LETTRES EDITORIALES

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


Paris, le 17 mars 1995


Cher Ami,
Votre roman intitulé L’Encagée est, sans nul doute, le meilleur que vous ayez écrit à ce jour. Mes collaborateurs et moi-même avons pris un plaisir intense à sa lecture. Le personnage d’Emilie Rousseau nous a tout à la fois bouleversés et fascinés. Cette jeune femme que rien ne prédestinait à une fin aussi tragique est décrite avec un tel luxe de détails vrais et touchants que nous participons corps et âme à son chemin de croix intérieur, puisque c’est toujours de là que provient ce que l’on désigne sous le nom de fatalité. Vos cinq autres protagonistes ne manquent pas davantage d’envergure, chose rare dans le roman hexagonal dont l’un des péchés mignons est de ne traiter que superficiellement les personnages dits secondaires, sans lesquels, cependant, les premiers ne sauraient exister pleinement. Bref, l’histoire de cette femme qui, pour des raisons personnelles, a décidé de vivre en recluse dans son appartement est exemplaire d’une littérature de fiction qui a toujours porté haut la voix de l’éternel imaginaire romanesque. Il n’y a pas trente-six manières d’écrire un roman, vous le savez bien. Pour ma part, je n’en connais que deux : mettre en scène des personnages habités par un univers ou des personnages habitants d’une planète. C’est la première voie que vous avez choisie depuis vos débuts et ce n’est pas la plus facile. Ici même, le soliloque de votre Emilie m’a rappelé par moments la Molly joycienne à laquelle j’ajouterai sans crainte le narrateur de La Recherche voire, dans une autre optique de déclinaison, le Conrad de Heimito von Doderer. Cet exercice de style est magistral. D’une très grande acuité et d’une formidable portée. Sans compter que vous ne négligez pas certaines touches réalistes comme ces boîtes de conserves, par exemple, qu’Emilie utilise aussi bien pour se nourrir de façon méthodique qu’en guise de calendrier (ainsi votre « douze boîtes plus tard » et autres substitutions de ce type sont positivement savoureuses). De surcroît, vos intentions ne sont jamais gratuites, les tics de langage de vos personnages toujours appropriés. Cette écriture sans concession qui s’applique à contourner la facilité et procède de cette « technique consciente du roman » qu’un Raymond Queneau appelait de ses vœux face à ce qu’il nommait « le laisser aller du genre », l’intrigue elle-même, tout contribue à faire de ce roman un moment essentiel de la littérature d’aujourd’hui. Sans compter qu’il vient éclairer d’un jour nouveau vos deux précédentes œuvres que nous avons acceptées de publier, en leur temps, sans aucune restriction, fiers d’être les passeurs d’une telle espérance créatrice. Car vous n’êtes pas seulement l’auteur de trois romans mais d’abord l’auteur d’une œuvre à venir, une œuvre en train de se faire, qui nécessitera de votre part beaucoup de courage, d’investissement, de sacrifices et, corollairement, d’abnégation. Le monde dans lequel nous sommes entrés, vous le savez, est avant tout un monde de profits immédiats. Le monde de la matérialité et de la performance qui tue à petits feux les projets des idéaux et de l’utopie. Voici onze ans, quand nous avons accepté votre premier roman nous étions déjà embarqués sur cette dangereuse déclivité que les groupes d’intérêts nous présentent comme le nec plus ultra du progrès. Cinq ans après, lors de la parution de votre deuxième ouvrage, les jeux étaient faits. Le système éditorial s’était pieds et poings liés aux grands réseaux financiers et industriels. Nombre de directeurs littéraires furent supplantés par des directeurs commerciaux. A l’instar de la télévision et de son Dieu-Audimat, l’édition s’inventait un Roi nouveau, personnel et cannibale, un Roi d’autant plus périlleux et destructeur qu’on ne voulait pas le montrer : le Roi-Publimat. En 1992, deux choix se sont offerts à nous : se fondre ou disparaître. Vous connaissez nos difficultés de trésorerie d’alors. Que faire face aux mémoires d’Untel, au témoignage de Tellautre, et aux faux romans (récrits ou repeignés) de telle ou telle star médiatisée ? Que faire face à une télévision gommeuse d’imaginaire, dont l’illettrisme de plus en plus notoire de ses pseudo-émissions littéraires (en réalité exclusivement livresques) conforte l’idée selon laquelle nous devons vivre à la botte de l’air du temps, pourtant devenu irrespirable ? Oui, cher Ami, que faire ? Et aussi de nos quinze fidèles employés ?... Nous avons alors choisi (si je puis dire) de nous fondre dans le Groupement afin de continuer à faire entendre notre son particulier. Déjà, nous avons dû laisser sur le bord de la route onze de ces salariés-modèles. Un moindre mal, puisque tous nos auteurs ont été repris par le Groupement et que d’aucuns, dont vous-même, ont pu bénéficier d’un tirage (limité, il est vrai) en édition de poche. Trois ans plus tard, l’état des lieux a empiré. Notre Maison est devenue  - malgré les assurances qui nous avaient été données – une simple collection. Nos parutions annuelles ont été réduites de douze à cinq volumes, et il n’est pas acquis que nous en restions là…
 Quand nous avons proposé votre manuscrit à la Direction générale, celle-ci l’a confié, en dernier ressort, au directeur des ventes. C’est peu dire qu’il n’a pas partagé notre enthousiasme. Dans son argumentation, il a fait valoir, entre autres, les résultats de vos précédents ouvrages : 969 exemplaires pour L’Ogresse, 228 pour L’Ennemie. Ce qui n’a guère plaidé en votre faveur, comme vous pouvez vous en douter, d’autant que le premier roman, réédité en poche par le Groupement est loin d’avoir atteint ses objectifs de vente, pourtant fixés au plus bas. Conséquemment, j’ai reçu la pénible charge de vous informer que la publication de L’Encagée ne pouvait pas entrer dans le cadre de nos parutions. Je me suis suffisamment exprimé ici sur les qualités intrinsèques, indéniables, de votre roman pour vous assurer que le problème ne repose pas sur cette base. De même, je me suis assez clairement exprimé sur la conjoncture (économique et médiatique) pour désigner le vrai fond de ce refus. Croyez bien, Cher Ami, que mes collaborateurs et moi-même sommes très attristés d’avoir à vous donner cette réponse mais je reste persuadé que votre roman trouvera des cieux plus cléments pour s’épanouir…
Avec mes meilleurs sentiments,

Jean-Bertrand Delagrave-Guichard  

 


Paris, le 12 Juin 1995


Cher Ami,
Je fais suite à votre courrier du 21 mars dernier et vous prie d’accepter mes plus plates et sincères excuses pour ce retard à vous répondre mais (vous savez ce que c’est) des opérations de promotion, le Salon du Livre, la prégnance du quotidien administratif, mille et une choses à penser qui m’ont détourné de certains de mes devoirs. Rien n’est facile… Je comprends parfaitement votre déception mais je ne peux pas ajouter grand-chose à ma précédente missive sinon vous redire ici tout le bien que je pense de votre roman. Avez-vous contacté les éditions de Midi, les éditions Pactes, celles du Peuplier ? Vous pouvez, cela va sans dire, le faire de ma part. Je reste persuadé que vous trouverez chez l’un d’eux l’accueil idéal pour L’Encagée. Ce sont de petites unités de production littéraire qui réussissent encore à tirer leur épingle du jeu. Certes, elles ne bénéficient pas de la diffusion de notre collection (ou ce qu’il en reste) mais votre ouvrage est mieux conforme à leur politique éditoriale. Chez eux, au moins, vous ne serez pas noyé dans la masse informe et leur faible production laisse augurer qu’ils s’occuperont de votre roman. Ne vous laissez pas enfermer dans un raisonnement qui, hélas, n’est plus de ce temps. Ce qui doit compter pour vous, et peut-être plus encore que pour d’autres, c’est d’être publié. Nous en avons longuement parlé, jadis : en littérature, les comptes ne se soldent jamais au présent. Littérairement, vous faites ce qu’il faut pour cela. Faites-le aussi éditorialement. Trouvez votre point d’eau exact. Peu importe la marque, pourvu que votre travail, à défaut d’être connu pour l’heure, soit pour le moins reconnu. Et vous n’êtes pas sans savoir que vous avez vos fidèles parmi les critiques, les libraires, le lectorat. A bientôt de vous lire sous une forme brochée.
Croyez en mes salutations les plus cordiales.

Jean-Bertrand Delagrave-Guichard.

 



Paris, le 19 octobre 1995


Chère Madame,
C’est avec consternation que j’ai pris connaissance de votre lettre en date du 16 courant. Le geste irréversible de notre Ami, votre compagnon, nous a plongés dans une sorte d’hébétement. Il était pour nous plus qu’un grand auteur. Comme un fils ou un jeune frère et c’est ainsi que nous le pleurons aujourd’hui. Vous nous dites qu’il a tenu à ce que son inhumation soit à l’image de sa vie littéraire : dépouillée et intime. Je reconnais bien là notre Ami et respecte ses volontés ultimes… J’ignore où il en était de ses pérégrinations éditoriales à propos de L’Encagée (merveilleux roman), s’il avait décidé ou non de suivre mes conseils mais, dans l’hypothèse où il aurait encore hésité avant de commettre son geste fatal ou que son tapuscrit ait été repoussé par ailleurs, je suis en mesure de vous annoncer, qu’après une longue et âpre discussion avec la direction générale du Groupement, celle-ci s’est décidée à faire paraître son roman dans notre collection. Je pense qu’il serait bon, pour l’ensemble de l’œuvre de votre compagnon, que ses trois romans figurent sur le même catalogue éditorial. La Direction générale a également décidé de rééditer dans sa collection de poche le deuxième roman de notre Ami. L’un dans l’autre, cette démarche me parait éminemment positive. Tout cela, bien sûr, est fort peu au regard de cet acte d’auto-destruction irrévocable mais je suis convaincu que votre compagnon y aurait été sensible…
Dans l’attente d’une réponse, je vous prie de croire, Chère Madame, en l’assurance de mes très respectueuses salutations.

Jean-Bertrand Delagrave-Guichard.


 


Paris, le 26 Octobre 1995

Chère Amie,
Je reviens vers vous suite à votre courrier du 23 octobre. Les petites éditions Pactes seraient donc prêtes à publier le roman de votre compagnon. Ce n’est pas fait pour m’étonner. Moi-même, je lui avais conseillé d’aller voir de ce côté-là. Toutefois, si j’en crois vos informations, il n’aurait pas eu le temps de signer son contrat avec cet éditeur et je comprends vos hésitations. D’autant mieux que, d’après les dates indiquées dans votre lettre, on peut tout à fait penser que notre Ami a cru bon de prendre son temps avant de contracter avec mon confrère. Dans le mot d’adieu qu’il vous a adressé, où il vous laisse (dites-vous) ses instructions, il vous demande d’agir pour le mieux. Tâchons, dès lors, vous et moi tout au moins, de le comprendre à demi-mots. Mon opinion est faite sur son hésitation. Mais votre décision, elle, est capitale… La Direction générale du Groupement, s’est non seulement laissée convaincre de la nécessité de publier L’Encagée et de rééditer son deuxième roman en poche (cf. mon courrier du 19 octobre), mais également de faire paraître, d’ici deux à trois ans, un omnibus qui englobera ce que nous pourrions appeler, dès maintenant, sa trilogie féminine. Prenez votre temps pour me répondre. Ne vous laissez bousculer par quiconque. Je joins à cette lettre deux numéros de téléphone personnels où vous pourrez me joindre à tout moment, en soirée ou pendant les week-ends.
Dans l’attente de vous lire ou de vous entendre, au mieux des véritables intérêts de votre compagnon, je vous prie de croire, Chère Amie, en l’assurance de mes plus vives salutations.

Jean-Bertrand Delagrave-Guichard.