THOMAS NARCEJAC

A PROPOS DU ROMAN POLICIER

Copyright Thomas Narcejac et Robert Deleuse, 1988. Tous droits réservés.

 

N’était la très littéraire et défunte revue Roman, je n’aurais sans doute jamais rencontré Pierre Ayraud, plus connu sous le pseudonyme de Thomas Narcejac, l’autre part du célèbre tandem Boileau-Narcejac. Octogénaire, il ne quittait plus guère son appartement niçois et, de toute manière n’était plus invité depuis longtemps dans les multiples festivals du polar organisés par un petit monde doncamillesque qui choisit les siens à la tête du client bien plus qu’à l’aune des vrais talents qu’il a du mal à découvrir voire à reconnaitre. Or, Thomas Narcejac avait eu la mauvaise idée de s’en prendre, dans les années 50, à d’aucuns auteurs de la Série Noire, ce qui lui avait valu quelques solides et stupides inimitiés que le duo avec son complice Boileau n’avait pu entièrement gommer tant ce petit monde-là, reclus sur lui-même, aime davantage à respirer le rance de la rancune que l’ouverture de l’intelligence et à cultiver le sens de la haine que celui de la mesure. Il n’empêche : la France ne possède pas tant d’auteurs que cela qui ont intéressé des cinéastes tels qu’Henri-Georges Clouzot (Les Diaboliques) ou Alfred Hitchcock (Vertigo) que l’on puisse s’en priver. De plus (sans son complice Boileau), Thomas Narcejac avait rédigé seul quelques romans policiers de bonne facture, comparés à ce qui s’édite globalement dans le milieu, et surtout des essais sur le genre (notamment, Le Roman policier : une machine à lire) qui méritaient que l’on s’intéressât à ce qu’il avait encore à dire voire à ajouter sur la question. Voici pourquoi, lorsque le Comité directeur de la très littéraire revue Roman me confia son numéro 24 sur le roman policier, je décrochai mon téléphone et appelai Pierre Ayraud alias Thomas Narcejac, né en 1908 à Rochefort-sur-Mer et décédé à Nice en 1998.L’entretien a eu lieu chez lui, à Nice, le 30 juillet 1988, sous le signe évident du chiffre 8…


Question : Dans une récente réédition de votre Que-Sais-Je ? sur le roman policier que vous avez écrit avec votre complice Pierre Boileau, vous avez jugé utile de faire précéder votre introduction d’un « avertissement au lecteur » dans lequel vous interpellez de façon assez verte ce qu’il a été convenu d’appeler le « polar ». Pouvez-vous dire ici ce que vous lui reprochez plus particulièrement ?

Thomas Narcejac : Posée comme cela, d’une façon aussi abrupte, votre question me met en difficulté. Simplement, parce qu’il y a beaucoup de choses à reprocher au polar. En premier lieu, ça ne me parait pas très bien écrit. Je ne parle pas, bien sûr, des quelques bons écrivains qui savent mieux manier le style parlé, qui est par excellence le style du polar, mais qui se comptent sur les doigts d’une main. Tout le reste est abominable. En second lieu, je lui reproche cette grossièreté voulue qui n’apporte absolument rien. Je me souviens d’une collection, dont je tairai le nom, dans laquelle les auteurs devaient mettre, de façon impérative, une certaine proportion d’amour, de porno, de mystère, comme s’il s’était agi de concocter un mauvais cocktail. Enfin, ce que je lui reprocherai davantage encore, c’est d’avoir rompu tout contact  avec ce qui est la pièce maitresse du roman policier, c'est-à-dire un mystère et sa solution. Et cela sans tomber non plus dans l’excès des Conan Doyle ou des Gaston Leroux. Il y a tout de même une certaine ingéniosité de base sans laquelle, il faut bien le dire, il n’y a pas de roman policier. Alors, voilà. Toutes ces raisons, sans compter celles qui ne me viennent pas à l’esprit, représentent p    as mal de griefs contre le polar qui, de surcroît, n’est pas véritablement le descendant direct du roman policier, mais qui est un mélange de roman noir et de cette littérature de « pulps » à quatre sous…

Question : Mais ne pensez-vous pas qu’il puisse être admissible de poser un genre (disons le roman policier) comme un ensemble et que, à l’intérieur de ce genre ou de cet ensemble, évoluent différentes catégories, tels le roman-problème, le roman à suspens, le roman dit noir, d’autres encore qu’il ne s’agirait plus d’identifier comme de pures variantes mais comme les simples composantes de cet ensemble ?

Thomas Narcejac : Si par catégories, vous entendez des histoires séparées les unes des autres, obéissant chacune à une définition claire, alors pourquoi pas ? Mais ce qui m’a toujours frappé, c’est que le roman policier est constitué d’éléments qu’on ne peut impunément retirer sans que tout l’édifice s’écroule. Le problème entraîne le suspens, le suspens l’apparition d’un homme plus doué que les autres (le détective), lequel se penche à son tour sue quelque chose de dramatique : une mort mystérieuse et plus ou moins sanglante. Bref, un moment renvoie à un autre et c’est cela qui fait le mouvement intérieur d’une histoire policière, son système d’horlogerie en quelque sorte et qui, une fois posés les premiers éléments du mystère, avance tout seul. Quand, dans un polar d’aujourd’hui, à la page 52 ou 75, vous tombez sur un passage si évident qu’il ne laisse plus de place au doute, il devient inutile d’aller plus avant. Le mécanisme horlogier est rompu. Vous avez tué le polar, ou plutôt, en se privant de ce mouvement intérieur capital, le polar se tue lui-même. Prenons le cas (un peu emphatique) de ces écrivains d’autrefois qui composaient des sonnets. Certes, l’on tombait sur des réglementations excessives. Mais il n’empêche qu’un bon sonnet, on le garde en mémoire jusqu’à sa mort. Ce qui prouve bien qu’il est, en littérature, des genres qui traversent les modes et les siècles en se portant toujours aussi bien. En tout cas, c’est ce que je crois, même si c’est un point de vue de vieux prof !

Question : Le principal reproche que Chandler adressait au type de roman policier que vous défendez (l’exemple utilisé était, je crois, celui d’Agatha Christie), c’est qu’à un moment donné l’auteur est contraint de « truquer », d’élaborer un stratagème pour que le lecteur soit dévié de la révélation ou, si vous aimez mieux, pour que, dans le rapport de force qui s’instaure entre cet auteur et ce lecteur, la loi reste au…détective. Qu’en pensez-vous ?

Thomas Narcejac : Le jugement de Chandler, en l’occurrence, me parait quelque peu injuste parce qu’il ne s’agit pas de « trucage » ni même de déviation, mais d’une précaution qui fait partie de la pratique d’un certain métier et qui fait qu’à un certain moment on enclenche de fausses directions dans lesquelles le lecteur va se précipiter à la vitesse grand V. Mais cela fait partie intégrante du roman-jeu. A condition qu’il soit joué avec la plus grande honnêteté. Dans les romans d’Ellery Queen, par exemple, on mettait le lecteur en garde, en cours de roman, en lui donnant tous les éléments, sans aucune tricherie, et en lui disant : A vous de jouer, maintenant ! Prenons un exemple à la fois plus simple et plus actuel. Je pense à Columbo. Au début de cette série, il y a quatre ou cinq histoires magistrales, excellemment construites, où l’on aboutit peu à peu à la preuve qui va confondre le criminel, mais de telle manière qu’il ne peut plus rien dire. Qu’il est cloué. C’est lui, parce que ça ne peut être que lui. Et c’est cela le beau jeu. Au-delà de l’intensité dramatique de l’enquête, on confond le coupable avec l’esprit et non pas à coups de matraque. De plus, le téléspectateur est instruit d’entrée de jeu de l’identité du coupable. Et, en travaillant le détail, l’indice, on réussit à le faire participer à l’enquête. Je trouve que ce n’est pas donné au premier venu de faire cela…
Question : C’est vous qui incitez Serge Arcouet (alias Terry Stewart) à publier à la Série Noire. Votre suggestion va faire de lui le premier auteur français de Marcel Duhamel. Vous écrivez, ensuite, une sorte de pastiche de Chase qui parait aux éditions du Scorpion (en même temps que J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian) et, presque simultanément, vous publiez un pamphlet contre le roman de Série Noire (La fin d’un bluff) qui vous vaut une polémique avec Marcel Duhamel et quelques solides inimitiés dans le milieu. Pouvez-vous expliquer la raison de ce paradoxe ?

Thomas Narcejac : Je ne pense pas, voyez-vous, qu’il s’agisse d’un paradoxe. C’est plus simplement un souci de méthode. J’ai commencé par trouver certains récits de la Série Noire d’une brutalité telle que ça m’a littéralement coupé le sifflet. Mon premier mouvement a été de penser : ce n’est pas possible qu’on aille jusque-là. Et comme il arrive que le premier mouvement soit mauvais conseiller, j’ai voulu mettre les choses au point, en pensant que ce roman noir-là était en train de tuer le roman policier. Il ne s’agissait pas, bien entendu, de démontrer que c’était meilleur ou plus mauvais, mais de dire que c’était excessif, outrancier. Souvenez-vous de la fameuse scène du couteau dans Pas d’orchidées pour Miss Blandish de Chase, c’est très excessif, proprement insoutenable, mais c’est génial. C’est l’horreur absolue dans tout ce qu’elle a à la fois de brutal, de cruel, d’injurieux et en même temps d’artistique. Il faut quand même l’avoir écrite et être quelqu’un pour l’avoir trouvée. Alors, qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai pris mon courage à deux mains et j’ai écrit à mon tour, avec les moyens du bord, un polar de cette veine pour voir comment c’était fait, jusqu’où l’on pouvait aller, et je me suis permis des outrances que jamais plus on n’a retrouvées, par la suite, dans ce que j’ai écrit, seul ou avec Boileau. Et donc, après avoir écrit ce roman qui s’intitulait Faut que ça saigne (allons-y carrément !), je me suis dit : je vois ce que c’est, ça ne m’intéresse pas. Et c’est tellement vrai que, des années plus tard, le père Hitchcock, qui demeure un orfèvre en la matière, a précisément su ce qu’il fallait montrer d’excessif pour que ça ne déborde pas. La mort de la fille dans Psychose est un modèle du genre. On ne voit rien ou presque. Tout juste un couteau aux dimensions si énormes que ça en devient quasiment comique. Et c’est en cela qu’Hitchcock a pu se permettre de passer outre le reproche que je fais aux gens de polar : la faute de goût…

Question : Pouvez-vous rappeler comment s’est constitué le tandem Boileau-Narcejac et comment ce duo a décidé, un beau jour, de se défaire du sempiternel détective (amateur ou professionnel) pour choisir la voie de ce qui a été nommé « le roman à suspens » ?

Thomas Narcejac : Après avoir écrit quelques essais sur le roman policier, un beau jour (comme vous dites), et c’était un beau jour puisque je venais de recevoir le Prix du roman d’Aventures, je déjeunais avec Boileau dans une brasserie parisienne, quand je lui ai dit : « Toi, Boileau, tu as déjà écrit pas mal d’histoires de pure détection policière ». Moi, de mon côté, j’avais écrit des romans et des pastiches auxquels j’attachais une certaine importance, parce que, ne sachant pas comment un roman policier était fait, là aussi, je m’étais dit que si je ne faisais pas une série de pastiches, je ne saurais jamais comment leurs auteurs s’y étaient pris. Alors, j’avais étudié la question comme un prof peut étudier une page de littérature. Donc, Boileau et moi, ce jour-là, nous sommes convenus d’essayer de faire quelque chose de différent. Quelque chose qui laissait sa chance au roman-roman, c'est-à-dire au jeu des personnages, car ils semblent toujours bien étranglés dans le roman policier « classique ». Pour cela, il fallait partir non pas d’un crime quelconque, mais d’un personnage qui serait la victime, développant ses affres, son angoisse. Et c’est comme cela qu’on a mis la main, sans trop y penser, de manière quelque peu empirique, sur ce qui est devenu le suspens et qu’en Amérique, William Irish savait déjà très bien faire mais que, en France, personne ou presque ne pratiquait réellement…

Question : En 1964, dans un essai intitulé Le Roman policier, que vous publiez en association avec Boileau (chez Payot), vous titrez  votre dernier chapitre : « Le roman policier est-il un vrai roman ? ».Onze ans plus tard, vous publiez, seul cette fois, un essai très technique intitulé : Le Roman policier, une machine à lire (chez Denoël) et, à nouveau dans l’ultime chapitre, « Roman policier et littérature », vous revenez à la charge. Ma question est la suivante : pensez-vous sérieusement que les romans de Boileau-Narcejac ne sont pas de vrais romans et qu’ils ne sont pas eux-mêmes de vrais écrivains ?

Thomas Narcejac : Cette fois, je suis tout à fait à l’aise pour vous répondre. Nos romans ne sont pas, à proprement parler, de vrais romans parce que le vrai romancier est quelqu’un qui doit avoir la bride sur le cou, laisser libre cours – au jour le jour – à son imagination, ce qu’on ne peut pas faire dans les limites étroites d’un roman policier où les règles sont fixées à l’avance. Donc, chez Boileau-Narcejac, il existe des parties de vrai roman-roman qui peuvent se trouver au détour d’une description, d’un dialogue, mais c’est tout. Il ne s’agit pas de se monter le col. L’auteur de romans policiers est contraint à un certain ascétisme. Quant au fait de dire si nous sommes un vrai écrivain, c’est aux lecteurs d’y répondre. Pour ma part, je resterai prudent. Je ne suis pas sûr que la partie soit gagnée…

Question : Au terme de votre Que-Sais-Je ?, vous demandez de choisir entre Borges et Carter Brown. Mais ne pensez-vous pas que l’on est également en devoir de choisir entre Joyce et Guy des Cars et plus simplement encore entre Hammett et Lebreton ou entre John Le Carré et Gérard de Villiers ?

Thomas Narcejac : Ce que vous dites est d’une méchanceté admirable, mais ça me fait grand plaisir parce que c’est vrai. Et si vous cherchez le point commun de la critique, c’est que précisément on découvre l’écrivain sous le maniement de la langue, dans l’invention verbale, par exemple, chez Vautrin, Dard et…Joyce que vous citez. Evidemment, Guy des Cars a de l’imagination, de la ressource, mais tout cela ne va pas très loin dans ce que j’appellerai la « poétique » du roman, policier ou pas. Et là, je rejoindrai notre ami Jacques Bens (dont nous parlions tout à l’heure hors-micro) lorsqu’il dit sa préférence pour les romans policiers en local clos. C’est parce que, dès qu’on a affaire à un mystère tel que, quoiqu’on fasse (qu’on le résolve comme on voudra ou qu’on se casse la figure), à un moment donné surgit toujours une sorte de bouffée, de terreur dominée qui s’empare de l’esprit du lecteur et qui lui donne le frisson de la petite mort qu’il a pu connaitre ou tutoyer quand il était gosse et qu’on le faisait entrer dans une pièce noire. Ca, c’est de la vraie poésie !...

Question : Vous ne paraissez pas d’accord avec Chandler lorsqu’il écrit de Hammett qu’il a « sorti le crime de son vase vénitien et l’a flanqué dans le ruisseau ». En effet, cela ne me parait pas si simple. Ne pensez-vous pas que ce raccourci emprunté par Chandler (et qui relève plus de la polémique à chaud que de la froide analyse), certains l’ont utilisé pour tenter de faire croire que le roman policier de laboratoire était mort au profit d’un roman noir social, engagé… ?

Thomas Narcejac : Je suis entièrement d’accord. La phrase de Chandler a été totalement dénaturée. Chandler a dit quelque chose de très vrai et que j’ai, d’ailleurs, placé en exergue d’un de mes essais. Au fond, dit-il, on ne trouve jamais un auteur qui soit un bon mécanicien et un bon romancier. Si on les trouvait tous les deux (ajoutait-il) alors là, je respirerais. C’est très exactement ce qu’il a voulu faire. Mais c’est aussi ce qui marque ses limites. Car il a tantôt fait l’un ou l’autre, sachant que c’étaient les deux qu’il fallait faire marcher de concert. Cela dit, du point de vue de la réflexion sur le roman policier, c’est lui qui, de loin, a dit les choses les plus importantes…

Question : L’Américain Edgar Poe a situé ses contes « policiers » en France. Son détective était français. Or, il semblerait que ce soit en Angleterre que le genre se soit numériquement et qualitativement le mieux exprimé. De Conan Doyle à Ruth Rendell, les raisonneurs semblent avoir finalement mieux digéré Descartes que ses compatriotes. Qu’en dites-vous ?

Thomas Narcejac : Absolument. C’est tout à fait vrai. En fait, tout s’explique par la façon  dont Poe a écrit Le Corbeau et qui rejoint exactement ce que Jules Romains a fait dans Les hommes de bonne volonté en montrant, dans un chapitre d’un brillant extraordinaire, comment on peut faire du Paul Valéry, simplement, comme cela, en réfléchissant, un mot en appelant un autre, comme une sorte de marqueterie. Il s’est visiblement inspiré de Poe, qui a dit bien avant Mallarmé et Valéry qu’il ne fallait rien attendre de la sensibilité, mais tout déduire, tout calculer. C’est ce que fait, aujourd’hui et entre autres, la littérature potentielle (encore l’ami Bens !) et l’OULIPOPO. Et ce n’est pas le moindre mérite d’Edgar Poe d’avoir compris que le roman policier, tout au moins à ses débuts, allait se nourrir de cette méthode tellement surprenante pour le lecteur qu’elle relevait de la découverte la plus totale. Le genre s’est brûlé très vite, mais on a bien cru que le roman policier allait être une forme de roman scientifique de la nouvelle époque dominée par les Berthelot, Le Dantec et autres chimistes et philosophes du moment…

Question : Plus de quinze romans de Boileau-Narcejac ont été adaptés à l’écran. Deux d’entre eux sont devenus des « classiques ». Les Diaboliques, d’Henri-Georges Clouzot (d’après Celle qui n’était plus) et Sueurs froides (Vertigo) d’Alfred Hitchcock (d’après D’entre les morts). De ces deux cinéastes, alors au faîte de leur art, quel est celui qui a su le mieux vous… trahir ?

Thomas Narcejac : Je vous répondrai très franchement : Hitchcock. Et pour la raison suivante : il a pris la peine, durant un passage à Paris, de nous demander de venir déjeuner avec lui et de nous expliquer pourquoi il avait changé la construction du roman à partir du deuxième tiers de son film. C'est-à-dire qu’on apprend très vite en quoi consiste l’astuce criminelle, afin de changer la physionomie de Kim Novak, pour en faire une sorte d’apparition idéale. C’était cela sa trouvaille et il y tenait beaucoup. Pour son actrice donc, et parce que ça lui paraissait réaliser dans l’esprit du pauvre type, incarné par James Stewart, l’idéal de la beauté féminine perdue. Alors, bien sûr, par rapport au roman, ça nous a beaucoup gênés parce que tout se passait à une autre époque et que le protagoniste (le nôtre) était également à la recherche de sa propre personnalité. L’important, dans notre roman, c’est la guerre, la Résistance. Pendant quatre années, notre Flavières va être roulé dans la tempête, arraché à lui-même par le drame collectif. Et, au cours de ce drame, on ne sait plus qui est qui. Quand s’ouvre la deuxième partie du récit, il est encore en période de mue, donc de fragilité psychologique. Nous l’avons fait remarquer à Hitchcock qui nous a dit : « Eh bien, mes enfants, heureusement que j’ai eu de la chance de ne pas connaitre la guerre ! ». Alors, à la limite, et pour en revenir directement à votre question, j’irai jusqu’à dire que le film Vertigo [en français : Sueurs froides] n’est pas la même histoire que le roman D’entre les morts dont il a pourtant été tiré, même si l’œuvre d’Hitchcock, sérieuse, grave et concentrée, prodigue des moments d’une intense beauté…