STRICTO SANGSUE

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


Il se retourne et le voit. Lui et lui seul. Malgré la vingtaine de personnes (invités, curieux, inoccupés) qui assistent au baptême, dès qu’il s’est retourné, son regard comme aimanté s’est dirigé droit vers ce visage émacié, en lame de couteau, occultant tous les autres. Pour preuve qu’il ne rêve pas, il se remet dans le sens de la cérémonie quelques instants avant de se retourner à nouveau vers la gauche, de l’endroit où est parti le bruit insolite qui, précisément, l’a fait se retourner la première fois. Et preuve qu’il ne rêve pas, l’autre est toujours bel et bien là. Droit dans ses chaussures noires à lacets, son costume pied-de-poule, sa chemise bleu-ciel et sa cravate bleu foncé à pois blancs. Comme si de rien n’était, il se tient debout, à l’instar de tous (invités, curieux, inoccupés), les bras en triangle, mains croisées au niveau de sa ceinture en cuir tressé. Serein, presque nonchalant. Le regard qu’il lui assène, censé le transpercer, ne le fait pas même ciller. Mieux ou pire, il semble l’ignorer totalement. Un léger coup de coude de son épouse ramène le père du baptisé au fait du moment, le seul qui devrait l’occuper et que la présence de l’autre, insolite et déplacée, tend à hachurer sinon à amoindrir. Un comble… D’abord, il y avait eu le mariage où il avait officié comme serveur dans ce restaurant de l’arrière-pays. Ce jour-là, il n’y avait prêté aucune attention. Non seulement parce que lui-même était, avec sa toute récente épouse, le centre de toutes les attentions et attractions mais aussi pour la simple raison qu’il ne l’avait jamais vu auparavant et qu’il n’était qu’un serveur parmi d’autres. Il ne l’avait repéré, si l’on peut dire, qu’au baptême du premier-né du couple, debout, tout comme aujourd’hui, dans son costume pied-de-poule, ses chaussures noires à lacets, sa chemise bleu-ciel et sa cravate bleu foncé à pois blancs. Il avait d’ailleurs mis un certain temps avant de le remettre, creusant dans ses souvenirs pour savoir où il l’avait déjà croisé. D’autant qu’entre sa tenue de serveur et son costume uniforme le rapprochement n’avait pas été évident. Quelquefois même avait-il douté de sa vue comme de sa mémoire. Doutes sitôt effacés six mois plus tard, lors des obsèques du beau-père que l’autre avait « honoré » de sa présence, fondu au milieu de l’assemblée puis en queue d’un cortège d’où il s’était extrait avant terme. Et aujourd’hui, il est à nouveau là, plus que jamais hors-sujet et de plus en pire obsédant, tout au moins pour le père du baptisé qui décide à part lui et en douceur d’en avoir le cœur net. Sitôt la cérémonie achevée, le repas familial terminé, la grande table de la salle à manger desservie et les invités repartis, il se précipite sur son ordinateur (prétextant auprès de son épouse d’un travail à finir), l’ouvre, clique sur le dossier contenant les photos prises au gré des divers événements ou voyages et qu’il a soigneusement classées. Il s’en faut de quelques secondes avant qu’il n’atteigne celle concernant le mariage. Il les consulte avec une attention jamais employée, espérant trouver au détour de l’une d’entre elles le visage émacié, en lame de couteau, de l’inconnu. Il en est presque à renoncer quand l’autre apparait soudain poussant le chariot supportant la pièce montée. Il l’agrandit, la tire aussitôt sur son imprimante avant de la glisser dans sa serviette, entre deux dossiers. Le lundi, à la mi-journée, profitant de la pause-déjeuner, il met le cap sur le restaurant de l’arrière-pays situé à une vingtaine de kilomètres de la ville. Comme, depuis le mariage, il y est retourné à plusieurs reprises avec son épouse et leur premier-né ou des amis communs, dès qu’il franchit le seuil de l’établissement, le patron s’avance vers lui main tendue, sourire déployé. Après quelques banalités d’usage sur le temps qu’il fait (exceptionnellement chaud pour la saison) et la vie comme elle va (avec ses hauts et ses bas), il extrait de sa serviette la reproduction-papier de la photo, la transmet au patron en lui demandant si cet employé (celui que l’on voit pousser le chariot de la pièce montée) travaille toujours chez lui. Moue interloquée du patron qui ne s’attendait absolument pas à une pareille requête, suivie d’un froncement de sourcils entre inquiétude et suspicion. « Il vous a causé des ennuis ? ». Signe de dénégation de son interlocuteur qui, ayant mitonné tout le dimanche une histoire à peu près plausible, la lui sert instantanément. « Je vois. Malheureusement, je ne vais pas pouvoir fair grand-chose pour vous dans la mesure où je ne l’ai employé qu’à deux reprises (dont le jour de votre mariage) en extra et, qui plus est, au noir. De plus, c’est une de mes anciennes employées qui me l’avaient conseillé. Je n’ai pas eu à m’en plaindre, tant s’en faut. Son prénom, c’était Jean-Yves, je crois. Oui, c’est ça :Jean-Yves. Quant à son nom, vu qu’il n’y avait rien d’officiel entre nous, il me l’a sûrement dit en se présentant mais je ne m’en souviens plus… Le nom de mon ancienne employée ? C’est si important que ça, cette histoire ? Après tout, vous ne lui devez rien à ce Jean-Yves… Bon, d’accord. Laissez-moi deux minutes… ». Quand il repart, nom et coordonnées de la fille en poche, salade niçoise offerte par la maison, il se surprend à siffloter un vieil air oublié de tous. Le soir même, il se retrouve devant le domicile de l’ex-employée, un immeuble de quatre étages équipé d’un interphone sur les étiquettes duquel ne figure aucun patronyme correspondant à celui fourni par le patron du restaurant. A tout hasard, il enfonce deux des sept touches de l’interphone. Après un léger grésillement, et sans qu’aucune voix ne se soit faite entendre, il perçoit le déclic de la porte en verre dépoli qui l’autorise à entrer. Malgré sa surprise, il se prend à pousser le battant. Bien qu’il n’ait pas prêté attention aux noms inscrits sur les deux touches qu’il a actionnées, il se revoit plus ou moins appuyer sur la deuxième et la troisième touche ce qui, logement du rez-de-chaussée exclu, devrait d’abord le conduire à un premier étage qu’il atteint après une quinzaine de marches. Deux appartements par palier, la porte de celui de gauche étant entrouverte, c’est vers elle qu’il se dirige sans toutefois la franchir, toquant à trois reprises contre le battant en bois plein. « Charles, c’est toi ? Qu’est-ce que tu fabriques, entre donc ! », lance une voix féminine. Ne sachant trop que faire (entrer sans prévenir ou prévenir sans entrer), il choisit d’attendre. Une poignée de secondes plus tard, une femme d’une quarantaine d’années apparait dans le couloir, cuiller en main, la taille ceinte d’un tablier maculé d’une tache de sauce tomate. Dès qu’elle l’aperçoit sur le paillasson, elle stoppe net et, passé le moment de stupeur, lui demande qui il est et pourquoi il a sonné chez elle, ajoutant comme pour se rassurer : « Je vous préviens, un ami va débarquer d’un instant à l’autre et… ». Il élude l’allusion au prénommé Charles, ne répond qu’à la deuxième partie du questionnement et la voit se détendre un peu. Simultanément, elle lui déroule la biographie de l’ex-employée quand elle habitait encore l’immeuble (au deuxième, gauche), ses rentrées tardives, ses fréquentations de passage et tous les cancans basiques qui vont avec mais qui ne lui apprennent rien sur son changement de domicile et sa nouvelle adresse. « Peut-être que le locataire qui lui a succédé… Je crois qu’il lui a fait suivre son courrier… ». Sur ces entrefaites, débarque un grand échalas, une bouteille de chablis dans une main, un paquet-cadeau dans l’autre, qui correspond à peu de chose près au portrait qu’il s’était mentalement tiré du prénommé Charles et dont il se demande comment il a pu arriver jusqu’ici sans en passer par le barrage de l’interphone. Elle va pour les présenter, histoire d’entendre l’intrus décliner son identité, mais il coupe court, la remercie et prend congé vers l’étage supérieur et sa volée de quinze autres marches. L’homme qui vient lui ouvrir, après avoir collé sa rétine dans le judas, est un octogénaire bon teint qui a tout du « monsieur bons offices ». Il a effectivement fait suivre le courrier de la jeune femme tant qu’elle en a reçu ici, ce qui remonte à plus de huit mois. Il lui aurait volontiers transmis ses coordonnées mais il s’avère qu’elle est partie à l’étranger (le Brésil) et qu’il n’a jamais plus eu de ses nouvelles à l’exception d’une carte postale l’informant de son arrivée là-bas. Doit-il le croire sur parole où, la porte à peine refermée sur l’importun, se précipitera-t-il vers son téléphone pour appeler la jeune femme et lui apprendre qu’un « bonhomme est venu poser des questions à [son] sujet ». Quoi qu’il en soit, il ne se sent pas de demander au vert vieillard de lui montrer la carte postale en provenance du Brésil (Rio, Brasilia… ?) et, du coup, sa piste tourne court. Rentré chez lui, il tente de faire bonne figure mais la tête est ailleurs. Son épouse met cela sur le compte du travail et évite de lui demander des précisions. Il en parlera de lui-même, circonlocutions dilatoires comprises, dès qu’il aura réglé le problème. Entre-temps, elle sait qu’il se défaussera et qu’il est donc inutile de le braquer. Les jours passent, imperturbables, sans qu’il trouve un début de solution. A la maison, son épouse le sent de plus en plus nerveux, énervé. S’agaçant d’un rien. Son fils (le premier-né) n’ose plus guère l’aborder. Sa mère a dû l’affranchir que « papa avait des soucis au bureau » et il se le tient pour dit. Ne rase pas encore les murs, mais bon… Au bureau justement, ses collègues le voient préoccupé, à cran parfois. Sans raison professionnelle apparente. Eux aussi évitent de le questionner, soupçonnant un problème familial et que, s’il ne se confie pas (du moins auprès de ses deux ou trois proches), ce n’est pas à eux de s’immiscer, même par des moyens détournés. Ce qui le taraude le plus, c’est que pendant qu’il se torture l’esprit à la recherche de l’ardélion, celui-ci se la coule douce en attendant la prochaine cérémonie. Et la prochaine cérémonie devrait coïncider avec la communion du premier-né (dans un peu moins de deux ans) sauf si, d’ici là, la belle-mère ou l’un de ses propres géniteurs n’avale inopinément son bulletin de naissance. Le seul fait d’avoir à y songer le met en rage durant ses heures de travail et en nage dans ses heures de sommeil entrelardées de brefs mais virulents cauchemars, ce qui n’arrange ni ses relations professionnelles ni ses rapports conjugaux. Entre les deux, souvent l’apathie le guette puis le gagne. Jusqu’ici, de son magma mental, il n’a réussi à isoler que deux hypothèses quant à la présence de cet individu lors de cérémonies touchant (ou pas) à sa famille : ou bien il s’agit d’une espèce de maniaque dont le trouble obsessionnel compulsif le pousse à suivre indifféremment tous les baptêmes, communions, mariages, enterrements qui lui tombent sur la rétine, ou bien il est plus particulièrement lié à un membre de la famille. En ce cas, pourquoi ne pas s’être fait connaitre dès le départ et à quel membre est-il plus particulièrement lié ? Dans l’autre cas, comme il lui est impossible de suivre toutes les cérémonies familiales qui se déroulent quotidiennement en ville (dans la cathédrale et les trois autres églises), sur quels critères fonde-t-il ses choix et pourquoi, plus spécifiquement, ceux ayant trait à cette famille ? Les deux hypothèses ont, bien sûr, leurs forces et leurs faiblesses. Si l’on s’en tient aux faiblesses, côté « obsession », il n’y a aucune raison pour qu’il se retrouve de la sorte à toutes les cérémonies concernant cette famille-ci et versant « lien » pourquoi le membre de la famille auquel il serait lié ne l’aurait jamais abordé ou n’y aurait jamais fait la moindre allusion et pourquoi s’être travesti en serveur lors du mariage ? Il lui fallut encore plusieurs jours et nuits avant que la lumière ne se fasse. Cela lui vint comme souvent, à l’instant où il s’y attendait le moins ou peut-être même plus du tout. Une fin d’après-midi, au volant de sa Golf GTI, alors qu’il se trouvait captif d’un engorgement sur le chemin du retour au domicile conjugal et qu’il réussit à convertir ce « lien » en liaison. Et si liaison il y avait, cela restreignait considérablement les données du problème et expliquerait pourquoi le « membre de la famille » n’ait jamais fait allusion à ce quidam et ait moins encore cherché à l’aborder en présence des autres. Car si liaison il y avait, elle ne pouvait concerner que son épouse dévoilant de facto la raison de l’inéluctable présence du susdit au mariage travesti en serveur, aux deux baptêmes et à l’enterrement du beau-père dans ses sempiternels costume pied-de-poule, chaussures noires à lacets, chemise bleu ciel et autre cravate bleu foncé à pois blancs… Ainsi, sa chère et tendre épouse entretiendrait-elle une liaison avec un individu qui se permettait de venir narguer le mari jusque sur son pré-carré ? Et cette sainte-nitouche d’épouse, plutôt que de l’en décourager voire de l’en dissuader, le laisserait-elle vaquer à sa guise sans démontrer la plus petite crainte, la moindre honte, la plus infime compassion envers son encorné de mari ? Peut-être même jouissait-elle de cette situation un rien malsaine, à peine irresponsable mais totalement inacceptable ? Et combien de personnes, dans leur entourage, étaient-elles au courant de la chose ou soupçonnaient-elles l’anguille sous roche ? Elle-même (tant qu’elle y était) ne se serait-elle pas laissé aller à quelques confidences ou sous-entendus sibyllins avec ses amies les plus proches ? Depuis un certain temps, deux d’entre elles ne le regardaient-elles pas autrement, entre ironie et dédain parfois ? A n’en pas douter, il venait de mettre le doigt sur sa plaie et il ne s’agissait pas de s’éterniser en y fouaillant de trop. Après les questions devaient venir les réponses et, pour sa part, dans ce contexte précis, il n’en discernait qu’une. La seule qui pouvait aider à une rapide et définitive cautérisation. Mettre hors d’état de nuire l’amant provocateur et présomptueux. Rayer de la liste des vivants cette maligne sangsue. Même si l’affaire n’apparaissait pas simple, loin s’en faut. La sangsue en cause étant en mesure de se volatiliser aussi vite qu’elle savait s’accoler. Il n’aurait droit à aucune erreur. Il fallait réfléchir. Ne pas s’emballer. Préparer son coup au millimètre. Eviter de se faire remarquer ainsi qu’il l’avait fait dans un premier réflexe. Si nécessaire, patienter plusieurs semaines afin de se faire oublier des gens qu’il avait contactés. Et puis agir. Vite et bien. Encore fallait-il lui mettre la main dessus. La première idée qui lui vint était une vraie fausse bonne idée. Employer les services d’un détective privé. Il la chassa d’une moue désapprobatrice. Quel meilleur parfait témoin pouvait-on trouver qu’un enquêteur professionnel ? Autant se rendre directement dans un commissariat ! Jours et nuits s’additionnaient sans qu’il entrevît l’ombre d’une solution. Les rapports avec sa conjointe étaient de plus en plus tendus et elle commençait à le regarder bizarrement. Le temps pressait. D’autant qu’elle se rendait de plus en plus fréquemment chez sa mère, au prétexte que la vieille supportait mal sa solitude campagnarde depuis la disparition de son époux et qu’il était de moins en moins dupe de ces déplacements rapprochés ne voyant là qu’un alibi pour des retrouvailles avec l’amant-sangsue. Peut-être même que la belle-mère était de mèche avec le couple. La vieille avait toujours manifesté à l’égard de son gendre une certaine retenue pour ne pas dire une vraie distance et il n’était pas dit qu’elle désapprouvât la chose malgré sa dominicale présence à la grand-messe d’onze heures, missel en mains et hostie en bouche. Plus le temps s’écoulait, plus ses journées et ses nuits étaient hantées par l’homme au visage émacié, en lame de couteau. Ses rêves viraient au cauchemar dès qu’il y apparaissait sans prévenir, au détour de n’importe quelle situation,  tout droit dans ses chaussures noires à lacets, son costume pied-de-poule, sa chemise bleu-ciel et sa cravate bleu-foncé à pois blancs. Quelque fût alors son interlocuteur, il le laissait choir sur place, comme s’il n’avait jamais existé, pour partir à la poursuite de ce quidam sans jamais parvenir à le rattraper. Une nuit, il rêva même qu’en désespoir de cause, il s’en prenait de toutes ses forces à son épouse. Au matin, au sortir de ce cauchemar, il la trouva paisiblement allongée à ses côtés, le fixant de ses grands yeux étonnés, un collier brunâtre autour du cou. La marque  laissée par ses doigts quand il l’avait étranglée dans son sommeil…