UNE HISTOIRE DE FAMILLE…

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 Comment choisir entre Créon et Antigone ? Entre un hystérique de la Raison d’Etat et une vierge des fous de Dieu. Le premier écoeure, la seconde exaspère. Ils sont les deux visages d’une pensée doublement unique verrouillée dans un même discours clos. Ceux qui les entourent ne valent guère mieux. Dans sa première préface à L’Iliade, Jean Giono écrivait : « Je suis du côté des Troyens. Les Grecs, qu’est-ce qu’ils cherchent ? Le bruit qu’ils font signifie quoi ? Qu’entendent-ils par reprendre Hélène ? Si c’est la reprendre comme on s’empare d’un objet (et la suite de l’aventure nous montrera qu’en effet c’était seulement ça), nous savons que c’est un jeu de dupes. Hélène est comme une charretée de pommes : elle perd son fruit à chaque cahot. Qu’en restera-t-il après qu’ils l’auront traînée sur les chemins raboteux de la mer ? Juste assez pour qu’elle aille finalement se pendre (ou qu’on la pende) à la branche noire d’une yeuse… ». Créon et Antigone, que cherchent-ils ? L’enjeu qu’ils dressent autour du cadavre de Polynice signifie quoi ? Revenons en arrière en partant du plus loin possible car le contentieux ne date pas de la veille au soir…
Il était une fois un nommé Agenor (fils de Lybie et de Poséïdon), qui commanda à son fils Cadmos et ses quatre frères de partir à la recherche de leur sœur Europe, enlevée par le dieu Zeus métamorphosé en taureau blanc. Plutôt que d’errer au hasard, Cadmos se rendit à Delphes , via Rhodes et Théra, pour s’informer auprès de la Pythie  du lieu où se trouvait sa jeune sœur. Celle-ci lui conseilla de ne plus s’inquiéter à son sujet et, au lieu de rentrer chez lui bredouille et de subir les foudres de son père, elle le convainquit de fonder une cité qui lui appartiendrait et lui apprit que sa route devait croiser celle d’une génisse qu’il devrait suivre jusqu’à ce qu’elle se couche pour se reposer. C’est à cet endroit qu’il fonderait sa cité. La génisse s’effondra en Béotie, près de la source Dircé, et Cadmos décida de puiser de l’eau à cette source pour honorer Athéna. Toutefois, Dircé était gardée par un dragon que Cadmos dut tuer. Sur les conseils de la déesse, il sema les dents de l’animal et vit aussitôt surgir de la terre une flopée d’Hommes en armes. Il ramassa une pierre et la jeta au milieu de la troupe. Chacun de ces guerriers, croyant être attaqué par l’autre se ruèrent les uns sur les autres et s’entretuèrent à l’exception de cinq d’entre eux (dont Echion, ancêtre de Créon) qui s’offrirent pour devenir ses aides. Avec leur concours, il fit de Thèbes une cité glorieuse qu’il gouverna avec sagesse et conduisit à la prospérité. Il épousa Harmonie (fille du dieu Arès et de la déesse Aphrodite) et, de cette union, naquirent quatre filles et un fils. Toutes les filles connurent le malheur et Cadmos et Harmonie, après des années de bonheur, connurent ainsi la détresse par l’entremise de leur descendance. Ils quittèrent la Béotie pour l’Illyrie où, à leur arrivée, les dieux les changèrent en serpents… A partir de là, trois interprétations s’opposent sur l’héritage du trône. L’une prétend que Polydoros, unique fils du couple et seul survivant de la descendance, devint Roi de Thèbes. La deuxième affirme que Penthée (fils d’Agavé, une des filles du couple) n’aurait pas été tué par sa mère et que son grand-père lui aurait légué le pouvoir. La dernière, enfin, soutient que Polydoros aurait siégé jusqu’à être dépossédé du trône par son neveu Penthée. Quoi qu’il en soit, le troisième descendant de Cadmos eut nom Laïos (fils de Labdacos et petit-fils de Polydoros). Ce nouveau Roi de Thèbes épousa une parente éloignée nommée Jocaste. C’est alors que l’oracle de Delphes intervint dans la destinée de la famille. La grande prêtresse prévint Laïos qu’il lui serait interdit d’avoir une descendance avec Jocaste sous peine de perdre le trône de Thèbes et d’être lui-même tué de la main de son propre fils. Il congédia son épouse sur le champ et sans explication. Celle-ci, vexée par cette soudaine et inexpliquée répudiation, enivra Laïos, l’attirant une dernière fois dans ses bras. De cette ultime étreinte naquit un fils que son père arracha à sa nourrice, lui perçant les pieds d’un clou et l’abandonnant sur une montagne isolée (le Cithéron) où la mort lui aurait sûrement été promise, si le bienveillant Destin, décidé à accomplir sa prédiction, ne lui était venu en aide sous l’aspect d’un berger qui recueillit l’enfant, le prénomma Œdipe (à cause de ses pieds blessés et déformés par les clous) et l’emmena à Corinthe où il fut adopté par le Roi Polybe (époux de Mérope) qui l’éleva comme son propre fils. Les années passèrent. Prévenu par un oracle qu’il serait bientôt contraint d’assassiner son père et d’épouser sa mère, Œdipe s’enfuit de Corinthe. Au cours de son périple, il rencontra à un carrefour un vieil homme. Voulant l’écarter du chemin, celui-ci (qui n’était autre que Laïos) leva son bâton contre Œdipe qui, pour se défendre, blessa mortellement son agresseur, accomplissant la première partie de la prédiction. L’autre allait suivre… C’était le temps où Thèbes était aux abois, menacée par un monstre terrifiant, une Sphynge (fille d’Echidna, envoyée contre les Thébains pour venger le rapt de Chrysippe par Laïos) qui avait le corps d’un lion ailé, la tête et la poitrine d’une femme. La Créature attendait les voyageurs qui empruntaient l’une des routes conduisant à la ville, se saisissaient d’eux, leur posait une énigme, dévorant ceux qui ne la résolvaient pas. Or, personne n’avait encore réussi à répondre à sa question. Thèbes était en état de siège. On avait fermé les sept portes d’accès à la ville et la famine menaçait. Les choses en étaient là quand Œdipe arriva aux abords de la Cité. Il entendit parler de ce qui s’y passait et résolut de tenter sa chance. « Quel animal a quatre pieds le matin, deux à midi et trois le soir ? », lui demanda la Créature. « L’Homme », répondit Œdipe sans hésiter. Déshonorée, la Sphynge se donna la mort, libérant du même coup Thèbes. Œdipe entra dans la Cité en triomphateur. Les citoyens reconnaissants en firent leur nouveau souverain et il épousa la veuve du roi défunt (Jocaste), sa mère, accomplissant la prédiction dans sa totalité. De cette union naquirent quatre enfants : deux fils (Etéocle et Polynice) et deux filles (Ismène et Antigone). Ici, une parenthèse s’impose. L’on sait que « l’histoire de Thèbes » a fait l’objet de trois grandes épopées lyriques (L’Oedipodie, La Thébaïde, Les Epigones) dont il ne reste rien, excepté quelques fragments qui nous sont parvenus par l’intermédiaire du poète Homère et du géographe Pansianas. Dans L’Oedipodie, les quatre enfants d’Œdipe n’étaient pas nés de son accouplement avec Jocaste mais d’un second mariage avec une dénommée Erygané survenu après la mort de Jocaste. Toutefois, dans La Thébaïde (et c’est cette version qu’a retenu Sophocle), les quatre enfants étaient bien le fruit de l’union incestueuse entre Œdipe et sa mère. De ces quatre enfants, seul Etéocle était nommément cité par Homère mais Pansianas faisait, pour sa part, allusion à sa guerre contre Polynice. Fermons la parenthèse… Plus tard, quand les deux fils mâles d’Œdipe et de Jocaste eurent atteint l’âge adulte, une épidémie de peste s’abattit sur Thèbes, dévastant hommes, troupeaux et récoltes. Œdipe chargea Créon (le frère de Jocaste) de se rendre à Delphes pour y consulter l’oracle. A son retour, Créon informa Œdipe que la terrible épidémie serait vaincue si l’on parvenait à découvrir et à châtier le meurtrier du Roi Laïos. Œdipe rassembla son peuple et lui communiqua le message. Après quoi, il fit chercher Tirésias, le vieux devin aveugle, et lui demanda s’il connaissait le coupable. Dans un premier temps, Tirésias refusa de répondre puis, comme Œdipe se mit à l’accuser de complicité d’assassinat, le vieux devin lui révéla la vérité. « Tu es toi-même le meurtrier que tu recherches ». Sur le moment, Œdipe crut que Tiresias avait perdu la raison et Jocaste railla même le vieux devin pour ses pseudo-révélations. Elle raconta à Œdipe comment, l’oracle de Delphes ayant prédit que son époux (le Roi Laïos) serait assassiné de la main de son propre fils s’il lui prenait l’envie d’engendrer un enfant avec elle, ils avaient abandonné le nouveau-né sur une montagne et dans des conditions telles qu’il n’eût pu survivre. Elle conclut en affirmant que son époux Laïos avait été assassiné par des brigands sur la route de Delphes, précisant qu’il était accompagné de cinq serviteurs dont un avait réchappé de l’agression. Œdipe demanda alors d’auditionner cet unique témoin et survivant mais avant qu’il l’eût fait un messager venu de Corinthe lui apprit à la fois la mort du Roi Polybe et le fait qu’il n’était que son père adoptif. Ainsi, en s’enfuyant de Corinthe pour ne pas assassiner (selon l’oracle) celui qu’il croyait être son père, Œdipe avait fini par tuer, sur le chemin de Delphes, celui qui l’était vraiment. « Tu es toi-même le meurtrier que tu recherches ». Version confirmée par le vieux pâtre thébain qui l’avait recueilli et soigné avant de le porter chez les souverains de Corinthe. Comprenant qu’il avait assassiné son vrai père, couché et procréé avec sa mère, Œdipe décida de passer du jour à la nuit en se crevant les yeux, maudit parmi les maudits, descendance incluse. Renonçant au trône, de même que son fils aîné Polynice, c’est Créon (le beau-frère) qui officia quelque temps comme Régent. Le peuple de Thèbes commença par traiter Œdipe avec civilité jusqu’à ce que, sur l’insistance de Créon et avec l’aval de ses deux fils, il contribue à l’expulser de la Cité.  Seules ses deux filles (Ismène et Antigone) restèrent à ses côtés. Ismène à Thèbes pour veiller aux intérêts matériels de son père, Antigone l’accompagnant dans son exil. Pendant ce temps-là, les deux fils se livrèrent une lutte acharnée pour s’emparer du trône. Etéocle finit par l’emporter et il chassa Polynice de Thèbes. Celui-ci s’en alla trouver refuge à Argos ruminant sa revanche contre son cadet et les Thébains. A la mort d’Œdipe, Ismène (qui avait rejoint son père dans les derniers instants) et Antigone (qui était demeurée avec lui) revinrent à Thèbes pour constater la guerre qui s’était instaurée entre les deux frères avec, d’un côté Etéocle qui prétendait défendre Thèbes ; de l’autre, Polynice qui avait réussi à lever une armée pour investir la Cité et déboulonner Etéocle de son trône. Les deux frères finiront par s’affronter en un combat singulier au cours duquel ils se blessèrent mutuellement et mortellement. Créon (qui avait perdu un de ses fils dans la bataille) reprit alors les rênes du pouvoir et promulgua sur le champ un édit interdisant, sous peine de mort, de donner une sépulture à tous ceux qui avaient combattu contre Thèbes. « Voici les règles par lesquelles j’entends redonner à Thèbes sa grandeur. J’ai donc pris les décisions suivantes à propos des deux fils d’Œdipe : Etéocle, tombé glorieusement pour la Cité, aura les honneurs du tombeau, comme il se doit pour un héros mort au combat. Mais son frère Polynice, qui est rentré d’exil pour incendier la terre de ses pères et outrager les dieux de sa race, boire le sang de ses propres parents et les réduire en esclavage, Polynice n’aura pas de tombeau – je l’ai fait dire dans toute la ville – il n’aura pas de chants funèbres et son corps restera sur place, sans sépulture, à la merci des oiseaux et de chiens ». Touchée dans sa chair même par cette décision, Antigone passera outre le décret et (contre l’avis d’Ismène) ensevelira elle-même la dépouille de son frère Polynice afin de permettre à son âme de traverser le grand fleuve pour y trouver un lieu d’éternel repos dans le royaume d’Hadès et de Perséphone. Condamnée à mort par son oncle, elle y marchera sans faiblesse, repoussant cette sœur qui l’avait désavouée et qui voulait partager son sort mais entraînant malgré elle son fiancé Hémon, l’autre fils de Créon. Nous voici donc au cœur de l’affaire et le moment est venu de reposer la question du début : Créon et Antigone, que cherchent-ils ? L’enjeu qu’ils dressent autour du cadavre de Polynice signifie quoi ? Il ne s’agit pas d’occulter les arguments comme les arguties qui, depuis de siècles, fondent l’une comme la figure de toutes les résistances et font de l’autre un prototype de la tyrannie. D’ailleurs est-ce totalement le cas ? Ou, mieux encore, est-ce bien le problème ? Si l’on peut répondre à moitié oui à la première question (oui Créon peut être considéré comme un exemple d’autocrate, non Antigone ne reflète pas l’ensemble des résistances à une oppression), c’est fausser leur confrontation que la circonscrire à cet élément. De surcroît, si l’on comprend que Créon puisse être mis au second rang des tragédies qui ont découlé de l’originale (bien que sans lui Antigone n’aurait jamais pu exister), on peut aussi trouver un rien exagéré que, de toutes les tragédies dont le titre correspond à un nom féminin, ce soit « la sienne » (bien plus que Phèdre, Electre, Andromaque, Iphigénie…) qui ait eu la plus féconde descendance pour un personnage qui choisit la disparition à la fécondation. C’est peut-être que nous avons de la tragédie la même préhension que Cesare Pavese avait déjà noté à propos de notre perception du mythe, à savoir « passablement discréditée », pour ne pas dire galvaudée. Car bien évidemment, c’est d’une tragédie qu’il s’agit ici et qui plus est d’une Tragédie majuscule, et non de ces « tragédies » à deux balles qui remplissent les colonnes des journaux et les ouvertures de nos petits et gros médias qui usent et abusent du terme en le mêlant à n’importe quelle sauce. Nous sommes donc dans la Tragédie (il n’est pas inutile d’y insister), autrement dit dans une fiction. Antigone (Anti-gonê soit la « non-née ») n’a jamais existé en tant que personne ou personnalité de la Grèce antique avant que l’imaginaire de Sophocle ne l’enfante pour l’éternité. Vingt-cinq siècles plus tard, il aurait existé en Grèce même une réplique en tous points conforme au personnage et que rapporte l’écrivain Venezios dans son roman L’Exode (tiré d’un fait apparemment authentique) où une jeune fille, passant outre les ordres de l’Occupant allemand, a été pendue pour avoir voulu enterrer le cadavre de son frère. En revanche, l’appel de Romain Rolland lancé en 1916 dans son pamphlet A l’Antigone éternelle qui en appelait aux mères, aux sœurs, aux épouses, aux filles de ceux qui tombaient comme des mouches dans et hors les tranchées de la Première boucherie mondialisée pour qu’elles « se glissent entre les barrages et les baïonnettes » et qu’elles incarnent « la paix vivante au milieu de la guerre » est largement restée lettre morte. Pire : une comédienne de renom, Sarah Bernhardt, se déplaça bien au chaud à l’arrière d’un quelconque front pour aller jusqu’à réciter : « Seigneur, vous qui voyez leur âme jusqu’au tréfonds, ne leur pardonnez pas, ils savent ce qu’ils font. Comme ils l’ont fait chez nous, que leurs temples soient détruits, leurs enfants mutilés, leurs femmes violées… ». Voilà une citoyenne qui avait tout retenu de la loi des Créon et rien d’une foi d’Antigone. Car si celle-ci est effectivement un personnage créé de toutes pièces pour les besoins de la Tragédie, les Créon – eux – ont pullulé et pullulent encore concrètement un peu partout dans le monde et pas uniquement sous des dictatures ou lors de conflits armés. Il est d’ailleurs un deuxième aspect pour le moins étrange de cette descendance dramaturgique, c’est que la plupart des reprises (notamment novecentistes) qui ont vu le jour situent toutes leur action dans des contextes paroxystiques : sous l’Occupation allemande (chez Anouilh), sous le régime hitlérien (chez Brecht et Hochhuth), dans l’Afrique du Sud de l’apartheid (chez Fugard), etc. On aurait pu attendre de dramaturges aussi expérimentés qu’ils placent leurs contextes dans une démocratie qui virerait, sinon à la dictature, tout au moins à une sorte d’autocratie. Les exemples ne manquent pas à travers l’Histoire et auraient été plus subtils à traiter plutôt que reproduire à satiété l’opposition entre une réfractaire casuelle et l’édicteur d’un décret absolutiste… Nous avons vu dans le détail de quoi il retournait officiellement. Revoyons tout cela plus communément. Deux frères, qui ont contribué à l’exil de leur parricide et incestueux père (et demi-frère) se disputent le trône que le cadet finit par remporter au détriment de son aîné qu’il chasse de la Cité. Celui-ci monte une expédition armée pour reprendre ce qu’il considère comme son bien de droit et, dans un combat singulier, les deux hommes se donnent mutuellement la mort. Là-dessus, leur oncle profite du champ libre pour se rasseoir sur ce trône qu’il avait momentanément occupé dans un passé récent et décréter que le cadavre de son neveu régnant sera enseveli dans les honneurs tandis que celui de son autre neveu, considéré comme traître à la Cité, demeurera à la merci des charognards. Heurtée par cette décision, une des deux sœurs de ces princes ne l’entend pas de cette oreille, tient tête à cet oncle péremptoire et, au prix de sa vie, donne une sépulture au cadavre du frère exclu. L’on a beau monter sur ses grands chevaux et voir dans cette confrontation une opposition fondamentale entre deux conceptions de la société il ne s’agit en réalité que d’une histoire de famille. Si les uns et les autres des protagonistes n’avaient eu aucun lien de consanguinité, on aurait pu envisager un traitement politique (au sens premier et grec du terme) de ladite confrontation. Mais tel n’est pas le cas. L’enjeu autour du cadavre de Polynice, c’est d’abord le règlement de compte entre Créon et la descendance d’Œdipe assorti de la vengeance personnelle de cet oncle qui a perdu un fils dans la bataille que la Cité a dû livrer contre les assauts de ses assaillants dont Polynice était l’instigateur. Il s’agit ni plus ni moins d’un autocrate qui se sert de son assise pour faire passer ses ressentiments personnels avant ses sentiments envers la chose publique, celle-ci servant de prétexte à la décrétale tout comme le maintien au sol des cadavres des assaillants servent d’alibi pour ne pas ensevelir celui de son neveu Polynice. Mais peut-être aussi que, face à lui, l’exigence antigonienne d’ensevelissement du cadavre de son frère n’est que le prétexte pour venger le bannissement d’un père aimé à qui elle a longtemps servi d’yeux et de troisième jambe avant de s’autoproclamer légataire du de cujus Polynice. Toujours une affaire de famille. Régnante, certes, mais de famille avant tout. Emblématique, sans aucun doute, mais de famille d’abord et au détriment de la communauté. D’ailleurs, en quoi la Cité est-elle concernée par cette confrontation ? A quel moment ? Sous quelle forme ? Antigone ne déclame-t-elle pas elle-même : « Regarde Polynice, regarde ce que j’endure pour avoir purifié ton corps. J’ai fait ce que je devais faire, comme eut agi tout être raisonnable. Si j’avais eu un mari, des enfants, et que le corps de mon mari pourrisse sur ce sol, je n’aurais pas agi ainsi, seule contre toute la Cité. Tu veux savoir au nom de quoi j’ai fait cela ? Ecoute, alors : mon mari mort, j’aurais pu en trouver un autre, avoir d’un autre d’autres enfants, mais maintenant que mon père et ma mère sont morts, aucun autre frère ne naîtra plus jamais de moi.… ». On ne saurait être plus clair et l’on voit tout aussi clairement que, si elle l’avait emporté sur son oncle, elle se serait fichue comme d’une cerise de tous les autres cadavres des assaillants de la Cité pourrissant au même titre que Créon voulait faire pourrir celui de son frère. Preuve supplémentaire que la confrontation est moins éthique (contre étatique), moins idéal (contre objectif) moins droit du sang (contre droit du trône) qu’on a bien voulu le ressasser mais plus ordinairement de l’ordre d’une prérogative personnelle (avec pour alibi la Raison d’Etat) contre une prérogative particulière (avec pour alibi la Raison divine). Terrorisme public contre terrorisme privé à des fins strictement personnelles. Si Créon est bel et bien l’autocrate qu’on a toujours accusé d’être, Antigone n’est ni la révolutionnaire ni la résistante qu’on a bien voulu en faire. Elle aurait été révolutionnaire si elle avait seulement voulu changer radicalement et collectivement l’ordre établi et non pas uniquement entailler un décret autoritariste d’une exception familiale. Elle aurait été une résistante si elle s’était levée en rassemblant autour d’elle des volontés semblables à la sienne pour combattre le décret Créon au nom de tous les morts sans sépulture et sans exception. D’après ses propres dires, nous en sommes loin… Les autres personnages tiennent lieu de faire-valoir comme Ismène (sœur d’Antigone) incarnant les éternelles majorités silencieuses ou les ralliées de la dernière heure quand tout est déjà joué et Hémon (deuxième fils de Créon), l’homme du sens politique dans l’acception la plus politicienne du terme. Au final, si l’on peut dire avec George Steiner que « dans la constellation des sept tragédies de Sophocle qui nous sont parvenues, c’est traditionnellement Antigone qui est considérée comme l’étoile la plus brillante », nul n’est besoin de vouloir faire passer des vessies pour des lanternes ni prendre les enfants de Zeus pour des canards surdoués…