LES VOISINS D'EN FACE

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


C’est le nouveau jeu qui fait fureur sur les écrans. On sélectionne un minimum de six voisins de rue ou de quartier et on les fait agir comme on l’entend depuis son fauteuil ou son canapé. Les noms, âges, professions et domiciles des cobayes suffisent à les faire entrer à leur insu dans la partie. Mon pote Kevin m’a montré, c’est génial. Il m’a fallu tanner mes vieux pendant une bonne dizaine de jours, sans leur dire exactement de quoi il retournait, avant qu’ils ne m’offrent le logiciel en question. Maintenant, c’est fait. En premier lieu, il faut établir une liste de gens. Je les ai tous choisis dans l’immeuble d’en face. Pour la plupart, je les connais au moins de vue sinon davantage. D’entrée, je me suis fixé sur Elodie. Une petite pétasse de mon âge qui, dès les premiers beaux jours, porte des shorts en jeans ou en tissu qui ne cachent rien de l’amorce de ses fesses qu’elle dandine sans vergogne du trottoir en bas de l’immeuble jusqu’à la cour du collège et inversement pour le plus grand plaisir des jeunes et des moins jeunes. Elle vit seule avec sa mère qui, s’après la rumeur, ne serait pas très farouche avec les mâles du coin et d’ailleurs. Mais ce ne sont que des rumeurs parce que moi, personnellement, je l’ai toujours croisée ou aperçue beaucoup plus seule qu’accompagnée. Au début de l’année scolaire, en septembre dernier, un jour que nous nous rendions de conserve au collège, je ne sais pas ce qui m’a pris mais je lui ai collé la main aux fesses. Comme ça, direct. A un carrefour où nous attendions pour traverser. Je n’ai même pas regardé s’il se trouvait des gens à côté ou derrière nous. A peine a-t-elle démarré qu’elle s’est pris ma main bien au milieu du postérieur. Pas tout à fait une claque, disons plutôt une caresse appuyée. C’était vraiment sans aucune préméditation sinon qu’elle nous avait excités la veille, mes potes et moi, en jouant au hand avec ses partenaires dans la salle omnisports de la ville. Elles avaient beau être deux fois sept filles sur le terrain, nous n’avions d’yeux que pour elle. Pas seulement parce que nous la connaissions, mais parce qu’elle valait concrètement le coup d’œil. Il faut dire que les fesses d’Elodie Duriez, c’était quelque chose. Rondes, fermes, ni trop charnues, ni trop menues, en un mot, comme le disait mon pote Kevin « délicieuses ». Et c’est vrai qu’on y aurait bien goûté. C’est Julien Molinier qui nous avait mis le feu quand il avait lancé suite à l’un de ses tirs javelotés : « Vu qu’elle n’a pas de soutif sous son maillot, vous croyez qu’elle porte une culotte sous le short ? ». Et l’on s’était tous mis à mater le postérieur plus que le short d’Elodie Duriez afin de déceler si, sous le tissu noir et collant, transparaissait quelque signe de présence sous-vestimentaire. « Peut-être un string, mais pas plus… », avait suggéré Christian Gombaz. « Il doit être drôlement finaud alors », avait noté Brice Vanelli aussitôt contredit par Karim Belkacem : « Rien. Elle n’a rien du tout là-dessous, cette radasse ! ». Le dilemme avait tourné court car, saisissant au bond l’intervention de celui-ci, Matthieu Rovaire, qui n’en était jamais à une provocation près lui lança : « C’est comme ça que j’aimerais voir ton Amina de sœur, mon Karim. Voilée de la tête au ras du bonbon avec que dalle en dessous ». Une gifle était partie manquant à moitié sa cible et l’affaire avait failli tourner au pugilat jusqu’à ce que Julien par qui tout était arrivé détende un peu l’ambiance en glissant : « En tout cas, si j’étais son entraîneur, je me convertirai gouine… » et que  Brice avait définitivement calmée en demandant : « Pour une femme, on doit dire entraîneur ou entraîneuse ? ». Bref, ce matin-là,  je m’attendais à une réaction de sa part (gifle ou insulte) mais elle n’en fit rien. Tout de même surprise, elle eut un haut-le-corps et réprima un cri avant d’ajouter : « Eh ben dis donc, je ne te savais pas comme ça ! ». Je m’excusai. « C’est bon mais n’y revient pas, OK ? ». Nous parcourûmes en silence une bonne cinquantaine de mètres avant qu’elle ne rompe la glace. « La première fois, c’était il y a deux ans, dans le bus 17… ». Autrement dit celui qui passait dans notre rue avec un arrêt non loin du collège. « Il était bondé. Nous étions tous collés les uns aux autres. Tout à coup, j’ai senti un doigt se glisser entre mes fesses. Je ne savais pas quoi faire. Me retourner et lui en coller une, lui crier d’arrêter. J’avais trop honte et un peu peur aussi. Après, c’était trop tard. En plus, ce n’était pas désagréable ce va et vient qui m’effleurait à peine. A l’arrêt du collège, je ne suis pas descendue. J’ai attendu la dernière station avant le terminus et il est descendu derrière moi. Je ne l’avais toujours pas regardé. Quand je l’ai vu, j’ai été du genre plutôt surprise. Je m’attendais à voir un vieux sagouin avec une tronche de refoulé et je me suis retrouvé face à un type d’une trentaine d’années, bien mis, avec costard et attaché-case. Il m’a souri et m’a demandé si ça m’avait plu. Je lui ai répondu un peu pour pas qu’il s’imagine des trucs et je lui ai demandé à mon tour avec laquelle de ses mains il avait fait ça. Il m’a juste montré son pouce gauche et s’est mis à rire. Il m’a demandé si ça me plairait de recommencer et je lui ai dit comme ça que je n’étais pas une pute. Il m’a répliqué que, s’il avait voulu se payer une pute, il aurait pris le bus 12 vers les 17h, qu’il serait descendu près de la rue Chautemps et que c’était justement parce que je n’étais pas une pute (loin de lui cette idée) qu’il aimerait recommencer. Comme le bus 17 revenait dans l’autre sens, j’ai traversé. Il m’a emboîté le pas et nous nous sommes retrouvés dans le fond. Il m’a dit de m’asseoir contre la vitre. Je ne sais pas pourquoi je lui ai obéi. Cette fois, le bus était à peu près vide et dès qu’il s’est remis à rouler, il m’a dit de me mettre debout et de faire semblant de chercher quelque chose dans mon sac. J’ai posé le sac sur le bord du dossier et j’ai fouillé dedans exactement comme il me l’avait dit pendant que sa main remontait sous ma jupe et baissait mon string jusque sur les chevilles. Il est allé beaucoup plus loin que lorsque nous étions debout dans la travée et au plus il appuyait ses caresses, au plus je mouillais. C’était complètement fou. La peur, ajoutée à la honte d’être prise, augmentait mon plaisir. A un moment, je lui ai demandé d’arrêter, qu’on allait se faire prendre mais il m’a dit de m’occuper de mon sac et il a continué. Si un groupe de gens n’étaient pas montés à Saint-Basile, je ne sais pas ce qui ce serait passé. Le lendemain et les jours suivants, je n’ai plus pris le bus 17 mais chaque fois qu’il me doublait sur le trajet, je ne pouvais pas m’empêcher de regarder à l’intérieur si je le voyais… ». Je lui ai demandé ce qu’elle aurait fait si elle l’y avait aperçu et elle m’a répondu que, franchement, elle ne savait pas. Mais le moins qu’on pouvait dire, c’était qu’Elodie Duriez présentait quelques dispositions dans le domaine du sexe. J’en ferais donc une prostipute, ainsi que les appelait mon father. Avant de passer à un autre résident de l’immeuble d’en face, il fallait que je lui bâtisse un contexte. Ce que j’ai fait avant de m’attaquer au concierge, monsieur Morbeau, que tout le monde ou presque dans le quartier surnommait Morbac. Et comme chacun, s’accordait pour dire que, malgré son jeune âge sous l’Occupation boche, il n’aurait pas dénoncé que des Juifs (ce sport national qui se concluait le plus souvent en aller simple), j’en ai logiquement fait un indic. Il m’en restait quatre à trouver et mes choix se sont portés sur la vieille pie du troisième (Mme Lombasle) qui n’en finissait jamais de jacasser avec son chat angora sur le balconnet de son T2 ; les Cordier (jeune couple du cinquième) qui raffolaient s’embrasser à bouche que-veux-tu dans l’embrasure de la porte-fenêtre de leur duplex sous les toits, se croyant à l’abri des regards indiscrets ; le photographe du rez-de-chaussée (Jean-Yves Lunnel) dont l’atelier recevait quelquefois de bien jeunes garçons auxquels il lui arrivait de s’intéresser d’un angle de vue non exclusivement professionnel, malgré son compagnon qui tentait de veiller au grain ; enfin sur le dénommé Joseph Gouffin (retraité et veuf) qui passait la plupart de son temps à sa fenêtre, à lire ou à regarder les mouvements de la rue quatre étages plus bas. Mes six voisins rassemblés et composés, je les fis agir. Commençant par Morbeau alias Morbac, je dirigeai sa figurine tout droit vers le commissariat central afin d’y dénoncer un jeune dealer qui venait régulièrement approvisionner le couple Cordier en herbe pas forcément provençale. Suivirent Jean-Yves Lunnel qui tomba raide dingue à la vue d’un jeune éphèbe débarqué de nulle part dans son atelier pour se faire tirer le portrait et à qui il fixa un rendez-vous plus intime, le retraité-veuf Gouffin matant dans la rue deux automobilistes impliqués dans un accident sans gravité, la vieille Lombasle glapissant après son félin qui s’était juché sur la main courante de sa balustre en ciment, gardant Elodie Duriez (si j’ose dire) pour la bonne bouche. Pas question de l’envoyer tapiner rue Chautemps. Trop jeune. Trop facile aussi. Il fallait qu’elle opère en studio. Je lui en trouvai un à deux pas du domicile familial avec tout le nécessaire (vêtements, accessoires) réclamé par la profession. Dès mon retour du collège, le jour suivant, je concentrai toute mon attention sur le scénario Gouffin. Penché à sa fenêtre pour ne rien manquer de l’altercation qui avait suivi l’accident de la circulation, il avait été pris d’un malaise et avait chuté dans le vide quatre étages plus bas. Sitôt fait, je me pris à regretter une fin aussi rapide et même sa fin tout court car le jeu, à l’instar de la vie, ignorait la marche arrière. Mais en repensant aux fois où j’avais dû tirer les rideaux pour qu’il cesse de me mater en pyjama ou en slip dans ma chambre, je me dis que je m’en étais enfin débarrassé. Néanmoins, je ne cessai d’y penser tout au long de l’explication de texte (la Colomba de Mérimée) que je devais remettre le lendemain en cours de français. Après tout ses matages, au même titre que le doigt puis la main aux fesses et à la chatte d’Elodie Duriez,  étaient plutôt gratifiants même s’ils connotaient malsains. A deux ou trois reprises toutefois, il m’était arrivé « d’oublier » de fermer les rideaux et de circuler nu dans la chambre sachant pertinemment qu’il avait l’œil en plein sur moi. Mais bon… Toutes les bonnes choses ont une fin et j’avais décidé de la sienne. Point barre. Ce qui me surpris le plus et me décontenança tout même assez fut d’apprendre trois jours plus tard par ma mère (qui le tenait du concierge d’en face) que « mon » retraité-veuf était décédé d’une crise cardiaque sur le rebord de sa fenêtre alors qu’il s’était penché pour ne pas perdre une miette de la dispute entre la charcutière et une de ses clientes. Bien que ne discernant aucune relation de cause à effet entre mon scénario et ce décès, c’est avec une certaine prudence que je m’occupais de la figurine représentant l’indic Morbac. Toute la journée, j’avais imaginé le pire à son sujet mais, au vu de ce qui venait de se produire avec Gouffin, je décidai de mettre la pédale douce. La mort inattendue du premier allait sauver la figurine de l’autre d’un tabassage en règle. Comme le plaçait en toutes occasions Mamie Liliane, « à chaque chose malheur est bon ». Aussi Morbac s’en tira-t-il avec des menaces téléphoniques anonymes qui le laissèrent deux jours durant sans voix, sans appétit et sans ravitaillement. Pendant ce temps-là, Elodie Duriez avait rallié son studio avec un client qui me ressemblait comme deux gouttes d’eau et qui, la découvrant dans son plus simple appareil, ne savait trop par où commencer tant tout ce qu’il voyait lui paraissait « délicieux ». Il finit par s’avancer vers elle et lui prendre les fesses à pleines mains, recevant à la fois une retentissante claque et cette juste réplique : « Je t’avais dit de ne pas y revenir ! » qui me ramenèrent instantanément à la réalité et aux lavabos du collège devant lesquels nous étions sur le point de nous laver les mains avant de prendre place aux tables de la cantine. J’en restai bouche bée. Comment avais-je pu mélanger ainsi le réel avec le virtuel ? Mettre l’affaire au crédit de ma fixette sur le postérieur d’Elodie Duriez n’était pas suffisant. Quelque chose s’était passé, se passait en moi, que je n’arrivais pas à contrôler. Sans doute avais-je pris ce jeu trop à cœur et prenait-il le dessus sur moi ? J’en parlai à Kevin (hors-détails) et il me rassura, m’expliquant que j’avais, au contraire, un excellent fluide et que je devais poursuivre. Ce que je fis, à pas comptés, sans incident notable autour de moi (dans la vraie vie) lors des deux semaines qui s’ensuivirent. Arriva le mardi 16 mai aux environs de 18h quand débarquèrent simultanément devant l’entrée de l’immeuble d’en face une voiture de police et un fourgon de pompiers. Le concierge apparut le premier, tête penchée en avant, éponge sous les narines, soutenu par deux secouristes qui l’aidèrent à monter à l’arrière du fourgon qui démarra presque aussitôt. L’époux Cordier survint en second, tête basse, menottes aux mains, encadré par deux policiers qui le poussèrent dans l’habitacle de leur Mégane et embrayèrent sur le champ. On apprit assez vite que d’une part, le mari avait surprit Morbac à genoux devant son épouse en train de lui brouter le gazon et qu’il lui avait cassé la figure, d’autre part que celle-ci avait consenti aux exigences du concierge en échange de son silence à propos du dealer qui les approvisionnait en herbe et autres substances illégales. Résultat des courses : Morbac revint de l’hôpital dans la soirée, deux mèches hémostatiques dans les narines et l’époux Cordier ne réintégra le domicile conjugal que le lendemain matin après une nuit de cellule. Le concierge ne porta pas plainte pour coups et blessures mais il s’était bel et bien fait tabasser comme j’avais projeté de le faire dans le scénario de sa figurine avant d’opter pour de simples menaces téléphoniques anonymes. Ainsi, même en changeant mon fusil d’épaule, ce que je n’avais fait que penser avait fini par advenir. Possèderais-je un pouvoir que j’avais ignoré jusqu’ici et que ce jeu me révélait ? Plusieurs jours d’affilée, je m’exerçais dans la rue et au collège sur des camarades fort peu amicaux d’un côté et des inconnus de l’autre, mais rien de ce que je projetai sur eux n’aboutit. Je me calmai, posai cela sur le large dos des coïncidences, laissai reposer quelque temps le logiciel de ce jeu un rien diabolique puis m’y recollai. Tandis qu’Elodie Duriez continuait d’enfiler les clients comme d’autres des perles dans son studio en sous-sol d’une rue adjacente, je me concentrai sur la mère Lombasle et son angora. Que pouvait-il bien lui arriver à la vieille à part une extinction de voix ? Mourir d’ennui lui était impossible, précisément à cause de la présence de son greffier. Mais si, d’une manière ou d’une autre, je lui captais son félin ? Virtuellement, je veux dire ! Peut-être qu’elle réussirait à sauter le pas : d’ennui ou de chagrin. J’y allai voir. Il s’en fallut d’une bonne demi-heure car la figurine se montra rebelle. Mais je réussis malgré tout à l’aller faire promener du balconnet sur les toits, chose impossible à effectuer dans la réalité, depuis le troisième étage, même pour le plus habile des chats. Il était un peu plus de 22h quand je bouclai l’opération. Trois heures plus tard environ, un cri animal retentit dans la rue. Un de ces cris qui vous réveillent un malentendant de naissance en l’illusionnant quelques secondes sur ses soudaines capacités auditives. Debout sur son petit balcon, dans une chemise de nuit d’une autre époque, la mère Lombasle hurlait son désespoir au quartier de lune et à tout le nôtre jusqu’à ce que son voisin du dessus, excédé comme tant d’autres, décide de lui verser une casserole d’eau sur la tête après l’avoir prié à maintes reprises et de moins en moins décemment de bien vouloir se calmer et rentrer se coucher. Sept jours et sept nuits s’écoulèrent sans qu’on sût ce qu’était devenu Mistigri, le chat angora d’Agnès Lombasle. Au huitième, le concierge le trouva dans l’un des conteneurs qu’iol avait la mission de sortir chaque matin avant le passage des bennes municipales. Comme la bestiole avait été fort étranglée avec la cordelette qui pendait encore à son cou, l’on ne se demanda pas seulement qui avait bien pu tuer ce chat qui ne causait de tort à personne mais pourquoi son assassin avait cru bon d’attendre sept jours et sept nuits avant de passer à l’acte car, lorsque le concierge avait soulevé le couvercle du conteneur pour y enfouir un carton d’emballage découvrant de la sorte le cadavre du chat, il était loin d’être raide. Peut-être avait-il attendu de voir ce que seraient les journées et soirées du voisinage sans les incessants monologues au balcob de la mère Lombasle et que, s’étant convaincu que les choses seraient mieux vivables sans le chat, il avait fini par serrer la cordelette autour du cou de l’animal ? La mère Lombasle soupçonna tous les résidents de l’immeuble sans exception. Les deux plus suspects à ses yeux étant l’homme qui lui avait versé la casserole pleine d’eau et le concierge qui avait trouvé le cadavre de son Mistigri dans le conteneur. On ne la voyait plus ou presque sur son balconnet, sauf le temps pour elle d’arroser ses géraniums et ses pétunias auxquels parfois son chat s’en prenait. Un soir, ma mère suggéra de se rendre dans l’animalerie du quai Michel-Jourdan pour lui en offrir un autre. Mon father la regarda de travers, lui demandant si elle perdait la raison et la suggestion en resta là. Elodie Duriez, en compagnie de qui je faisais souvent le trajet à pied de nos immeubles respectifs à notre collège commun, m’avait confié qu’elle avait depuis peu un petit ami sans pour autant me révéler son prénom au prétexte qu’il n’était pas du collège et que je ne le connaissais donc pas. Cette façon de penser m’a carrément mis les nerfs. Elle s’en est rendue compte et a passé ses mains dans mes cheveux, m’apostrophant : « Juste curieux ou jaloux ? ». J’ai haussé les épaules et nous nous sommes séparés à peine franchi le portail de l’établissement. Il fallait absolument que j’intervienne sur sa figurine et le plus tôt serait le mieux. Voilà plusieurs jours que je l’avais mise de côté, au vu des événements de la vie réelle, me contentant de la faire passer d’un client à un autre. Mais ce soir j’agirai en conséquence et pas en sa faveur ! Elle sera moins espiègle entre les mains du client en mode SM que je lui réservais. Beaucoup moins, en tout cas, que dans les bras de son anonyme amoureux. Et quand on la retrouvera dans son studio en sous-sol, grande ouverte de l’aine à la poitrine, s’en sera fini de ses provocations, de ses réprimandes, de ses sarcasmes et de ses tenues provocantes. Le lendemain, ma mère poussa presque simultanément la porte de ma chambre et un cri d’horreur quand elle me trouva recroquevillé dans un angle de la pièce, claquant des dents, incapable de prononcer la moindre syllabe, un cutter ensanglanté dans la main droite, tee-shirt et caleçon baignant dans l’hémoglobine. Quelques heures plus tard, le corps sans vie d’Elodie Duriez était découvert dans le sous-sol d’un immeuble voisin où sa mère louait la cave n°23, sans que personne ne sache comment elle avait fini là, dans le courant de la nuit. Personne sauf moi. Ma mère et le father firent le rapprochement sans jamais y faire la plus infime allusion. Cinq jours de suite, je gardai le lit, plus muet qu’une carpe, dans un état d’hébétude avancé puis je recouvrai mes esprits et tout rentra dans l’ordre. Vingt jours plus tard, à en croire les journaux friands de ce type de faits, le meurtrier courait toujours. S’ils entendaient par là qu’il n’avait pas encore été arrêté, c’était l’évidence. Quant à courir…