VOUS AVEZ DIT…L’AVENTURE ?

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Aventure. Voici un mot bien tentant. Au point que certains n’hésitent guère à l’outrepasser quand ce n’est pas à le gaspiller. Allons au plus simple : la définition qu’en donne le dictionnaire Le Robert, à savoir : un « ensemble d’activités, d’expériences qui comportent du risque, de la nouveauté et auxquelles on accorde une valeur humaine ». En ce sens, un acrobate sans filet, un couvreur en salopette, un pilote de chasse, un spéléologue en combinaison…pourraient fort bien entrer dans la définition proposée par le dictionnaire tout en n’étant pas précisément celle qui concerne le présent propos, sans rien enlever cependant aux mérites de ces professionnels à risques plus ou moins calculés mais qui n’ont, a priori, rien de commun avec ce que l’on désigne d’ordinaire sous le nom d’aventuriers. Tout au moins tant que l’acrobate sans filet ne se prend pas pour le ixième Icare, que le couvreur en salopette n’atterrit pas involontairement dans un grenier receleur de dangereux secrets, que le pilote de chasse ne passe pas avec armes et bagages dans le camp de ceux d’en face et d’en dessous, que le spéléologue en combinaison ne se retrouve pas nez à nez avec un squelette encombrant… A ceci près, dès lors, que nous n’entrerions plus du tout dans la définition du dictionnaire ni même dans celle de nos contre-exemples à ladite définition, mais dans quelque chose d’autre qui relèverait à la fois du possible imaginaire d’un auteur et de la possible imagination d’un lecteur, tout en ayant présent à l’esprit que nos acrobate, couvreur, pilote et spéléologue n’auront dans le réel qu’une probabilité infinitésimale de se retrouver dans pareilles situations (ou autres du même type) qu’ils les aient cherché ou non. C’est que, contrairement à la fiction, le réel est incapable de décréter une aventure. Encore moins de la définir. Seule la fiction est en capacité de produire, dans la vie de ses personnages et à un instant T d’une histoire, ce soudain tropisme qui va les propulser hors de leur commun pour les entraîner dans une aventure agréable, délirante, sordide, échevelée, tendre, poignante, meurtrière voire tout cela en même temps. Cela ne signifie nullement que le réel vrai (si l’on peut dire), ce vécu au quotidien prégnant, ne soit pas en mesure de déclencher cet imperceptible basculement qui fait passer une existence du bonheur à l’inquiétude, de la monotonie au fantastique, de la sérénité à l’horreur, de la chance à l’insuccès. Non. Cela signifie qu’un quidam bien réel (celui ou celle de la vie dite de tous les jours), confronté à ce basculement, ne le vivra pas comme une aventure tel qu’on entend d’ordinaire ce concept et plus encore telle que la ressentira un lecteur au contact des Jim Hawkins, Michel Strogoff, Edmond Dantès, Ismahel et Achab, Henry Jekyll, Corto Maltese, Bob Morane…ou de tout autre personnage romanesque de ce type ou de n’importe quel autre type. Alexandre Selkirk n’est pas Robinson Crusoé. Et si c’est une chose de lire ou de visionner leurs aventures, c’en serait une toute autre de les vivre soi-même. En ce sens, l’expression « partir à l’aventure » n’a rien de très signifiant. D’ailleurs, on ne part jamais à l’aventure quand bien même décide-t-on de traverser la forêt amazonienne ou de grimper au sommet de l’Annapurna. On s’adonne préalablement à un minimum de préparatifs et, le plus souvent même, à un maximum, afin de prévenir toute mésaventure. Et c’est précisément, lorsque l’on croit avoir tout étudié, tout prévu et que l’on s’aperçoit, une fois sur le terrain, de l’absence d’un infime mais capital élément que peut, éventuellement, débuter une aventure encore que, pour cela, point n’est besoin d’Amazonie ou d’Annapurna. Le coin de la rue peut fort bien faire l’affaire. Et, répétons-le : dans un cas comme dans l’autre, l’expérience ou l’expérimentation qui pourra en découler ne sera pas vécue sur le moment comme une aventure au sens strict. Plutôt comme un agréable ou un dramatique imprévu. Il y a cette réplique ironique à la fin du film L’Homme de Rio qui résume à elle seule à la fois le ressenti et le galvaudage du mot lui-même. Soit deux amis bidasses en permission. L’un d’eux rejoint sa fiancée qui, quelques instants plus tard, est enlevée par des individus aux mines patibulaires. Notre héros va les prendre en chasse. Parti de Paris, il se retrouve à Rio où il finit par la récupérer et la ramener à bon port saine et sauve après avoir surmonté maintes épreuves et encouru mille dangers. Parvenu juste à temps à la gare pour reprendre son train, au terme de sa permission, notre aventurier improvisé retrouve son camarade de caserne qui se met à lui conter dans le détail  ce que fut sa traversée en voiture de sa banlieue vers Paris. Et l’autre, de lui lancer, la mine faussement épatée : « Quelle aventure ! ». Marcel Proust expliquait assez justement que : « Nous disons la mort pour simplifier, mais il y en a presque autant que de personnes ». Côté aventure, nous obtiendrons à peu de choses près le même résultat. Quand on a, durant six années de clandestinité et d’exils divers, dû côtoyer l’imprévu et quelquefois l’improvisation à chaque instant ou presque de ces deux mille cent quatre-vingt douze jours et nuits de souterrain obligé, on peut avoir du mot aventure (compris dans la réalité vraie) une idée assez précise et de son emploi une opinion plutôt mesurée, davantage en tout cas que celles que tentent de nous vendre les médias à coups de Vendée-Globe, de Rallye-Dakar et autres jeux du cirque sponsorisés à la sauce de l’époque… L’aventure littéraire, elle, hautement plus sérieuse et bénéfique, procède d’une autre paire de manches. Pour commencer, le seul fait d’écrire en constitue déjà une. Être publié, une deuxième. Lu par x lecteurs inconnus, une troisième, et ainsi de suite tout au long d’une vie de romancier ou d’essayiste. Sans compter que ces lecteurs attirés (par une quatrième de couverture, la phrase d’ouverture, un passage capté au hasard…) sur votre embarcation ne vous ont jamais rien demandé ! L’écriture est bien une aventure. Jean Ricardou, chantre du label « nouveau roman », préférait, quant à lui, parler de « l’aventure d’une écriture ». Mais celle-ci ne saurait être à elle seule garante d’une aventure de lecteur. Celles et ceux des romanciers qui s’arrêtent à ce genre d’aventure (strictement scripturale pour ne pas dire mécaniste) ressemblent à s’y méprendre à leurs collègues qu’interpellait, dès 1882, Robert-Louis Stevenson quand il observait : « On trouve habile d’écrire un roman sans histoire du tout, ou du moins la plus ennuyeuse possible ». Et le roman français regorge de ces abus de préciosités. Le XXème siècle, notamment, en a fourni toute une palanquée dont la plupart ont d’ores et déjà disparu dans les culs de basse-fosse de la littérature romanesque comme disparaîtront celles et ceux d’un XXIème siècle à peine né et déjà fort littérairement fatigué et fatiguant. Dans son Manifeste (désabusé) pour une littérature (un peu plus) aventureuse, Michel Le Bris notait, en 1988, dans la revue Roman : « On le martèlera une fois de plus ici : l’aventure est l’essence de la fiction. Qu’on en soit à proférer de pareilles évidences comme s’il s’agissait d’avancées théoriques décisives dit assez l’état de délabrement, aujourd’hui, de la littérature. On peut privilégier autant qu’on le voudra l’étude des caractères, creuser les psychologies de ses personnages ou même tenter de s’immerger dans le flux d’une conscience : il n’en reste pas moins qu’il faudra, pour rendre cette expérience lisible, la mettre en forme dans un récit. Quelque chose arrive à quelqu’un : voilà le point de départ obligé ». Tout autant d’ailleurs que s’il ne lui arrive rien mais qu’il se sent en attente de quelque chose. Car tout, absolument tout, pourra alors survenir au fil de cette attente. C’est cela aussi l’écriture d’une aventure conjuguée à « l’aventure d’une écriture » et non pas l’une sans l’autre voire contre l’autre. Le pouvoir du romancier est tel, devant son écran ou sa page, que rien ne pouvant l’arrêter (excepté la mort ou lui-même), il peut s’approprier tous les mondes possibles et impossibles, toutes les aventures imaginables et inimaginées ou, comme l’explique François Coupry dans Notre société de fiction : « Ce que je raconte n’est pas vrai, et c’est pour cette raison que c’est vrai » ou encore Marc Petit rapportant dans son Eloge de la fiction : « Henri Thomas me racontait un jour que Napoléon, las de ne trouver aucun ennemi à sa mesure, s’en était créé un de toutes pièces, auquel il avait donné le nom de Wellington. La rêverie dura jusqu’au jour où l’empereur, n’y tenant plus, décide d’affronter réellement sa chimère, avec le résultat que l’on sait ». Et à la question : « Qu’est-ce qu’une œuvre romanesque ? », Georges-Olivier Châteaureynaud répond : « Il ne s’agit pas seulement de l’ensemble des ouvrages d’un même auteur. Beaucoup ont érigé leur pile jusqu’à des hauteurs considérables sans approcher pour autant du moindre empyrée. Pour qu’on puisse parler d’œuvre, au sens fort où on l’entend ici, il faut qu’une voix toujours identifiable, dotée d’une étendue, d’un timbre et d’une coloration qui ne soient qu’à elle, exprime une sensibilité, une tournure d’esprit, et pourquoi pas une âme, singulières. Mais il ne suffit pas que cette voix soit en elle-même reconnaissable, il faut encore que l’humanité – une humanité au moins – s’y reconnaisse d’une façon ou d’une autre ». Et Michel Chaillou se serait fortement fait souffler dans les bronches par Joseph Conrad s’il avait soutenu devant lui que ses romans « étaient davantage maritimes que d’aventures », comme Conrad tança en son temps un critique un rien obsédé en lui lançant : « S’il vous plaît, essayez donc de laisser de côté cette maudite mer ! ». Voici pourquoi ne prendre en considération les Defoe, Dumas, Verne, Stevenson, Kipling, Mac Orlan, Kessel, Cendrars, London, Conrad donc et bien d’autres encore que pour de simples auteurs de romans dits d’aventure (au sens le plus limitatif, étriqué du terme) est non seulement déconsidérer leurs œuvres propres et « reconnues » par cette humanité dont parlait Châteaureynaud, mais rabaisse la fonction romanesque elle-même à une parturition uniforme qu’elle ne saurait être, quand elle est (par ses digressions et transgressions aventurières aussi bien qu’aventureuses) un impératif absolu dans notre monde de vraies-fausses réalités…