UN PETIT REGAIN D'ENFER

Ecrit entre novembre 1996 et octobre 1997, 216 pages.
Publié par les éditions Le Seuil, en février 1999.
Collection « Fictions », dirigée par Claude Gutman.

un petit regain d enferRésumé : Les tranchées de 14-18 n’ont pas levé tous leurs secrets. Pourquoi le caporal Magre a-t-il été porté déserteur ? C’est la question à laquelle tente de répondre un Poilu, rescapé, mutilé. Dans ses recherches, il croisera la route d’un tueur en série qui abat quatre militaires à l’arme blanche. Une guerre n’est jamais finie et l’après-guerre, c’est encore la guerre…

Réactions : « Parti à la recherche d’une vérité, notre héros va découvrir l’horreur. Une horreur brute, loin des obus et des canons. Une horreur humaine et individuelle sous couvert de la toute puissante armée française. Et ce nouveau Saint-Nicolas ne désertera pas. Il servira même d’appât à la police, elle aussi tenue par le secret d’Etat. Il est la revanche, la justice, la mémoire. Le rédempteur. Deleuse nous livre ici une fiction enlevée, documentée, enracinée dans un passé qui refuse de mourir… » (I.A., Nice-Matin).
        « Ici, la guerre donne leur chance aux assassins : bien malin celui qui reconnaîtra, parmi les cadavres, le brave abattu à l’assaut du pauvre type liquidé parce qu’il en savait trop. Robert Deleuse, praticien et théoricien du polar, a bâti celui-ci avec professionnalisme, appuyé sur une documentation qui garantit la justesse du ton et l’authenticité des portraits… » (Sans nom de critique, Le Monde).
        « Robert Deleuse utilise magistralement l’Histoire comme dynamique même du récit. 5 novembre 1918 : le héros, brisé, amputé d’un bras, est rendu à la vie civile. Assez vite, et pour donner un sens à ce qui lui reste de vie, il va tenter de comprendre ce qui est arrivé au caporal Magre disparu dans les derniers jours de la guerre et porté déserteur. Ce fait divers d’une guerre de position et d’usure sert à Robert Deleuse pour dire les silences coupables de la Grande Muette et pour rappeler que la guerre de 14-18 fut avant tout une grande boucherie… » (Sans nom de critique, Citrouille).
        « C’est au fil d’une enquête extrêmement tortueuse qui permet de découvrir les arcanes de la Grande Muette, les déboires de la réinsertion mais également les conditions de Poilus terrés comme des rats au milieu de la mort, que le héros revient à la vie et à l’amour pendant qu’un récit parallèle, d’une concision extrême, suit un parcours implacable… » (Serge Martin, Le Français aujourd’hui).
        « Le regain d’enfer, ce sont les suites de la guerre de 14-18 pour un ancien combattant rentré manchot du champ d’honneur. Il se trouve engagé dans une étrange enquête, poussé par quelque démon du souvenir, à chercher la clé de l’énigme de la disparition d’un camarade que l’état-major fait passer pour déserteur. Au fil de cette enquête, c’est tout un panorama des thèmes historiques de la Grande Guerre et du contexte social et politique de l’immédiat après-guerre qui se déroule, chapitre après chapitre… » (Nicole Caligaris, Griffon).
        « Deleuse se sert des parenthèses de l’Histoire dans un but de dénonciation, étant entendu que l’homme demeure au centre de ses préoccupations. Dans ce roman, il évoque la rupture entre certains gradés en froid avec l’honneur et la morale, et les hommes de la troupe envoyés au casse-pipe, parfois, pour des motifs étrangers aux desseins militaires. Une façon de lire l’Histoire par le petit bout de la lorgnette qui en apprend beaucoup… » (Alain Bertrand, Luxemburger Wort).
        « Robert Deleuse a déniché derrière les trous d’obus de l’Histoire un terrain parfaitement miné pour nous balancer une grande rengaine de mort dans l’enfer de la guerre 14-18. Pour l’auteur, ce roman a dû être une sacrée tranchée de faits authentiques à mettre au jour pour donner vie à la toile de fond de son histoire. Pour son lecteur, le partage est total et le polar qui se déroule se tient la tête haute au soleil. Il est brillant, ni plus ni moins… » (Guy Delhasse, La Wallonie).

Historique : Je tenais à écrire un roman sur la Première Guerre mondiale. Non pour sacrifier à une mode ou parce que son quatre-vingtième anniversaire (version armistice) se profilait à l’horizon, mais parce que cela entrait dans le cadre de mes travaux romanesques sur l’Histoire avec une grande hache. J’avais tâté de l’Occupation, de la Collaboration, de l’Epuration (chose plus rare par chez nous) sous différents aspects, ainsi que des guerres coloniales d’Indochine et d’Algérie, mais toujours de façon plus ou moins séquentielle, en fond de décor, dans des récits où l’actualité d’un fait sociétal prenait le pas sur le reste, même si la résolution de l’intrigue incluait sa toile de fond. En fait, l’unique fois que je m’étais plongé corps et armes dans une époque historique, c’était avec mon Cartouche, à ceci près qu’il s’agissait d’une biographie. Comment m’en sortirais-je avec un roman ? Saurais-je seulement y entrer ? Quelques auteurs de romans noirs français avaient déjà donné dans le sujet (Jean Amila avec Le Boucher des Hurlus, Pierre Siniac avec Ras le casque, Didier Daeninckx avec Le Der des ders, Sébastien Japrisot avec Un long dimanche de fiançailles, Frédéric H. Fajardie avec Quadrige) sans parler des Barbusse, Dorgelès, Remarque, Hemingway, Trumbo, Dos Passos, Faulks, Malaparte, Rigoni-Stern, etc. S’il ne s’agissait évidemment pas de me mesurer aux uns comme aux autres (la littérature n’a rien à voir avec les unités de mesure ou la compétition), il n’en fallait pas moins soutenir la comparaison, ne pas faire trop pâle figure, tout en apportant une touche de complément. C’est en compulsant ma documentation que je trouvai le sujet. Original, parce qu’il n’avait été traité, à ma connaissance, dans aucun roman (noir, blanc ou autre) mais aussi parce qu’il avait été systématiquement passé à la trappe par l’historiographie officielle. J’y ajoutai un double-fond (sorte de marque personnelle) qui me permettait d’embarquer le lecteur vers l’endroit où je désirais l’emmener sans entamer pour cela le suspense principal ou, plutôt, en le recouvrant de telle sorte qu’il le dissimule sans l’étouffer. Lu, relu, corrigé, dactylographié (sur ma bonne vieille Smith Corona) je l’expédiai à deux éditeurs qui tous deux le repoussèrent. L’un parce que la Première Guerre mondiale lui semblait un sujet tari, l’autre parce que mon histoire lui paraissait trop compliquée. Je repris alors contact avec Claude Gutman, au Seuil, qui me fit savoir qu’il n’était pas dans les habitudes de sa collection de publier des romans déjà écrits mais qu’il déterminait ses choix à partir de synopsis, comme il me l’avait demandé précédemment. Néanmoins, il voulait bien en prendre connaissance. Il me rappela la semaine suivante pour m’informer que, sous réserve de quelques « décomplexifications », il le publierait volontiers. Ainsi naquit Un petit regain d’enfer qui reçut un accueil critique que je n’avais connu, tant en qualité qu’en quantité, qu’avec Retour de femme, Curriculum Vital et Monsieur Personne. Il n’atterrit chez les libraires qu’en février 1999 car Claude Gutman et moi-même avions décidé de laisser s’écouler le fleuve des publications sur la Première Guerre mondiale qui ne manquerait pas d’éclabousser la fin de l’année 98, risquant de submerger le mien. L’ami Daniel Zimmermann m’écrivit : « Une évocation saisissante des boucheries de la der des ders, une intrigue sans failles, des officiers supérieurs criant de vérité, ton roman ne peut être lâché en cours de route. Merci et amitié… ».

Extrait : « (…). Le lendemain était un dimanche. J’ai flemmardé dans ma chambre, achevant le roman de Charles-Louis Philippe. J’ai déjeuné au restaurant d’en face, puis je me suis octroyé une promenade digestive. Mes pas m’ont conduit vers le Trocadéro d’abord et la rue de la Tour, où je me suis trouvé pris au cœur de l’immense mouvement de foule qui, de la place Victor-Hugo au square Lamartine, avait déferlé au son de L’Internationale pour protester contre l’acquittement de Raoul Villain. Une jeune beauté rousse s’est approchée de moi et m’a épinglé une églantine à la boutonnière. « On n’est pas loin de deux cent mille, aujourd’hui, camarade », m’a-t-elle lancé d’un ton à la fois ému et joyeux. « Je ne suis pas d’ici », ai-je répondu un peu bêtement. « Moi non plus, je suis de Belleville », a-t-elle répliqué. J’ai souri. Soudain, les chants ont cessé et tout le monde s’est mis à applaudir. Sauf moi. Elle s’en est aperçue. Levant sa main gauche, elle m’a exhorté : « Claque ta main dans la mienne, camarade. Pour saluer Louise Jaurès ». Le lundi matin, la nouvelle s’étalait dans tous les journaux : le commandant Dugrain avait trouvé la mort dans sa maison familiale de Saint-Germain-en-Laye, hier soir, sous l’effet de quatre coups de couteau. J’ai acheté Le Petit Journal et j’ai constaté que, contrairement au sergent-chef Chatelain et au colonel Murray, le commandant n’avait pas fait partie du même corps d’armée. Voilà qui allait compliquer un peu l’enquête de l’inspecteur principal et de ses collègues. Selon le journal : « Le commandant venait de recevoir la visite d’un homme dont le signalement a été communiqué à la police par le factotum de l’officier (…) ». J’aurais mis mon unique main à couper que ce signalement correspondait trait pour trait à celui que m’avait fait Nadja. La première pensée qui m’est venue, c’est que (exception faite du sous-officier Chatelain) la paix avait tendance à décimer plus d’officiers supérieurs que la guerre elle-même. Deux en quatre jours, et ce n’était sans doute pas le dernier. Le général Borellier semblait lui aussi en bonne place sur la liste. Vengeance personnelle ou acte d’un déséquilibré ? Quelque chose me soufflait qu’il me faudrait comprendre, et vite, comment la piste Magre (caporal porté déserteur) m’avait conduit d’entrée vers ce quatuor dissonnant et en perdition ? En tout cas, la carte de visite retrouvée dans le portefeuille de feu le colonel Murray laissait peu de doutes quand à l’avenir du général Borellier. Que faire ? Alerter les autorités ou intervenir moi-même ? Dans quelle mélasse étais-je donc venu me fourrer ? Comment ce colonel avait-il pressenti le danger puisqu’il désirait s’entretenir avec le général d’un groupe de sept personnes ? Quel était ce groupe et quel était son dessein ? S’agissait-il seulement d’un groupe ? Cela avait-il un rapport avec le triple assassinat ? J’aurais pu multiplier ainsi les questions sans trouver le moindre début de réponse… ».