LES BAGAGES DE MONSIEUR HITCH

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 Définir Alfred Hitchcock comme un auteur à part entière est pertinent. Ce qui l’est moins, c’est le confiner simultanément au rôle de « maître du suspense ». Hitchcock est un auteur par ses peintures de l’intérieur des êtres, les passerelles tendues entre les différents films et personnages, la lancinance des thèmes conjugués et non simplement par le biais d’un efficace savoir-faire technique assorti de l’exploitation d’une veine romanesque populaire. De même, l’on a voulu faire de lui un « cinéaste catholique », à ceci près que ce que l’on nomme communément la religion n’a rien à voir avec le religio hitchcockien qui procède davantage de son acception latine que de ses variations christianisantes. A savoir : ce qui lie socialement des contraires et non ce qui les hiérarchise d’un point de vue moral. C’est à ce titre que, chez Hitchcock, l’on acquiert toujours la foi du doute avant de pénétrer dans l’ère du soupçon… LES FEMMES sont le pilier central de la cathédrale. Elles se divisent en deux catégories principales : les femmes-mères et les femmes-femmes, à l’intérieur desquelles circulent au moins deux sous-groupes (les mères-poules et les mères autoritaires ; les femmes épouses et les femmes fatales). Au sein des femmes-mères (poules) qui veillent plus ou moins bien au grain de leurs couvées : Lydia Brenner (Les Oiseaux), Mme Anthony (L’Inconnu du Nord-Express), Emma Newton (L’Ombre d’un doute) et, dans une certaine mesure, l’impayable Clara Thornhill (La Mort aux trousses). Parmi les femmes-mères (autoritaires) qui règnent sur leurs progénitures : Mme Bates (Psychose) qui est allée jusqu’à prendre possession de la conscience et de l’aspect physique de son fils Norman, la mère de Bob Rusk (Frenzy) et, entre les deux, Bernice Edgar (Pas de printemps pour Marnie) aussi revêche avec sa fille adulte qu’elle fut protectrice de sa fille enfant. Au nombre des femmes-femmes (épouses), on distingue celles qui sont directement victimes de leurs conjoints, telles Lina Mac Kinlow (Soupçons), Margot Wendice (Le Crime était presque parfait) ou Madeleine Elster (Sueurs froides) de celles qui subissent les conséquences des avanies dont leurs époux font les frais, telles Rose Balestrero (Le Faux coupable), Blenda Blaney (Frenzy),Miriam Haines (L’Inconnu du Nord-Express). Parmi les femmes-femmes (fatales), il y a celles qui s’attaquent aux fortins célibataires réputés imprenables comme Lisa Frémont (Fenêtre sur cour) ou Frances Stevens (La Main au collet), toutes deux incarnées par Grace Kelly ; celles qui volent au secours du héros ou le secondent (malgré eux ou elles) comme Eve Kendal (La Mort aux trousses), Elsa Carrington (The Secret agent), Constance Petersen (La Maison du docteur Edwardes) ; celles qui embarquent des hommes dans des histoires mouvementées comme Marnie Edgar (Pas de printemps pour Marnie), Iris Henderson (Une femme disparaît), Blanche Tyler (Complot de famille) ; celles qui endossent un rôle maléfique et ne trouvent d’issue que dans la mort à l’image de Judy Barton (Sueurs froides) ou Mme Danvers (Rebecca)… A l’entour de ce pilier central, gravitent plusieurs éléments dont la récurrence sert le bon agencement de l’univers hitchcockien : les trains (principal moyen de locomotion où l’on accède rarement pour voyager en toute quiétude) ; les menottes (à l’état brut ou sous forme métaphorique) ; les verres (à boire, à lunettes, en fenêtres, en jumelles, en verrières…) ; les couteaux (dont le mot seul est prononcé à quatorze reprises par le personnage de la voisine dans une même scène de Blackmail et dont l’anormale taille dans Psychose permet au spectateur de prendre ses distances avec le meurtre sous la douche) ; le lait ( en verres, bouteilles, pots, seaux, en assiette même) ; les faux et usages de faux (par usurpations d’identités ou de personnes, par transformismes vestimentaires ou physiques)… Mais LES ELEMENTS MAJEURS de l’œuvre  sont contenus dans les deux rhizomes que sont les chassés-croisés et la présence oculaire de la Providence. Les chassés-croisés qui, en liant des personnages ou des situations de films différents, étayent les passages souterrains nécessaires à la composition et à la préhension de l’univers de l’auteur : le vertige de l’inspecteur Ferguson (Sueurs froides) et le vertige de Christopher Balestrero dans sa cellule (Le Faux coupable) ; les animaux professionnellement empaillés par le taxidermiste Ambrose Chappel (L’homme qui en savait trop) et les oiseaux empaillés en amateur par Norman Bates (Psychose) ; les chaussures que porte Anthony Bruno le jour de sa rencontre ferroviaire avec Guy Haines (L’Inconnu du Nord-Express) identiques à celles que portait, huit ans auparavant, Charlie Oakley, le jour où il s’est rendu à la banque avec sa nièce (L’Ombre d’un doute) ; la preuve que l’avocat Anthony Keane veut faire valoir pour sauver sa cliente (Le Procès Paradine) va se retourner contre lui comme la preuve que le détective Arbogast veut trouver au motel va lui être fatale (Psychose) ; le pseudo-photographe qui assassine le sosie de Van Meer  tente de se soustraire à ses poursuivants en se fondant sous une foule de parapluies (Correspondant 17) comme John Robie tentera en vain la même manœuvre sous les fleurs du marché niçois (La Main au collet), tandis que Roger Thornhill réussira dans sa tentative grâce à la soudaine multiplication des casquettes rouges de porteurs (La Mort aux trousses) ; la réticence de Pamela à croire en l’innocence de Richard Hannay (Les Trente-neuf marches) et la réticence de Gilbert à propos du récit que lui fait Iris Henderson (Une femme disparaît) ; le sol de la mine désaffectée qui se dérobe sous le poids de la voiture et Tisdall qui rattrape la jeune Erica avant qu’elle ne soit happée par le vide (Jeune et innocent) préfigure le geste de John Robie tenant à bout de bras Danièle Foussard (La Main au collet) ainsi que la scène des monts Rushmore où Roger Thornhill évitera la chute dans le vide à Eve Kendal (La Mort aux trousses), ce que ne réussiront ni John « Scottie » Ferguson avec l’agent de police (Sueurs froides) ni Barry Kane avec l’espion Frye (Cinquième colonne) ; la robe de la défunte Mme de Winter que revêt la nouvelle épouse sur les conseils de la gouvernante (Rebecca) et le collier que Judy Barton clipe sur sa gorge, selon le vœu de Ferguson (Sueurs froides) qui, dans les deux cas, remettent en cause la trajectoire des deux couples ; Miss Froy qui doit mémoriser les notes d’une chanson populaire (Une femme disparait) et le savant Michael Anderson qui doit apprendre par cœur une formule de physique (Le Rideau déchiré) ; le chef d’un réseau d’espionnage qui abat l’artiste sur scène dissimulé dans une loge du Palladium de Londres (Les Trente-neuf marches) de même qu’un tueur tentera d’abattre le premier ministre d’une puissance étrangère dans l’ombre d’une loge du Royal Albert Hall à Londres (L’homme qui en savait trop)… Quant à la présence oculaire de la Providence (salvatrice ou punitive) en guise de justice immanente, elle est une constante du monde hitchcockien : c’est en passant au travers d’une verrière, après une poursuite sur les toits du British Museum que se tue le maître-chanteur (Blackmail) ; c’est d’un toit que chute le chef du réseau d’espionnage mortellement touché par une balle (dans la première version de L’homme qui en savait trop) ; c’est depuis le haut d’un escalier que Pamela découvre l’innocence de Richard Hannay (Les Trente-neuf marches) alors que c’est, parvenu  tout en haut d’un escalier, que Charlie Oakley – le diable en personne – sentant peser sur lui le regard plus que soupçonneux de sa nièce, prend la décision de la supprimer (L’Ombre d’un doute) ; c’est du haut d’un mat que plonge le duplice Sir Humphrey (La Taverne de la Jamaïque) ; c’est de l’ultime étage de la tour de Westminster que tombe le malfrat chargé d’exécuter le journaliste (Correspondant 17) ; c’est au sommet de la statue de la Liberté que s’affrontent le Bien et le Mal (Cinquième colonne) ; c’est sur une toiture que, dans son rêve, l’amnésique John Ballantyne s’imagine voir le propriétaire d’une maison de jeux tuer le psychiatre (La Maison du docteur Edwardes) ; c’est du haut de la salle d’audience que la caméra observe – en œil divin – la sortie piteuse de l’avocat Anthony Keane (Le Procès Paradine) ; c’est à l’instant même où Tom Wendice révèle son plan criminel à l’homme qu’il a engagé pour tuer sa femme qu’une fois encore la caméra – témoin unique et Tout-Puissant – s’élève pour filmer la scène (Le Crime était presque parfait) ; c’est du clocher de la mission où elle s’est rendue complice d’un meurtre que, croyant entrevoir le fantôme de sa victime, Judy Barton tombe dans le vide (Sueurs froides) ; c’est par une vue aérienne de Phoenix que s’ouvre le fatal vendredi 11 décembre pour Marion Crane (Psychose) ; c’est quand tout parait redevenu calme à Bodega Bay que Mélanie Daniels se voit assaillie, dans le grenier, par des dizaines de volatiles (Les Oiseaux) ; c’est par une nuit de tonnerres et d’éclairs, quand le ciel se déchaîne, que Marnie Edgar retrouve la mémoire de son traumatisme d’enfance (Pas de printemps pour Marnie) ; c’est depuis le haut d’un amphithéâtre que le vénéré professeur Lindt attend d’interroger son jeune confrère Anderson (Le Rideau déchiré) ; c’est par une défenestration que meurt Henri Carré, la taupe du KGB (L’Etau) ; c’est du haut d’une berge que les habitants du quartier voient arriver le premier cadavre de femme (Frenzy) ; c’est par une séance d’appel à l’au-delà que la vie de deux couples se croisent pour se changer en destin (Complot de famille)… IL Y A TOUT CELA, entre autres, dans l’œuvre d’Alfred Hitchcock et c’est précisément cette totalité totalisante, savamment élaborée, qui fait de lui l’auteur que l’on sait et pas simplistement l’un de ces trop fameux « maîtres du suspense » qui pullulent dans la production filmique mondiale. Le fait qu’il ait privilégié le crime comme  matériau de construction n’ôte rien à l’épaisseur du système qu’il a mis en place et déployé, quelquefois même jusqu’à l’affectation. Légère par son ton de comédie (même ses films les plus macabres n’échappent pas à l’humour noir), cette œuvre est l’une des plus obsessionnellement intimes que le cinéma nous ait donné de voir…