TROIS DE CHUTE

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Merzak n’avait pu effectuer seul le plongeon de sa fenêtre et cela Omar le savait. Si son frère avait voulu fuir la police, venue perquisitionner à son domicile quatre minutes après l’heure légale, c’est bien la seule issue à laquelle il n’aurait pas eu recours. D’abord parce que Merzak n’était pas assez crédule pour se figurer que la peur allait lui donner des ailes, ensuite parce qu’il avait toujours éprouvé une sainte horreur du vide. C’est pourquoi Omar ne croyait pas un traître mot des allégations officielles sur la mort présumée accidentelle de son frère… A mesure que les jours passaient, il y croyait même de moins en moins et cela précisait son désir de vengeance. L’image du corps disloqué de Merzak sur le bitume collait à sa mémoire comme de la glu. Entre deux sommeils hantés, elle s’insinuait dans la pénombre de sa chambre, se faufilait entre ses draps détrempés de sueur. On avait aidé Merzak à plonger et cela empêchait Omar de dormir. Le faciès rogue du brigadier Marchieli, connu dans le secteur pour ses brutalités ne manquait pas de venir se greffer en surimpression dans ses cauchemars et n’arrangeait guère les choses. C’est d’ailleurs, très probablement, cette fixation sur le visage du policier qui, dix-neuf jours après l’inhumation de son frère au pays natal, conduisit Omar à prendre la décision de supprimer Antoine Marchieli. L’idée lui vint devant la tasse de café noir et les deux croissants chauds qu’il avait l’habitude de consommer, chaque matin, au sortir de son travail, dans le bar attenant à l’hôtel Terminus, où il exerçait les fonctions de veilleur de nuit…Cinq jours durant, on le retrouva à l’affût aux abords du commissariat où opérait le brigadier. Pour ne pas se faire repérer, il ne « logea » que deux fois le sous officier jusqu’à son domicile. Lorsqu’il fut convaincu que sa proie était réglée comme une horloge, il se mit en quête d’une arme de poing. L’affaire ne fut pas facile à traiter et il dut même taper dans ses économies pour satisfaire aux exigences du receleur. Côté alibi, il avait songé à l’action combinée mais non concertée avec Florent Ducage, un étudiant qui assurait son remplacement à l’hôtel du vendredi au dimanche, et à Leila, sa compagne attitrée. Au jour dit, Omar débarqua dans le hall du Terminus à la grande surprise de son collègue qui prit son arrivée impromptue pour une confusion de planning. Omar le rassura et, sous le fallacieux prétexte d’une migraine carabinée, le sollicita pour qu’il lui cède, quelques heures durant, l’une des chambres sur cour. Trop heureux de lui rendre service, Florent Ducage glissa presque instantanément une clef dans la main d’Omar qui, la mine affectée, se dirigea aussitôt vers la chambre. Il venait tout juste d’ouvrir la porte quand la sonnerie de l’interphone retentit. Il décrocha. A l’autre bout du fil, Florent se proposait de lui apporter une tisane et une aspirine. Omar déclina l’offre d’une voix lasse tout en demandant à Florent de le réveiller à 23 heures pile car il avait rendez-vous avec Leila. En fait, Omar avait lui-même fixé ce rendez-vous, au bar La Salamandre, à 22h 45. Quand elle ne le verrait pas, Leila penserait qu’il était allé tailler le bout de gras avec Florent Ducage et elle viendrait le chercher à l’hôtel. A 21 h 15, il quitta la chambre en refermant à clef derrière lui, traversa la petite cour pavée et gravit l’escalier jusqu’au sixième étage. De là, il accéda au toit par une tabatière et retrouva le trottoir après une traversée hasardeuse qui le conduisit à un immeuble attenant, équipé d’une échelle d’incendie.
Sa montre indiquait 21 h 40 quand il pénétra dans l’ascenseur qui l’éleva jusqu’au quatrième étage de la résidence où habitait le brigadier Marchieli. Des éclats de voix, provenant d’un récepteur de télévision à tue-tête, filtraient à travers la porte de  l’appartement 22 B. Omar dégagea le Beretta de la ceinture de son pantalon, vissa le réducteur de son à l’embout du canon, ôta le cran de sûreté et enfonça le bouton de sonnette. Un timbre à deux tons se répandit de l’autre côté du battant. L’index crispé sur la détente, Omar attendit. En vain. Il allait renouveler son signal, quand la porte s’effaça brusquement et faillit le surprendre. La pièce était plongée dans l’obscurité. La seule clarté émanait du rectangle lumineux diffusé par le récepteur. Marchieli devait attendre un visiteur familier car il était déjà prêt à rejoindre son fauteuil lorsque la première balle lui transperça le cou de part en part. La seconde le frappa à la tempe droite et la troisième fit voler en éclats sa boîte crânienne. Tout se déroula à une vitesse fulgurante. Marchieli n’esquissa pas le moindre geste et Omar se trouvait déjà dans l’ascenseur quand le corps du brigadier chuta pesamment sur le parquet… Il réintégra sa chambre à 22 h 50 par le même chemin qu’il avait emprunté à l’aller. Un quart d’heure plus tard environ, le timbre du téléphone retentissait. Il laissa sonner plusieurs fois avant de répondre simulant un sommeil profond. Puis il se passa de l’eau sur le visage, s’essuya et rejoignit la réception où, comme il l’avait prévu, Leila l’attendait. Il remercia Florent Ducage, s’excusa pour le dérangement et, saisissant son amie par la taille l’entraîna à l’extérieur. Le lendemain, il se leva à la première heure pour s’informer du résultat de son expédition punitive. Il acheta le quotidien local au kiosque le plus proche et regagna à grandes enjambées le studio de Leila  où il venait de passer une nuit presque blanche. Quand il rentra, elle se trouvait sous la douche. Omar s’installa près de la fenêtre que sa compagne avait ouverte en grand pour chasser de la pièce les effluves de la nuit. Il se mit à parcourir les titres du journal dans un état de fébrilité mal contenue, finit par trouver ce qu’il cherchait au bas de l’ultime page dans un insert de dernière minute. Sous le titre, Un meurtre étrange, le rédacteur avait noté : « Cette nuit, aux alentours de 22 h 15, Luc Marchieli a trouvé la mort au domicile de son frère, Antoine, de trois balles de pistolets tirées à bout portant. Ce meurtre ne peut être que la conséquence d’une tragique méprise et tout porte à croire, d’après les premiers éléments de l’enquête, que c’est à la vie du brigadier et non à celle de son frère qu’en voulait le meurtrier… ». Une fraction de seconde, Omar demeura comme vitrifié. Puis, le journal lui glissa des mains. Les yeux hagards, rivés sur une peluche grandeur nature qui trônait dans un angle de la pièce, la bouche ouverte pour appeler de l’air, il sentit peser sur sa poitrine un énorme poids qui lui coupa la respiration. Il se retourna face à l’embrasure, s’emmêla les pieds dans le journal, chancela, tenta de se rattraper à un dossier de chaise, le manqua, bascula sur le rebord de la fenêtre, demeura un court instant en équilibre sur la dalle d’appui, battant des mains, avant de se faire aspirer par le vide. Au moment où il entra en contact avec le sol, sa tête heurta violemment la bordure du trottoir. Un filet de sang s’écoula de son oreille gauche, glissa le long de sa gorge et disparut sous le col de sa chemise. Non loin de lui, une passante laissa échapper un cri mais Omar ne l’entendit pas. Cinq étages plus haut, dans sa salle de bains, Leila coupait l’eau de la douche…