UNE RENAISSANCE

Les textes des vingt et une nouvelles ci-jointes, dont la plupart ont fait l’objet d’une publication dans des revues, des journaux ou des ouvrages, ont en outre été déposés le lundi 28 octobre 2013 à la SGDL sous le numéro 2013-10-0250.Toutes reproductions ou adaptations sous quelque forme que ce soit sans le consentement de l’auteur et de ses ayant-droits seront considérées comme illicites et passibles des articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


En règle générale, les gens qui s’attardent sur leurs balcons ou leurs terrasses ne regardent pas ceux qui se situent au-dessus d’eux, dans les étages supérieurs. Bien en face, dans l’immeuble voisin, oui. En-dessous, dans la rue grouillante le jour et fluide la nuit, aussi. Mais très peu ou pas du tout au-dessus. Est-ce l’appréhension de se sentir dominé ou quelque autre mystérieuse raison ? Dans tous les cas, c’est dommage. Ils perdent quelquefois des spectacles affriolants. Prenez ma nouvelle voisine à la fois d’en face et du dessus arrivée dans le quartier à l’automne dernier. Dès les premiers beaux jours du printemps, le soleil s’en venant squatter sa terrasse entre 10h30 et 15h, elle en a quotidiennement profité pour installer son transat, y déposer son matelas de plage pour un meilleur confort, le recouvrir d’une serviette pour une meilleure hygiène et se déshabiller entièrement, convaincue du haut de son sixième et ultime étage, d’être à l’abri complet des regards scrutateurs. Elle n’a pas vraiment tort. Dans mon immeuble, par exemple, malgré les douze embrasures qui ouvrent sur la rue, je n’ai jamais croisé un résident, propriétaire ou locataire d’un des onze autres appartements, qui m’ait chuchoté dans le hall ou l’ascenseur : « Vous avez vu la fille du sixième, en face ? Eh bien, elle a ce qu’il faut où il faut et elle n’a pas peur de le montrer ! ». Ce qui relève de la plus stricte vérité. Mais c’est moi qui vous le dis. Parce que moi, derrière les persiennes entrecroisées de mon cinquième étage d’en face et donc du douzième appartement donnant dans la rue, je la vois parfaitement et autant que je veux, à longueur de journées ensoleillées depuis le retour des beaux jours, nue sur sa terrasse, à travers le plexiglas à peine teinté de sa balustrade. Je connais tout d’elle. Ses seins tendus jusqu’à l’arrogance, son ventre plat, son sexe légèrement renflé sous la triangulaire toison blonde, son dos en trapèze qui perd son nom à l’endroit même ou l’arrondi parfait de ses deux demi-globes vient marquer le sommet de ses deux longues jambes fuselées. Tout, vous dis-je. Et même davantage si l’on considère que j’ai pris des renseignements à son sujet : Amélie Laurier, vingt et un ans, étudiante en communication (niveau Master 2), sans liaison fixe et plutôt raisonnable côté stupre si l’on tient le compte des mâles proches du rut qui passent sa porte dans un sens pour la repasser dans l’autre sans avoir pu tremper leurs biscuits. Comment puis-je en être aussi sûr ? C’est simple. Soit ces jeunes gens débarquent en grappes mixtes et repartent tel quel, soit ils viennent individuellement et la plupart se tient sagement assis en face ou à côté d’elle à potasser des documents tout en écoutant de la musique en provenance de sa Hifi ou de la double oreillette de leurs baladeurs. Depuis quelque temps cependant (deux à trois semaines), l’un d’eux vient plus souvent que les autres. En soirée notamment. Et ce qui me laisse à penser qu’il ne vient pas dans le seul but de travailler leurs partiels, c’est qu’elle tire les rideaux de tergal et éteint la lumière. La laisserait-elle allumée que je pourrais y voir plus franchement, surtout avec la paire de jumelles Zeiss que je me suis offertes et qui possèdent une netteté de pénétration visuelle incomparable. Lorsqu’elle se trouve allongée sur son transat, je parviens même à discerner le moindre petit grain de beauté sur sa peau. Elle en a trois : un au milieu du cou, un autre sous le sein gauche, le troisième à la lisière de sa fesse droite. Au creux de son aine droite, elle a également une discrète cicatrice, résultat d’une opération bénigne (appendicite ou hernie inguinale) seule marque disharmonieuse sur ce corps parfait. J’ai eu quelques difficultés à la repérer et il a fallu qu’elle se tourne sur le côté gauche pour que j’y parvienne. Mais revenons au petit morveux. Un jeune type d’environ son âge à un ou deux ans près, de taille moyenne, les cheveux châtain clair, plutôt bien proportionné, non dénué de charme. Depuis qu’il vient la retrouver chez elle avec de plus en plus de régularité, elle a quelque peu modifié ses habitudes. Avant-hier, par exemple, elle n’est demeurée sur son transat que de 11h à midi trente. Sur quoi, elle a plié et rangé son matériel de bronzage, a déjeuné d’une omelette et d’un fromage blanc, a fait sa vaisselle et s’est contentée d’aller et venir dans l’appartement toute habillée. A 13h, l’autre s’est amené et ils sont sortis. Elle n’est rentrée seule que le soir. Tard. Comme lorsqu’ils ont quitté l’appartement elle n’a pris aucun livre, j’ai présumé qu’elle ne se rendait pas à l’université mais sans doute chez lui et sûrement pas pour y travailler. J’ai passé un très mauvais après-midi en compagnie des programmes débiles de la télévision. Il faut dire que, depuis mon licenciement économique pour cause de « restructuration humaine de l’entreprise » (veuillez lire : dégraissage de personnel), j’ai toutes les journées pour moi. Le matin, je me lève assez tôt par habitude, je vais acheter quelques journaux et, tout en prenant mon petit-déjeuner, je sélectionne un certain nombre d’offres d’emploi correspondant plus ou moins à mes compétences d’ingénieur-conseil auprès desquelles je sollicite un poste sans recevoir de la part de mes destinataires la moindre réponse malgré l’accusé de réception de mes courriers que certains d’entre eux (une minorité) me font parvenir. Une fois par semaine, le vendredi en règle générale, je passe à l’agence dont je dépends, parcours les affichettes punaisées sur le tableau réservé à cet effet, m’entretiens avec mon conseiller qui, invariablement, me sort sa ritournelle sur la situation de crise qui perdure sans compter qu’à mon âge (quarante-sept ans) ce ne sera pas facile de retrouver un travail alors même qu’on demande aux gens de se prolonger de plus en plus loin au-delà des soixante ans, et je repars comme j’étais venu. Chaque fin de mois je vérifie sur mon relevé bancaire que la somme de deux mille huit cent quatre-vingt cinq euros et trente-deux cents a bien été versée sur mon compte. L’après-midi reste le plus long chemin du déjeuner au dîner. Surtout quand ma voisine ne s’expose pas. Quelquefois, je vais tuer deux heures dans une salle obscure où les films intéressants se font de plus en plus rares. Lundi dernier, par exemple, je suis allé voir The Artist (en français : Un gars, une fille, un chien) dont milieu et médias ont fait de conserve grand battage depuis sa projection au festival international du film à Cannes. Il s’agit d’une flatterie à l’attention du cinéma muet hollywoodien que l’Académie des Oscars récompensera probablement d’une ou plusieurs statuettes tant le léchage de bottes est remarquable. Car, mis à part le numéro d’acteurs en cabotins, s’il s’était intitulé L’Artiste (au lieu de Zi Artist) et avait rendu hommage au cinéma muet français ou européen, ce film qui avait déjà eu – paraît-il – du mal à se faire ne se serait jamais fait. En soirée, je me morfonds ou je fulmine devant le petit écran selon le degré de crétinisme des programmes. Parfois je lis mais plus rarement car je finis par m’assoupir dans mon fauteuil et ensuite j’éprouve des difficultés à trouver le sommeil une fois dans mon lit. Ma seule véritable distraction est ma voisine du sixième d’en face allongée nue sur son transat entre 10h30 et 15h depuis la fin mars dernier, sauf intervention extérieure et inopportune. Ma compagne et moi nous sommes séparés d’un commun accord suite à ce qu’on pourrait appeler des incompatibilités d’humeur ou de divergences de vues quant à l’éducation de sa fille qui, à treize ans, agissait exactement comme elle le voulait quitte à mentir effrontément. Au lieu de me plonger dans le désarroi, cette rupture m’a soulagé. Il faut dire que tout de suite après il y a eu les séances de bronzette d’Amélie Laurier. Aussi je n’entends pas, aujourd’hui, me les laisser subtiliser voire censurer par le premier morveux venu. La nudité d’Amélie Laurier n’appartient qu’à elle et à moi. Personne d’autre n’avait le droit de s’immiscer entre son corps et mon regard. Le seul fait de penser que le petit morveux pouvait ajouter ses mains, sa bouche, sa langue et sa queue à son regard concupiscent, forcément concupiscent, me mettait en fureur. Il fallait mettre un terme à cette relation et le plus tôt serait le mieux car non seulement les absences sur la terrasse s’accentuaient mais j’étais certain que le travail universitaire d’Amélie devait s’en ressentir. Deux jours après seulement, une désagréable surprise m’attendait quand je m’installai vers les 10h40 à mon poste d’observation. Les stores du sixième étage étaient baissés. Ils le demeurèrent toute la journée ainsi que celles du lendemain, du surlendemain et des neuf jours suivants. Autant vous dire que j’étais aux quatre cents coups. Malade même. Ne mangeant pratiquement plus rien, me mettant à boire plus que de raison jusqu’à ce qu’au matin du douzième jour, je les vis de nouveau relevés. D’abord, je n’y avais pas pris garde, convaincu qu’ils resteraient définitivement clos. Mais, à peine m’étais-je éloigné de la fenêtre que, pris d’un doute subit, j’y revins et me rendis compte de mon erreur. Le store blanc donnant sur la terrasse était bel et bien relevé. Les deux autres non, mais celui-ci oui. Je consultai l’heure à la pendule murale : 10h25. C’était son heure. Celle d’avant son absence. Amélie Laurier était de retour. Du coup, je m’offris un deuxième petit-déjeuner, négligeai de répondre aux annonces d’emploi que j’avais sélectionnées et cerclées en rouge sur les journaux et je m’installai, Zeiss en bandoulière, à mon poste d’observation préféré confortablement calé dans le fauteuil que j’avais reconduit à sa juste place. Il était 10h52. Amélie Laurier avait un peu de retard mais je n’allais pas lui en vouloir pour si peu. Très bientôt, elle tirerait les rideaux en tergal de son séjour, ouvrirait la baie vitrée, disposant dans cet ordre transat, matelas et serviette de plage sur la terrasse, se déshabillerait entièrement, se croyant à l’abri de tout regard scrutateur et s’allongerait nue à plat-dos dans un premier temps puis à plat-ventre, pour mon plus grand plaisir. Voilà ce que je me disais en m’impatientant dans mon fauteuil, le regard planté dans l’entrecroisement de mes persiennes. Mais rien ne se produisit. Pas plus à 11h qu’à 11h 15 ou 30. Ce n’est que vers midi moins le quart que le rideau en tergal s’écarta et que la baie vitrée coulissa pour laisser apparaître une vieille bique d’une soixantaine d’années bien plombées, bronzée de la racine des cheveux à la pointe des orteils certes, mais fripée comme un parchemin. Les jumelles me tombèrent des mains et elles ne durent qu’à leur courroie préventivement passée autour de mon cou de ne pas se retrouver sur le parquet… Je mis plusieurs jours (six précisément) pour me décider à me rendre chez la vieille qui, tous les matins, chatte et cul à l’air sans nulle vergogne, entretenait son bronzage sur la terrasse. Je sonnai à la porte. Elle vint coller son œil contre le judas et me demanda de quoi il retournait. Je lui déclinai mon identité, lui précisant que nous étions voisins d’immeubles. Elle hésita encore mais finit par ouvrir. Après m’être excusé pour le dérangement (elle avait juste passé un peignoir de bain sur son corps nu), je lui demandai où se trouvait la jeune femme qui occupait l’appartement ces dernières semaines. Elle me fixa d’un œil à la fois incrédule et soupçonneux, regrettant déjà d’avoir ouvert sa porte à un type pour le moins bizarre. Conservant son calme, elle s’enquit néanmoins du nom de cette jeune femme. « Amélie Laurier », dis-je aussi assurément que possible. Sans rien répondre, elle dirigea son index droit sur la sonnette où je pus lire : Mme A. Laurier. Comme elle occupait l’unique appartement du sixième étage, je n’avais pas pris la peine de consulter le nom inscrit sur la sonnette. « La A est pour Amélie. Et je suis cette Amélie Laurier là. Une jeune femme de soixante-trois ans qui vous remercie pour votre compliment. C’est suffisamment rare de nos jours pour être souligné. Mais cela ne me dit toujours pas ce que je puis faire pour vous… ». Ce qu’elle pouvait faire ? Je ne sais pas moi : aller chercher sa carte d’identité, par exemple. Toutefois, je m’abstins de le lui suggérer. Je lui montai, tant bien que mal, une fiction de derrière les fagots à propos de cette jeune femme qui avait prétendu s’appeler Amélie Laurier, que j’avais croisée à plusieurs reprises dans le supermarché U-Express de la rue adjacente, qui m’avait dit présenter un Master 2 en communication et habiter cet appartement. Elle me dit que cette jeune femme m’avait probablement abusé mais je persistai dans ma fabulation en lui faisant remarquer que, de ma fenêtre du cinquième d’en face, nous nous étions salués plus d’une fois elle et moi. Elle me pria alors de la lui décrire, ce que je fis, des cheveux au menton uniquement. « Ne bougez pas, je reviens », dit-elle en s’éclipsant. Je n’eus pas longtemps à patienter. Elle revint, cliché en main. « Ressemblait-elle à cela ? ». La photo en couleur représentait une jeune femme d’une vingtaine d’années, sur une plage, en maillot deux pièces, correspondant trait pour trait à l’Amélie Laurier nue sur la terrasse. « Oui, c’est elle ! C’est bien cette fille qui m’a dit s’appeler Amélie Laurier ! », m’exclamai-je. Elle récupéra le cliché, le regarda à son tour d’un air douloureux et me dit : « Cette photo a été prise à Saint-Georges de Didonne dans les Charentes Maritimes, il y a vingt-trois ans. La jeune fille qui pose devant l’objectif de son petit ami s’appelle bien Laurier. Céline Laurier. C’était ma fille. Elle est décédée ce même été avec son petit ami dans un accident de moto au retour des vacances ». Pris entre malaise et confusion, je n’ai plus su quoi dire. Que s’était-il passé pour que je confonde à ce point une mère et sa fille en faisant renaître à la vie une personne que je n’avais jamais connue ni de près ni de loin et qui était décédée depuis vingt-trois ans ? Je ne me suis même pas aperçu qu’Amélie Laurier avait refermé sa porte. J’ai fini par remettre un pied devant l’autre et, négligeant l’ascenseur, j’ai rallié le rez-de-chaussée par la cage d’escaliers…