LA VERITABLE AFFAIRE DE LA RUE MORGUE

Ecrit entre juillet et octobre 2000, 156 pages.
Publié par les éditions Eden, en avril 2004.

la veritable affaire de la rue morgueRésumé : Paris, février 1848. Tandis que la fièvre révolutionnaire couve dans la capitale, un critique littéraire (ami de Baudelaire) revient de Saint-Pétersbourg avec, dans ses bagages, la nouvelle d’Edgar Allan Poe : Double assassinat dans la rue Morgue. Selon des sources fiables, rencontrées lors de son séjour en Russie, ce texte ne serait pas né de la seule imagination du poète étasunien mais recouvrirait un fait divers qui s’était produit trente-trois ans auparavant, dans les convulsions du Premier Empire. Au fur et à mesure que l’atmosphère générale se fait plus lourde, le narrateur descend dans les égouts de l’Histoire pour en remonter avec une affaire que la Raison d’Etat a enfouie dans l’une de ses multiples basses-fosses…

Historique : Suite à la décision du Seuil de couper court à l’aventure de ses séries policières hexagonales en « Points inédits » (voir l’historique de Mémoires d’une métropole), je m’étais retrouvé à la fois libre de tout engagement mais plus encore désarçonné. Très correct, l’éditeur m’avait réglé les à-valoir sur les troisième et quatrième romans pour lesquels nous avions contracté. C’était bien le seul point positif de l’affaire. Dans l’incapacité psychologique de m’atteler à cette histoire de « saga à ma façon » dont j’avais eu l’idée avant mes deux descentes sur Marseille, je ruminais un tas d’intrigues qui ne me satisfaisaient guère jusqu’à ce jour où je me pris à feuilleter le Double assassinat dans la rue Morgue d’Edgar Allan Poe que je n’avais plus relu depuis au moins quinze ans. Après tout un laïus scientiste sur l’analyse, le narrateur débutait ainsi : « Je demeurais à Paris pendant le printemps et une partie de l’été de 18…, et j’y fis la connaissance de C. Auguste Dupin… ». Poe aurait daté en entier la période pendant laquelle son narrateur prétendait se trouver à Paris, la cause aurait été entendue avant même d’être imaginée. Mais ce « 18… » ouvrait toutes les perspectives. Je repris la balle au bond et décidai de détourner la célèbre nouvelle en lui donnant pour décor les journées révolutionnaires de février 1848, tout en dénonçant (double-fond oblige) un véritable crime de guerre qui s’était produit à une époque antérieure et que nos si sages et patentés historiens continuaient, en bons valets, de maintenir sous le boisseau… L’ouvrage achevé, je l’expédiai (sous le titre Fait divers dans un journal) au Cherche-Midi qui me fit connaître, sept jours plus tard, les raisons de son refus. J’alertai, dans un même mouvement, six autres éditeurs qui mirent entre huit et douze mois pour m’informer de leurs rejets respectifs. C’était la première fois qu’une telle hécatombe se produisait et, absorbé par des problèmes personnels et familiaux, je fus pris d’un vrai doute sur la qualité de ma production. Afin d’en avoir le cœur net, je fis parvenir le tapuscrit à deux écrivains et à une directrice de médiathèque qui en prirent connaissance et le trouvèrent bon pour le service. Ne sachant plus trop à quel éditeur l’envoyer, je fis appel à mon ami Henri Labbé qui avait fondé les éditions Eden. Je l’eusse fait bien avant, déjà, si lui-même ne s’était spécialisé dans la publication de textes courts, trop en tout cas pour la moyenne longueur de mon roman. Je l’en prévins mais il me dit de le lui faire parvenir quand même car il comptait éditer désormais des textes plus étoffés, dans un format agrandi. Trois semaines après, il me téléphona pour me dire qu’il l’acceptait sous réserve d’un changement de titre. Je lui en proposai deux : La Vérité sur la rue Morgue et La Véritable affaire de la rue Morgue. Il opta pour le premier. Didier Daeninckx se proposa pour une postface. Et puis les choses commencèrent à traîner… Par définition, un jeune éditeur ne roule pas obligatoirement sur l’or, tant s’en faut, surtout s’il aime la littérature et qu’il n’est pas prêt à publier n’importe quoi pour être agréable à son diffuseur et aux libraires. Quotidiennement, il sera l’objet de nombreux obstacles et subira, par-dessus le marché, mille tracasseries. Entre le moment où ce roman fut accepté et celui où il s’apprêtait à voir concrètement le jour, plusieurs longs mois s’écoulèrent. En janvier 2004, tandis que la chose se mettait lentement sur les rails, le diffuseur des éditions Eden signala à Henri Labbé que le titre La Vérité sur la rue Morgue avait été utilisé pour un roman paru en…2002. Soit deux ans après la première présentation de mon manuscrit à un éditeur. Aussitôt alerté, j’ai passé commande de cet ouvrage à la FNAC locale et l’ai lu avec une toute particulière attention. Bien que les solutions de l’un et de l’autre face au problème posé par Poe (qu’il s’agisse de l’exposé des faits, des époques ou des conclusions qui en découlent) fussent radicalement différentes et conservassent chacune leur originalité, certains passages relevés dans La Vérité sur la rue Morgue (celui de l’autre) pouvaient laisser penser à un lecteur non averti des dates respectives d’écriture de ces deux romans que le dernier paru (et, à ce moment-là, encore à paraître) empruntait au premier. Je rédigeai donc une note que l’éditeur publia en fin de volume, rappelant que La Véritable affaire de la rue Morgue (mon nouveau titre, ex-Fait divers dans un journal) avait bel et bien été bouclé deux ans avant la parution de cette étrange Vérité sur la rue Morgue ajoutant, de manière ironique (quoique un tantinet suspicieuse) que j’hésitais entre la pure coïncidence et une vengeance… d’Edgar Allan Poe. J’héritais une centaine d’exemplaires avec lesquels j’assurai moi-même mon service de presse. Le roman ne reçut, à ma connaissance, aucun écho. Il ne connut pas davantage les joies ou les affres de la librairie, l’éditeur ayant dû, entre-temps, déposer son bilan…

Extrait : « (…). Mercredi 9 février. Arrivé avant-hier par un temps de loup. Depuis Saint-Pétersbourg, le froid ne m’a plus quitté. Ici, on patine sous le pont des Arts. Pour autant, Paris n’est pas plus propre. Mêlée à la fange et aux immondices, la neige dégage une odeur pestilentielle qui court à son avantage le long de ce gigantesque lacis de boyaux, constituant l’essentiel des rues de la capitale, où se coudoient un million d’individus au teint hâve. Seize ans après l’épidémie de choléra, rien n’a véritablement changé et la macédoine infâme de tous les miasmes que l’on redoute, l’union monstrueuse, fatale, des soupirs de la cheminée et de l’haleine des égouts, que fustigeait en son temps déjà le vicomte de Launay, continuent de sévir… J’étais parti pour la Russie impériale au lendemain de la reddition d’Abd el-Kader, le chef rebelle algérien. Le gouvernement, par la voix du général Lamoricière, avait promis au sultan vaincu qu’il serait conduit à Alexandrie ou à Saint-Jean d’Acre comme il en avait formé le vœu. Moyennant quoi, il s’était vu embarqué de force sur un bateau jusqu’à Toulon et enfermé au fort de Lamalgue… De retour à Paris, j’ai trouvé un pays fiévreux, à fleur de peau. Il faut dire que le 28 décembre dernier, le capitaine Rainville et quelques officiers de la Garde nationale du XIIème arrondissement s’étaient mis en tête d’organiser le énième banquet de l’année 1847 dont le mot d’ordre était dirigé contre la concussion et la corruption. D’emblée, le chef du gouvernement avait fait savoir qu’il interdisait ce rassemblement. Droit dans ses bottes, François Guizot s’accrochait comme toujours au pays légal, autrement dit à ceux-là seuls qui étaient en mesure de payer leur écot d’accès au vote. Le reste, le pays réel, c'est-à-dire l’immense majorité, n’avait à ses yeux que deux droits : travailler et se taire. Quant au roi, il n’était sorti de son Palais des Tuileries (surnommé le château), dans sa confortable berline bleue tractée par huit chevaux, que pour lire son adresse aux représentants des députés et des pairs de France, dans laquelle il condamnait vertement l’agitation que fomentent certaines passions ennemies ou aveugles. Depuis lors, les choses étaient demeurées en l’état, sauf, évidemment, les impatiences qui en avaient profité pour s’exacerber. Un drôle de ragoût bouillonnait dans la marmite et l’on sentait partout le couvercle tressauter sous l’action conjuguée de la flamme et des ingrédients. Dans l’après-midi de lundi, j’ai rendu visite à mon ami Baudelaire qui habite à deux pâtés de maisons de mon domicile : 36, rue de Babylone. J’avais déniché ce logement pour lui, à sa demande, car il lui pesait de passer une nouvelle année, hébergé par ses maîtresses. C’est l’une d’entre elles, la dernière en date, qui est venue m’ouvrir. Marie Daubrun, comédienne. « Comment va notre voyageur au long cours ? », s’est-elle exclamée, passant ses bras autour de mes épaules. Et, avant que j’aie pu articuler le moindre propos, elle m’entraîne à l’intérieur sous une rafale de questions. J’ai paré au plus pressé, prenant des raccourcis car, au retour de Charles, tout serait à recommencer. Il est rentré une demi-heure plus tard, furieux que la délégation de conciliation qui s’était rendue auprès de Guizot eût essuyé une fin de non-recevoir. L’affaire du banquet interdit perdurait, tournant à l’affrontement. « Dans un pays où un père de famille ouvrière ne réussit à manger des débris de viande que trois fois par semaine, dont l’épouse et les enfants se nourrissent au mieux de pommes de terre et de haricots, où sur dix mille conscrits prolétaires près de neuf mille sont réformés pour rachitisme et où sur vingt mille nouveaux nés des classes laborieuses dix-neuf mille meurent avant l’âge de cinq ans, seul un suppôt borné du libéralisme pur et dur comme Guizot peut penser que les choses continueront d’aller ainsi leur train ! ». Charles écumait d’un emportement sincère. « Tu veux dire que cette histoire de banquet interdit peut servir de mèche à une éventuelle explosion ? ». Il a écarté les bras dans un geste de perplexité. « Au point où nous en sommes, n’importe quelle mèche ferait l’affaire. Même si l’histoire de ce banquet, comme tu dis, tient le cordeau. Depuis plus d’un mois que tu es parti, il s’est passé beaucoup de choses. A ceci près que ceux qui distribuent les cartes, aussi bien chez les gouvernants que dans l’opposition dynastique, n’ont pas changé. Les premiers se tiennent raides comme des passe-lacets sur leur Aventin de luxe pendant que les seconds calculent à qui mieux-mieux… ». Un silence s’est installé. Marie en a profité pour nous tirer sa révérence. Elle avait une séance collective de daguerréotypes aux Variétés. Pour ma part, je ne savais trop que dire. Mon séjour en Russie, particulièrement à Saint-Pétersbourg, m’avait coupé des réalités nationales malgré les lettres et les journaux qui m’étaient parvenus, décalés. Sans compter que le texte d’Edgar Allan Poe, emprunté à ce fait divers de 1815, avait eu tendance, ces derniers temps, à occuper tout mon esprit. C’était pour cela d’abord que je m’étais précipité chez Charles et non pour entendre parler de politique. Du coup, m’est revenu le fume-cigarette que j’avais acheté à son intention. Je l’ai sorti, avec son emballage, de la poche intérieure de ma redingote, et le lui ai remis. Mais je n’ai pas osé lui parler de Poe dont Marie m’avait appris qu’il venait d’achever la traduction des poèmes. Pour dire quelque chose, j’ai relancé malgré moi : « Et Lamartine ? ». Charles a haussé les épaules. « Notre député de Mâcon a daigné reparaître à la Chambre, le 29 janvier, après dix-huit mois d’absence. Il est monté à la tribune pour dénoncer la politique de Guizot : gibeline à Rome, sacerdotale à Berne, autrichienne dans le Piémont, russe à Cracovie, française nulle part, contre-révolutionnaire partout. A son crédit, je dirai qu’il n’a pas varié d’un iota dans son exécration du libéralisme économique qu’il avait déjà dénoncé en 1842 comme le laisser-faire à l’égard des capitalistes et le laisser-mourir à l’encontre des prolétaires. Et pourtant, je suis prêt à parier ma dernière chemise qu’au jour dit, il sera là pour exercer sa fonction de paratonnerre. Quand on veut soutirer la foudre, il ne faut pas craindre de s’en approcher… ». Sur quoi Charles a coupé court et m’a enjoint de lui parler de mes impressions de Russie, des gens que j’y avais rencontrés, de ce que j’avais rapporté « en dehors de ce superbe fume-cigarette ». J’ai répondu à son attente et la discussion s’est poursuivie bien après que Marie est revenue de sa séance de pose et nous a confectionné une copieuse omelette aux oignons arrosée d’un vin de Provence… C’est au moment de partir, seulement, que je lui ai confié l’exemplaire du Graham’s Magazine contenant la nouvelle de Poe. Il est venu me tirer de mon premier sommeil en plein milieu de la nuit… ».

La Postface de Didier Daeninckx : L'Ogre corse et le singe de Bornéo...

Si ce texte de Robert Deleuse a été écrit en l'an 2000, ce n'est pas le hasard qui le fait paraître quatre ans plus tard alors que l'on célèbre le bi-centenaire de l'indépendance d'Haïti. On y parle de vieilles dictatures métropolitaines dont le modèle, hélas, est toujours abondamment copié. Il faudra au lecteur, pour établir le lien aller jusqu'à la résolution de cette énigme littéraire et politique qui nous conduit des neiges de Saint-Pétersbourg aux ciels torrides et aux bûchers de Saint-Domingue, en passant par les rues enfiévrées du Paris de 1848. 
Le jeu de miroirs mis en place est extrêmement troublant, les perspectives s'y perdent, on prend le reflet pour l'original et inversement. Le fait que les protagonistes du drame se nomment Charles Baudelaire ou Edgard Allan Poe, qu'on croise les figurantes de Courbet, les silhouettes de Lamartine ou de Victor Hugo, tout ceci contribue à ce que le mystère s'épaississe. La langue utilisée, les multiples références aux tics de l'époque, à l'environnement, à la vie quotidienne, confèrent à ce roman une sorte de statut de manuscrit sauvé de l'oubli. 
L'implacable mécanique mise en place par l'auteur trouve sa source dans les titres des journaux relatant l'évasion de l'ogre corse, Napoléon Bonaparte, de son exil d'Elbe, en mars 1815, son débarquement au Cap Juan et sa remontée un temps victorieuse vers Paris. Les mêmes journaux, fascinés par le retour du destructeur massif, portent trace d'un crime sanglant perpétré dans la capitale. Un crime qui a, semble-t-il, servi de trame à Edgar Allan Poe lors de l'écriture du texte qui donne naissance au roman policier : Double assassinat dans la rue Morgue. On se souvient que cette nouvelle mettant en scène le Chevalier Dupin fut publiée en 1841 à Philadelphie, dans le Graham's Magazine avant d'être traduite par Charles Baudelaire. L'auteur, qui n'a jamais mis les pieds en France, choisit d'emblée Paris pour décrire une jungle urbaine, et donne une métaphore animale primitive du crilminel de ces temps agités par les révolutions, un orang-outang venu de Bornéo. Préfigurant le roman policier, Edgard Allan Poe invente également le détective, le meurtre en chambre close et son pendant nécessaire : la résolution de l'énigme par la seule ratiocination d'un personnage coupé du monde. "La Tour d'y voir", aurait dit Lacan. La seule irruption du monde réel consiste en la profusion des articles de journaux, ces coupures de presse par lesquelles l'esprit lacère les vérités du quotidien. Robert Deleuse construit donc son piège à raison dans l'ombre de celui de Poe.
Mais l'histoire littéraire n'est pas avare d'ironie. Deux ans avant l'apparition du Double assassinat dans la rue Morgue, un autre écrivain, anglais celui-ci, avait publié ce qui pourrait bien être le roman précurseur de la vogue des serials killers. Il figure dans la livraison d'août 1838 du Blackwood's Edinburgh Magazine, a pour titre Justice sanglante et porte la signature de Thomas de Quincey qui avait déjà donné De l'assassinat considéré comme un des beaux-arts. Il a, de plus, beaucoup à voir aussi avec ce qu'il est convenu de qualifier "d'épopée napoléonienne". 
Edgar Allan Poe, qui n'avait pas encore inventé son singe meurtrier, prit très exactement connaissance de ce texte, car il écrivit presque aussitôt un article dans lequel un personnage prétendait que Les Confessions d'un mangeur d'opium anglais de Thomas de Quincey étaient dûes à l'imagination d'un babouin apprivoisé ! Les multiple meurtres qui jalonnent Justice sanglante de Thomas de Quincey trouvent leur source dans l'histoire en train de se faire : la "politique". De la même manière, Robert Deleuse établit sans conteste que le Double assassinat dans la rue Morgue d'Edgar Allan Poe naît du souvenir d'un effroyable complot commis en mars 1815 dans le sillage d'un tyran renaissant de ses cendres. Il nous parle ainsi des noces éternellement noires du roman et de l'Histoire.