MIEUX VAUT PREVENIR...

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


Quatre marches. Quatre marches de rien du tout pour franchir le perron du commissariat central flambant neuf. Quatre marches qu’Emilie Gaillet ne parvenait pas à gravir. La fliquette en uniforme (torse bombé, bras croisés sous les seins, jambes en accent circonflexe, casquette de toile vissée sur ses cheveux ras) qui plantonnait en petit mec devant la porte à glissière, le regard rivé quelque part dans le trafic, n’y était pour pas grand-chose. Non. Cette réticence, cette rétiveté même, venait d’Emilie seule…Et si le policier chargé de l’entendre ne croyait pas un traître mot de ce qu’elle racontait ? Se contenterait-il de l’éconduire gentiment quoique fermement ou se croirait-il obligé de convoquer ses parents ? Et s’il décidait d’ouvrir une enquête sur elle ? Que diraient ses profs, ses copains et copines, les voisins aussi ? En mettant le doigt dans un engrenage qui la dépassait, n’allait-elle pas déclencher quelque chose d’irrattrapable qui se retournerait contre sa personne ? Avec les flics, on ne savait jamais. Même bien intentionnés, ces gens-là avaient la suspicion chevillée au corps (dixit son avocat de père), ajoutant que cela devait leur venir de bien plus loin que d’une pure et simple déformation professionnelle. En fait, c’est à lui qu’elle aurait dû se confier. Le problème, c’est qu’il avait rarement le temps, plaidant un jour ici, le lendemain là, d’un T.G.I. l’autre. Quant à sa mère elle n’était pas en mesure d’écouter une histoire aussi sordide. Restait Olivier, son frère aîné, qui lui aurait sûrement éclaté de rire au nez…
La première fois, elle avait cherché le nom de la rue sur le plan urbain car elle n’avait jamais entendu prononcer ce nom ni ne l’avait jamais lu sur aucune plaque d’identité de voie publique. Ce n’était pas un nom courant mais que l’on parvenait néanmoins à fixer dans sa mémoire : Mirko Czentovic. Elle ne l’avait pas débusqué. Même en parcourant la nomenclature des rues, index pointé sur chacun des noms. Pourtant, elle n’aurait jamais inventé un tel patronyme dont l’origine avait fort peu à voir avec les consonances nationales voire limitrophes. Il est vrai également que les rues Castiletz, Traps ou Gruyten, le boulevard Aschenbach ou l’avenue Terry Lennox n’avaient pas davantage à voir avec les noms du sud-est de l’Hexagone ou de l’Italie toute proche, et que ces plaques d’identité publiques existaient cependant bel et bien. Quelque temps, elle s’était persuadée (en tout cas avait-elle tenté de le faire) que cette rue Mirko Czentovic lui venait d’un des séjours qu’elle avait effectués avec ses parents, lors des vacances estivales, encore qu’elle voyait mal, là aussi, comment à Porto Torres, Siena, Edinburgh, Alicante et plus encore à Clifden, elle aurait pu lire ce nom. Elle s’était dit, alors, qu’il lui venait peut-être d’une conversation lointaine et qu’elle l’aurait ingéré inconsciemment, sans y prendre garde, pour venir le régurgiter, associé à un événement déstabilisant tel que celui qu’elle avait dû endurer dans la traversée de son cauchemar. Car c’est bien de cela qu’il s’agissait. D’un cauchemar (le mot n’était pas trop fort) qui l’avait inondée de sueur et plongée dans une réelle épouvante, au point qu’elle était demeurée dans son pyjama halitueux, recroquevillée sous sa couette, priant un ciel auquel elle voulait soudain bien croire que la porte de sa chambre demeurât close. Un rêve affreux, d’une violence inouïe, dont elle ne s’était jamais totalement remise, d’autant qu’il était revenu avec insistance la frapper dans son sommeil, deux autres nuits. Sous la même forme, dans la rue du même nom. A ce détail près que, la troisième fois, elle ne s’était pas retrouvée d’emblée dans la rue Mirko Czentovic, mais qu’elle y avait accédé par l’avenue Alexandre Jaume, une des artères parmi les plus populeuses de la ville dont la dernière image qu’elle avait retenue, avant de tourner à angle droit dans la fameuse rue au nom inconnu, était celle d’une agence de voyages. Elle en avait conclu (à la condition qu’il se fût bien agi de l’avenue en question) que la rue Mirko Czentovic, dans laquelle s’était produite la sauvage agression qu’elle n’avait pu déjouer, que cette rue donc ne pouvait être qu’une perpendiculaire de l’avenue Alexandre Jaume. Sans souffler mot de ce qu’elle avait vécu trois fois en dormant et qui l’avait brutalement réveillée sans qu’elle ne pût jamais retrouver le sommeil, elle entraîna Alexia, sa meilleure amie, vers l’avenue qu’elle lui fit parcourir en un aller-retour au pas de charge et au prétexte de chercher une boutique censée vendre et échanger des C.D. et D.V.D. d’occasion. Chaque angle de rue pair et impair avait vu ses perpendiculaires scrutées avec le plus grand soin, au grand étonnement d’Alexia qui s’était demandée si son amie Emilie tournait tout à fait rond d’autant que depuis un certain temps déjà, il lui arrivait plus souvent qu’à son tour d’avoir des comportements étranges, des réflexions décalées, des attitudes ou des réactions qu’elle ne lui avait jamais connues en quatre ans de pratiques quotidiennes. Elle avait failli lui en faire la remarque, de manière détournée, mais elle avait laissé courir. Toutefois, Emilie s’était rendue compte du nouveau regard qu’Alexia portait sur elle et c’était peut-être cela aussi qui endiguait l’initiative qu’elle avait prise d’aller confesser son cauchemar à un policier. D’autant qu’il n’existait pas plus d’agence de voyages qui fasse angle dans l’avenue Alexandre Jaume qu’il n’y avait de rue dénommée Mirko Czentovic dans toute la ville. Ce fut au lieutenant Imbert qu’échurent la tâche et la responsabilité d’entendre la jeune Emilie Gaillet (treize ans, élève de quatrième au collège François Seurel, demeurant au 12 de la rue Dorget) à propos de ce cauchemar qu’elle qualifia elle-même « d’éventuellement prémonitoire », puisqu’il lui était déjà arrivé d’en produire qui s’étaient avérés (raison supplémentaire pour être totalement effrayée par celui-ci), et qu’elle conta sans barguigner à l’officier de police, lequel l’écouta dérouler l’ensemble de ses récits avec une attention apparemment très soutenue…Il convient néanmoins de préciser que, finalement, ce n’est pas d’elle-même qu’Emilie Gaillet avait franchi le perron du commissariat central flambant neuf, mais à l’initiative du lieutenant Imbert sorti fumer une de ses Marlboro et qui, la dévisageant pour l’avoir croisée à maintes reprises rue André Gersaint (une parallèle assez proche de la rue Dorget) où il louait avec sa compagne Maryse (professeur des écoles) un deux-pièces sous les toits, l’avait reconnue et, la voyant tergiverser sur le trottoir, s’était approchée d’elle pour lui demander ce qui la préoccupait. Après un brusque mouvement de recul, Emilie Gaillet avait bredouillé une réponse incompréhensible, mais l’officier de police (dont la mémoire visuelle lui faisait rarement défaut) se souvenant de l’avoir vue plus d’une fois en compagnie de son père, s’était jeté à l’eau : « Vous ne seriez pas la fille de l’avocat Marc Gaillet ? ». A partir de là, tout était allé assez vite et pour le mieux, même si le récit de son cauchemar à répétition avait coûté un énorme effort à Emilie. Le lieutenant Imbert avait pris des notes mais lui et Emilie étaient convenus qu’elle ne signerait aucune déposition, officielle ou non. C’est ce qui avait fini par mettre la jeune fille, sinon plus à l’aise, tout au moins en confiance. A la fin de l’entretien, le lieutenant Imbert avait raccompagné jusqu’en bas des marches ce « témoin » un peu particulier, la main posée sur son épaule, la bouche pleine de paroles rassurantes, l’exhortant à venir le voir si elle découvrait, un jour ou l’autre, une agence de voyages à l’angle d’une rue, « de n’importe quelle rue » (avait-il souligné), y compris si ses parallèles ou perpendiculaires ne s’appelaient pas Mirko Czentovic, comme cela était fort probable, gardant toutefois pour lui cette ultime précision. Durant les semaines qui suivirent, le lieutenant de police Imbert s’occupa, entre deux affaires courantes, de lister toutes les agences de voyages de la ville (il y en avait quatorze), mais aucune n’était située à l’angle d’une rue, d’une avenue, d’un boulevard. Il effectua également des recherches sur une voie publique qui se serait appelée Mirko Czentovic et qui aurait été rebaptisée plus ou moins récemment, ainsi que sur une agression au rasoir qui se serait produite par le passé et non dans le futur  comme pouvait le penser la jeune Emilie Gaillet, sujette aux rêves prémonitoires. Mais il fit chou blanc sur toutes ces lignes. Telle que la collégienne la lui avait rapportée, l’agression se produisait de la manière suivante : après avoir tourné à l’angle de l’avenue où était censée se trouver l’agence de voyages, elle pénétrait dans la rue dite Mirko Czentovic. Il faisait nuit, sombre en touts cas, et un homme avançait vers elle, mains dans les poches. Un individu au visage flouté comme il en apparaissait quelquefois à la télévision, mais dont elle réussissait à distinguer malgré tout, et sans qu’elle sût comment, un sourire sur les lèvres. Et c’est à l’instant même où ils allaient se croiser, qu’une femme surgie de nulle part lui tranchait la carotide d’un coup de rasoir. Le tout, en une si petite fraction de seconde, qu’Emilie avait juste le temps de recevoir une giclée de sang en plein visage avant de se réveiller en sursaut, inondée de sueur. Et c’est presque exactement comme cela que son cauchemar prit corps deux années plus tard, sept mois après que le traiteur situé à l’angle de l’avenue Alexandre Jaume et de la rue Lentier avait vendu son fonds de commerce à une agence de voyages. A l’endroit précis où une boutique de jeux de société affichait, sur un plateau de soixante-quatre cases alternativement blanches et noires, les dates du tournoi international d’échecs en hommage à ce grand joueur qu’avait été Mirko Czentovic. L’homme qui s’avançait vers elle sortait du 15, rue Lentier. Il portait son habituel costume gris perle, son mince col roulé noir, son sourire mi-ironique mi-cruel sur les lèvres. Parvenu à sa hauteur, il la reconnut, mais trop tard. La lame du rasoir avait déjà opéré. De sa main gauche, sans l’ombre d’une hésitation, elle venait de lui trancher net la gorge comme, trois semaines plus tôt, il n’avait pas hésité à la droguer pour abuser d’elle au cours d’une leçon de piano…