UN DANS DEUX

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


Vous est-il déjà arrivé de vous croiser dans une rue ? Je ne dis pas devant le miroir d’une pharmacie, d’un institut de beauté ou de tout autre magasin qui en possède un. Non. Dans la rue même.  Sur le trottoir où vous progressez et à contremarche pour ainsi dire. Et je ne parle pas non plus de sosie ou de frère jumeau. D’abord parce que je n’ai rien à voir avec Mercure et Amphitryon, ensuite parce que je n’ai aucun frère : pas plus gémellaire monozygote que puîné ou aîné. Quant à l’hallucination, vous repasserez. Je ne bois pas, ne fume pas, je n’ai jamais tiré sur le moindre joint ni poussé le plus infime piston de seringue. De surcroît, je suis en parfaite santé et n’absorbe aucun médicament ni de jour ni de nuit. Et pourtant, je vous certifie que je me suis bel et bien croisé dans la rue. Avec la même tête, la même démarche, dans les mêmes vêtements et avec la même serviette de cuir bordeaux. Ai-je besoin de préciser que j’ai été pour le moins surpris. Et encore, l’épithète est faible. Je devrais plutôt dire : médusé, ébahi, stupéfait et tous autres synonymes, abasourdi inclus. Il va de soi (et même de moi) qu’après m’être arrêté net, je me suis presque aussitôt retourné et je l’ai vu (à moins qu’il ne me faille dire : je me suis vu) poursuivant sa (ma) marche en avant d’un pas égal comme si de rien n’était. Il n’était cependant pas possible ni imaginable qu’il ne m’ait pas vu comme moi je l’avais vu (je m’étais vu) et qu’il ne se soit pas reconnu en moi tel que je me suis vu et reconnu en lui, cet autre moi-même. Rien que nos similaires vêtements auraient dû le faire tiquer sinon sursauter. Mais là, rien. Il a tracé sa route sans s’occuper de moi contrairement à moi qui m’étais reconnu trait pour trait en lui. Je suis demeuré ainsi, sans remuer d’un cil, plusieurs minutes durant, ainsi qu’il m’arrive de le faire assez souvent après une bonne douche, assis sur le rebord de la baignoire, la taille ceinte d’une serviette de bain, afin de réfléchir à la journée de travail qui s’annonce et que je n’aurais aucun mal à remplir d’un bout à l’autre, vu les conditions drastiques imposées par la hiérarchie. Je me suis donc mis à fixer sans broncher cette silhouette qui rapetissait au fur et à mesure qu’il s’éloignait jusqu’à disparaître de ma vue. Mais pas comme votre imagination pourrait vous le faire penser. Ni par évanouissement ni par évaporation soudains. Non. Juste en tournant à l’angle de la troisième perpendiculaire, c'est-à-dire l’exacte voie publique d’où moi-même je provenais. Or, tantôt, en quittant la Société où j’exerce ma charge de courtier en assurances, j’avais déjà parcouru deux bonnes centaines de mètres quand je me suis souvenu avoir oublié un dossier sur mon bureau. Comme je m’étais dit que, de toute façon, je devrais repasser en début d’après-midi dans les locaux, je n’avais pas jugé utile de rebrousser chemin. Et voilà qu’après m’être croisé dans la rue principale, je m’en retournais à mon point de départ. Mais qu’est-ce que je dis là !  Je reprends : et voilà qu’après avoir croisé cet autre moi-même dans la rue principale, il semblait se diriger vers son point de départ. Il ne manquerait plus qu’il me ramène le dossier oublié sur mon bureau ! Haussant les épaules, je finis par reprendre le sens de ma direction initiale en vue de mon troisième et dernier rendez-vous de la matinée… J’avais tout juste franchi le seuil de la quincaillerie Revol que son apprenti me dévisagea d’un air presque aussi déconcerté que le mien tout à l’heure, dans la rue, vis-vis de l’autre moi-même. « Vous avez oublié quelque chose, monsieur ? », me demanda-t-il. De nouveau interloqué, je lui répondis par une autre question : « Comment cela, oublié quelque chose ? ». Ses yeux s’agrandirent d’un étonnement plus important encore. « Je disais ça, parce que vous venez à peine de quitter le magasin… ». M’être croisé dans la rue, relevait déjà pour moi d’une histoire assez dure à avaler. Mais avoir l’audace de me faire croire que je venais de reposer les pieds voici quelques minutes dans un lieu que je n’avais investi qu’une seule fois, quinze jours auparavant, était plus que je n’en pouvais supporter. « Jeune homme, puis-je voir votre employeur avec lequel j’ai rendez-vous, ce mercredi 8 septembre, à 11h30 ? ». Il hésita un court instant avant de rétorquer : « M. Revol a quitté le magasin, en même temps que vous, à la fin de votre rendez-vous pour se rendre chez une cliente… ». Je fronçai les sourcils, adoptant l’air le plus sévère que je pouvais. « Si c’est une plaisanterie, elle n’est pas drôle ! ». Sans se démonter, il inspira un grand bol d’air, l’expira, dégaina son cellulaire dont il consulta l’écran avant de me le braquer devant les yeux, laissant tomber : « Comme vous le voyez, monsieur, il est 11h48 et votre rendez-vous a duré de 11h30 à 11h40, heure à laquelle vous avez quitté la quincaillerie de M. Revol en sa compagnie, partant chacun dans une direction opposée : lui, vers la gauche, chez sa cliente, et vous, vers la droite, je ne sais où… ». Moi non plus. « Vous êtes sûr que c’était moi ? ». A peine posée, je me rendis compte de l’incongruité, pour ne pas dire de l’inanité, de mon interrogation. « Vous êtes sûr que vous vous sentez bien ? », m’entendis-je répliquer non sans raison. Il ne me restait que deux choses à faire et je les ai faites : m’excuser et m’éclipser. Une fois dehors, j’eus du mal à mettre un pied devant l’autre. Cette situation proprement absurde, ponctuée par un apprenti-artisan qui s’exprimait en des termes presque châtiés me donnait à penser. Tout au moins jusqu’à ce que le soupçon vint me frapper en plein front. Et si cet autre moi-même que j’avais croisé dans la rue principale et qui avait emprunté la troisième perpendiculaire conduisant à la Société pour laquelle je m’échinais, si donc cet autre moi-même était allé jusqu’à mettre la main sur le dossier que j’avais laissé sur mon bureau ? Sitôt pensé, je me suis mis à courir comme un dératé atteignant l’entrée des locaux au moment où Marie-Martine (l’employée de l’accueil) allait fermer la porte. « Attends ! Attends ! J’ai oublié un dossier ! », lui hurlai-je en escaladant les derniers degrés conduisant au sanctuaire du troisième étage. Je craignis sa réponse mais elle ne vint pas. Elle repoussa le battant et s’effaça pour me laisser entrer. Je filai tout droit dans la pièce que je partageais avec un collègue, avançai vers mon bureau et dus me rendre à l’évidence : le dossier n’y était plus. Non qu’il ait disparu ou que le collègue l’ait subtilisé pour me l’apporter au restaurant où nous avions l’habitude de déjeuner ensemble. Mais parce que l’autre moi-même s’en était emparé. Et cependant, une question se posait : comment avait-il procédé puisque les employés et donc autant de témoins m’auraient (pardon) l’auraient vu revenir et repartir à commencer par Marie-Martine ? Tout en regagnant la sortie, ce nouveau mystère me plongea dans la plus profonde perplexité pour ne pas dire la plus vive inquiétude. Ne croyant ni aux coïncidences ni au hasard, il ne me restait guère que la fameuse théorie du complot. Tout au moins jusqu’à ce que je rejoigne Marie-Martine qui m’attendait sagement sur le palier me lançant un « Ca va ? » empreint d’un doute du plus mauvais aloi. « Oui, oui, pourquoi ? », la questionnai-je gêné. Tout en claquant la porte, elle précisa : « Je n’ai pas eu le temps de te le rappeler tellement tu as déboulé à vive allure, mais ton dossier, tu es venu le récupérer il y a une dizaine de minutes… ». N’osant même plus soutenir son regard, je me défaussai : « En fait, je me suis trompé de dossier… ». Elle secoua la tête d’un air convenu, pas nécessairement convaincu. Nous nous séparâmes au bas de l’immeuble. Je la laissai s’éloigner avant d’ouvrir ma serviette de cuir bordeaux. Je n’eus pas longtemps à farfouiller pour en dégager le dossier en cause dans sa chemise verte à élastiques. Voulant en avoir le cœur net, je l’ouvris et constatai qu’il concernait bien le client avec lequel j’avais rendez-vous en début d’après-midi. Du coup, je m’abstins de rejoindre le collègue au restaurant, délaissant la rituelle blanquette de veau du mercredi. Je me dirigeai vers le jardin public, buvant d’abondance au robinet de l’une de ses fontaines afin d’étancher une soif soudaine et m’assis sur l’un de ses bancs, à l’écart des autres usagers. J’eus beau mettre mes méninges à contribution, rien de décisif n’en sortit. A 14h30 tapantes, je sonnai au domicile du client, les paumes légèrement moites. Ce fut son épouse qui vint ouvrir et comme l’expression de son visage ne marqua nul ébahissement, la pression retomba en moi et ma respiration reprit son rythme de croisière. Le rendez-vous avec les deux époux se déroula on ne peut mieux et je repartis, contrat signé en main. Le reste de l’après-midi s’écoula à mon bureau. Vers les 16 heures, le collègue revint de ses rendez-vous extérieurs et me demanda ce qui m’avait retenu à midi. Je bottai en touche. Il n’insista pas  et s’impliqua dans le traitement administratif de ses dossiers tandis que je relançai au téléphone quelques clients hésitants voire récalcitrants. A 18h10, je quittai la Société et regagnai mon domicile. Un quatre pièces-cuis-s.d.b. en rez-de-chaussée que je partageais depuis douze ans avec ma femme (Mireille) et respectivement depuis dix et huit ans avec nos enfants (Stéphanie et Adrien)…Quand j’ouvris la porte palière, ma femme, qui se trouvait alors dans l’entrée, ne mit pas trois secondes pour rengorger un cri et perdre connaissance en tombant de sa hauteur sur le carrelage. Je lâchai ma serviette de cuir bordeaux et me précipitai vers elle, la soulevant dans mes bras et la transportant sur le canapé du séjour où il m’était arrivé, ces derniers mois, de passer plus d’une nuit. J’ameutai les enfants qui déboulèrent de leurs chambres et qui, à ma seule vue, ne réprimèrent aucun cri et s’enfuirent à toutes jambes vers les deux chambres d’où ils venaient de sortir. Je me penchai vers mon épouse, commençant par lui tapoter les joues puis lui administrant deux paires de claques assez magistrales qui me vengèrent de quelques remontrances mal placées. Elle finit par réagir. A peine me revit-elle qu’elle ouvrit la bouche pour libérer ce hurlement que sa perte de connaissance l’avait privé de lâcher. Ma main en bâillon sur ses lèvres l’en empêcha une seconde fois. Elle se mit alors à rouler des yeux comme le font les nounous noires dans les films simplistes étasuniens. Je tentai de la raisonner tout en pesant de tout mon poids sur son corps gigotant. Elle réussit néanmoins à dégager une main dont elle voulut imprimer ses cinq doigts sur ma joue gauche mais je la stoppai in extremis, la lui enserrant. Pas trop pour ne pas la blesser, suffisamment pour la faire tenir tranquille. Quand elle m’eut promis de se calmer, je relâchai mes entraves et lui demandai (bien qu’anticipant à peu de choses près sa réponse) de m’expliquer ce que tout cela signifiait. Après avoir dégluti à plusieurs reprises avec difficulté, elle m’avoua qu’il était tout à fait improbable que je pusse me trouver simultanément dans l’entrée de l’appartement et maintenant dans le séjour et sous la douche, dans la salle de bains, d’où elle venait de ressortir après m’avoir passé une serviette-éponge. Sans chercher à finasser, j’en convins mais sans chercher davantage à l’en dissuader, je l’aidai à se relever et l’entrainai devant la porte de la salle de bains où elle s’entêta à piétiner sur place. Tout en la maintenant près de moi, j’écartai le battant et me vis, assis sur le rebord de la baignoire, la taille ceinte de la serviette-éponge qu’elle disait m’avoir amenée pendant que je me trouvais encore sous le jet d’eau tiède diffusé par le pommeau Grohe de la douche. Pendant ce temps, Stéphanie et Adrien étaient réapparus et se tenaient dans le couloir, droits comme des I, raides comme des passe-lacets et aussi immobiles que des statues. M’adressant à mon autre moi-même, je l’enjoignis à quitter la pièce d’eau, à aller se rhabiller et à déguerpir. Il ne donna pas l’impression d’entendre ou de comprendre ce que je lui intimais et demeura dans la position ou la posture qu’il avait adoptée, sans remuer d’un cil. Je réitérai mon ordre mais rien n’y fit. « Appelle la police », lançai-je alors à ma femme. Elle non plus ne bougea pas. « Qu’est-ce que tu attends ? », m’agaçai-je. « Et si c’est toi que les policiers embarquent ? », me répliqua-t-elle. «  Moi ? Pourquoi la police m’embarquerait moi ? ». Sa réponse ne se fit pas attendre. « Après tout, c’est lui qui était sous la douche et toi qui vient juste de rentrer chez nous… ». Je m’échauffai. « Qu’est-ce que tu me chantes là ? », fis-je. « Eh bien oui, quoi ! Prétends le contraire. Qui me dit que vous n’êtes pas lui et qu’il n’est pas vous ? », m’asséna-t-elle. « Ben, oui », approuva le chœur des enfants. « Vous déraillez tous, ou quoi ? », m’impatientai-je. Mais personne ne broncha. Je les plantai là tous les trois plus l’autre et filai droit dans la chambre matrimoniale où, au fond de l’armoire en noyer, se trouvait la carabine à répétition que l’oncle Maurice m’avait offerte en guise d’héritage quelques semaines avant sa disparition. Je la sortis de son étui, la chargeai à bloc et revins à mon point de départ, renouvelant mon ordre à l’attention de l’intrus que mon arme n’émut pas le moins du monde. L’eussè-je menacé avec un rouleau à pâtisserie ou un chat à neuf queues qu’il aurait été plus impressionné. C’est à peine s’il daigna jeter un œil au canon braqué sur sa poitrine. J’étais prêt à presser la queue de détente et, dans le même temps, j’hésitai. Si lui et moi ne faisions véritablement qu’un, qui pouvait me garantir qu’en le tuant je ne mourrais pas moi-même ? C’est juste après que j’entendis très nettement le bruit des trois détonations  puis d’une quatrième qui me plomba la poitrine… Alertés par les quatre coups de feu, des voisins appelèrent la police qui débarqua une quinzaine de minutes plus tard, défonçant la porte de l’appartement et y pénétrant pistolets au poing, en vociférant des ordres inutiles. Le capitaine qui dirigeait la manœuvre constata les dégâts que les médias désigneraient par l’appellation galvaudée de « terrible drame familial » résumé en quatre cadavres (une femme, son amant, deux enfants) et un moribond (le mari) qui ne valait guère mieux et qui, transféré au CHU décéda dans le courant de la nuit non sans avoir recomposé heure après heure l’emploi du temps de son ultime jour sur terre...