UN DERNIER COUP DE THEÂTRE

Ecrit entre juillet 2003 et septembre 2009, 547 feuillets.
Relu et élagué entre juin et octobre 2010, 368 feuillets.
Publié par les éditions du Cherche-Midi, en mai 2012.

un dernier coup de theatreRésumé : Le corps d’un homme, tué d’une balle en plein cœur, est découvert au petit matin sur une plage de la Riviera. Rapidement identifié par un journaliste présent sur la scène du crime, le cadavre de cet auteur de théâtre déchu, qui avait regagné sa ville natale quelques années auparavant, va ouvrir nombre de pistes au bout desquelles enquêteurs mais surtout amis, proches, voisins et relations conduiront le lecteur dans une traversée familiale, politique, personnelle et dissidente du XXème siècle au gré d’événements emblématiques…

Réactions : « C’est presque un luxe que de se plonger dans le dernier Robert Deleuse. Un luxe, car il faut prendre son temps pour venir à bout de ce pavé de six cents pages qui se situe aux antipodes des romans fast-food, vite écrits, vite lus, vite digérés et dont il ne reste vite rien… ». (Laurent Bettoni, Service Littéraire). 
                 " Le roman est bâti en chapitres-blocs qui coulent sans alinéa. Chaque chapitre est ainsi conçu comme une pierre indispensable à la construction. A la lecture, impossible de lâcher un chapitre en cours. Du beau, du grand travail, qui procure plaisir et réflexion. Un vrai roman, loin du convenu et du banal… ». (Christine Bini, La Cause Littéraire). 
               «  Le récit est certes une enquête fascinante et labyrinthique, un puzzle dont chaque pièce s’emboîte à la précédente de manière diabolique, mais c’est surtout une véritable traversée du siècle, jetant une lumière crue sur les ombres et les secrets bien gardés de l’histoire officielle. Une œuvre magnifique… ». (Roger Martin, L'Humanité).
                 «  Peuplé de références littéraires et cinématographiques, ce roman dense est d’une très grande richesse. L’écrivain a réussi son pari : sortir son lecteur des sentiers battus… ». (Non signé, L’Est-Eclair)

Historique : Au départ, cela s’appelle Par ordre d’apparition. Sur les conseils d’une amie (Catherine Riza) et parce que je tire le diable par la queue, je prends contact avec Catherine Coridian au Centre national du livre qui m’indique la marche à suivre pour soumettre mon projet au jugement de sa commission « roman ». Par ordre d’apparition raconte l’histoire du XXème siècle à travers deux familles, une « saga à ma façon ». Nous sommes en janvier 2003. Trois mois plus tard, je reçois du Centre national du livre un courrier m’informant que mon projet romanesque a été retenu par la commission et que je suis l’heureux lauréat d’une bourse de douze mille huit cents euros. Je m’attèle aussitôt à un travail de documentation qui va occuper (mais je ne le sais pas encore) vingt et un mois de ma vie et, parallèlement, dès juillet, je commence à rédiger quelques séquences concernant mon protagoniste au présent. Entre-temps, ma mère décède dans des circonstances éprouvantes et je m’empêtre dans une promesse faite à un ami à qui j’ai promis un court roman noir pour la collection qu’il dirige aux éditions Autrement… Quelque temps après, je décide d’opérer trois changements dans le projet. Je conserve l’idée de la traversée du siècle à travers deux familles mais je les fais davantage proches de moi d’une part, je procède à une révision totale de l’architectonie du roman (à la structure purement linéaire, je donne ma préférence à une structure enchâssée dans laquelle personnages et événements n’apparaîtront plus nécessairement dans l’ordre chronologique des faits historiques et des situations imaginées, l’ensemble devant aboutir à un roman parfaitement symétrique) et je change le titre initial pour celui de L’Interminable adieu… Mi-septembre 2009, je mets le mot « fin » à ce gros pavé de cinq cent quarante-sept feuillets. Je passe sur les péripéties quotidiennes qui ont jalonné sa route. Fin septembre-début octobre, je contacte six éditeurs. Cinq d’entre eux me répondent négativement (deux un peu trop vite pour l’avoir lu sérieusement), le sixième reste muet. Comme c’est celui sur lequel je comptais le plus, je laisse aller les choses. Je le fais parvenir à un septième éditeur mais, tout de même pris d’un doute sur la valeur de l’objet, j’en parle à un ami écrivain (ancien Prix Renaudot) qui me propose gentiment de faire connaissance avec ce manuscrit politiquement très mal poli, structurellement déconcertant et volumineusement provoquant que je surnomme, d’ailleurs, « le gros pestiféré ». Un mois et demi plus tard, il me fait parvenir le courriel suivant : « (…). Tu n’as pas joué la facilité, c’est l’ultra-minimum que l’on puisse dire, et c’est évidemment là que le bât risque de blesser, du point de vue éditorial j’entends. Une telle ambition n’est pas courante dans le roman contemporain. Tu as écrit là quelque chose qui se donne comme une somme, au moins provisoire. On est loin des auto-fictions-pseudo fictions à trois ronds qui font les vilains jours de la librairie. D’autre part, c’est un roman éminemment littéraire, bourré de références et de clins d’yeux (…). En même temps ton (lourd) passé d’auteur de romans noirs est bien présent, dans la technique, la minutie descriptive et le timbre de voix, tout ça mêlé au dospassosisme de fond. Résultat : un ensemble qui déroutera sûrement un certain nombre de directeurs littéraires. Je ne vois pas ce monstre chez [ici le nom d’un de ses éditeurs]. Je connais les habitudes de lecture de la maison : ils salueront peut-être la performance au passage mais caleront devant le million de signes de cette œuvre atypique (…) Essaye [suivent les raisons sociales de plusieurs éditeurs, certains déjà essayés] qui publient des livres-limite. Le tien en a l’apparence par son volume mais fait preuve de bout en bout d’une parfaite lisibilité, et c’est ce qui me conforte dans l’espoir que L’Interminable adieu trouvera l’éditeur qu’il mérite. Merci pour cette lecture au long cours dans la réalité contemporaine. Amitié ». Le doute s’évapore. Mais les handicaps du roman que j’avais énoncés autour de moi, à quelques proches, se vérifient. La valeur intrinsèque de l’objet n’entre pour rien dans tous ces rejets. Couardise politique et lâcheté commerciale des éditeurs français en sont les deux causes principales. En même temps, demander à quelqu’un de prendre en charge un tel poids quand il ne vous a rien demandé, c’est aussi un peu fort de café ! C’est dans la foulée de cette analyse quelque peu revigorante, que le septième éditeur le refuse à son tour. Je décide d’arrêter l’hémorragie tout au moins en ce qui regarde les éditeurs français et bien français. Je téléphone à celui toujours silencieux (le sixème) et j’apprends que mon « gros pestiféré » a été mis en deuxième lecture. Ma très pâlissante étoile en profite pour reprendre deux ou trois brillants. Du coup, je mets sur pied un plan de bataille. En cas de refus de cet éditeur, j’enverrai mon manuscrit à un de ses collègues francophones bien diffusé en France. Si, à son tour, celui-ci le repousse, je reprends le roman en le détricotant, je le « nettoie » de ses passages politiques les plus sévères, je garde le cœur du sujet avec certaines séquences historiques incontournables, je rechange le titre (Un dernier coup de théâtre) et je recontacte des éditeurs français qui n’ont jamais eu en main la première mouture. Bien que ma compagne du moment et d’aucuns proches à qui je confie mes intentions crient au massacre, c’est vers cette stratégie de semi-repli que je tends. L’attente commence. Nous sommes le 12 avril 2010. Neuf jours plus tard, je reçois de l’éditeur longtemps silencieux le courrier suivant : « Cher Monsieur, Je vous remercie de m’avoir confié L’interminable adieu dont je vois bien l’importance qu’il a pour vous. Excusez-moi, je vous prie, d’avoir tardé si longtemps à vous faire signe. Ce roman est vaste, ambitieux. De l’intime au collectif, il charrie tant de vies, de faits, de récits et de sentiments qu’il est en effet le roman d’un siècle. Cependant, je ne sais trop où en chercher la cause, je n’ai pu m’empêcher de me sentir non pas exclu de cette aventure, mais comme tenu à distance. Sans doute cela est-il dû à une écriture dont j’attendais plus, alors qu’elle me semble simplement efficace… Avec mes regrets, en vous renouvelant mes excuses, je vous prie de recevoir, cher Monsieur, l’assurance de mes sentiments les meilleurs ». Voilà. Les jeux sont presque faits. Reste l’éditeur francophone, encore que j’hésite. Ce que dit l’éditeur longtemps silencieux (mais le seul qui m’ait fait une  vraie réponse d’éditeur !) est probablement vrai pour partie. Qu’il se soit senti « tenu à distance » est aussi une volonté de ma part. Je voulais que le lecteur (professionnel ou profane) puisse entrer sans s’impliquer. Qu’il réagisse par préhension non par émotion. D’où, corollairement, la « tonalité » employée. Sans doute ai-je commis une erreur ? Enfin, peut-être. Parce qu’en réalité, je n’en sais plus trop rien. A quoi bon, même, l’éditeur francophone ? Pourquoi ne pas détricoter dès maintenant et voir ce que ça donne ? Si cela me convient toujours ou, si ce que mes proches ont nommé « massacre », vire à l’ethnocide ! Je vais laisser filer quelques jours parce que l’enjeu (littéraire, psychologique, moral, politique) est de taille et même déterminant pour la suite à donner à ma  micro-entreprise littéraire… Les quelques jours se sont changés en deux bons mois au cours desquels j’ai, comme convenu entre moi et moi, détricoté, démaillé, expurgé, corrigé même, réduisant ainsi le « gros pestiféré » de 547 à 368 feuillets serrés. Bien évidemment, il ne s’agit plus tout à fait du même roman. Une grande partie de la traversée du XXème siècle (notamment familiale) a sauté, ce qui est loin d’être pour me plaire mais il fallait plus que couper : trancher, dans tous les sens du terme. Et ces huit longues séquences étaient les seules qui, au vu de leur ampleur, pouvaient garantir un amaigrissement significatif de l’ensemble. Pour le reste, j’ai également apporté des modifications, des suppressions utiles. Maintenant, il ne me reste plus qu’à laisser venir l’automne et expédier à un certain nombre d’éditeurs la version édulcorée de L’Interminable adieu nouvellement intitulée Un dernier coup de théâtre. Comme si de rien n’était. Et puis, derechef, attendre et voir. A moins qu’un autre ami écrivain, qui veut absolument lire la version originale (et que je rencontre le 11 août, avant mes séjours à Bruxelles puis à Stockholm) ne lui trouve un débouché-surprise… Après un bref passage à Paris (où j’en ai profité pour déposer à la SGDL cinq CD contenant respectivement les textes de mon « gros pestiféré » en version allégée, de mon Journal/Mémoires dans sa version (presque) définitive, d’un court roman adapté d’une pièce de théâtre que j’ai écrite dans les années 90, d’un essai politique à peine pamphlétaire, de mon futur site Internet) et un dîner à Vitry/Seine chez François Coupry et Fabienne Delmote, j’ai pris le Thalys pour Bruxelles afin d’y passer quatre jours dans la famille de mon ancienne amie suisse avant de rallier par les airs Stockholm où m’attend N. Dès mon retour à domicile, j’aurai de quoi alimenter les éditeurs parisiens et régionaux en travaux divers et variés. Une palette exprès conçue pour savoir si les hauts lieux des marchands de papier broché ou collé s’intéressent encore ou non à ma prose. En attendant, en cette fin d’été suédois, l’idée de combiner la version intégrale du « gros pestiféré » avec sa version light me prend par la main et m’entraîne vers d’autres perspectives. J’ai deux bonnes semaines pour y penser de plus ou moins près. Encore que 368 feuillets me paraissent déjà beaucoup pour un « produit » aussi peu commercial que moi, sans que je vienne rajouter une cinquantaine de pages que je m’étais, de toute façon résolues à éliminer, tout au moins dans cette présentation architectonique… Dès mon retour au bercail ou presque, j’appelle cet autre ami écrivain lequel m’apporte une réponse de bric et de broc qui ne m’avance en rien. D’abord, parce qu’il m’avoue n’avoir pas lu le roman (version originale) dans son entier mais seulement quelques fragments. Ensuite, parce qu’il me dit qu’on ne voit pas où je veux en venir. Ce qui semble tout à fait normal pour un lecteur frivole et paresseux qui serait passé comme lui (par exemple et au hasard) du feuillet 53 au feuillet 165 en négligeant les 157-164  sans se rendre évidemment compte que d’aucuns des personnages composant ces deux séquences se croisaient donnant ainsi un vrai sens à l’ensemble ! Enfin, parce qu’il prétend que ce type de structure ne se pratique plus de nos jours. A-t-il seulement lu Don Delillo et Mendoza ou s’est-il encore paresseusement arrêter à Cela et Dos Passos ? Plus sérieusement, je vais donc envoyer à six autres éditeurs la version light de ce « gros pestiféré » intitulée : Un dernier coup de théâtre. Après quoi, j’arrêterai les frais car toutes ces reproductions et expéditions finissent par déprimer mon porte-monnaie. Ou bien je le remanierai de fond en comble dans une version plus accessible au marché, comme l’on dit en langage à la fois  moderne et vulgaire… Trois mois plus tard, je reçois trois types de réponses : un nouveau refus, un avis de non publication de romans français ( !) et un renvoi direct du bureau de Poste parisien d’un prétendu éditeur qui ne l’a ni réceptionné à son arrivée ni n’est allé le récupérer le temps de sa mise en instance. Arrive le jeudi 27 janvier 2011. Je me trouve au volant de ma voiture, au retour d’obsèques, quand je reçois sur mon cellulaire l’appel du directeur littéraire d’un des trois éditeurs restants qui me fait l’éloge du roman et m’informe qu’il mettra tout en œuvre auprès des instances financières de la Maison pour qu’il voie le jour, n’ayant rien lu d’aussi « fort » depuis longtemps. Le dithyrambe est tel que j’en fais profiter ma passagère. S’ensuivent deux autres communications téléphoniques : l’une pour me préciser que mon roman a subi deux autres lectures « très favorables », l’autre pour me confirmer que j’allais recevoir le contrat, ce qui se produit aux alentours de la fin février 2011. Il me précise également qu’Un dernier coup de théâtre sera publié vers la mi-janvier 2012, soit en pleine campagne électorale pour l’élection présidentielle suivie d’une législative, autrement dit au beau milieu d’un brouillage politico-médiatique bien trop tonitruant pour moi comme pour lui… C’est alors que la publication est, dans un premier temps, reculée début février puis, à cinq jours du service de presse (alors que les contacts avec les critiques ont été pris par l’attachée de presse et le roman expédié sur épreuves à plusieurs d’entre eux) renvoyée à la fin mai, sans explication valable ni préalable et, officiellement, au grand dam du directeur littéraire. Habilement mis en porte-à-faux par rapport à lui, je choisis de serrer les mâchoires et de prendre ce nouveau contretemps en patience… Le roman paraîtra finalement courant mai, au beau milieu de la fameuse élection présidentielle, sans que j’en aie été officiellement informé. De surcroît, étant donné le comportement du département « fabrication » qui s’est complu à détricoter la structure réelle du roman pour des raisons « pratiques » (sic), celui de l’attachée de presse qui a devancé ma venue à Paris en expédiant le roman à la presse sans m’en communiquer la liste, celui des commerciaux en CDD qui ont loupé la mise en place de l’objet dans ses grandes largeurs, sans parler de cette mention « roman noir » figurant sur la première de couverture, alors même que ce roman ne l’est pas dans le sens où on l’entend d’ordinaire le coupant ainsi doublement des critiques de « polar » qui ont dû abandonner l’OVNI (objet visiblement non identifié) au bout d’une vingtaine de pages et des critiques de littérature générale qui au vu de ladite mention n’ont même pas dû l’ouvrir par crainte de s’y salir les doigts, l’on peut considérer (d’un point de vue paranoïaque) cet enfilage de bavures comme procédant d’un sabordage volontaire ou (sous un angle plus reposé) cette enfilade de bévues comme relevant d’une réelle incompétence bien qu’il y ait de ces bévues que l’on peut élever au rang de bavures… Mais, après tout, pourquoi m’agacer ? J’ai réussi un roman assez unique et on ne peut mieux personnel dont la totale symétrie fait entièrement corps avec une architectonie au sein de laquelle les multiples référents romanesques tutoient une foule de personnages très campés au travers d’une déclinaison de lieux, de pronoms personnels, de faits et de méfaits actuels comme historiques. Je ne vais pas, de surcroît, attendre quelque considération de la part d’un marchand de papier collé et moins encore d’une critique aux dés pipés dont peu parmi elle parviendront à lire entre les lignes et sous les apparences pour faire leur métier si tant est que leurs rédacteurs en chef ne viennent leur couper l’herbe sous le pied pour incompatibilité d’humeur avec l’auteur. Si, par ce roman, j’ai tenu à donner des perles à quelques marcassins littérairement à moitié sevrés, je n’ai qu’à m’en prendre à moi-même… Versant correspondances privées, une longue et très belle lettre de l’ami Alain Demouzon, dans laquelle il notait entre autres : « Evidemment, ton copieux roman existentiel n’est pas un roman noir (…). Ce roman de l’abondance vitale est tout simplement un roman. Un roman sur la vie, ce qui est bien l’unique sujet intéressant avec la mort en corollaire, bien sûr. Tu as mené tout cela de main de maître, j’apprécie et t’en félicite (…). Le destin de mes derniers livres m’a assez démontré l’implacable réalité de la censure par le silence. Aussi, je te souhaite beaucoup de tapage autour du tien… ». Cette missive fut suivie de celle de Claude Pujade-Renaud qui m’écrivit : « Je te remercie vivement pour ce roman dense et fort. J’y admire la précision et la profusion du détail, habilement ressaisies dans la coulée narrative de l’ensemble, l’ampleur et la diversité des itinéraires qui s’entremêlent. Une belle maîtrise de la multiplication des personnages et des intrigues, avec un sacré regard sur ce XXème siècle gorgé d’horreurs ! Je te souhaite quantité de lecteurs… ». Il n’y en eut pas tant que cela et aucun autre courrier non plus de mes « amis » écrivains, à l’exception du courriel anticipateur de Georges-Olivier Châteaureynaud cité plus haut et d’une communication téléphonique de Didier Daeninckx…

Extrait : (…). Le corps avait été découvert le jeudi 9 juin 2005, vers les 7 heures. Il reposait à plat-dos sur le sable d’une plage miniature cerclée de rochers. Jadis, l’endroit avait été une sorte de vivier naturel pour les fervents de pêches miraculeuses qui, en quelques heures, accrochaient à leurs hameçons de quoi cuisiner en famille plusieurs jours d’affilée : calamars d’hiver ferrés à la bonne vieille sardine, daurade et sars de printemps appâtés au gruyère… Aquaculture, dégazages, tourisme intensif avaient changé la donne. Restait un havre matinal où, dès les premiers beaux jours, retraités autochtones et importés venaient lancer leurs lignes, plus pour capter les derniers effluves de fraîcheur avant la montée du soleil et tailler une bavette entre habitués que pour prendre du poisson. Raymond Grandin était l’un d’eux. A soixante-douze ans, ce veuf longiligne et noueux avait laissé derrière lui terrils et corons natals pour rejoindre sa fille. C’est elle qui l’en avait persuadé. Trente ans auparavant, Eliane Grandin (infirmière de profession) avait migré sur la Riviera où elle avait acheté à crédit un studio que, depuis son mariage avec François Morelli (artisan-plombier), elle avait loué à un fonctionnaire des Postes. Sa mère décédée, le fonctionnaire muté, elle avait tanné son père jusqu’à ce qu’il cède. Il ne le regrettait pas. Déjà, du temps où sa femme était de ce monde, ils avaient l’habitude de prendre leurs quartiers aoûtiens avec leur fille, leur gendre et leurs deux petits-enfants. Pendant leur séjour, ils n’oubliaient jamais d’expédier des cartes postales aux amis, aux voisins et, à leur retour, ils faisaient défiler les diapos. Le beau-fils lui avait acheté deux cannes car ce grand pêcheur devant l’Eternel détestait que l’on touchât aux siennes. « Une canne à pêche, c’est comme une voiture et une voiture, c’est comme sa femme : ça ne se prête pas », sloganisait-il, avant d’ajouter un « à la rigueur, ça se loue ! », qui avait le don de mettre Eliane en boule… La mer, Raymond Grandin l’avait connue à neuf ans. En août 36. Les ouvriers avaient dû livrer bataille pour que les promesses électorales du Front Populaire fussent tenues. Quinze jours de congés payés. Un minimum syndical pour les uns, une éternité pour les autres (les patrons) qui hululaient à la ruine. Comme le frère aîné, Hector, avait été reçu au Certificat d’études (le Certif), le père avait cassé la tirelire. Avec les billets populaires de Léo Lagrange (le Secrétaire d’Etat aux sports qui sera le seul parlementaire à s’engager en mai 40, trouvant la mort un mois plus tard dans son avion) le compte était bon. Raymond Grandin s’en souvenait comme du jour d’hier. Départ de Lens par le train de 8h35. Changement à Etapes, direction Dunkerque. Enfin, Malo-les-Bains. Dans le tortillard qui les y conduisait, on dégainait pain, boutanches et sauciflards. On chantait à tue-tête les airs de Chevalier, Rossi, Trenet, ceux que Gabin interprétait dans La Belle équipe de Julien Duvivier et celui de Georgius, « Merci Léon ! ». De la mer, alors, ils ne connaissaient tous que les tempêtes ou les naufrages dont on parlait à la radio ou qu’on lisait dans le journal. L’univers du père Grandin se résumait à l’usine textile avec le « pointeau » de 6h30 à 7h00, puis grilles fermées et journée perdue pour les retardataires. Six jours sur sept, sans fériés. L’oncle, lui, touchait le fond à huit cents mètres de profondeur, travaillant le charbon pour un salaire de rien du tout. L’un et l’autre militaient au PCF, achetaient quotidiennement L’Huma et régulièrement le magazine Regards dans lequel ils découpaient les photos sur le vif de Willie Ronis. Les femmes s’échangeaient Marie-Claire et Le Petit écho de la mode. Et puis d’un coup, d’un seul, voilà que les Triganettes se mirent à pousser aux abords des plages, que les vagues en rouleaux faisaient hurler d’effroi, que l’on bâtissait des châteaux de sable à défaut de ceux d’Espagne qui viraient au cauchemar. C’était comme une nouvelle humanité en chemisette et canotiers. Deux ans plus tard (dans le mois qui précéda la farce de Munich), ils s’étaient rendus au Touquet. Pour voir. Et ils avaient vu. Ici, « la gueule de l’atmosphère » avait les minois et les visages composés, sélects, outrés des bons bourgeois de Paris, lèvres pincées et regards durs dès qu’ils apercevaient sur le sable, même à distance respectable, ceux qu’ils nommaient avec dédain « les Congés payés », tourmentés à l’idée que leurs progénitures bon chic-bon genre pussent croiser les bandes d’ados délurés des auberges de jeunesse où l’on apprenait l’existence des préservatifs et des amours libres. Pas question d’y louer une chambre d’hôtel. Trop chères et surtout trop (déjà) réservées. Ils n’étaient demeurés qu’une journée. L’année suivante, ils étaient retournés à Malo-les-Bains. Juste après, ce fut la mobilisation… Ce jeudi 9 juin 2005 donc, Raymond Grandin avait préparé son attirail de pêche, glissé les habituels jambon-beurre et thermos de café dans la musette et quitté le studio de la rue Séverin-Chanfier (n°19) au volant de sa Twingo bleu-cyan. Il avait effacé ses trois kilomètres et demis coutumiers sans encombrements majeurs avant d’engager la voiture sur le petit parking en terre battue qui jouxte la station-service. Un camping-car, un break Citroën, une Clio blanche y stationnaient déjà, mais il était le premier parmi les abonnés au havre. Même son pote Georges Duquerce n’était pas encore arrivé ce matin-là. Il avait consulté sa montre (6h57) et décidé de ne pas l’attendre. Après avoir traversé la Nationale, il avait descendu la quinzaine de marches, débouchant sur la plateforme qui domine les rochers, et il allait emprunter le sentier pentu qui y conduit, quand il l’avait aperçu en contrebas. Un homme beaucoup plus jeune que lui, vêtu d’un sweat-shirt bleu clair et de jeans noirs, était allongé sur le dos dans une position assez inconfortable. Le visage, posé sur la joue gauche, décrivait une courbe qui cassait le cou. L’avant-bras droit formait un L renversé avec l’épaule alors que le membre supérieur gauche était demeuré le long du corps, paume de la main tournée vers le ciel. De même, la jambe gauche était pliée à la hauteur du genou alors que la droite se trouvait parfaitement en ligne dans le prolongement du buste. Le type même de position qu’il ne fait pas bon adopter si l’on veut éviter ankyloses et contractures diverses. Cependant, la tache brunâtre qui décorait le côté gauche du sweat-shirt bleu clair indiquait assez clairement que l’homme, ainsi couché à plat-dos sur cette portion de sable, ressemblait à s’y méprendre au « dormeur du val » et qu’il n’aurait jamais plus de souci à se faire pour ses ankyloses, contractures et tout le reste… ».