MONSIEUR PERSONNE

Ecrit entre janvier et novembre 1995, 121 pages.
Publié aux éditions Anne-Marie Métailié, en février 1996.

monsieur personneRésumé : Frédéric Blondel se fait voler sa voiture dans un parking et va déclarer le vol dans un commissariat. A partir de cet instant, tout change dans sa vie, personne ne le reconnaît, aucune donnée objective de son identité ne fonctionne. Il ne sait plus qui il est, où il en est, et bascule dans un monde d’angoisse et d’inconnu. Est-il poursuivi par des assassins, des policiers ? Pris dans un complot ou dans un cauchemar ? Manipulation ou paranoïa ?

Réactions : « Lecteur à l’équilibre psychologique précaire s’abstenir : Robert Deleuse vous entraîne à la suite d’un homme amené aux rives de la folie. Une seule chose est certaine, et encore, c’est qu’il est au centre d’une manipulation (par qui ? pour quoi ?) visant à l’utiliser pour éliminer un homme politique gênant. Ce Monsieur Personne à l’identité fluctuante se retrouve aux prises avec un cauchemar digne de la série Le Prisonnier… » (Michel Guilloux, L’Humanité).
        « Qui est Frédéric Blondel ? Est-il devenu fou ou amnésique ? Fait-il l’objet d’une manipulation qui le dépasse ? A partir d’éléments quotidiens ordinaires et a priori rassurants, Robert Deleuse construit un monde inquiétant dans un huis-clos kafkaïen… » (Sans nom de critique, Var-Matin).
        « Imaginez que l’on vous vole votre voiture dans un parking, que vous portiez plainte, que la police vous demande votre identité et que vous ne retrouviez plus votre portefeuille. Mais que la secrétaire de direction de la boîte qui vous emploie ne vous reconnaisse pas, c’est un peu fort de café ! Et pourtant, c’est ce qui arrive à Monsieur Personne, un fabuleux suspense que l’on doit à Robert Deleuse, déjà remarqué pour ses Chroniques d’une ville exemplaire (chez Denoël) et son excellent A la poursuite de James Hadley Chase(aux Presses de la Renaissance).. » (Gérard Oestreicher, Le Républicain Lorrain).
        « Frédéric Blondel se fait voler sa voiture, se retrouve avec une vie qui n’est pas la sienne, un passé qui n’a rien à voir avec sa vie plutôt tranquille. Robert Deleuse démarre sur les chapeaux de roue, tricote une aventure avec faux et usage de faux et balance le tout en une centaine de pages haletantes. Un rapide ce garçon, un malin aussi qui connait bien les principes de la manipulation intellectuelle au profit des malfrats… » (Dinah Brand, Lire).
        « Noir sur noir, sans drôlerie – sauf  à se demander si tout le roman n’est pas qu’un seul et unique pied de nez – est le dernier ouvrage de Robert Deleuse, Monsieur Personne. De quelle manipulation Frédéric Blondel (si c’est bien lui) est-il le jouet ? La réponse de Robert Deleuse pousse le bouchon assez loin (au-delà de la simple Raison d’Etat) et à petites touches presque impressionnistes, il nous file une peur bleue de ce qui se trame chez nos dirigeants… » (Patrick Coulomb, Le Méridional).

Historique : L’idée de ce roman m’est venue d’une nouvelle que j’avais rédigée pour une revue. Cette nouvelle contait l’histoire d’un homme que le décès (accidentel ou volontaire voire délictueux) d’un de ses contemporains avait interpellé de façon suffisamment significative pour qu’il se mît à fouiner sur cette mort qui finira par le rattraper. Du disparu en cause, personne dans la ville ne connaissait quoi que ce soit. C’est de ce vide qu’est née la projection de Monsieur Personne. A ceci près que ce serait mon quidam lui-même qui ne saurait plus exactement qui il est tout en croyant être quelqu’un de très précis. Toute la difficulté a consisté à retomber sur mes pieds, ce qui était loin d’être gagné avec un personnage jeté dans un tel précipice. Il me fallut donc, avant tout, trouver un décor immédiatement identifiable, une progression narrative à la limite du commun, pour que la banalité bascule dans l’extraordinaire. Une appréciation de Roger Nimier à l’endroit de Kafka (même si Kafka n’a strictement rien à voir avec ce roman !) a guidé mes pas tout au long de ce récit romanesque, lorsqu’il écrivit : « Avec Kafka, le fantastique n’est plus un élément déroutant. Il devient tout naturel. Il est ressenti de l’intérieur ». C’est ce que j’ai tenté de faire et que je crois avoir plutôt réussi en retrouvant notamment cette écriture concise, syncopée, efficace qui fonda, en partie, le succès critique de mon premier roman… J’envoyai le manuscrit à deux éditeurs. Verdier et Métailié. Le premier l’écarta. Anne-Marie Métailié me répondit quatre semaines plus tard qu’elle publierait mon roman parce qu’elle trouvait l’intrigue « excellente » et qu’il était « très bien écrit ». Néanmoins, il faudrait que je consente à retravailler mon début et ma fin. J’y consentis volontiers, profitant pour épurer quelques longueurs et préciser quelques points que je trouvais moi-même obscurs. Le roman parut courant février 1996… Le 16 mars, je recevais de l’ami Daniel Mauroc (traducteur de l’anglais) un courrier dans lequel il notait : « Ton roman m’a fasciné (…) parce qu’il rejoint pour moi, en découverte choc, ma lecture récente de la Trilogie new-yorkaise de Paul Auster et celle d’un ancien texte de Nathalie Sarraute. Ta technique est très différente, bien sûr, mais elle traite des mêmes obsessions avec le même impact, les premières procédant des mêmes ambiguïtés. ! Paradoxalement… ». Deux jours plus tard, Claude Pujade-Renaud (Goncourt des lycéens 1994) me faisait observer : « Ce qui est très remarquable, c’est ta construction et progression à partir de l’apparente banalité. Ca, c’est du beau boulot qui fonctionne très bien… ». Le 24 mars, François Bouchard (autre ami traducteur, de l’italien) me confiait : « Tu sais admirablement détourner les thématiques propres à la littérature savante pour les mettre au service d’une littérature populaire (…). Toutefois, si tu te plais à avouer la référence à Kafka, il m’apparait que c’est là une fausse piste. Je te vois plutôt dans l’univers pirandellien. Et avec Pirandello, toute cette littérature de l’entre-deux guerres sur le doute ontologique (…) et même le Mac Orlan du début, celui de La Maison du retour écoeurant. Bref, un filon narratif qui n’utilise une esthétique réaliste que pour mieux la subvertir… ». Georges-Olivier Châteaureynaud (Prix Renaudot 1982) me fit parvenir ce simple mot : « Cher Robert, merci de m’avoir jeté dans ce cauchemar ! Je te revaudrai ça d’une façon ou d’une autre, talentueux salopard ! Amitié… ». Quant aux critiques publics, ils furent tout aussi élogieux, à deux voix téléguidées près, au nom (sans aucun doute) de la toujours saine respiration démocratique exprimée par Julien Gracq…

Extrait : « (…). On devait en vouloir à Frédéric Blondel car le piège se referma sur lui sans qu’il pût esquisser le moindre geste. Tout commença dans le parking souterrain de la gare ferroviaire, quand il voulut récupérer sa Clio. Après avoir erré un long moment dans les sous-sols, parcouru tous les niveaux, il dut se rendre à l’évidence : la voiture avait disparu. Il ne comprenait pas comment cela avait pu se passer puisqu’il détenait encore le ticket de transit. Pourtant, cela s’était produit. Par acquis de conscience, il hanta une dernière fois les vastes structures véhiculaires puis décida de se rendre au guichet de contrôle situé près de l’ascenseur. L’employé avait l’air harassé. De larges cernes noirs sous les yeux. Le visage légèrement bouffi. Il leva sur lui un regard morne. Frédéric Blondel tenta de lui décrire son problème du mieux qu’il put. Bafouilla. Se reprit. Le ton de sa voix le surprit lui-même. Comme s’il avait du coton dans la bouche. A la fin, l’employé arborait une expression encore plus lasse. Blondel, lui, était carrément désemparé. Loin de le rasséréner, son explication avait fait monter en lui une sorte d’inquiétude. Il se sentait tout à la fois ridicule et coupable. Avec le vague sentiment qu’il aurait mieux fait de se taire. Ne rien dire du tout. A personne. Prendre le premier train et rentrer chez lui. En même temps, il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il n’y avait aucune raison, malgré ce doute, de ne pas divulguer sur-le-champ le vol de sa voiture et que, de toute façon, il aurait bien fallu le faire à un moment ou à un autre. Le policier qui aurait pris sa déposition lui aurait alors demandé pourquoi il n’en avait pas informé le préposé au parking et il n’était jamais bon que la police se pose des questions. Il suffisait déjà qu’elle en pose. A la seule évocation du mot « police », la peur le secoua de pied en cap sans qu’il fût à même d’en définir la cause exacte. Mais il se dit qu’il devait en exister une pour qu’il en ressente à ce point les effets. L’employé lui demanda son ticket. Frédéric Blondel le lui glissa par l’ouverture en demi-lune qui avait été pratiquée au bas de la vitre de protection en verre armé. L’homme au regard las consulta les données imprimées par l’horodateur. Puis il tourna et retourna le ticket entre ses doigts osseux avant de produire une moue désabusée. Frédéric Blondel eut l’impression que la mimique de l’employé relevait davantage de la suspicion que du désabusement. Mais ce n’était sans doute qu’une sensation passagère imposée par le climat général de sa mésaventure. De toute manière, il percevait mal comment l’employé aurait pu résoudre l’énigme de la voiture disparue et a fortiori le suspecter de quoi que ce soit en manipulant un simple ticket de parking. Il le vit d’ailleurs soulever son combiné téléphonique, enfoncer une touche pour capter une ligne, composer un numéro à deux chiffres et patienter en tapotant sans conviction l’arête du rectangle de carton jaune et noir sur le plateau de la table. Après quelques secondes, l’employé obtint son correspondant qui se prénommait Charles et à qui il demanda de venir le rejoindre au bureau. Il raccrocha et se borna à déclarer : « Quelqu’un va venir. Vous allez voir ça avec lui ». Frédéric Blondel commit un vague signe de tête en direction de l’homme à l’air harassé en se disant que c’était d’ores et déjà tout vu. Il avait accédé à ce parking à 9h30 et, deux heures après environ, n’avait pu récupérer son véhicule car celui-ci avait disparu. C’était aussi simple que bonjour et le prénommé Charles ne changerait rien à l’affaire. Même s’il n’en laissa rien paraître, la réponse de l’employé agaça suffisamment Frédéric Blondel pour qu’il songe à s’éclipser. Il avait perdu assez de temps. Bien entendu, il n’en fit rien. La démarche aurait pu sembler des plus suspectes. Par la suite, si quelque chose advenait, on se souviendrait de l’étrange attitude de ce client qui était venu porter réclamation pour s’esquiver aussitôt. Peut-être même que quelque chose était déjà advenu… ».