MACHINE ARRIERE

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


Je m’appelle Stéphane Bachman. Trente-neuf ans, célibataire. Je suis l’un des auteurs français les plus connus et les plus lus dans le monde sous mes deux pseudonymes. Je ne produis uniquement que des best-sellers. Rien qu’en France, mes livres se vendent à plus de huit cent mille exemplaires. A quoi s’ajoutent les traductions en neuf langues étrangères et six dialectes qui multiplient par quatre ou cinq les ventes hexagonales. Mes éditeurs sont très contents de mes productions. Ils le seraient même à moins. Les médias, eux, me snobent. Mais, à franchement parler, je m’en balance. Ils me snobaient déjà au temps où j’écrivais sous mon vrai nom mes deux premiers romans. De la vraie littérature celle-là avec contorsions phraséologiques, circonlocutions dilatoires, références romanesques, mots choisis, imparfaits du subjonctif, architectonie calculée et tout les etcetera possibles et imaginables qui font d’un auteur parfaitement inconnu le énième écrivain maudit de son siècle. Au bout de ces deux exercices qui m’avaient valu des ventes plafonnées entre quatre cent trente-deux et cinq cent trente-huit exemplaires, les soupirs de mon éditeur et donc l’ignorance de la critique qui a opinion sur rue, je décidai d’abandonner mon patronyme et de jeter aux orties mes ambitions créatrices. Je m’employai à trouver un sujet vendeur et à le traiter comme il se devait, autrement dit avec la plus grande désinvolture littéraire et la plus grande efficacité narrative. Phrases courtes, écriture plate à dominante dialoguée. Je l’expédiai, sous mon premier pseudonyme, à trois publicateurs spécialisés dans ce genre de prose lesquels s’empressèrent d’y répondre positivement. Je choisis de signer avec le plus réactif des trois. Quand il me vit débarquer dans son bureau et m’entendit décliner ma véritable identité, il n’en crut pas ses oreilles mais s’empressa tout de même de me faire contracter. J’avais trente et un ans. En huit ans, six romans et deux pseudonymes je devins cet auteur français de best-sellers le plus connu dans le monde, ainsi que je l’ai dit précédemment. Lors de la sortie d’un de mes livres, un seul encart publicitaire dans les journaux suffit à faire de moi la tête de gondole la plus courue en France et ce qui est encore plus remarquable ou drôle (mais sans doute aussi déplorable) c’est que les directeurs des quotidiens et hebdomadaires dont les critiques rechignent à parler de mes fictions ne refusent jamais l’argent que leur rapportent les encarts que mes éditeurs règlent rubis sur l’ongle à leur régie publicitaire. Un seul encart dans ces quotidiens et hebdomadaires en fait plus pour moi que n’importe lequel des tirs groupés de leurs critiques en faveur d’un de leurs amis ou proches auteurs du cénacle.
Bref, je m’appelle Stéphane Bachman, j’ai trente-neuf ans, un compte en banque bien garni et des millions de lecteurs à travers le monde à qui je ne dois pas simplement mes gros revenus mais aussi de payer l’ISF. En ce moment même, je roule dans ma Porsche Carrera en direction de Jonzac, dans les Charentes, en provenance de La Rochelle où je me suis établi il y a un peu plus de trois ans. Je ne connais pas la jeune femme fan de mes deux premiers romans à qui je rends visite. C’est sa sœur qui est venue me trouver deux semaines auparavant. Elle n’a pas voulu me dire comment elle s’était procuré mes coordonnées domiciliaires et ignore totalement que l’ex-romancier Stéphane Bachman est le véritable patronyme de deux auteurs mondialement lus. Elle s’appelle Adeline Ferrière. Elle a vingt-huit ans et est célibataire. Sa sœur cadette en a six de moins qu’elle et, suite à un accident de la circulation, elle est tétraplégique. Elle se prénomme Amandine. C’est Adeline qui conduisait, un peu trop vite et aussi un peu éméchée, la nuit sur cette route mal éclairée quand elle a perdu le contrôle de la Twingo. Amandine a été éjectée. Son petit ami, qui se trouvait à l’arrière, est passé à travers le pare-brise et a eu la carotide tranchée net. Adeline, elle, s’en est tirée avec une fracture de la hanche (qui a laissé quelques séquelles), deux côtes et un bras cassés. Elle était fiancée à un neveu du maire d’une commune voisine et, quand elle a su que sa sœur ne remarcherait plus jamais, elle a rompu les fiançailles pour rester auprès d’elle. S’en occuper jour et nuit jusqu’à la fin de ses jours. « J’espère que tu me survivras, lui disait quelquefois Amandine, mais si ça ne devait pas être le cas et que tu te sentais partir, il faudrait me tuer avant ». Adeline promettait sachant qu’elle n’en ferait rien. Elle l’avait déjà clouée dans un fauteuil, il n’était pas question qu’elle la fasse visser dans un cercueil. Depuis l’accident, elle faisait tout pour elle et elle ferait encore et toujours tout, sauf ça. D’ailleurs ma venue entrait dans le cadre de ce contrat qu’elle avait passé avec elle-même. Quand elle avait appris que je vivais à La Rochelle, elle avait aussitôt tenté d’entrer en contact avec moi. Par ce canal qu’elle n’avait pas voulu me révéler, elle avait obtenu mon adresse et s’y était rendue au culot. La première fois, elle n’avait trouvé personne, mais la seconde tentative avait été la bonne. D’abord surpris que l’on pût encore se rappeler de moi (j’allais dire de lui) et de ces deux romans, je m’étais montré plus que réservé. Adeline m’avait alors parlé de sa sœur tétraplégique, de sa boulimie livresque et de ces deux romans qu’elle gardait en permanence près d’elle, sur sa table de chevet. « Comme deux grands malades que l’on se doit de veiller », avais-je dit, mi-ironique, mi-flatté tout de même. « Si vous voulez, avait répondu Adeline. Mais celle sur qui l’on doit d’abord veiller, c’est ma sœur ». Sa réplique m’avait à la fois cloué le bec et ému.  Et voici pourquoi, en ce dimanche 18 août, je roule au volant de ma Porsche Carrera en direction de la propriété familiale des sœurs Lachenaud dont les parents étaient décédés (je ne sais pas de quoi) seize ans auparavant, lorsqu’elles étaient encore enfants. Il fait beau quoique de sombres nuages aient tendance à s’attrouper à l’horizon, censurant parfois les rayons de soleil. La propriété se situe à la terminaison d’une longue allée gravillonnée bordée de platanes et j’aperçois de loin Adeline qui attend, assise sur un rocking-chair, sous la véranda. Tout en m’approchant, pour ainsi dire au pas, je me demande de quoi peuvent bien vivre ces deux jeunes femmes et qui les a élevées après la disparition (forcément soudaine) de leurs parents. A mon approche, Adeline Lachenaud se lève, descend les quatre marches qui la séparent de ma Porsche et s’avance vers moi avant même que j’aie pu couper le moteur. « Vous trouverez le garage derrière la maison. Le temps est plutôt incertain. Il y a une porte qui communique avec une cave laquelle conduit à un escalier. Je vous attendrai au rez-de-chaussée… ». Je suis ses instructions à la lettre et je me retrouve à l’endroit indiqué. Je serre la main tendue d’Adeline Lachenaud et lui emboîte le pas jusque dans un vaste séjour au mobilier impressionnant aussi bien par le surnombre que par la qualité. La table a été dressée pour trois. Adeline Lachenaud m’invite à m’asseoir sur l’une des chaises Régence. « Nous déjeunerons en tête à tête, Amandine ne se sentait pas très bien ce matin. J’ai laissé son couvert au cas où elle m’appellerait… ». Etant donné que je suis venu discuter de mes deux vieux romans avec la prénommée Amandine, il vaudrait mieux qu’elle puisse se montrer. Je pensais ne rester que pour le déjeuner et un début d’après-midi et voilà qu’il allait déjà falloir retarder le moment du départ. Pas trop néanmoins. Adeline Lachenaud me propose un apéritif. J’opte pour deux doigts de Porto, elle m’accompagne avec une Suze bien tassée. Nous trinquons. Elle aussi a lu mes deux uniques romans-romans, comme on dit chez les Gendelettres. Elle les a trouvés quelque peu compliqués. Pas tant du point de vue de l’intrigue (qui est de l’épaisseur d’un fil à plomb) que dans la manière de la dérouler. Je lui explique ce qu’étaient mes ambitions littéraires de l’époque. Plus ou moins tout un chacun est en capacité de raconter une histoire qui se tienne mais beaucoup moins, fort peu en réalité, sont en mesure de la raconter d’une façon qui n’appartienne qu’à eux. C’est ce démarquage, cette conduite strictement personnelle, qui faisait selon moi (à l’époque) la différence entre les milliers d’auteurs de romans et les quelques rares écrivains de romans. Elle m’écoute d’une oreille distraite, sirotant sa Suze, hochant la tête d’un air entendu, jusqu’à ce qu’une femme d’une cinquantaine d’années, de forte corpulence, accoutrée comme une cuisinière, fasse son apparition. Elle me salue et s’adressant à Adeline Lachenaud déclare : « Le déjeuner est prêt, mademoiselle ». Adeline approuve et lui demande  de servir. La cuisinière se retire. Aucun mot au sujet d’Amandine. Pas plus que les trois fois où elle revient pour apporter et retirer les plats, de l’entrée (quiche lorraine) au dessert (navarin aux fraises) en passant par le plat principal (épaule d’agneau, pommes au four et haricots verts). Rien de rien, malgré le couvert resté en place. Sans doute Adeline Lachenaud avait-elle donné ses instructions avant mon arrivée. Vers les 15 heures, la domestique vient tirer sa révérence et nous nous retrouvons seuls, Adeline et moi, dans le séjour tout aussi ample et meublé que la salle à manger. Je suis assis dans l’un des trois fauteuils en cuir bordeaux, un verre de cognac à la main et elle a pris place dans le canapé de même facture avec sa dose de Cointreau. Nous sommes là à deviser de tout et de rien quand je lui demande si sa sœur est en état de me rencontrer aujourd’hui même ou s’il est préférable que je revienne un autre jour. Adeline Lachenaud balaie d’un revers de main cette suggestion probablement déplacée, se lève et m’enjoint de la suivre au premier étage. C’est au moment où nous empruntons la volée de marches en bois qui y mènent qu’une question me vient, on ne peut plus naturellement : comment Amandine Lachenaud, tétraplégique, peut-elle bien descendre dans son fauteuil roulant la vingtaine de degrés qui permettent l’accession à sa chambre ? Quant à la transporter, je vois mal la fluette Adeline soulever sa sœur en poids et en volume de haut en bas et inversement. Amandine Lachenaud vivrait-elle confinée dans sa chambre ? Mais, en ce cas, pourquoi avoir dressé son couvert ? Il n’y avait aucune honte à m’exposer la situation d’autant que tôt ou tard il aurait fallu se rendre à l’évidence ? Du coup, une autre question vient se profiler dans l’ombre de la précédente : si Amandine Lachenaud vit volontairement (ou non) recluse dans sa chambre, comment se fait-il qu’on ne perçoive pas le plus infime bruit en provenance de l’autre côté d’au moins une des cinq portes desservies par le couloir ? Je n’ai pas à tourner et retourner bien longtemps toutes ces interrogations car Adeline Lachenaud a ouvert l’une des cinq portes, m’invitant à entrer dans la pièce. Je me dis que c’est là que doit se morfondre son infortunée sœur cadette mais pas du tout. Cette pièce de forme cubique est tapissée de rayonnages sur lesquels séjournent des centaines d’œuvres, probablement même trois à quatre milliers. Il y a aussi un bureau d’époque Régence sur lequel repose un ordinateur de marque hp sans connexion Internet apparente, des blocs de papier, un pot à crayons rempli de Ball-Pentel à dominantes noirs et bleus. Une chaise cannée de même époque que le bureau et une lampe. A l’opposé, un lit a été poussé contre la cloison. Les quatre-vingt dix centimètres qu’il occupe sont les seuls à ne pas être recouverts de livres avec la porte située sur sa gauche face à sa jumelle palière. « Ca vous plaît ? », me questionne Adeline Lachenaud. « C’est proprement stupéfiant. Je n’ai jamais vu de pièce autant dédiée à la littérature… ». Elle laisse échapper un petit rire nerveux. « Vos deux romans y sont en bonne place. Là, entre Dostoïevski et Bove. Troisième étagère », indique-t-elle en désignant du doigt les rayonnages sur la droite du lit. Pour ne pas la décevoir ou la contrarier, je m’avance vers l’endroit en question, extrais les deux ouvrages de leur niche collective (entre Crime et châtiment à gauche et Le Piège à droite) et fais mine de les parcourir en les feuilletant. Il y a bien huit ans que je ne les avais plus touchés. Les consulter du regard sur leur tranche (que les professionnels appellent le dos), oui. Mais je ne les avais jamais plus pris en mains. Ca me fait tout drôle. Comme si je les découvrais de l’extérieur, en étranger. Adeline Lachenaud m’aurait dit : « Je vous conseille ces deux là sur la troisième étagère, entre Dostoïevski et Bove », ça ne m’aurait pas été d’un autre effet. Je les remets à leur place. Et c’est à cette seconde précise que la porte palière claque, laissant aussitôt entendre un bruit de pêne dans la serrure. Je me retourne vivement. Adeline Lachenaud n’est plus là. Je fonce vers le battant de bois plein, sachant d’avance ce qui m’attend, saisis la poignée que je manœuvre fébrilement en tous sens, appelant : « Mademoiselle Lachenaud ! Qu’est-ce que vous faites ? Mademoiselle Lachenaud ! Adeline ! Qu’est-ce que ça signifie ? ». Je la sais derrière la porte. Je peux même entendre sa respiration un rien sifflante. « Répondez-moi, voyons ! Vous ne pouvez pas me garder enfermé ici… ». Et elle de répondre : « Bien sûr que si, je peux. La preuve ! Derrière l’autre porte, à gauche du lit se trouve une petite salle d’eau avec wc. Les plateau-repas vous seront servis par la trappe que vous pouvez voir au bas de cette porte-ci. Reposez-vous. Lisez, écrivez. Je viendrai vous parler en fin d’après-midi ». J’entends son pas s’éloigner dans le couloir puis redescendre les marches. Après avoir cogné à plusieurs reprises du plat de la main le battant de bois, je me résigne, demeurant dans l’incapacité de remuer. Je suis tombé entre les mains d’une siphonnée qui a refermé son piège sur moi. Mais dans quel but ? Ecrire pour elle ses mémoires de dingue ? Et où se trouve sa sœur, cette sœur-alibi qui, au final et sans lever le petit doigt, m’a conduit droit dans cette souricière ? Y a-t-il seulement une sœur tétraplégique ? C’est alors seulement que je prends conscience qu’il n’existe pas d’autre issue que cette épaisse porte palière doublement verrouillée et à la trappe trop étroite pour que je puisse m’y glisser. Aucune fenêtre. Pas la moindre lucarne. Rien. Je me dirige vers la salle d’eau, ouvre la porte. Aucun vasistas. Encore moins de velux. Rien n’ouvrant sur l’extérieur. Juste une bouche d’aération tout en haut près du plafond dont le mécanisme bruyant se déclenche dès l’ouverture de la porte. Un bac à douche, un lavabo, deux porte-serviettes avec des serviettes, un nécessaire de toilette posé sur la tablette en bois sous le miroir : lames de rasoir, mousse à raser, brosse à dents, dentifrice, shampoing, savon liquide pour les mains, gel douche et jusqu’à un flacon contenant une solution pour des bains de bouche. J’étais bel et bien prisonnier, détenu par une cinglée probablement prête à tout pour arriver à ses fins. Mais quelles étaient-elles ? Un détenu ordinaire, lui au moins, sait pourquoi il se trouve entre les quatre murs d’une cellule. Mais moi, comment puis-je comprendre et donc admettre de me retrouver dans cette cage eut-elle un aspect sensiblement doré ? Une cage reste une cage. D’autant plus quand on n’a rien à y faire… Se calmer. Prendre sur soi. Obéir à ses quatre volontés y compris à d’autres. A un moment ou à un autre, j’aurais une occasion ou j’en provoquerai une. Ce n’est pas l’imagination qui me manque. Il faudra juste ne pas la laisser me filer entre les doigts. Je referme la porte de la salle d’eau et m’assois sur le bord du lit. Carine ! Suite à notre idiote querelle, elle est partie quelques jours chez ses parents à Rennes mais elle pourrait… Plongeant la main dans la poche de mes pantalons, je constate que le Smartphone n’y est pas, sagement resté où je l’ai laissé sur la table basse en merisier du séjour, à côté du verre de cognac. Dire que lorsqu’elle m’avait invité à la suivre à l’étage, j’avais failli revenir sur mes pas pour le récupérer et je n’avais pas osé. Quel con ! Les minutes s’égrènent comme des heures. J’essaie bien de m’intéresser à quelque chose (livres, ordinateur, blocs de papier Rhodia n°18) mais rien n’y fait. Je vais et viens comme le fauve en cage que je suis en passe de devenir. Dans le milieu de l’après-midi, un coup de fatigue m’envahit, je m’allonge sur le lit et sombre dans un profond sommeil. C’est un bruit inconnu qui me réveille. Celui de la trappe que l’on vient d’ouvrir et par laquelle Adeline Lachenaud fait glisser un plateau-repas, me prévenant : « Il n’y a qu’un service. Celui de 19h. Alors, bon appétit ». Je me lève, cours vers la porte en criant : « Attendez ! Attendez ! Vous m’aviez promis qu’on parlerait ! ». Mais la trappe s’est déjà refermée et elle me lance : « Je suis venue vous voir à 18h. J’ai frappé, appelé, vous n’avez pas répondu. Nous verrons ça demain. Bon appétit ». Et son pas de s’éloigner dans le couloir pour décroître dans l’escalier. Je ramasse le plateau et le dépose sur le bureau Régence, près de l’ordinateur. Potage encore fumant, poulet aux haricots verts, morceau de tomme pyrénéenne, part de tarte aux pommes, pichet de rouge, quart de Vittel en plastique, corbeille de pain tranché. Les couverts sont en plastique. Comme en prison. C’est une prison. La mienne. Et il n’y a rien d’improvisé dans tout cela. Maintenant, je suis convaincu qu’il n’existe pas plus de sœur tétraplégique qu’il n’y a de beurre en broche. Mais pourquoi ce cinéma ? Et pourquoi moi ? Tout en mangeant pour manger, sans appétit, la question ne me lâche plus. A la fin du repas, je vais pour porter le plateau avec ses restes au plus près de la trappe quand je me dis que, si je ne l’y dépose pas, elle pourrait avoir un petit problème. Moi aussi, d’ailleurs, si elle me menaçait de ne plus me nourrir. Mais bon… Je décide de laisser le plateau sur le bureau et ouvre l’ordinateur. Pour me détendre, je n’ai guère que les jeux basiques qu’il propose : dame de pique, freecel, mahjong, démineur, solitaire, spider solitaire. J’ai à peine attaqué une partie de dame de pique quand le même coup de fatigue me reprend et me donne tout juste le temps de rejoindre le lit où je m’écroule comme une masse. Lorsque je me réveille, il est censé faire jour car le plateau-dîner de la veille a été remplacé par un plateau-petit-déjeuner garni de trois tranches de pain grillé et de deux croissants accompagnés de trois mini-barquettes  (beurre, miel, confiture de fraises) d’un thermos de thé, d’un jus d’orange : bol et couverts en plastique. Ce matin, le somnifère de la Lachenaud a dû être dissous dans le thé comme celui d’hier soir devait baigner dans le pichet de bordeaux. J’hésite à avaler la british mixture et puis je me dis qu’elle ne peut pas me droguer ainsi en permanence, que nous devons parler et que, de toute façon, j’ai comme un creux à l’estomac ! Néanmoins, je passe d’abord dans la salle d’eau pour un douchage-rasage-aftershavisage avant de m’attabler. Et ni au terme du petit-déjeuner ni tout au long des heures qui suivent, je ne sombre dans quelque sommeil que ce soit. Bien au contraire. Je me sens en pleine forme. Prêt à une joute verbale avec la Lachenaud qui se pointe derrière la porte en fin de matinée. « Quel temps fait-il dehors, Adeline ? » je lui demande d’un ton enjoué. Elle ouvre la trappe et m’ordonne de lui remettre le plateau. « Et si je ne le fais pas ? », je demande, taquin. Elle répond sans se démonter : «  Vous sauterez le déjeuner ». Si elle savait ce que je pouvais m’en foutre de son déjeuner ! Mais, comme en représailles, elle est tout à fait capable de me faire également sauter le dîner, j’obtempère à son injonction. « Engagez-le dans la trappe, s’il vous plaît ». Je l’avais juste posé devant afin de la saisir aux mains ou aux poignets quand elle s’en serait emparée. Je le pousse du pied, à contre cœur. Elle le fait disparaître, referme la trappe. « Quand allez-vous vous décider à me dire ce que je fous ici, bordel de merde ! ». Elle s’éclaircit la gorge. « Quand vous serez raisonnable et poli, monsieur John Allan Roy… ». Je suis saisi de stupeur. Comment connait-elle le pseudonyme sous lequel j’écris mes romans qui se déroulent à l’étranger, principalement aux Etats-Unis ? Cette Adeline Lachenaud est loin d’être folle ou simplement dérangée. Elle sait parfaitement ce qu’elle fait et à qui elle le fait. Bien que je m’en sois déjà convaincu, si j’avais encore quelque doute sur la totale préméditation de ses actes, ils s’effaceraient d’eux-mêmes après cette sortie. Qui est cette femme ? Qu’ai-je avoir avec elle ou elle avec moi ? Aussi loin que je remonte dans le temps, je n’ai aucun souvenir d’une Adeline et moins encore du patronyme de Lachenaud. Toutefois, après avoir écarté la folie de cette plutôt jeune personne ou l’erreur sur ma propre personne, il ne reste plus qu’à constater les faits : cette Adeline Lachenaud m’en veut assez pour avoir minutieusement préparé son affaire à mon encontre, des mois durant sans doute, au nom même de cette vengeance dont la règle veut qu’elle soit consommée à froid. Mais se venger de quoi ? Et comment a-t-elle fait pour découvrir l’un de mes deux pseudos et peut-être même les deux ? Déjà, je m’étais posé la question de savoir comment et par qui elle avait pu obtenir mes coordonnées domiciliaires. Et si ce n’était pas une vengeance ? S’il s’agissait d’une escroquerie ? S’étant réellement intéressée à moi en tant que Stéphane Bachman auteur de deux romans plus ou moins confidentiels, elle apprend (par je-ne-sais quel biais) que ces Bachman, Roy et Ferrière ne font qu’un. Bon. Bachman a cessé d’écrire et, de toute manière, ne rapportait pas un clou à son éditeur. Mais John Allan Roy et Francis Ferrière, eux (si je puis dire), sont planétairement connus, donc riches. Or, que fait Adeline Lachenaud dans la vie ? Apparemment pas grand-chose pour ne pas dire rien. Peut-être même touche-telle le RSA ? Comment entretenir cette propriété familiale qui doit tout de même lui coûter plus qu’un peu ? Sauf à détenir une fortune personnelle, elle n’a que les coups tordus pour y parvenir. Suis-je son premier rat de laboratoire ou en a-t-elle ferré d’autres et qui étaient-ils pour s’être tus ? En fouillant ma mémoire aucune affaire de séquestration équivalente ne me vient à l’esprit. Il y avait bien ce taré allemand ou autrichien qui avait bouclé pendant des années une gamine mais c’était pour de toutes autres raisons. Ces questions ne me mènent nulle part. Quant à savoir qui, dans mon entourage, va s’inquiéter de ma petite personne, ce n’est pas gagné. La seule qui aurait pu le faire est ma petite amie Carine. Seulement voilà : elle boude. Et quand une Bretonne boude, elle boude bien. Sans compter que, si elle tente de me joindre sur mon portable et qu’elle tombe systématiquement sur ma messagerie, cela ne fera que décupler sa bouderie ! Il y aurait aussi bien eu Janine, la femme de ménage, mais comme je devais réintégrer mes pénates le soir même et prendre le TGV, tôt le lendemain pour Paris, elle n’avait eu aucune raison de se tracasser. Rien à espérer du dehors et tout à désespérer du dedans. Je suis dans de beaux draps… Les jours et les nuits passent à m’en faire perdre la notion. Ma geôlière se refuse toujours à me dire de quoi il retourne. Il m’arrive même d’en revenir à l’hypothèse de la pure et simple folle. Avant de le devenir moi-même, j’ai commencé à noircir des pages sur l’un des deux blocs Rhodia n°18 qu’elle avait préparés à mon intention. L’histoire d’un type qui se fait séquestrer pour une raison qu’il ignore. Inventif, non ? Et dans le plus pur style de mes deux romans signés de mon patronyme. De toute façon, je n’ai rien d’autre à caler dans mon imaginaire. Comme je n’ai jamais démarré un roman sans titre, je l’ai appelé L’encagé involontaire. Ca sonne bien. Enfin, pas trop mal. J’ai toujours privilégié les titres brefs, qui claquent. John Allan Roy n’emploie même qu’un seul et unique mot. Ses lecteurs aiment beaucoup parce qu’ils les retiennent facilement. En l’espace de sept, huit ou neuf jours (j’ai perdu le compte), j’ai rédigé une quarantaine de feuillets que je retranscris aussitôt sur le PC de marque hp, mon compagnon d’enfermement, grâce auquel je me divertis également avec les jeux basiques que son logiciel me propose. Je lis aussi. Ou plutôt, je relis. Dostoïevski et Bove, bien entendu (et la Lachenaud connait également cela de moi) mais aussi des passages des Illusions perdues, Le Rouge et le Noir, Manhattan Transfer, Le Métier de vivre, La Peau, de vrais écrits issus d’écrivains vrais. Comme j’aurais pu le devenir peut-être si je n’avais pas jeté l’éponge et changé mon fusil d’épaule pour montrer aux ploucs de l’édition et de la critique ce dont j’étais capable même et surtout sans eux. En huit ans, le résultat est là. John Allan Roy et Francis Ferrière sont riches à millions et achetés dans le monde entier. Mais que reste-t-il de ce Stéphane Bachman par qui tout est arrivé. Celui qui voulait faire une œuvre et qui n’existe plus, dévoré par ses tentaculaires pseudonymes. Pour en arriver là, atteindre ce pari stupide, il avait renoncé à tout, identité incluse. Mais John Allan Roy et Francis Ferrière ne seraient jamais que des noms d’emprunt, des moins que personne, des égos de marchandisage. Seul Stéphane Bachman existait civilement et littérairement. « Existe ! ». Je sursaute sur la chaise cannée, surpris par l’exclamation émise de ma propre voix. Oui, moi Stéphane Bachman, j’existe et je vais tout reprendre à l’endroit où j’ai tout laissé. Et s’il faut me servir de John Allan Roy et de Francis Ferrière pour revenir dans le système, je m’en servirai comme ils se sont servis de moi. J’arrache une page quadrillée du bloc Rhodia et j’écris un mot à Adeline Lachenaud pour lui expliquer ce qui se passe et ce que je compte faire depuis la « cellule » dans laquelle elle me retient prisonnier. Une fois achevé, je glisse le mot sous la trappe sans attendre l’arrivée du plateau-déjeuner. Quand elle ouvre la trappe, je sais qu’elle l’a lu. « C’est bien, me dit-elle. C’est très bien ainsi ». D’un coup, d’un seul, mon ressentiment à son égard s’évanouit. « Vous pouvez peut-être me laisser sortir, maintenant, Adeline ? ». Elle laisse fuser un ricanement. « C’est bien essayé mais il ne saurait en être question. Vous sortirez libre de cette pièce quand vous aurez apposé le mot fin au roman que vous avez commencé, que nous l’aurons envoyé à des éditeurs et que l’un d’entre eux l’aura accepté. Pas avant ». Et instantanément, la trappe se referme sur cette feuille de route. Je sais désormais pourquoi je me suis retrouvé ici, chez une de mes (rares mais précieuses) ex-lectrices un rien absolutiste qui a tenu à tuer en moi mes pseudonymes pour me faire renaître à la littérature, la vraie. Celle pour laquelle elle pense que je suis taillé. Ce soir, le dîner sera meilleur que toutes les fois précédentes car l’appétit n’aura nul besoin de venir en mangeant…