LA SOURICIERE

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


Le froid le réveilla. Oscar rejeta son unique couverture et abandonna le matelas éventré qui lui servait de lit. Sous son pull démaillé, un frisson remonta le long de son dos. Il avança d’un pas mal assuré vers la petite table bancale sur laquelle gisait des vestiges de conserves rances, un quignon de pain et une bouteille de vin en plastique. De ses doigts métallisés de crasse, il saisit le litre de Margnat et colla le goulot à ses lèvres gercées. Le vin coula dans sa gorge et son estomac lui procurant une sensation de chaleur. Il but ainsi plusieurs lampées puis reposa la bouteille et s’essuya la bouche d’un revers de main. Il souleva le rectangle de carton qui tenait lieu de volet à la fenêtre de la caravane abandonnée qu’il occupait depuis bientôt un mois. La nuit était tombée. Quelle heure était-il ? Dans le fond, il s’en fichait. Depuis sa dégringolade sociale, il avait perdu bien plus que sa montre. Peu à peu, tout son entourage l’avait laissé choir. A commencer par sa famille, ses amis, ses anciens collègues d’atelier et même son chien. Pourquoi, dès lors, se préoccuper de l’heure qu’il pouvait être ? D’autant que l’heure, ça change tout le temps… Il quitta son abri provisoire, franchit le tapis d’herbe rase qui le séparait du bitume et s’engagea sur la route qui contourne l’immense parc à voitures Volkswagen. Derrière les grillages barbelés, les quatre bergers allemands qui faisaient office de gardiens de nuit, avaient reniflé sa présence et s’étaient élancés vers lui. Soir après soir, Oscar avait fini par s’habituer à leur manège. Leurs aboiements, leurs sauts à la verticale, babines retroussées, ne l’effrayaient plus. La rangée de fil de fer hérissée de piquants était là qui le protégeait de ces molosses dressés pour tuer. Parvenu au pont de chemin de fer, il eut l’intention de rendre visite à une galérienne comme lui qui avait élu domicile au bout du chemin de terre, dans une ancienne guérite de cantonnier. Il y renonça et poursuivit sa route en direction de la rue Alexandre Dumas. L’Eclipse n’allait pas tarder à fermer ses portes. Seuls deux clients discutaient encore au comptoir devant leurs verres de bière à moitié bus. Oscar entra, s’avança et commanda un ballon de rouge. Le patron lui lança un regard torve. « T’as de quoi payer ? ». Oscar conserva son calme. Le mépris, les humiliations, il connaissait. Plongeant sa main droite dans la poche de son pantalon moucheté de souillures diverses et avariées, retenu à la taille par une cordelette, il en sortit une pièce de dix francs qu’il déposa sur le comptoir. Le patron grommela mais le servit tout de même. Oscar regarda couler le Côtes du Rhône dans son verre jusqu’au ras bord et s’interdit d’y toucher. Il se mit à le couver littéralement des yeux comme s’il s’agissait d’un cadeau tant espéré auquel il ne croyait plus. Puis, par petites gorgées, il s’en délecta. Dès qu’il eut terminé, le patron rafla le verre à pied et lança d’un ton péremptoire : « Messieurs, on ferme ! ». Les deux autres clients haussèrent les épaules, achevèrent leur fond de bière, réglèrent et sortirent, suivis d’Oscar. Sur le trottoir d’en face, un homme d’une quarantaine d’années rabattait les vantaux d’un portail qui ouvrait sur une ancienne mais très belle propriété. Oscar s’attarda à contempler la Porsche rouge dont le moteur ronflait au ralenti avec une parfaite régularité. L’homme donna deux tours de clef, s’engouffra dans l’habitacle, claqua la portière et démarra. Oscar tira une ultime goulée de son mégot avant de l’expédier d’une chiquenaude dans le caniveau. A cette heure de la nuit, la rue Alexandre Dumas était quasiment déserte. La froidure de novembre avait calfeutré les habitants dans leurs appartements. Il remarqua la hauteur de la grille qui ceignait la propriété et se dit qu’en profitant du muret il pourrait l’enjamber facilement. Pour réfléchir à son aise, tout en évitant les rafales de vent qui cinglaient son visage émacié, il se rencogna dans un renforcement de porte sans lâcher des yeux la propriété. Un couple enlacé passa devant lui sans le voir ou sans lui accorder d’attention, ce qui revient au même. Tout de suite après, il se décida. Traversant la chaussée, il grimpa sur le petit mur  et franchit la grille en fer forgé. Une fois de l’autre côté, il contourna la bâtisse et aperçut un soupirail dont l’une des deux vitres était brisée. Il passa la main par l’ouverture et manoeuvra la poignée. Les deux battants s’écartèrent. Malgré l’étroitesse de l’embrasure, Oscar réussit à insérer sa longue carcasse (tête la première) et se laissa tomber sur le sol cimenté. La pièce était encombrée d’un bric-à-brac d’objets hétéroclites qu’on avait entassés là, au fur et à mesure qu’ils étaient devenus accessoires. Oscar ne s’attarda pas. Il se dirigea aussitôt vers la porte derrière laquelle se trouvait une volée de marches qu’il emprunta pour déboucher dans une cuisine spacieuse et parfaitement rangée. Même les assiettes et les couverts, qui avaient servi au dernier repas, étaient soigneusement empilés dans la vasque de l’évier, à charge pour la bonniche de les glisser dans le lave-vaisselle. Son premier réflexe fut pour la poignée du congélateur. Les propriétaires avaient stocké suffisamment de provisions pour soutenir un siège. Oscar décida d’en profiter. Il ramena un paquet de viande, des légumes et entreprit de les cuisiner. Il trouva dans l’élément mural en chêne massif les poêles et casseroles nécessaires. Il conserva son manteau élimé car le chauffage avait été coupé et la température ambiante presque aussi fraîche que dans sa caravane. Une heure plus tard, il était repu. Après avoir avalé une dernière lampée de Morgon (il avait débusqué la bouteille à peine entamée dans l’un des placards muraux), il s’autorisa un rot digestif avant de se mettre en devoir de nettoyer toute trace de son passage dans la cuisine. Puis il entama une longue et minutieuse inspection de chaque pièce, passant au peigne fin le moindre vestibule… De retour dans le vaste salon, il pouvait affirmer sans risque d’erreur que trois adultes (deux femmes et un homme) habitaient la maison, que l’une des deux femmes était beaucoup plus âgée que l’autre et que l’homme et la plus jeune des deux femmes (probablement un couple) avaient un enfant en bas âge. Sur la table basse en loupe d’orme, qui faisait face au canapé de cuir noir, reposait un lourd cendrier de cristal et une boîte de cigares : des Monte-Cristo n° 3. Oscar s’en offrit un qu’il savoura avec volupté, bien calé contre les moelleux coussins du canapé où le sommeil finit par le gagner. Un coup de frein dans la rue le réveilla en sursaut. Ses yeux embrumés se portèrent sur la pendule dont les aiguilles marquaient 3 h 52. Il avait dormi longtemps. Il hésita néanmoins à s’en aller, étudia ses vêtements périmés et remonta à l’étage se choisir des habits neufs. L’homme qu’il avait vu partir au volant de la Porsche rouge (comme tous les vendredis soirs), était sensiblement de sa taille et ses costumes d’excellente coupe. Il avait repéré un manteau beige qui lui irait comme un gant. Ce fut très exactement à l’instant où il l’enfilait qu’il perçut un murmure de voix en provenance du rez-de-chaussée. Son sang se glaça dans les veines. Son cerveau se mit à fonctionner à toute vitesse. Qui cela pouvait-il être ? Les propriétaires ? Sûrement pas. Ils s’absentaient chaque week-end (l’homme à la Porsche rouge partant le dernier) et n’avaient, de plus, aucune raison de revenir à l’improviste, en pleine nuit, parlant à voix basse. Sans compter qu’il n’avait discerné ni bruit de portail ni ronflement de moteur. Il entendit distinctement craquer une des marches de l’escalier en bois et son cœur se mit à battre plus fort dans sa poitrine. Conjointement, les voix se rapprochaient. Oscar se dit qu’il avait à faire à des cambrioleurs et il se félicita de ne pas avoir allumé la lumière dans la chambre. En trois mouvements, il ferma les portes du placard, ramassa ses guenilles et disparut sous le lit. Une fraction de seconde après, il vit le bas de la porte s’entrouvrir, le faisceau d’une torche éclairer le sol, deux paires de baskets sombres surmontées de jeans noirs pénétrer l’une derrière l’autre dans la pièce et il retint sa respiration. Lorsqu’il repéra, tout près de la table de chevet, la cordelette qui lui servait à retenir ses pantalons, il crut que son cœur allait jaillir de sa poitrine  et rouler sur la moquette aux pieds des monte-en-l’air. Il dut prendre sur lui pour ne pas laisser échapper un cri. Tendu comme un arc, il ne remuait pas un cil. Ses yeux continuaient de fixer la cordelette qui exerçait sur lui une véritable fascination. Il l’imagina un instant transformée en serpent et lui en charmeur de reptiles pour la voir se dresser subrepticement et le rejoindre en rampant sous le lit. Mais Oscar n’avait aucun don pour changer les cordelettes en serpent…Que l’envie d’éternuer vienne lui chatouiller les narines et c’en serait fait de sa cachette providentielle. Il s’employa du mieux qu’il pût à fixer les deux paires de baskets et les deux pastilles lumineuses qui allaient et venaient dans la pièce. Il entendait des bruits de tiroirs et de portes que l’on ouvre et qu’on referme sans que les deux hommes n’échangent le plus infime mot. Il se demanda même jusqu’à quel point ils étaient venus pour voler. Ne cherchaient-ils pas plutôt quelque chose de précis ? Leur attitude (le soin, par exemple, qu’ils prenaient à ne rien jeter à terre) relevait plus de la fouille systématique que du cambriolage proprement dit. Cette idée ne rassura pas du tout Oscar. Si ces deux là étaient venus récupérer, sur ordre, quelque objet ou document important et qu’ils décèlent sa présence, ils ne lui feraient pas de fleur. L’un des intrus quitta enfin la pièce et son complice ne s’attarda pas. Oscar les écouta accéder à la chambre voisine. Il demeura à sa place mais ne put s’empêcher d’étendre son bras pour se saisir de la cordelette et s’accorder un vrai soupir de soulagement. Le temps s’écoula. L’attente dura autant. Oscar percevait toujours les va-et-vient feutrés mais ils s’éloignaient de plus en plus. A un certain moment, le silence retomba. Au lieu de le rasséréner, cela eut pour effet de l’inquiéter davantage. Et si les deux visiteurs n’étaient pas repartis ? S’ils avaient détecté sa présence et qu’ils l’attendaient quelque part, mussés dans l’ombre ? Il décida de ne pas broncher. Aux aguets. Les paumes détrempées de sueur. Lorsqu’il fut à peu près sûr de son fait, il quitta sa cache, se remit sur ses pieds et se dirigea vers la porte que le duo avait laissé entrouverte. Il tendit l’oreille mais aucun bruit ne vint trahir le silence pesant. Avec d’infinies précautions, il commença d’avancer dans le couloir empénombré et emprunta l’escalier qui conduisait au rez-de-chaussée. Rien ne troubla sa progression hésitante et angoissée. Par où les deux hommes étaient-ils entrés et ressortis ? Ce pouvait-il qu’ils aient utilisé eux aussi le soupirail ? Oscar atteignit le salon et consulta de nouveau l’heure à la pendule. 5 h 35. Il était grand temps de déguerpir. Avant de regagner la cave, il s’octroya néanmoins une gorgée de la fine Napoléon qu’il avait repérée sur le plateau en marbre d’un guéridon. Il entra dans la cuisine, dénicha un sac en plastique dans lequel il fourra ses guenilles, trois boîtes de conserves, deux paquets de pâtes et une bouteille de Morgon (la sœur jumelle de celle qu’il avait bue en mangeant). Après quoi, il ouvrit la porte qui débouchait dans l’étroit escalier menant au sous-sol puis celle qui donnait sur la cave. A l’instant où il posait le pied sur le sol cimenté, il discerna le même couinement qu’avait produit le portail quand l’homme à la Porsche rouge l’avait refermé. Etait-il possible qu’il soit déjà de retour ? Oscar prêta l’oreille. Un moteur tournait au ralenti  devant la maison mais il ne ressemblait guère à celui d’une Porsche. Une portière claqua, on embraya et une voiture blanche vint stationner juste devant le soupirail, lui obstruant la sortie. Oscar jura entre ses dents. Il entendit des talons fouler les pavés de la cour et une voix de femme appeler : « Wolf, Wolf ! Ici le chien, ici ! ». Elle avait une voix aigüe, une démarche assez lourde. Probablement la femme de ménage qui venait accomplir son office. Sa 4L bloquait résolument l’issue par laquelle il avait accéder à l’intérieur de la villa. Il ne lui restait plus qu’à remonter et tenter une sortie par la porte principale en escomptant que la femme ne le voie pas, que le dénommé Wolf  ne le sente pas et que ladite porte n’ait pas été verrouillée. Ce qui mettait pas mal de conditions entre lui et le trottoir de la rue Alexandre Dumas. Il ne put en vérifier aucune car il se trouva dans l’incapacité de franchir le battant qui ouvrait dans la cuisine, la nouvelle venue occupant l’endroit. Bruits d’assiettes, de verres, de couverts qui s’entrechoquent, d’eau qui coule. C’était bien la femme de ménage et elle négligeait le lave-vaisselle. Pour la seconde fois de la nuit, il se fit la réflexion qu’il allait devoir attendre que quelqu’un ressorte pour qu’il puisse se retrouver à l’air libre. Il se replia donc dans la cave, prit place sur une caisse et se remit à patienter. Il entendait la femme aller et venir au-dessus de sa tête d’un pas moins sonore que précédemment (elle avait dû troquer ses chaussures contre des pantoufles) mais toujours aussi lourd. De temps à autre, elle s’adressait au chien dont le bruit des ongles sur le carrelage de la cuisine imitait celui d’une pluie à verse quand elle s’abat sur des verrières, rappelant à Oscar son atelier de Laon avant la compression de personnel qui l’avait jeté dans la grande descente. Il aurait bien entamé la bouteille de Morgon qu’il avait soutirée du placard mural, car l’émotion avait quelque peu asséché ses voies digestives, mais il ne possédait pas de tire-bouchon. Tout à coup, il se figea sur sa caisse. La porte du haut venait de grincer. La voix aigüe retentit : « Reste ici, Wolf. Pas bouger ! ». Le chien dut se le tenir pour dit car il entendit la femme seule descendre l’escalier. Il se dressa d’un bond, ôta l’ampoule de son support et vint se plaquer contre le mur. Le battant de bois plein s’écarta. La femme actionna l’interrupteur, en vain. Elle jura et avança au centre de la pièce. Elle dut se douter d’une présence car elle stoppa net et se retourna. Mais pas assez vite, toutefois, pour esquiver le poing d’Oscar qui la cueillit sous le menton et lui fit perdre connaissance. Il la rattrapa tant bien que mal avant qu’elle ne tombe et que sa chute n’alerte le chien. Il la déposa sur le sol. La porte était demeurée ouverte. Oscar jeta une œillade dans l’escalier. Pas de Wolf en vue. Il retira les mocassins tout neufs de ses pieds, les enfouit dans le sac en plastique et commença l’ascension des marches. Arrivé sur le seuil de la deuxième porte, il s’arrêta. Le chien n’était pas non plus dans la cuisine. Sur le dossier d’une chaise, la bonniche avait accroché son sac à main. Il suffisait de tendre le bras, d’empoigner la bandoulière et de l’ouvrir pour y prendre les clefs de la porte principale. Il tendit donc le bras en direction du sac et c’est alors qu’il le vit, dans sa robe couleur feu, les prunelles noires et brillantes, gueule ouverte et langue pendante, assis de l’autre côté de la porte, tranquille, sûr de  sa force. Un Beauceron de la plus belle espèce, jeune, musclé, qui n’attendait qu’un geste de plus, un de trop, pour lui sauter à la gorge. Oscar demeura comme tétanisé. Son regard se déplaça du sac vers la poignée de la porte. Une idée parfaitement saugrenue lui traversa l’esprit et il la mit à exécution sur le champ, sans se poser de question. Fixant l’animal droit dans les yeux, il imita un aboiement rauque qui se voulait féroce. Déconcerté, le chien eut un mouvement de recul. Oscar en profita pour tirer à lui le panneau de bois, pousser le verrou, rejoindre la cave, fermant derrière lui la seconde porte. La femme de ménage n’était toujours pas revenue à elle. Quand elle émergerait, il lui demanderait de le faire sortir. Au besoin, il l’y obligerait. Mais si elle s’y refusait, jusqu’où était-il prêt à aller ? Elle seule, de toute manière, pouvait le tirer de ce mauvais pas. Sans son aide, Oscar savait qu’il était pris au piège, fait aux pattes comme la souris entrée d’elle-même dans la souricière…