UN AVOCAT DU DIABLE

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Après trois semaines d’affrontements feutrés ou cinglants et un réquisitoire sans fard de l’avocat général, le procès Chanson touchait à sa fin. Friands de sensations fortes, de révélations croustillantes, de détails graveleux, les médias ne l’auraient manqué pour rien au monde. Leur dieu Audimat réclamant son poids de turpitudes humaines, chaque chaîne, chaque radio, chaque journal s’était empressé de lui en fournir quotidiennement jusqu’à plus soif. Cela divertissait le bon peuple, le détournait de ses problèmes familiaux ou sociaux, le distrayait de ses factures, taxes et autres impôts qui, en cette période de l’année, pleuvaient sur lui comme à Gravelotte. Aymeric Chanson (cinquante-trois ans, représentant de commerce, marié, père de trois enfants – deux filles et un garçon) comparaissait aux Assises, après vingt et un mois de détention, pour viols aggravés. Non content d’avoir souillé à vie l’intimité de ses jeunes onze victimes (entre seize et dix-neuf ans), il s’était plu et complu à les torturer des heures durant avant de les abandonner, souffrantes et meurtries, pieds et poings liés, sur les lieux de ses crimes. Trois semaines consécutives, les J.T. de treize, dix-neuf et vingt heures et les chaînes d’info en continu, rivalisant en précisions scabreuses, avaient atteint des pics d’écoute maxima. Dans quelque temps, il y avait fort à parier qu’un bouffon quelconque ferait de nouveau entrer l’accusé Chanson dans sa boite à imageries populacières. En attendant, restait la plaidoirie de Maître Lenval. Malgré un talent qu’il n’avait plus à prouver, juges, chroniqueurs, parties civiles et public se demandaient comment ce célèbre et brillant avocat allait s’y prendre pour tenter d’extraire son client de l’innommable fosse où il était venu se vautrer. Quel artifice allait-il déployer, quel hochet allait-il brandir sous le nez des jurés pour les détourner du chef d’accusation que l’avocat général avait parfaitement circonscrit dans son réquisitoire ? L’acquittement étant exclu et les circonstances atténuantes à oublier, seule la perpétuité était en vue. Maître Lenval jouerait sûrement sur la durée de l’incompressibilité mais jusqu’où pouvait-il aller trop loin et, surtout, par quel chas s’y faufilerait-il ? C’était toute la question. Elle reçut sa réponse une dizaine de minutes après le début de sa prise de parole. Sans que juges, chroniqueurs, parties civiles et public (moins encore) ne se doutent de quoi que ce soit, il attaqua l’un après l’autre, sans jamais en avoir l’air, les six hommes et trois femmes composant le jury. Grâce à la complicité de la greffière du tribunal, qui ne pouvait rien lui refuser, il avait eu accès aux noms, adresses et pedigrees de chaque juré. Quatre détectives privés avaient été mis sur la brèche, à l’américaine, et avaient accompli un excellent travail. Seuls trois des jurés sur les neuf n’avaient rien à se reprocher ou si peu que cela ne valait pas la peine qu’on s’y arrête. Les six autres, en revanche, avaient tous quelque chose d’inavouable à étouffer. Cela allait du détournement répété de marchandises à des pratiques sexuelles tendancieuses en passant par une suite de délits suffisamment significatifs pour leur valoir jugements et condamnations, sans parler de l’opprobre. La virginité de leurs casiers judiciaires venait de ce qu’ils ne s’étaient jamais fait prendre ou, si tel avait été le cas, les deux parties en présence avaient conclu à l’amiable. Tout au moins jusqu’à ce jour. Et c’est ce que leur laissa entendre au long de ses deux heures et quart de « plaidoirie » le célèbre et brillant avocat, en les fixant chacun droit dans les yeux quand il déroulait le récit touchant l’un ou l’autre d’entre eux. Pas une seule fois, il ne chercha à absoudre son client des monstruosités commises. Pas une seule fois, il ne distilla le détail des deux mésaventures (sexuelle puis sentimentale) qui étaient survenues dans sa prime adolescence et avait fini par faire de cette victime l’ignoble bourreau qu’il était devenu. Président du tribunal, avocat général, juges, chroniqueurs, parties civiles et public écoutaient bouches bée et sans rien comprendre de cette plaidoirie qui en était si peu une. Tous s’étaient attendus aux envolées lyriques dont Maître Lenval avait le secret et ils n’avaient à se mettre sous la dent qu’une litanie de faits dont ils n’entrevoyaient ni les tenants ni les aboutissants. Seuls les six jurés directement concernés savaient très précisément de quoi il retournait et ce qui pouvait leur en coûter s’ils votaient en faveur de la peine maximale. En même temps, chacun d’eux se demandait combien d’autres se trouvaient captifs de ce piège typhonien et comment cet avocat du diable avait réussi à s’introduire de la sorte dans leurs vies. A un moment donné, n’y tenant plus, l’un de ces jurés faillit se lever d’un bond pour dire publiquement son fait à cet accusateur pernicieux mais une fraction de seconde de trop suffit à le maintenir collé à son siège. Les conséquences auraient été beaucoup trop importantes pour un enjeu aussi dérisoire. Entre ne pas condamner un Chanson à la perpétuité et se retrouver condamner soi-même pour recel d’objets volés, le choix était vite fait. Un autre juré (l’une des trois femmes) avait senti les paumes de ses mains moitir à l’énoncé de sa tranche de vie qui l’avait vue se faire renvoyer sans bruit de l’école privée où elle enseignait pour avoir entretenu une relation un peu trop rapprochée avec l’une de ses élèves. Son tour venu, un troisième juré s’était tassé sur lui-même pris d’un irrépressible désir de quitter l’audience en rampant le plus bas possible, et ainsi de suite jusqu’au coup de pique final de l’avocat qui leur rappela qu’en France, on ne jugeait pas des faits mais en son âme et conscience. La salle était demeurée un long moment sous le choc. Même le Président avait eu quelques instants d’hésitation avant de lever la séance et d’inviter le jury à délibérer. Dehors, marches et couloirs du palais se mirent à bruire de toutes sortes d’incompréhensions. Les chroniqueurs ne voyaient pas où l’avocat avait voulu embarquer les jurés, les parties civiles se rassuraient en répétant que Chanson était indéfendable, plus prosaïquement le public était déçu. Dans la salle des délibérations, les six jurés firent d’entrée ou presque cause commune contre leurs trois collègues et les représentants judiciaires. Chacun des six ne mit guère de temps à reconnaître ceux qui, comme lui ou elle, avaient été happés par le même broyeur. Curieusement, tandis qu’ils fixaient leurs trois autres collègues les yeux dans les yeux dès qu’il s’agissait d’expliquer leur indéfendable position, ils ne se regardaient entre eux qu’à la dérobée. Poussés par les représentants judiciaires, les trois jurés tentèrent par tous les moyens en leur possession de convaincre leurs collègues de voter la perpétuité mais rien n’y fit. Onze heures et quatorze minutes plus tard, de retour dans le box des accusés, Aymeric Chanson se voyait condamné à dix ans d’emprisonnement sous les huées et les cris de haine d’une foule toujours soucieuse de châtiment exemplaire pour les autres…