PREMONITION

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


A l’instant même où je grillais ma huitième cigarette, je ne me doutais pas qu’il s’agissait de la dernière. Le paquet vide de Camel a rejoint la corbeille à papiers. Après avoir déjeuné, je suis allé dans la chambre où se trouvait ma réserve. Mais, en ouvrant le tiroir de la table de nuit, j’ai dû me rendre à l’évidence : la cartouche n’était plus là. Il était près de 14 h 30 et j’avais promis à Cécile de venir la chercher au train de 16 h 35. Trouver une civette ouverte le dimanche après-midi risquait de prendre un certain temps. Le mieux était de m’y prendre tout de suite.
Arrivé en ville, j’ai garé ma Lancia sur la place et je me suis dirigé vers le Blow-up. Le barman a eu une moue perplexe lorsque je lui ai demandé s’il connaissait un endroit où me procurer des Camel. Un grand type aux cheveux châtain-clair est venu s’accouder au comptoir. Trois autres clients se sont mis de la partie. Ils ont fini par se mettre d’accord sur deux débits possibles. Le grand type m’en a suggéré un troisième. J’ai remercié et je suis parti.
Les deux premières civettes étaient fermées. Quant à la troisième, elle n’avait dû exister que dans l’imagination du grand type aux cheveux châtain-clair. Comme il était plus de seize heures et que la gare ferroviaire se trouvait à l’autre bout de la ville, j’ai repris la Lancia et je m’y suis rendu. Cécile est apparue à la fin du peloton des voyageurs. Une fraction de seconde, j’ai même cru qu’elle avait raté son train ou qu’elle avait décidé au dernier moment de ne plus venir. Nous étions mariés depuis cinq ans mais ces huit derniers mois n’étaient pas allés tout seuls. Quelque chose avait cassé. Un ressort. Trois fois rien. Mais ni l’un ni l’autre n’avions pris la peine de le réparer et la distance s’était creusée.
Deux heures plus tard, quand le téléphone a retenti, tout a basculé. Cécile se trouvait dans la salle de bains. J’ai décroché. « Etienne ? C’est Marnier ». J’avais reconnu sa voix. Jean-Claude Marnier était inspecteur de police au SRPJ de Lorgères. J’avais fait sa connaissance quelques jours seulement après mon arrivée au hameau des Caillols où il possédait une maison de famille. Nous avions sympathisé. Il appréciait, m’avait-il dit, les scénarios que j’écrivais pour la télé et, comme tout un chacun, flashait devant la beauté de Cécile. « Qu’est-ce qui t’arrive ? », ai-je demandé. « A moi, rien. On a juste découvert le cadavre d’un nommé Yves Cordier cet après-midi… », a- t-il fait d’un ton détaché. « Connais pas », ai-je menti.
Il y a eu un silence. En fait, mentir était un bien grand mot. Un jour que je cherchais une adresse dans le répertoire de Cécile, j’avais lu ce patronyme inscrit au crayon. Comme elle ne m’avait jamais parlé de lui, j’avais imaginé qu’il pouvait être son amant. Cela s’était produit au plus fort de notre crise de couple, à une époque où elle avait pris l’habitude de se rendre au cinéma le lundi soir, sachant que je détestais ce jour de tarif réduit et de files compressées. « De toute façon, j’ai un alibi inattaquable », ai-je repris enjoué. Il m’a demandé lequel et, du coup, m’a légèrement décontenancé. Je lui ai néanmoins décrit par le menu mon parcours de combattant dominical à la recherche de mes fameuses cigarettes. Il est resté coi. « Alors ? », l’ai-je relancé. « Alors, rue Saint-Hilaire, où résidait Cordier, plusieurs témoins ont aperçu un individu inconnu dans les parages mais dont le portrait pourrait être le tien tout craché », a- t-il récité. « C’est gentil d’avoir pensé à moi, mais je t’assure que je n’y suis pour rien ». Il s’est éclairci le gosier. « Ne plaisante pas, Etienne. En fin d’après-midi, un riverain a ramassé dans le caniveau un bloc-notes en cuir blanc qui ressemble comme un frère à celui que Cécile t’a offert pour ton anniversaire… ».
J’ai abandonné une bonne part de mon assurance. Une fraction de seconde, l’image du grand type châtain-clair est venue s’imprimer dans ma mémoire. Il devait savoir qu’il n’existait aucun détaillant en tabacs dans cette rue. S’il m’y avait envoyé, c’était uniquement pour qu’on m’y voie. Je me suis débarrassé de Marnier comme j’ai pu et j’ai foncé dans le dressing. J’ai ouvert la penderie et regardé dans la poche intérieure de mon costume Prince de Galles. Le bloc-notes ne s’y trouvait plus. Mon cœur s’est mis à battre un peu plus vite. Je suis revenu dans le salon et je me suis rué sur le paquet de Gitanes ultra légères de Cécile. En voulant le remettre dans son sac, j’ai commis une maladresse et le contenu s’est répandu sur le convertible. Au milieu de tout le fatras, mon regard a été attiré par un ticket de cinéma. Il venait du Rex. J’ai été pris d’un doute affreux. Dans la salle de bains, Cécile avait entrepris de se sécher les cheveux. J’ai téléphoné au cinéma en déclinant l’identité de l’inspecteur divisionnaire Marnier. J’ai demandé si le billet 06717 avait été vendu dans l’après-midi de ce dimanche, plus précisément à la séance de quatorze heures. La caissière a fait venir le gérant au bout du fil. Sa réponse a été affirmative. Soudain, ce fut comme si le monde s’affalait autour de moi, au beau milieu du salon… A n’en plus douter, ce ne pouvait être que Cécile qui avait fait main basse sur ma cartouche de Camel. Elle aussi qui avait détourné mon bloc-notes. Elle avait dû arriver par le train de 11 h 54, rejoindre son complice (le grand type aux cheveux châtain-clair) et tous deux avaient supprimé Cordier entre midi et quatorze heures. Inutile de chercher plus loin. Après quoi, elle s’était rendue au Rex  (qui donnait Dieu vomit les tièdes de Robert Guédiguian) avant de rejoindre la gare pour y attendre l’arrivée du 16 h 35… et la mienne. Tout avait été minutieusement concocté, minuté. Exécuté…
J’ai consulté le répertoire de Cécile. A la lettre C, le nom de Cordier n’apparaissait plus. En ouvrant bien à plat le carnet, on pouvait s’apercevoir qu’un feuillet avait été arraché. Simultanément, j’ai senti une présence dans mon dos. J’ai fait volte-face. Elle était là. A quelques pas de moi. Debout. Nue. Fabuleusement nue. Son premier réflexe, quand nos regards se sont toisés, a été d’éclater de rire.  Et puis son rire s’est prolongé. Un rire qui n’en finissait plus, un rire qui me vrillait les tympans. A l’instant même où je lançais ma main vers son visage, un coup violent m’a atteint à la nuque et je me suis retrouvé sur le parquet. Sonné. C’est ma chute du convertible qui m’a réveillé. J’ai mis un bon moment à émerger de ce qui n’était qu’un mauvais rêve et de longues minutes avant de recouvrer mes esprits. Je suis allé me servir un verre de Chiroubles que j’ai bu à petites gorgées. Je me suis senti mieux. J’ai regardé le cadran de ma montre dont les aiguilles marquaient 4 h 10 du matin. Nous étions dimanche. Je m’étais assoupi après avoir mariné plusieurs heures devant le clavier de mon ordinateur portable afin de nouer l’ultime scène de mon scénario. J’avais voulu me relire avant d’aller me coucher. J’avais imprimé les dix derniers feuillets, m’étais allongé sur le convertible et le sommeil avait fini par l’emporter. La brassée de feuilles sur le sol en témoignait.
Cécile n’arriverait que dans onze heures. J’ai grillé une de mes sacrées Camel pour me détendre tout à fait. Il en restait huit dans le paquet. Comme dans mon mauvais rêve. J’ai quand même voulu me rassurer. Je suis allé dans le dressing, j’ai ouvert la penderie, envoyé la main dans la poche intérieure de ma veste Prince de Galles. Le bloc-notes en cuir blanc ne s’y trouvait plus…