PREFACES, POSTFACES ET COMMENTAIRES…

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A quoi servent ces avant-propos et autres post-scriptum que l’on peut lire (ou pas) en ouverture ou en clôture des ouvrages et, plus particulièrement des romans ? Que nous enseignent-ils ? Que disent-ils de plus que ce que nous allons lire ou que ce que nous venons de lire ? D’aucuns de leurs rédacteurs sont grassement rétribués pourvu qu’ils fassent partie d’une quelconque académie distributrice de prix même si la tendance, en ces temps de crise globalisée, s’orienterait plutôt vers le corps professoral sans doute moins exigeant au plan pécuniaire. D’autres relèvent le plus bénévolement du monde de l’amicale contribution, quand l’auteur introduit est toujours vivant. Il n’empêche : la plupart d’entre eux remplissent un nombre de pages suffisamment exhaustives et lénifiantes pour qu’on les délaisse bien avant la ligne d’arrivée, pendant que d’autres choisissent la brièveté sans pour autant tutoyer l’essentiel qui reste malgré tout le texte romanesque lui-même. Alors, à quoi bon ? Les classiques, ou ce qui en tient lieu et qui sont loin de l’être tous, sont les plus touchés par cette pandémie. On peut comprendre une préface dans le cadre de la publication générale d’une œuvre comme c’est le cas à propos de certaines collections telles que La Pléiade, Omnibus, Quarto, Bouquins... Mais roman après roman, pourquoi ? D’autant que, de l’un à l’autre préfacier ou postfacier, les commentaires sur un même auteur peuvent varier jusqu’à la divergence même si chacun d’entre eux s’accordera au final pour démontrer le talent voire le génie du préfacé ou du postfacé. A-t-on jamais lu un commentaire d’avant ou d’après roman qui le descendait en flammes ? Non. Les éditions en livres de poche, toutes maisons confondues, sont les exportateurs de cette maladie galopante qui font du romancier (généralement disparu) et plus encore de ses romans l’otage d’opinions contre lesquelles ils ne peuvent rien, les lecteurs pas davantage, sinon les ignorer. Mais ce n’est pas si simple. D’abord parce qu’elles sont là, bien présentes et que la tentation est grande d’y aller voir et puis aussi parce que si l’on s’intéresse à la littérature, on ira forcément y voir, pour en revenir (comme on dit) dans la plupart des cas, à l’exception de quelques aigrefins qui les pillent pour s’en aller les plagier sur ces plateaux de télévision dont ils sont les abonnés à vie. Par ailleurs encore, des préfaces sont rédigées avec un tel sens de la précision métronomique qu’elles cassent tout l’intérêt du roman à venir. Il me revient une préface de Crime et châtiment de Dostoïevski qui décourageait d’entrer dans l’aventure du roman. Pourquoi, en effet, lire une histoire dont on vous révèle tout du début à la fin, dont le commentateur a tout dit, tout décortiqué dans sa préface afin de démontrer au lecteur combien lui l’avait bien lu ou si l’on préfère combien il en avait profité dans tous les sens du terme ! Passant outre cette première impression, quand j’eus achevé ma propre lecture, je pus me rendre compte à quel point cette préface castratrice était inutile pour ne pas dire inconvenante. Il s’en fallut néanmoins de quelques semaines entre le moment où j’en eus terminé avec elle et celui où je décidai (tout de même) de m’atteler à la lecture du roman. Ne nous étendons pas sur les auto-pontifiantes, autrement dit celles dans lesquelles le rédacteur ne s’intéresse qu’à lui-même en se servant de l’œuvre comme d’un cobaye…A l’origine, les préfaces étaient le plus souvent, pour ne pas dire toujours, l’œuvre de l’écrivain, plus particulièrement du romancier lui-même. Ces paratextes, selon la terminologie de Gérard Genette, étaient essentiellement destinés à justifier le récit en prose qui allait suivre car longtemps, très longtemps même, le roman fut considéré comme une expression littéralement mineure comparé à ces arts qu’étaient la poésie, le théâtre voire le récit en vers. Si le XVIIIème siècle, notamment en son milieu, en sera très friand, c’est au XIXème siècle qu’elle s’imposera réellement pour prendre, au XXème, cet aspect faussement altruiste et finalement très commercial que nous lui connaissons désormais et que avons tenté de saisir plus haut…
Que retient-on, par exemple, de la préface de Malraux au Sanctuaire de Faulkner ? Deux lignes. Les deux dernières, que l’éditeur s’est empressé de reproduire en quatrième de couverture dans l’édition de poche du roman comme un annonceur l’aurait fait d’un slogan publicitaire. « Sanctuaire, c’est l’intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier ». Heureuse formule au demeurant balayée d’un revers de main par le philosophe Gilles Deleuze quand il notait : « Il ne faut pas trop s’étonner que le roman policier reproduise si bien la tragédie grecque, puisqu’on invoque toujours Œdipe pour marquer cette coïncidence. Mais Œdipe est précisément la seule tragédie grecque qui ait déjà cette structure policière. Etonnons-nous de ce que l’Œdipe de Sophocle soit policier et non de ce que le roman policier soit resté oedipien… ». Et voilà le préfacier renvoyé à son entrechat. D’autant que Sanctuaire n’est pas un roman policier dans l’acception première du terme mais bien plutôt un roman policier du second type. Malraux, connaisseur de Conan-Doyle aussi bien que de Hammett, ne pouvait ignorer la différence pour ne pas dire la divergence entre les deux. En feignant de les confondre dans l’appellation vague de « roman policier », il pouvait conserver sa formule qui fit vendre Sanctuaire pour ce qu’il n’était pas.
Prenons la première phrase de trois des préfaces qui ouvrent ou sont censées ouvrir L’Education sentimentale de Gustave Flaubert et contentons-nous de les numéroter par ordre de publication dans leurs différentes éditions de poche. Numéro 1 : « On garde de L’Education l’image d’une génération humaine qui coule avec sa durée propre, d’une eau qui, en les confondant, emporte des hommes qui passent… ». Numéro 2 : « L’Education sentimentale est le plus mythique des romans français du XIXème siècle… ». Numéro 3 : « Où connaissez-vous une critique qui s’inquiète de l’œuvre en soi, d’une façon intense ? On analyse très finement le milieu où elle s’est produite et les causes qui l’ont amenée : mais la poétique insciente ? sa composition, son style ? le point de vue de l’auteur ? Jamais ! ». La première sombre dans un lyrisme ridicule ponctué, de surcroît, par cette abréviation du titre que se permettent d’aucuns analystes ne citant pas Le Rouge et le Noir mais Le Rouge ou A la recherche du temps perdu mais La Recherche et donc ici non pas L’Education sentimentale mais simplement L’Education qui, d’évidence, ôte au roman l’orientation très précise qu’a voulu lui donner l’auteur puisqu’il s’agit bel et bien d’une éducation « sentimentale » et non générale, militaire, sexuelle ou autre. Le préfacier numéro 3, lui, ne s’y est pas trompé qui nous décline l’épithète en maints dérivatifs, dictionnaires à l’appui, pour aboutir à la conclusion que, depuis son apparition, cet anglicisme a subi des variations et qu’il ne s’emploie plus, au temps de l’écriture du roman par Flaubert, de la même manière qu’au XVIIIème siècle ni même au début du XIXème, chose somme toute assez banale pour n’importe quel mot. Ce préfacier avait ouvert son paratexte sur une phrase de Flaubert extraite d’une lettre à George Sand, histoire de ne pas se mouiller d’emblée. L’ouverture de la deuxième préface ne laisse, par son ton péremptoire, aucune chance au lecteur. Le roman étant présenté comme « le plus mythique des romans français » du siècle, celui ou celle qui l’aborde est prié de croire le rédacteur sur parole. Pas question d’insinuer que La Chartreuse de Parme ou Illusions perdues pourraient peut-être, malgré tout…Non ! Le plus mythique c’est celui que le préfacier vient de qualifier. Daignera-t-il nous dire pourquoi est-ce celui-ci qui l’est et pas un autre ? Non plus. L’important est que ce soit dit étant donné que c’est lui qui le dit. Revenons au premier préfacier (celui qui n’a pas eu la force d’écrire le titre du roman en entier) et lisons ce qu’il écrit plus avant : « Le livre de la littérature française que Flaubert admirait probablement le plus, et comme fond et comme forme, c’était les Caractères de La Bruyère…. ». Tout ici est contenu dans l’adverbe « probablement ». Oui ou non cet ouvrage de La Bruyère était-il le « livre » que Flaubert admirait le plus ou bien est-ce le préfacier qui extrapole et pourquoi le fait-il en mettant en parallèle l’œuvre d’un moraliste et celle d’un romancier qui n’ont, ainsi qu’il le reconnait, nulle source de parentèle ? Bref, sous toutes ces couvertures que les préfaciers tirent à eux, se servant de l’œuvre au lieu de la servir, où se niche ce qu’appelait déjà Flaubert de ses vœux : un signe de « poétique insciente » ? L’on pourrait ainsi multiplier les exemples de préfaces et autres postfaces, sans en trouver nulle part la moindre trace...