NAISSANCE DU ROMAN NOIR

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 Ce qui lie le roman dit policier du premier type (ou d’énigme) au roman dit policier du second type (ou noir), c’est le fait divers. Ce qui les sépare, c’est la façon très personnelle que l’un et l’autre ont de le traiter littéralement. Dans le cas du roman d’énigme, l’auteur met en jeu le crime en tant qu’acte individuel, privé, isolé de son contexte sociétal et sa façon de le traiter relève d’une pure et simple construction de l’esprit. C’est, par excellence, le fait divers qui fait diversion, pourrait-on dire avec Pierre Bourdieu. Dans le cadre du roman noir, l’auteur met en joue la société à travers des délits organisés, collectifs, nécessairement baignés dans leur contexte politique (au sens premier du terme) et sa façon de les traiter procède de la mise en questionnement d’un ordre établi au nom même de la loi édictée par cet ordre. C’est, par évidence, le fait divers qui fait implication, pourrait-on dire à l’inverse (cette fois) de Pierre Bourdieu. Car à l’image du mythe qui, dans l’acception barthésienne « ne se définit pas par l’objet de son message mais par la façon dont il le profère », on peut affirmer à propos du fait divers qu’il se conçoit comme machine romanesque non pas tant par son énonciation que par son exploitation. Ce que résumera magistralement Raymond Chandler en notant au sujet de Dashiell Hammett « qu’il a sorti le crime de son vase vénitien pour le flanquer dans le ruisseau » ou encore « qu’il a remis l’assassinat entre les mains de gens qui le commettent pour des raisons solides et non pour fournir un cadavre à l’auteur ». Du même coup, changeant d’âme, le roman dit policier a également changé de regard, l’un étant (dit-on) le reflet de l’autre. Car c’est aussi de cela qu’il s’agit. De cette langue nouvelle, étrangère à toute langue nationale, que le poète Thomas Stearns Eliot appelait déjà de ses vœux en 1920, quand il constatait : « Le seul moyen d’exprimer une émotion de façon artistique, c’est de trouver un ensemble d’objets, une situation, un enchaînement d’événements qui seront la formule de cette émotion particulière, de telle sorte que, quand les faits extérieurs sont donnés, l’émotion est immédiatement évoquée… ». Cette théorie comportementaliste, c’est le roman noir qui, le premier, va la mettre en musique littéraire. A partir de là, toute une pléiade d’auteurs vont apporter leurs notes personnelles à la partition. Car, contrairement au roman policier d’énigme qui n’en finit plus d’édicter des règles (de Poe à Van Dine) et de s’y conformer abruptement au risque d’étouffer la littérature sous les décrétales, le roman noir se garde bien de reproduire ce genre d’erreur. Raymond Chandler a failli s’y essayer dans L’art d’assassiner ou la moindre des choses (1944) et Quelques remarques sur le roman policier (1949), mais c’était surtout au romancier Chandler lui-même que le théoricien libéral Chandler appliquait ses réflexions. En défenestrant les sempiternels huis-clos (appartementaux, ferroviaires, fluviaux, insulaires…) pour investir l’espace d’un prêt à porter urbain (confectionné et confiné de toutes pièces par la société industrielle), le roman noir s’est mis à circuler dans les artères des métropoles comme un contre-poison en eau sale et, peu à peu, tout est passé dans son tamis : braquages, meurtres, corruptions, enlèvements crapuleux et politiques, déviances de tous ordres, drames de l’exclusion, crimes d’Etat, guerres impérialistes, minorités ethniques, retours sur l’Histoire avec une grande hache, mise en abyme de l’actualité, etc. Dès son origine, il rend  donc caduque l’assertion de Michel Foucault expliquant doctement que « les faits divers joints à la littérature policière ont produit depuis plus d’un siècle une masse démesurée de récits de crimes dans lesquels surtout la délinquance apparaît à la fois comme très proche et tout à fait étrangère, perpétuellement menaçante pour la vie quotidienne, amis extrêmement lointaine par son origine, ses mobiles, le milieu où elle se déploie quotidiennement et exotique… ». Le philosophe aurait dû sortir des petits fours et vieilles dentelles, car ce qui était vrai pour le roman policier de type énigmatique ne l’est absolument plus pour le roman noir. De même qu’on a pu dire de Kafka qu’il a fait du « fantastique un élément naturel », on peut dire du roman noir qu’il a fait du crime un élément politique prééminent. C’est l’une des raisons d’ailleurs qui le conduit à être décrédité voire occulté par la critique hégémonique, de même que par les tenants d’une littérature de bon aloi. N’est-ce pas le romancier Raphaël Pividal qui observait, lucide et inquiet, en 1988 : « L’extension subversive du polar, son effet souterrain de destruction de la littérature classique est aidée par une règle non dite du genre : l’amour en tant que sentiment en est totalement exclu (…). Ce refus de l’élégie condamne une des veines les plus riches, une des inspirations les plus fécondes du roman classique et n’est pas sans effet sur le roman en général. Les littérateurs, même s’ils ne le proclament pas, lisent des polars et s’en inspirent. La mise à l’écart du discours amoureux, la syntaxe argotique, la violence, le verbe au présent, les stéréotypes, la réalité déviée et déviante, tout cela contribue à déstabiliser le champ littéraire… ». Totalement américain à ses débuts, le roman noir accoste le Vieux Continent dès 1939 avec l’Anglais James Hadley Chase et, quatre ans plus tard, avec le Français Léo Malet. En 1945, Gaston Gallimard permet à Marcel Duhamel de créer la Série Noire. Toutefois, à l’opposé de certaines idées reçues, ce n’est pas dans cette collection qu’a atterri le roman noir hexagonal. Ses deux premiers pilotes n’y ont même jamais posé un seul de leurs coucous. Ce n’est pas non plus nécessairement là qu’il se poursuit. Même si, entre-temps, Marcel Duhamel puis Robert Soulat avec Christian Mounier lui ont offert une incontestable piste d’envol qu’il a pu baliser à la guise de ses multiples et féconds aiguilleurs. Quant au roman noir étasunien, contrairement à nombre de topiques colportés à tort et à travers, c’est dès les années 30 et non à la Libération qu’il a fait son apparition en France dans une collection intitulée « Chefs d’œuvre du roman d’aventures » qui avait déjà pour instigateur le même Gaston Gallimard (également créateur du magazine Détective). L’un des tout premiers auteurs publié n’était autre que Dashiell Hammett dont La Moisson rouge et La Clé de verre parurent dès 1932. De même que furent traduits les très puissants romans de Donald Henderson Clarke (Un nommé Louis Beretti) en 1933 et de William Riley Burnett (Le Petit César) en 1937. Outre-Atlantique, quatre événements ont contribué à la naissance du roman noir à l’américaine ou, plutôt, au passage du roman d’énigme affecté au roman social des « durs à cuire ». Le premier de ces événements est, sans doute, les conséquences de la Grande Guerre sur les consciences. Comment continuer d’écrire et de penser de la même manière avant 1914 et après 1918 ? Bien qu’intervenus tardivement dans le conflit (avril 1917), les Etasuniens sont venus se battre sur un sol qui n’était pas le leur. Certes, leurs dirigeants n’ont pas envoyé des troupes sans contrepartie, mais ces hommes-là, précisément, ont laissé des dizaines de milliers des leurs sous la pierre glaciale des nécropoles. « J’ai toujours été embarrassé, écrivait Ernest Hemingway, par les mots sacré, glorieux, sacrifice. Nous les avions entendus. Nous les avions lus sur les proclamations. Je n’ai jamais rien vu de sacré, et ce qu’on appelait glorieux n’avait pas de gloire, et les sacrifices ressemblaient aux abattoirs de Chicago avec cette différence que la viande ne servait qu’à être enterrée. Il y avait beaucoup de mots qu’on ne pouvait plus tolérer… ». C’est assez dire que le genre captieux doit laisser la place au genre humain. L’attrait du slick doit céder le pas à l’appel du pulp. Ce sera d’ailleurs une revue créée tout exprès pour ce type de littérature à venir qui sera le deuxième événement constitutif du roman noir. En 1920, deux critiques un rien guindés, Henry Mencken et George Nathan, saisissent au vol l’air du temps et accolent à leur revue (très chic mais fort peu choc) un périodique imprimé sur du papier bon marché, fabriqué à base de pulpe de bois. Ils la baptisent Black Mask et son premier numéro sort en avril de la même année. Après plusieurs valses hésitations rédactionnelles, ils en confient la direction à un nommé Joseph T. Shaw qui deviendra le véritable catalyseur de la future école des « tough guys ». Concurrent direct du déjà célèbre Detective Story Magazine (voué à l’énigme), Shaw va totalement changer de cap en demandant à ses auteurs de s’attacher aux basques des réalités. Ce qui nous conduit directement au troisième événement qui a précipité l’accouchement du roman noir : le dix-huitième amendement de la constitution étasunienne (rédigé en 1917, voté en 1919, opérationnel jusqu’en 1934) qui prohibe la fabrication, la vente, le transport de tout alcool sur le territoire national, liant pieds et poings le pays aux bootleggers. Sans cet amendement et ses corollaires, probablement pas de Capone et de Ness, mais aussi (tout au moins peut-être pas sitôt ni de sitôt !) Hammett, Whitfield, Clarke, Burnett, Mc Coy… Le quatrième événement, enfin, est purement culturel et vient du fait que le roman étasunien en général est une création historiquement récente. Son fondateur, James Fenimore Cooper, a publié la première fiction entièrement étasunienne (L’Espion) en 1821. A peine plus d’un siècle avant Hammett et les siens, quand l’Europe peut déjà recenser deux à trois ans d’expérimentations romanesques, sans compter ses auteurs de la Grèce Antique puisque l’on sait ce que le roman policier du premier type doit à l’Œdipe-Roi de Sophocle ou au récit Les fils de l’architecte d’Hérodote. Non seulement les Etats-Unis sont un pays encore neuf mais leur littérature n’en est qu’à ses balbutiements. Tout reste à explorer. Et tout sera exploré même si cela le fut toujours, plus ou moins, à la lumière des Grands d’Europe… En France, justement, quand le roman noir débarque pour la première fois à visage découvert, le roman généraliste occupe une place prépondérante dans la République des Lettres. Son ascension, pourtant, ne s’est pas faite sans mal. Rappelons brièvement que Diderot en personne (esprit éclairé s’il en fut et qui s’adonna lui-même à la fiction romanesque) poussa le ridicule jusqu’à demander que les œuvres de l’Anglais Samuel Richardson (dont il admirait le Clarissa Harlowe) soient désignées d’un autre terme que celui de « roman » tant cette appellation lui paraissait dégradante. Il n’était pas le seul en Europe. Daniel Defoe, déjà (qui a été pour beaucoup dans la création de cette nouvelle contrée littéraire), honnissait à tel point ce concept qu’il ne pouvait s’empêcher de tempêter chaque fois qu’un quidam désignait son Robinson Crusoé comme un roman. Néanmoins, à la fin du XVIIIème siècle la cause paraît entendue. Quant au XIXème siècle industriel, il va devenir, sans plus de contestation possible, le siècle même du roman. C’est d’ailleurs de lui, en grande partie, que va éclore le roman noir. Les Balzac, Dumas, Mérimée, Zévaco, Sue, Gautier, Hugo, Féval… sont autant de germes éclatés à partir desquels nombre de pousses ont pu se développer. Le Vautrin de La Comédie humaine, les Valjean et Javert des Misérables, le Rodolphe des Mystères de Paris, le Mateo Falcone et la Colomba de Mérimée, la Thérèse Raquin de Zola (inspiré d’un roman de Charles Barbara), Le Voleur de Georges Darien, mais aussi – à leur façon – les chevaliers de Lagardère, de Pardaillan, d’Harmental constituent, pour le genre à venir, d’irréfragables nappes phréatiques. On ne comprend pas grand-chose à cette typique romanesque si on lui ôte son caractère éminemment référentiel. Tous les grands auteurs y sont passés. C’est que le roman noir est avant tout rhizophage et les meilleurs auteurs français n’abandonnent pas le filon. Les décors sont plantés. Les atmosphères désignées. L’aventure du roman noir hexagonal peut démarrer… Car ce serait une autre erreur de croire que cette typique romanesque n’est qu’un ersatz de son frère aîné étasunien. Il y a chez beaucoup de ses auteurs la volonté farouche, obstinée de doter le rayon hexagonal d’un genre littéraire à part entière, totalement ancré dans les réalités de son temps comme dans les dédales du pays qui l’inspire. Le fait divers n’est pas une machine à fictions indigne. Et, dans ses meilleurs moments, cet habitant d’un territoire, qui en est l’expression artistique la plus percutante, n’a rien à envier aux productions romanesques soi-disant habitées des pseudo hautes sphères littéraires…