UN PAVE DANS LA MARE

Ecrit entre février et mars 1992, 126 pages.
Publié par les éditions Syros, en 1992. Réédité en mai 1998.
Collection « Souris Noire », dirigée par Virginie Lou.

un pavé dans la mareRésumé : Paul Joyaud, l’un des enquêteurs privés du Cabinet Duroc, est chargé par son employeur de prendre contact avec une dame dont le petit-fils, âgé de quinze ans, s’est littéralement volatilisé. Au moment du drame, ses parents se trouvaient à l’étranger. Les recherches de la police sont demeurées vaines. Une semaine après le début de ses investigations, celles du détective n’ont pas davantage progressé. Jusqu’à ce qu’un prénom, celui d’une jeune fille de l’âge du disparu, lâché par un camarade de lycée qui n’avait rien dit aux policiers, lui mette le pied à l’étrier puis que, de pas en pas, il avance vers une vérité sordide…

Réactions : « En phrases brèves, nerveuses, concises, l’auteur découpe la société au scalpel. Mots trompeurs ou révélateurs, mensonges aussi bien que vérités, Robert Deleuse n’y va pas de plume morte et dénonce sans concession les trafics et la prostitution internationale des enfants. Pas une ligne de trop dans ce roman au sujet grave. Ce Pavé dans la mare tient ses promesses jusqu’au bout… ». (Copie d’un article expédiée à l’auteur par le Service de presse des éditions sans référence du critique ni de l’organe de presse).

Historique : C’est à Belfort, par un week-end pluvieux, sous une toile de tente gorgée d’eau, dressée au milieu d’une place publique, les pieds trempés derrière ma table d’auteur-signataire, que j’ai fait la connaissance de Virginie Lou, laquelle venait de prendre la direction de la collection « Souris Noire », fondée quelques années plus tôt par Joseph Périgot, aux éditions Syros. Grippé jusqu’au tréfonds de mes bronches, à l’humide dans mes mocassins, Virginie Lou a fini par arracher mon consentement pour adjoindre mon patronyme à la liste qui peuplait déjà cette excellente collection pour adolescents… Ecrire pour un certain type de clientèle ne me disait rien qui vaille. Ce n’est pas de ce point de vue que je considérais la littérature romanesque. Et d’abord, qu’est-ce qu’un roman pour adolescents ? Robinson Crusoé, l’une des œuvres fondatrices du genre romanesque dans son acception la plus totalisante, est-il un roman pour ados ? Et, avec lui, toute une cohorte de romans dont on serait surpris, aujourd’hui, en les citant, qu’ils aient pu par le passé entrer dans des collections pour adolescents. « Ce qu’il faut éviter, me prévint d’entrée Virginie Lou, c’est la violence ». Sans aller chercher bien loin, les adolescents français ne regardent-ils donc jamais les journaux télévisés et les plus jeunes d’entre eux bouderaient-ils leur plaisir devant d’aucuns dessins animés plus que frappants ? Les coups administrés par le père Barberin dans le Sans-Famille d’Hector Malot ou le comportement du Barbe-Bleue de Charles Perrault relèveraient-ils de la douceur de vivre ? En regagnant mes pénates fontenaysiennes, le dimanche soir, je ne savais trop que penser. Le lendemain et les jours suivants non plus et je cessai d’y penser, espérant qu’on m’oublierait. C’était compter sans la pugnacité de madame Lou. Quelques semaines après Belfort, je reçus contrat et à-valoir. Comme j’avais besoin d’argent, je signai… Le sujet me vint d’un article de presse sur les trafics de nouveaux nés que des parents stériles mais argentés achètent à des filles fertiles mais démunies. Je greffai là-dessus une histoire de prostitution et le tour fut joué. Littéralement, il n’y avait pas une seule scène de violence directe. Pour le reste, chacun est libre de juger à l’aune de cette brève description narrative. Toutefois, ce court roman pesait quand même un poids de feuillets inhabituel pour la collection. Toujours aussi perspicace, Virginie Lou réussit à convaincre ses instances supérieures de s’offrir le luxe d’une « Souris Noire + ». Illustrations et textes formèrent un ensemble d’une cent-trentaine de pages qui furent rééditées six ans plus tard, sous une autre jaquette, plus heureuse que la précédente mais fort peu imaginative…

Extrait : « (…). Je travaille au Cabinet Duroc depuis bientôt cinq ans où je suis plus particulièrement chargé des personnes disparues… Avant, j’officiais comme inspecteur dans une compagnie d’assurances. Confronté à une importante affaire d’escroquerie avec ramifications dans les milieux de l’industrie et de la politique, j’ai tenu à mener l’enquête à son terme. Les personnes que j’ai impliquées bénéficiaient de protections occultes plus ou moins hautes. De leur côté, l’histoire s’est réglée en douceur. Pour ce qui me concerne, les choses en sont allées autrement. Une fuite a eu lieu et une partie du dossier est tombée entre les mains de journalistes indélicats. Des pressions ont été exercées sur la compagnie et j’ai sauté. Dix-neuf mois de chômage et un divorce. Sur quoi, j’ai quitté la capitale pour le bout du monde. C’est un flic de la banlieue parisienne qui m’a donné les coordonnées de Duroc. J’ai hésité longtemps avant de venir le voir… La pièce où travaille Achille Duroc est la plus vaste du Cabinet. Dans le temps, il la partageait avec son frère Joseph. On disait d’ailleurs qu’ils avaient tout partagé dans leur vie. Les mauvaises langues ajoutaient même dans le lot leurs épouses respectives. Je n’ai pas connu Joseph Duroc, mais je pouvais difficilement imaginer Achille passant d’un lit à l’autre. A la mort de Joseph, rien n’a été touché. Le bureau en palissandre est resté en place, ainsi que le fauteuil ergonomique en cuir havane. Comme si Joseph Duroc n’avait fait que s’absenter pour une durée plus indéfinie qu’à l’ordinaire… Sa Chacom n° 906 vissée entre les dents, le fourneau bourré aux trois-quarts d’Amsterdamer Fijne Snede, Achille Duroc prend son Zippo et incendie le tabac, qui s’embrase dans le foyer de sa pipe au fur et à mesure qu’il tire sur le tuyau bagué d’or à partir du bec à peine incurvé. Chassant d’un revers de main l’épaisse volute de fumée qui s’est formée au-dessus de son crâne poli, il repose le briquet-tempête et se met à me fixer sans but précis, avant de lâcher :  « J’ai un dossier pour vous, Paul ». Ici, le vouvoiement est de rigueur. Même si chaque employé est désigné ou interpellé par son prénom. Le mot « affaire » est soigneusement banni du vocabulaire courant au profit du mot « dossier ». Dans les conversations, le nom du client n’est jamais ou fort rarement cité. On dit simplement « le client » ou bien « la cliente », c’est selon. Pas de possessif non plus. Personne ne dira donc « notre » client. L’impersonnel doit régner en maître. Chaque enquêteur est tenu de gérer un véritable journal de bord quotidien de ses activités. Y compris en période de pénurie. Et à la virgule près… ».