VUES SUR GUET-APENS

Ecrit entre juin et septembre 1992, 252 pages.
Publié par les éditions Denoël, en mars 1994.
Collection « Sueurs Froides », dirigée par Jacques Chambon.

vues sur guet-apensRésumé : Après les secousses engendrées par l’affaire Maurel et l’affaire Landon, l’écume du quotidien paraît s’être refermée sur la ville de Lamont. Jusqu’à ce qu’émergent ces trois corps mutilés. Bientôt suivis d’une autre macabre découverte et de la disparition d’une lycéenne. Trois pistes apparemment sans lien sur lesquelles se lancent tour à tour une journaliste stagiaire, un détective privé et l’équipe du divisionnaire Gremay…

Réactions : « Une gosse qui disparaît, la découverte de trois cadavres décapités, le meurtre d’une clocharde et la journaliste, le privé et le flic se mettent en chasse. Mais les mythes aussi n’ont plus la vie dure. Le temps n’est plus aux utopies… Robert Deleuse laisse encore la porte entrouverte à l’espoir. Mais si peu… » (Michel Rosso, Le Nouveau Journal d’Orly).
        « Une histoire de destins croisés, d’enquêtes parallèles : une journaliste-stagiaire, un privé et un divisionnaire enquêtent sur des affaires apparemment sans lien. L’auteur nous invite, à la suite de ses personnages, enquêteurs acharnés qui iront droit dans la nasse. Pas de véritable suspense à proprement parler mais une histoire qui vous poursuit, pesante… » (Laurence Gaiffé, Nord-Eclair).
        « Troisième volet de ses Chroniques d’une ville exemplaire, Robert Deleuse vient de nous mitonner un polar tordu dont il est impossible de deviner la chute… Délinquance en col blanc et perversion sexuelle sont au rendez-vous de ce roman pas comme les autres dans lequel l’auteur effectue une synthèse au second degré du roman noir…  » (Gérard Ostreicher, Le Républicain lorrain).
        « Au milieu de cette histoire très noire, la délicatesse avec laquelle l’auteur nous dépeint la progression des sentiments qui lient certains personnages apporte une bouffée d’air frais dans cette descente aux enfers… » (Pascale Galesne, Atout Lire).

Historique : Si ce roman fut accepté sans réticence aucune par Jacques Chambon, il eut toutes les peines du monde à voir le jour puisque je dus patienter la bagatelle de dix-neuf mois entre son acceptation par le directeur de la collection « Sueurs froides » et sa sortie officielle en librairie. En fait, cette sortie fut différée par deux fois sans explication claire de la part de l’éditeur et il se produisit même un fait qui m’incita à revoir mes ambitions quantitatives sur cette suite romanesque. Ce fait, le voici. Un an après l’acceptation du roman, je reçus un coup de fil de la préposée aux relations audiovisuelles qui me demanda d’activer la correction des épreuves car une société de production était intéressée par le sujet. Je me montrai des plus surpris car je n’avais reçu aucune épreuve à corriger, ayant même appris que la parution initialement prévue pour novembre 1993 avait été différée au printemps 94. La préposée se renseigna auprès de la direction qui lui confirma le report et lui conseilla un peu cavalièrement d’expédier à cette fameuse société de production mes deux premiers romans à la place des épreuves du troisième… qui n’existaient pas encore, même si la sortie du roman avait été annoncée à la presse ! Cet embrouillamini me mit quelque peu hors de moi et je téléphonai au DG de Denoël pour lui dire ma façon de penser. Quelques mois après, je vendis mon appartement à Fontenay-sous-Bois et quittai la région parisienne pour La Rochelle. Lors de mon Service de presse, en avril 1994, je sentis que le climat à mon égard avait changé. On s’efforçait de jouer un jeu de prévenances convenues pour éviter d’avoir à me battre froid. De la journée, je n’aperçus pas mon attachée de presse qui, de toute façon, ne s’était jamais foulée pour défendre ma prose. Quand je repartis de chez Denoël, je savais que je n’y traînerais plus très longtemps mes guêtres. Le soir même, je dînai chez des amis, confiant aux personnes présentes mon intention de réduire de six à quatre volumes ma suite romanesque. Au départ, le nombre de six romans n’avait pas été envisagé au hasard. D’une part, chacun d’eux devait correspondre à une école du roman dit policier : Retour de femme (pour le roman noir), Anatomie d’un suicide (pour le roman de procédure), Vues sur guet-apens (pour le suspense en chassé-croisé) et encore à venir Curriculum Vital (pour le thriller renversé), Lésions dangereuses (pour le roman d’atmosphère), Piège à convictions (pour le huis-clos), tout en les subvertissant. D’autre part, la ville imaginaire de Lamont, conçue pièce à pièce, roman après roman, étant censée illustrer une ville « exemplaire » à la française en même temps qu’une photographie de l’instant donné, l’hexalogie m’avait paru toute indiquée. Michel Bernard puis Jacques Chambon avaient été informés de mes noirs desseins et, l’un comme l’autre, conscients du projet littéraire (et pas simplistement romanesque) qui se tramait derrière les simples apparences, avaient souscrit à ce projet. Jacques Chambon envisagea même de faire publier, plus tard, les six romans en un seul volume avec, entre chacun d’eux, une longue nouvelle pour combler le vide de deux années qui les séparaient l’un, l’autre. Mais bon… Des projets contrariés par des éditeurs, la littérature en regorge. Une tétralogie suffirait donc amplement pour prouver que je n’avais plus rien à prouver dans cette typique romanesque et que mon travail n’entrait en concurrence littéraire avec aucun autre de mes collègues. Néanmoins, avant d’écrire l’ultime volet de cette suite, auquel je tenais particulièrement, j’allais aussi démontrer à la maison Denoël que je pouvais fort bien me passer de son existence… En attendant, Vues sur guet-apens se présenta sous la forme d’un trio d’histoires parallèles qui, toutes, se rejoignaient en un même point sous la conduite des trois plus emblématiques personnages du roman dit policier réunis ici pour la bonne cause. L’exercice avait été moins facile à réaliser que le résultat ne l’était à lire et les critiques qui voulurent bien lui prêter attention ne s’y trompèrent pas, lui réservant un accueil chaleureux quoique restreint…

Extrait : « (…). Il l’attendait sans l’attendre, penché sur une table d’architecte, et ne se retourna pas quand elle sonna à la porte et qu’il lui cria d’entrer. C’était la deuxième fois que Carine venait chez Frank Arnaud. La première, ils se connaissaient à peine. C’était au début de son stage. A la cantine de La Tribune, elle l’avait entendu parler des prises de vues qu’il avait réalisées l’été précédent à Edinburgh et dont il paraissait très satisfait. Etienne Caze, qui se trouvait également à la table, et qui jouissait au journal d’une certaine notoriété, ne tarissait pas d’éloges. Carine avait toujours été attirée par la photographie. Beaucoup plus que par le cinéma. Pratiquée par de véritables créateurs, la photo était à tout instant capable de faire avancer l’imaginaire de celui ou celle qui entrait en dialogue visuel avec elle. Contrairement au septième art qui imposait le mouvement et supprimait de fait toute espèce de voyance au profit d’une vision personnelle et unique. A la fin du repas, elle lui avait demandé s’il lui serait possible de voir son travail. Il n’avait pas tiqué. Lui avait donné rendez-vous dans son antre. Le soir même. Vingt fois elle avait failli l’appeler pour se décommander. A cause de tous les clichés qui lui revenaient comme autant de boomerangs : fille facile ou allumeuse, prétexte à une relation sans frais ou carriériste, muse hystérique ou chieuse de base, etc. Finalement, la curiosité l’avait emporté. Quand il l’avait raccompagnée chez elle, à pied, il n’était pas loin de 4 heures. Elle venait de passer l’une des plus belles soirées de sa vie… Il l’avait invitée à se servir à boire mais elle n’avait pas soif. Elle constata que le combiné téléphonique avait été séparé de son socle. Demanda si elle pouvait jeter un œil à ses fictions, la série qu’il préparait à partir d’extraits romanesques. Une des photos qu’elle préférait entre toutes avait été inspirée au photographe par une phrase de Heimito Von Doderer que Carine avait apprise par cœur. Elle disait : « Car cet homme à côté du tas de bois n’était plus malade, il était bien mieux portant que tous les autres en quelque sorte : il était mort ». Frank Arnaud avait réussi à se faufiler dans l’entrelacs des mots pour y capter l’indicible. Ce cliché impressionnait beaucoup Carine. Son éclairage céruléen aussi. En le fixant jusqu’à l’hypnose, elle avait la sensation de pouvoir se prolonger. D’y entrer pour ne plus faire qu’un avec lui. Être une part de lui… ».