessairement dans l’ordre chronologique des faits historiques et des situations imaginées, l’ensemble devant aboutir à un roman parfaitement symétrique) et je change le titre initial pour celui de L’Interminable adieu… Mi-septembre 2009, je mets le mot « fin » à ce gros pavé de cinq cent quarante-sept feuillets. Je passe sur les péripéties quotidiennes qui ont jalonné sa route. Fin septembre-début octobre, je contacte six éditeurs. Cinq d’entre eux me répondent négativement (deux un peu trop vite pour l’avoir lu sérieusement), le sixième reste muet. Comme c’est celui sur lequel je comptais le plus, je laisse aller les choses. Je le fais parvenir à un septième éditeur mais, tout de même pris d’un doute sur la valeur de l’objet, j’en parle à un ami écrivain (ancien Prix Renaudot) qui me propose gentiment de faire connaissance avec ce manuscrit politiquement très mal poli, structurellement déconcertant et volumineusement provoquant que je surnomme, d’ailleurs, « le gros pestiféré ». Un mois et demi plus tard, il me fait parvenir le courriel suivant : « (…). Tu n’as pas joué la facilité, c’est l’ultra-minimum que l’on puisse dire, et c’est évidemment là que le bât risque de blesser, du point de vue éditorial j’entends. Une telle ambition n’est pas courante dans le roman contemporain. Tu as écrit là quelque chose qui se donne comme une somme, au moins provisoire. On est loin des auto-fictions-pseudo fictions à trois ronds qui font les vilains jours de la librairie. D’autre part, c’est un roman éminemment littéraire, bourré de références et de clins d’yeux (…). En même temps ton (lourd) passé d’auteur de romans noirs est bien présent, dans la technique, la minutie descriptive et le timbre de voix, tout ça mêlé au dospassosisme de fond. Résultat : un ensemble qui déroutera sûrement un certain nombre de directeurs littéraires. Je ne vois pas ce monstre chez [ici le nom d’un de ses éditeurs]. Je connais les habitudes de lecture de la maison : ils salueront peut-être la performance au passage mais caleront devant le million de signes de cette œuvre atypique (…) Essaye [suivent les raisons sociales de plusieurs éditeurs, certains déjà essayés] qui publient des livres-limite. Le tien en a l’apparence par son volume mais fait preuve de bout en bout d’une parfaite lisibilité, et c’est ce qui me conforte dans l’espoir que L’Interminable adieu trouvera l’éditeur qu’il mérite. Merci pour cette lecture au long cours dans la réalité contemporaine. Amitié ». Le doute s’évapore. Mais les handicaps du roman que j’avais énoncés autour de moi, à quelques proches, se vérifient. La valeur intrinsèque de l’objet n’entre pour rien dans tous ces rejets. Couardise politique et lâcheté commerciale des éditeurs français en sont les deux causes principales. En même temps, demander à quelqu’un de prendre en charge un tel poids quand il ne vous a rien demandé, c’est aussi un peu fort de café ! C’est dans la foulée de cette analyse quelque peu revigorante, que le septième éditeur le refuse à son tour. Je décide d’arrêter l’hémorragie tout au moins en ce qui regarde les éditeurs français et bien français. Je téléphone à celui toujours silencieux (le sixème) et j’apprends que mon « gros pestiféré » a été mis en deuxième lecture. Ma très pâlissante étoile en profite pour reprendre deux ou trois brillants. Du coup, je mets sur pied un plan de bataille. En cas de refus de cet éditeur, j’enverrai mon manuscrit à un de ses collègues francophones bien diffusé en France. Si, à son tour, celui-ci le repousse, je reprends le roman en le détricotant, je le « nettoie » de ses passages politiques les plus sévères, je garde le cœur du sujet avec certaines séquences historiques incontournables, je rechange le titre (Un dernier coup de théâtre) et je recontacte des éditeurs français qui n’ont jamais eu en main la première mouture. Bien que ma compagne du moment et d’aucuns proches à qui je confie mes intentions crient au massacre, c’est vers cette stratégie de semi-repli que je tends. L’attente commence. Nous sommes le 12 avril 2010. Neuf jours plus tard, je reçois de l’éditeur longtemps silencieux le courrier suivant : « Cher Monsieur, Je vous remercie de m’avoir confié L’interminable adieu dont je vois bien l’importance qu’il a pour vous. Excusez-moi, je vous prie, d’avoir tardé si longtemps à vous faire signe. Ce roman est vaste, ambitieux. De l’intime au collectif, il charrie tant de vies, de faits, de récits et de sentiments qu’il est en effet le roman d’un siècle. Cependant, je ne sais trop où en chercher la cause, je n’ai pu m’empêcher de me sentir non pas exclu de cette aventure, mais comme tenu à distance. Sans doute cela est-il dû à une écriture dont j’attendais plus, alors qu’elle me semble simplement efficace… Avec mes regrets, en vous renouvelant mes excuses, je vous prie de recevoir, cher Monsieur, l’assurance de mes sentiments les meilleurs ». Voilà. Les jeux sont presque faits. Reste l’éditeur francophone, encore que j’hésite. Ce que dit l’éditeur longtemps silencieux (mais le seul qui m’ait fait une  vraie réponse d’éditeur !) est probablement vrai pour partie. Qu’il se soit senti « tenu à distance » est aussi une volonté de ma part. Je voulais que le lecteur (professionnel ou profane) puisse entrer sans s’impliquer. Qu’il réagisse par préhension non par émotion. D’où, corollairement, la « tonalité » employée. Sans doute ai-je commis une erreur ? Enfin, peut-être. Parce qu’en réalité, je n’en sais plus trop rien. A quoi bon, même, l’éditeur francophone ? Pourquoi ne pas détricoter dès maintenant et voir ce que ça donne ? Si cela me convient toujours ou, si ce que mes proches ont nommé « massacre », vire à l’ethnocide ! Je vais laisser filer quelques jours parce que l’enjeu (littéraire, psychologique, moral, politique) est de taille et même déterminant pour la suite à donner à ma  micro-entreprise littéraire… Les quelques jours se sont changés en deux bons mois au cours desquels j’ai, comme convenu entre moi et moi, détricoté, démaillé, expurgé, corrigé même, réduisant ainsi le « gros pestiféré » de 547 à 368 feuillets serrés. Bien évidemment, il ne s’agit plus tout à fait du même roman. Une grande partie de la traversée du XXème siècle (notamment familiale) a sauté, ce qui est loin d’être pour me plaire mais il fallait plus que couper : trancher, dans tous les sens du terme. Et ces huit longues séquences étaient les seules qui, au vu de leur ampleur, pouvaient garantir un amaigrissement significatif de l’ensemble. Pour le reste, j’ai également apporté des modifications, des suppressions utiles. Maintenant, il ne me reste plus qu’à laisser venir l’automne et expédier à un certain nombre d’éditeurs la version édulcorée de L’Interminable adieu nouvellement intitulée Un dernier coup de théâtre. Comme si de rien n’était. Et puis, derechef, attendre et voir. A moins qu’un autre ami écrivain, qui veut absolument lire la version originale (et que je rencontre le 11 août, avant mes séjours à Bruxelles puis à Stockholm) ne lui trouve un débouché-surprise… Après un bref passage à Paris (où j’en ai profité pour déposer à la SGDL cinq CD contenant respectivement les textes de mon « gros pestiféré » en version allégée, de mon Journal/Mémoires dans sa version (presque) définitive, d’un court roman adapté d’une pièce de théâtre que j’ai écrite dans les années 90, d’un essai politique à peine pamphlétaire, de mon futur site Internet) et un dîner à Vitry/Seine chez François Coupry et Fabienne Delmote, j’ai pris le Thalys pour Bruxelles afin d’y passer quatre jours dans la famille de mon ancienne amie suisse avant de rallier par les airs Stockholm où m’attend N. Dès mon retour à domicile, j’aurai de quoi alimenter les éditeurs parisiens et régionaux en travaux divers et variés. Une palette exprès conçue pour savoir si les hauts lieux des marchands de papier broché ou collé s’intéressent encore ou non à ma prose. En attendant, en cette fin d’été suédois, l’idée de combiner la version intégrale du « gros pestiféré » avec sa version light me prend par la main et m’entraîne vers d’autres perspectives. J’ai deux bonnes semaines pour y penser de plus ou moins près. Encore que 368 feuillets me paraissent déjà beaucoup pour un « produit » aussi peu commercial que moi, sans que je vienne rajouter une cinquantaine de pages que je m’étais, de toute façon résolues à éliminer, tout au moins dans cette présentation architectonique… Dès mon retour au bercail ou presque, j’appelle cet autre ami écrivain lequel m’apporte une réponse de bric et de broc qui ne m’avance en rien. D’abord, parce qu’il m’avoue n’avoir pas lu le roman (version originale) dans son entier mais seulement quelques fragments. Ensuite, parce qu’il me dit qu’on ne voit pas où je veux en venir. Ce qui semble tout à fait normal pour un lecteur frivole et paresseux qui serait passé comme lui (par exemple et au hasard) du feuillet 53 au feuillet 165 en négligeant les 157-164  sans se rendre évidemment compte que d’aucuns des personnages composant ces deux séquences se croisaient donnant ainsi un vrai sens à l’ensemble ! Enfin, parce qu’il prétend que ce type de structure ne se pratique plus de nos jours. A-t-il seulement lu Don Delillo et Mendoza ou s’est-il encore paresseusement arrêter à Cela et Dos Passos ? Plus sérieusement, je vais donc envoyer à six autres éditeurs la version light de ce « gros pestiféré » intitulée : Un dernier coup de théâtre. Après quoi, j’arrêterai les frais car toutes ces reproductions et expéditions finissent par déprimer mon porte-monnaie. Ou bien je le remanierai de fond en comble dans une version plus accessible au marché, comme l’on dit en langage à la fois  moderne et vulgaire… Trois mois plus tard, je reçois trois types de réponses : un nouveau refus, un avis de non publication de romans français ( !) et un renvoi direct du bureau de Poste parisien d’un prétendu éditeur qui ne l’a ni réceptionné à son arrivée ni n’est allé le récupérer le temps de sa mise en instance. Arrive le jeudi 27 janvier 2011. Je me trouve au volant de ma voiture, au retour d’obsèques, quand je reçois sur mon cellulaire l’appel du directeur littéraire d’un des trois éditeurs restants qui me fait l’éloge du roman et m’informe qu’il mettra tout en œuvre auprès des instances financières de la Maison pour qu’il voie le jour, n’ayant rien lu d’aussi « fort » depuis longtemps. Le dithyrambe est tel que j’en fais profiter ma passagère. S’ensuivent deux autres communications téléphoniques : l’une pour me préciser que mon roman a subi deux autres lectures « très favorables », l’autre pour me confirmer que j’allais recevoir le contrat, ce qui se produit aux alentours de la fin février 2011. Il me précise également qu’Un dernier coup de théâtre sera publié vers la mi-janvier 2012, soit en pleine campagne électorale pour l’élection présidentielle suivie d’une législative, autrement dit au beau milieu d’un brouillage politico-médiatique bien trop tonitruant pour moi comme pour lui… C’est alors que la publication est, dans un premier temps, reculée début février puis, à cinq jours du service de presse (alors que les contacts avec les critiques ont été pris par l’attachée de presse et le roman expédié sur épreuves à plusieurs d’entre eux) renvoyée à la fin mai, sans explication valable ni préalable et, officiellement, au grand dam du directeur littéraire. Habilement mis en porte-à-faux par rapport à lui, je choisis de serrer les mâchoires et de prendre ce nouveau contretemps en patience… Le roman paraîtra finalement courant mai, au beau milieu de la fameuse élection présidentielle, sans que j’en aie été officiellement informé. De surcroît, étant donné le comportement du département « fabrication » qui s’est complu à détricoter la structure réelle du roman pour des raisons « pratiques » (sic), celui de l’attachée de presse qui a devancé ma venue à Paris en expédiant le roman à la presse sans m’en communiquer la liste, celui des commerciaux en CDD qui ont loupé la mise en place de l’objet dans ses grandes largeurs, sans parler de cette mention « roman noir » figurant sur la première de couverture, alors même que ce roman ne l’est pas dans le sens où on l’entend d’ordinaire le coupant ainsi doublement des critiques de « polar » qui ont dû abandonner l’OVNI (objet visiblement non identifié) au bout d’une vingtaine de pages et des critiques de littérature générale qui au vu de ladite mention n’ont même pas dû l’ouvrir par crainte de s’y salir les doigts, l’on peut considérer (d’un point de vue paranoïaque) cet enfilage de bavures comme procédant d’un sabordage volontaire ou (sous un angle plus reposé) cette enfilade de bévues comme relevant d’une réelle incompétence bien qu’il y ait de ces bévues que l’on peut élever au rang de bavures… Mais, après tout, pourquoi m’agacer ? J’ai réussi un roman assez unique et on ne peut mieux personnel dont la totale symétrie fait entièrement corps avec une architectonie au sein de laquelle les multiples référents romanesques tutoient une foule de personnages très campés au travers d’une déclinaison de lieux, de pronoms personnels, de faits et de méfaits actuels comme historiques. Je ne vais pas, de surcroît, attendre quelque considération de la part d’un marchand de papier collé et moins encore d’une critique aux dés pipés dont peu parmi elle parviendront à lire entre les lignes et sous les apparences pour faire leur métier si tant est que leurs rédacteurs en chef ne viennent leur couper l’herbe sous le pied pour incompatibilité d’humeur avec l’auteur. Si, par ce roman, j’ai tenu à donner des perles à quelques marcassins littérairement à moitié sevrés, je n’ai qu’à m’en prendre à moi-même… Versant correspondances privées, une longue et très belle lettre de l’ami Alain Demouzon, dans laquelle il notait entre autres : « Evidemment, ton copieux roman existentiel n’est pas un roman noir (…). Ce roman de l’abondance vitale est tout simplement un roman. Un roman sur la vie, ce qui est bien l’unique sujet intéressant avec la mort en corollaire, bien sûr. Tu as mené tout cela de main de maître, j’apprécie et t’en félicite (…). Le destin de mes derniers livres m’a assez démontré l’implacable réalité de la censure par le silence. Aussi, je te souhaite beaucoup de tapage autour du tien… ». Cette missive fut suivie de celle de Claude Pujade-Renaud qui m’écrivit : « Je te remercie vivement pour ce roman dense et fort. J’y admire la précision et la profusion du détail, habilement ressaisies dans la coulée narrative de l’ensemble, l’ampleur et la diversité des itinéraires qui s’entremêlent. Une belle maîtrise de la multiplication des personnages et des intrigues, avec un sacré regard sur ce XXème siècle gorgé d’horreurs ! Je te souhaite quantité de lecteurs… ». Il n’y en eut pas tant que cela et aucun autre courrier non plus de mes « amis » écrivains, à l’exception du courriel anticipateur de Georges-Olivier Châteaureynaud cité plus haut et d’une communication téléphonique de Didier Daeninckx…

Extrait : (…). Le corps avait été découvert le jeudi 9 juin 2005, vers les 7 heures. Il reposait à plat-dos sur le sable d’une plage miniature cerclée de rochers. Jadis, l’endroit avait été une sorte de vivier naturel pour les fervents de pêches miraculeuses qui, en quelques heures, accrochaient à leurs hameçons de quoi cuisiner en famille plusieurs jours d’affilée : calamars d’hiver ferrés à la bonne vieille sardine, daurade et sars de printemps appâtés au gruyère… Aquaculture, dégazages, tourisme intensif avaient changé la donne. Restait un havre matinal où, dès les premiers beaux jours, retraités autochtones et importés venaient lancer leurs lignes, plus pour capter les derniers effluves de fraîcheur avant la montée du soleil et tailler une bavette entre habitués que pour prendre du poisson. Raymond Grandin était l’un d’eux. A soixante-douze ans, ce veuf longiligne et noueux avait laissé derrière lui terrils et corons natals pour rejoindre sa fille. C’est elle qui l’en avait persuadé. Trente ans auparavant, Eliane Grandin (infirmière de profession) avait migré sur la Riviera où elle avait acheté à crédit un studio que, depuis son mariage avec François Morelli (artisan-plombier), elle avait loué à un fonctionnaire des Postes. Sa mère décédée, le fonctionnaire muté, elle avait tanné son père jusqu’à ce qu’il cède. Il ne le regrettait pas. Déjà, du temps où sa femme était de ce monde, ils avaient l’habitude de prendre leurs quartiers aoûtiens avec leur fille, leur gendre et leurs deux petits-enfants. Pendant leur séjour, ils n’oubliaient jamais d’expédier des cartes postales aux amis, aux voisins et, à leur retour, ils faisaient défiler les diapos. Le beau-fils lui avait acheté deux cannes car ce grand pêcheur devant l’Eternel détestait que l’on touchât aux siennes. « Une canne à pêche, c’est comme une voiture et une voiture, c’est comme sa femme : ça ne se prête pas », sloganisait-il, avant d’ajouter un « à la rigueur, ça se loue ! », qui avait le don de mettre Eliane en boule… La mer, Raymond Grandin l’avait connue à neuf ans. En août 36. Les ouvriers avaient dû livrer bataille pour que les promesses électorales du Front Populaire fussent tenues. Quinze jours de congés payés. Un minimum syndical pour les uns, une éternité pour les autres (les patrons) qui hululaient à la ruine. Comme le frère aîné, Hector, avait été reçu au Certificat d’études (le Certif), le père avait cassé la tirelire. Avec les billets populaires de Léo Lagrange (le Secrétaire d’Etat aux sports qui sera le seul parlementaire à s’engager en mai 40, trouvant la mort un mois plus tard dans son avion) le compte était bon. Raymond Grandin s’en souvenait comme du jour d’hier. Départ de Lens par le train de 8h35. Changement à Etapes, direction Dunkerque. Enfin, Malo-les-Bains. Dans le tortillard qui les y conduisait, on dégainait pain, boutanches et sauciflards. On chantait à tue-tête les airs de Chevalier, Rossi, Trenet, ceux que Gabin interprétait dans La Belle équipe de Julien Duvivier et celui de Georgius, « Merci Léon ! ». De la mer, alors, ils ne connaissaient tous que les tempêtes ou les naufrages dont on parlait à la radio ou qu’on lisait dans le journal. L’univers du père Grandin se résumait à l’usine textile avec le « pointeau » de 6h30 à 7h00, puis grilles fermées et journée perdue pour les retardataires. Six jours sur sept, sans fériés. L’oncle, lui, touchait le fond à huit cents mètres de profondeur, travaillant le charbon pour un salaire de rien du tout. L’un et l’autre militaient au PCF, achetaient quotidiennement L’Huma et régulièrement le magazine Regards dans lequel ils découpaient les photos sur le vif de Willie Ronis. Les femmes s’échangeaient Marie-Claire et Le Petit écho de la mode. Et puis d’un coup, d’un seul, voilà que les Triganettes se mirent à pousser aux abords des plages, que les vagues en rouleaux faisaient hurler d’effroi, que l’on bâtissait des châteaux de sable à défaut de ceux d’Espagne qui viraient au cauchemar. C’était comme une nouvelle humanité en chemisette et canotiers. Deux ans plus tard (dans le mois qui précéda la farce de Munich), ils s’étaient rendus au Touquet. Pour voir. Et ils avaient vu. Ici, « la gueule de l’atmosphère » avait les minois et les visages composés, sélects, outrés des bons bourgeois de Paris, lèvres pincées et regards durs dès qu’ils apercevaient sur le sable, même à distance respectable, ceux qu’ils nommaient avec dédain « les Congés payés », tourmentés à l’idée que leurs progénitures bon chic-bon genre pussent croiser les bandes d’ados délurés des auberges de jeunesse où l’on apprenait l’existence des préservatifs et des amours libres. Pas question d’y louer une chambre d’hôtel. Trop chères et surtout trop (déjà) réservées. Ils n’étaient demeurés qu’une journée. L’année suivante, ils étaient retournés à Malo-les-Bains. Juste après, ce fut la mobilisation… Ce jeudi 9 juin 2005 donc, Raymond Grandin avait préparé son attirail de pêche, glissé les habituels jambon-beurre et thermos de café dans la musette et quitté le studio de la rue Séverin-Chanfier (n°19) au volant de sa Twingo bleu-cyan. Il avait effacé ses trois kilomètres et demis coutumiers sans encombrements majeurs avant d’engager la voiture sur le petit parking en terre battue qui jouxte la station-service. Un camping-car, un break Citroën, une Clio blanche y stationnaient déjà, mais il était le premier parmi les abonnés au havre. Même son pote Georges Duquerce n’était pas encore arrivé ce matin-là. Il avait consulté sa montre (6h57) et décidé de ne pas l’attendre. Après avoir traversé la Nationale, il avait descendu la quinzaine de marches, débouchant sur la plateforme qui domine les rochers, et il allait emprunter le sentier pentu qui y conduit, quand il l’avait aperçu en contrebas. Un homme beaucoup plus jeune que lui, vêtu d’un sweat-shirt bleu clair et de jeans noirs, était allongé sur le dos dans une position assez inconfortable. Le visage, posé sur la joue gauche, décrivait une courbe qui cassait le cou. L’avant-bras droit formait un L renversé avec l’épaule alors que le membre supérieur gauche était demeuré le long du corps, paume de la main tournée vers le ciel. De même, la jambe gauche était pliée à la hauteur du genou alors que la droite se trouvait parfaitement en ligne dans le prolongement du buste. Le type même de position qu’il ne fait pas bon adopter si l’on veut éviter ankyloses et contractures diverses. Cependant, la tache brunâtre qui décorait le côté gauche du sweat-shirt bleu clair indiquait assez clairement que l’homme, ainsi couché à plat-dos sur cette portion de sable, ressemblait à s’y méprendre au « dormeur du val » et qu’il n’aurait jamais plus de souci à se faire pour ses ankyloses, contractures et tout le reste… ».

FAIT D'HIVER, COURS SALEYA

Ecrit entre septembre et novembre 2004, 108 pages.                                      
Publié par les éditions Autrement, en mai 2005.
Collection « Noir Urbain », dirigée par Claude Mesplède.

fait d hiver cours saleyaRésumé : Suivant les conseils de ses proches, un dramaturge en échec sentimental et professionnel quitte Paris pour Nice afin de mettre de la distance entre lui et son milieu tout en remettant de l’ordre dans sa vie. C’est là, dans un bar de la vieille ville, où il a ses habitudes matinales, qu’une conversation entre le garçon de salle et un couple de retraités à propos d’un homme qui se serait jeté dans le vide attire son attention. En effet, ce quidam avait pris l’habitude de venir s’asseoir, chaque début de soirée, dans ce même bar, à la même table, occupée chaque matin par le dramaturge. Interpellé par cette révélation et le regard étrange du serveur à son endroit, il décide d’en savoir plus sur ce suicidé…

Historique : J’avais conclu, fin 2003, un accord verbal avec l’ami Claude Mesplède, chargé par les éditions Autrement de diriger une collection qui ambitionnait de couvrir l’ensemble du territoire hexagonal par l’entremise de courtes fictions qui, mises bout à bout, incarneraient « le grand roman noir, ethnographique » de la ville, aujourd’hui. Aux textes proprement dits, seraient adjointes une série de prises de vues réalisées par une photographe. Suite à mon adieu involontaire à Marseille, quand Claude Mesplède me posa la question de savoir quel quartier de quelle ville je choisirais de traiter, je lui répondis : « La Trinité-Victor », qui se situe à la périphérie de Nice et qui est une commune à part entière. J’y compte aussi quelques amis de longue date auxquels je voulais adresser un clin d’œil et, surtout, je possédais un sujet qui ne demandait qu’un terreau comme celui-ci pour éclore. Mais Claude Mesplède me demanda de réfléchir à un lieu sinon plus emblématique, tout au moins plus publiquement perceptible et qui corresponde mieux, également, à l’esprit de la collection « une ville, un quartier ». Je jetai alors mon dévolu sur le cœur de Nice, l’endroit même où cette ville était née, que l’on appelle aujourd’hui le Vieux-Nice et, plus exactement, son fameux Cours Saleya. Claude Mesplède m’accorda son feu vert et l’affaire fut faite… Je ne sais pas pourquoi, lorsqu’il me demanda une date pour la remise du texte, je lui répondis « pas avant la fin 2004 ». Rétrospectivement, si je lui avais donné une date antérieure, je n’aurais pas été en mesure de la respecter. En effet, une succession de décès rapprochés (dont celui de ma mère et de la mère de deux de mes amis d’enfance résidant à… La Trinité-Victor !) s’abattirent à mon entour. A ces blessures, s’ajoutèrent deux ruptures : l’une amicale (momentanée) avec une ancienne amie d’université et sa fille, l’autre (définitive) avec une liaison que j’aurais crue plus solide. Ainsi, en l’espace de quatre mois (ajoutons-y également la perte brutale de mon husky sibérien) s’était créé un abîme dont je faillis toucher le fond. De surcroît, le sujet que je détenais pour La Trinité-Victor ne pouvait s’appliquer au Vieux-Nice. Comme chacun sait, une fiction n’est pas automatiquement transmissible d’une ambiance urbaine à une autre. Et, en ce cas précis, tout jurait : décors, milieux sociaux, personnalités des personnages, situations… Le temps passait et rien de probant ne se dessinait qui put cadrer avec la collection. La seule bonne nouvelle de ces derniers mois avait déjà plus d’un an d’âge, quand le Centre national du livre m’avait appris que mon dossier concernant une « saga à ma façon » avait été retenu pour la bourse du roman… C’est alors qu’en feuilletant un de mes cahiers où figurent quelques titres et résumés de romans à venir (ou pas), je tombais sur un sujet que j’avais doublement et partiellement traité : une première fois, sous forme d’une nouvelle pour une revue iséroise (sous le titre Mortels tropismes) ; une seconde fois, sous forme de scénario radiophonique pour France-Inter (sous le titre L’Inconnu du port de plaisance). Le sujet se trouvait là, au milieu de romans à venir (ou pas), parce que j’avais l’intention de le reprendre pour en faire quelque chose de plus consistant, de plus approfondi. Une étude de mœurs sur la bourgeoisie provinciale, sorte de pendant à Une maison derrière la dune (voir ce titre) que j’avais publié en 1997… Devant l’inanité provisoire mais persistante de mon imagination et le désir d’avancer dans la « saga à ma façon », je remis aux calendes mes perspectives d’épaississement et d’approfondissement au profit d’un pur et simple étirement et je m’employai à commettre vis-vis de ces deux textes le type d’acte que Raymond Chandler avait qualifié en son temps « d’auto-cannibalisation » et dont, bien avant lui déjà, Pirandello avait usé pour traduire sur scène nombre de ses nouvelles. Je relus donc pièce et nouvelle, me rendis sur le terrain, remplis une microcassette recto-verso de mon dictaphone en parcourant chaque rue, chaque venelle, rampe et autres places, contactai archives et bibliothèque municipales, puis me mis à l’ouvrage proprement dit. Il me fallut deux bons mois pour en venir à bout et, tout au long de ma rédaction, je me promis de ne plus jamais soumettre mon énergie au régime sec du « remake ». Fait d’hiver, Cours Saleya parut en mai 2005. Il fut le dernier de la collection « Noir-Urbain » à être publié (l’éditeur ayant décidé de jeter l’éponge au treizième volume qui était aussi le nombre de romans que j’avais publiés jusqu’ici) et ne déclencha pas la moindre notule. Il méritait tout de même un peu mieux que cela. L’ami François Coupry m’écrivit : « C’est un de tes plus beaux livres : l’arroseur arrosé ou comment l’enquêteur reçoit son enquête en pleine poire. C’est magnifique… ». N’exagérons rien non plus. Ce n’est jamais qu’une énième version « oedipienne » détournée, quand le protagoniste (selon l’heureuse formule du philosophe Clément Rosset) se trouve être tout à la fois celui qui cherche et celui qu’il cherche. Ce qu’il me fallait, surtout, pour tenter de revenir dans la course, pour moi-même plus que pour la galerie, c’était frapper un grand coup. Et ce grand coup, j’en tenais en quelque sorte l’essence par l’histoire de cette « saga à ma façon » que j’avais imaginée et pour laquelle le Centre national du livre m’avait octroyé une bourse que je me devais d’honorer…    

Extrait : (…). La matinée est déjà bien engagée quand j’émerge du mieux que je peux de mon endormissement tardif. Le temps s’est remis au sec. Vers 5 heures, un vent violent a commencé de souffler, lessivant le ciel de ses paquets de nuages. Le bleu est à nouveau de rigueur. Je ne sors que pour acheter du pain et des plats cuisinés : tranche de porchetta et beignets de fleurs de courgettes pour midi ; ratatouille et petits farcis niçois à réchauffer pour le soir. Odile n’a pas reparu à son domicile. C’est le contraire qui m’aurait épaté. Elle doit se terrer chez Nadège. Mais Nadège qui ? Demain, après que les brocanteurs auront installé leurs stands sur le cours (qui leur est dédié tous les lundis), j’irai trouver l’un d’eux, Raoul Lafargue, spécialisé dans les coffres de toutes origines et les serrures qui vont avec. Il ne refusera pas de venir crocheter celle de ma voisine de palier pour que je puisse faire main basse sur son agenda, s’il s’y trouve encore, si elle n’est pas déjà passée le récupérer avec quelques-unes de ses affaires, après son escapade de L’Eclipse. Depuis que j’ai réussi (non sans mal) à faire inscrire son fils dans une école régionale d’acteurs, Lafargue est prêt à se mettre en quatre pour moi… Le soir est tombé. Je dîne devant la télévision, zappant chaîne sur chaîne, stoppant au hasard sur l’une d’elles tout en coupant le son. Le JT dominical tire à sa fin. Privée de voix, la présentatrice prend des allures de grosse carpe en tailleur rose qui me fait penser à un mot de Georges Perros à propos de la télévision comme aquarium. Fin du journal. Jingle. Défilé publicitaire : une femme en culotte pour un yaourt, une femme en short dans sa cuisine pour une eau minérale, une femme en déshabillé pour une voiture de tourisme, une femme à quatre pattes pour une boisson non alcoolisée, une femme nue pour un bain moussant sans bain, une femme décolletée pour une huile allégée… L’imagination des publicitaires m’a toujours laissé pantois. Ils sont à l’art ce que la calculatrice est à la table de multiplication. Je m’installe sur le canapé, grille une gauloise filtre, tire quelques bouffées bienfaisantes. Ces derniers jours, j’ai moins fumé, pas assez en tout cas et, mêlée à la conjoncture, cette subdose est préjudiciable à mes nerfs et à mes temps de réaction. Celui qui a monté ce coup contre moi est un fin tordu. Un méthodique aussi. Il était au courant de mes habitudes à L’Amarcord, il savait qu’il pourrait compter sur le barman et l’étudiante ou bien qu’il avait un moyen de pression sur eux. Pour l’heure, l’un et l’autre se sont évaporés dans la ville. Le premier a parfaitement calculé son affaire en disparaissant juste après avoir ferré ma curiosité. La seconde a été chargée de me maintenir au bout de l’hameçon sans avoir l’air d’y toucher. Pourquoi tenait-elle tant à connaître mon parcours d’enquêteur ? Pour le rapporter en détails au commanditaire ou parce qu’il l’avait précisément privée de ces détails ? Lorsque nous nous reverrons, il faudra que je le lui demande. Je comprends, en tout cas, sa réticence à vouloir m’accompagner à L’Eclipse et aussi les habiles aveux du propriétaire (au sujet de Meunier et d’elle-même) pour se dégager d’une embrouille avec laquelle il n’a rien à voir mais dont il a sans doute eu vent. Le timbre de la sonnette retentit et me surprend. J’écrase mon mégot dans le cendrier, me lève, vais ouvrir. L’homme qui se tient devant moi est de taille moyenne, légèrement enveloppé. Il doit avoir entre cinquante et cinquante-cinq ans. Son visage rond serait presque affable s’il n’était dominé par deux petits yeux cruels et fureteurs. Il est vêtu d’un costume marron. Son bras gauche pend le long du corps. Le droit est replié au niveau du coude et sa main prolongée d’un revolver qu’il agite pour m’intimer l’ordre de reculer… ».

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